Mes articles dans AGORAVOX (qui n'est plus ce qu'il était...) -signés: ZEN)-

mardi 26 août 2014

Lectures de tranchées

    Et pourtant ils lisaient...
                                       Dans les tranchées, à l'arrière. 
                     Partout où ils pouvaient.
         Malgré les conditions souvent décrites par Barbusse, Genevoix, Jünger, et les autres, malgré le froid, la pluie, la maladie, la vermine, la faim, les 800 morts en moyenne par jour pendant de si longues années.
       Dans ce désastre mangeur d'hommes, usant et démoralisant, le désoeuvrement passager ou durable, l'éloignement des proches, à quoi se raccrocher?
        Dans la guerre au quotidien, pendant les périodes d'attente ou de repos, dans ces combats de position épuisants, on ne faisait pas qu'écrire (parfois journellement) et lire le courrier.
          L'Etat-major y veillait, pour le moral, régulièrement mis à mal par le feu et l'assaut, souvent inutile.
     Il fallait bien tuer l'ennui, oublier un peu la mitraille, faire mentalement quelques parenthèses dans cette boucherie inédite, retrouver un mince contact avec le monde extérieur.
            Ils lisaient énormément, moins analphabètes qu'on le croit. Des journaux tiraient en 1900 à plus de quatre millions d'exemplaires. Un adulte sur deux lisait un journal.
                   Ils lisaient tout ce qui pouvait tomber entre leurs mains, journaux et feuilletons, livres d'aventures ou patriotiques (comme Nos diables bleus), mais pas toujours. Certains osaient une littérature moins conventionnelle.
       C'était  si facile à emporter et à prêter, un livre.
          Malgré les contrôles (imparfaits, même en 1917), la propagande de guerre véhiculée par la presse recommandée qui s'autocensurait le plus souvent, comme le Petit Parisien, sauf quand quelques Albert Londres décrivaient sans fard la réalité de Verdun, tout, ou presque, pouvait arriver jusqu'aux premières lignes, même le Canard enchaîné. Sauf Jaurès
       Entre 1914 et 1918, 450 journaux, parfois éphémères, sont nés dans les tranchées, comme Le Canard du Biffin.
          On bricolait aussi, en dehors des tâches imposées, on sculptait parfois, on dessinait, naïvement ou savamment.
        La caricature de l'ennemi devenait de moins en moins crédible au cours du temps.
             La lecture n'eut aucun pouvoir subversif. Elle fut juste récréative, si l'on peut dire, du moins pour ceux que les événements dépassaient, noyés dans le séisme. La superficialité anecdotique, la censure, le conformisme militaire, l'unanimisme patriotique, la peur rendaient toute colère, toute contestation de la guerre, parfois éruptive, marginale, intime et secrète. 
          Le harassement submergeait tout. Survivre devenait le plus souvent la hantise dominante.
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    * Les carnets de guerre de Louis Barthas 
    * Le blog de guerre de H. Flamant
    * Vivre et mourir dans les tranchées
    * C'était l'époque des moissons
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    Barbier dans une tranchée française, source Wikimedia Commons

    Le feu , les liaisons dangereuses, Gaspard, le Petit Parisien (voir ici le numéro appelant à la mobilisation) ou le Canard Enchaîné  sont les livres et les journaux qui ont accompagnés les poilus (les deux tiers de la population masculine adulte de la France) dans les tranchées.
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    Berger Levrault crée en 1915 la collection Bibliothèque des poilus les auteurs célèbres au bivouac  : ouvrages bon marchés facilement transportables par les soldats.
    Voir la liste des journaux des tranchées en ligne numérisés par la BDIC.
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    Voir la liste des journaux des tranchées en ligne
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lundi 25 août 2014

Vivant Montaigne

 Un ami qui nous veut du bien
                                             Qui a su trouver les mots pour parler si admirablement de l'amitié.
      Une amitié profonde et désintéressée, basée sur l'admiration, notamment celle qu'il voua à  La Boétie, 
l'auteur corrosif de la servitude volontaire.
           Parce que c'était lui....
                                    Montaigne ressort régulièrement d'une poussière qu'on croyait définitive, lui qu'on a parfois du mal à classer comme philosophe, parlant de lui comme représentant plus que lui-même, lui si peu systématique, ondoyant et divers, à la pensée parfois difficile à saisir, du fait d'une langue qui ne nous est plus familière, qu'il faut adapter.
     Beaucoup de grands penseurs l'ont rencontré et n'ont pu l'abandonner, comme Nietzsche. Plus tard, Zweig.
On découvre une autre manière de philosopher, faussement simple et souriante, engagée et distante.
     On peut être rebuté par Kant ou Heidegger. Il est difficile de ne pas s'attacher à Montaigne quand on a fait les premiers pas avec lui.
     On peut y passer plus d'un été.
Le lire et le relire, en survolant ce qui est trop anecdotique et digressif.
              Une méditation sur l'inconstance de l'homme, lucide et parfois pessimiste, mais jamais désespérée, malgré les temps troublés que vit l'auteur.
  Une pensée en perpétuel suspens. Le Que sais-je sous-tend toute sa pensée.
   Un scepticisme de bon aloi, fait de lucidité et de modestie, piqure de rappel contre tout dogmatisme, religieux surtout, dont il voit les dérives parfois meurtrières. Pascal s'en souviendra, pour un autre projet.
     Les paradoxes ne manquent pas dans cette pensée novatrice, notamment quand il aborde le problème de la barbarie, à cette époque de découvertes de nouvelles contrées et de nouvelles formes insoupçonnées d'humanité. Levi-Strauss saura s'en inspirer.
   Un   humaniste, au sens fort,  exigeant et lucide, qui parle de lui-même pour mieux parler de nous.
               Un amoureux de la vie 
                                                                                                                     ...Je la jouis au double des autres, car la mesure en la jouissance dépend du plus ou moins d'application que nous y prêtons. Principalement à cette heure que j'aperçois la mienne si brève en temps, je la veux étendre en poids; je veux arrêter la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie, et par la vigueur de l'usage compenser la rapidité de son écoulement; à mesure que la possession de vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde et plus pleine...
. Pour moi donc, j'aime la vie...
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samedi 23 août 2014

Au fil du net

* Moteur en panne?
    Pas étonnant...

* Qui contrôle qui?

* Allemagne: fin d'un monde parfait?

* Proche-Orient: début de commencement de la sagesse?

* Voir Mars et....rêver.

* Afrique: USA contre Chine

* Athènes:  sites à l'abandon

* Tolérance israëlienne...et arabophobie ambiante 

* I had a dream... 

* Angela et Vladimir.
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-Revue de presse
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jeudi 21 août 2014

Le symptôme Ferguson

 Un passé qui n'est pas (encore) passé
                                     Un jeune noir est mort. Courant.
                               Un jeune noir tué par la police, dans des circonstances qui accablent celle-ci, ça arrive trop souvent là-bas.
       Comme un volcan explosif, certains événements mettent soudain et brutalement à jour un problème oublié ou supposé réglé.
  Si, après de longues luttes, le racisme institutionnel semble réglé, il existe toujours une ségrégation sociale et économique dans certains Etats américains, malgré l'égalité formelle des droits.. Surtout là ou la  population noire est majoritaire, sans être vraiment représentée, se détournant d'un système qui semble ne plus la concerner, là où elle subit de plein fouet, plus que d'autres, les effets dévastateurs d'une pauvreté qui s'approfondit, sur fond d'inégalités croissantes.
   Saint-Louis représente un centre urbain particulier où cette irruption donne à penser que les deux communautés ne vivent  pas tout à fait dans le même monde. (*)
   Mais on oublie que "  les années 90 sont aussi entachées de soulèvements particulièrement sanglants. Comme en 1991 à Crown Heights, un quartier de Brooklyn, où la mort d’un enfant afro-américain, renversé par un véhicule conduit par un rabbin, mène à quatre jours d’émeutes.
Un an après, les émeutes de Los Angeles en 1992 embrasent les quartiers pauvres de la ville. Elles seront particulièrement violentes, faisant 59 morts et quelques milliers de blessés.
Une bavure policière est encore à l’origine de l’escalade des tensions : quatre policiers accusés d’avoir battu Rodney King, un jeune Noir, sont acquittés en avril 1992..."
     Comme l'écrit  la très américanophile Nicole Bacharan, chercheur à la Hoover Institution à l’Université Standford en Californie, ce drame, qui fait écho à l’affaire Trayvon Martin de 2012, fait ressurgir les tensions raciales qui persistent aux Etats-Unis.
    La justice fonctionne souvent à sens unique et la police, mal formée, de plus en plus militarisée, voire même souvent  surarmée,
 parfois corrompue, renforçant  protestations et mobilisation .
    Dans les prisons, la surreprésentation de la population noire est bien connue.

Obama: (trop) grande prudence?
         L'ancien conservateur Paul Craig Roberts souligne sans détours la brutalité d'un système répressif, que la loi traite avec trop d'indulgence. Il va jusqu'à écrire que "Tant que les États-Unis demeureront entre les mains des pouvoirs établis les commissions d’examen de la police resteront sans effet. Wikipedia rapporte qu’en 2006, il y a huit ans, la commission d’examen des plaintes civiles de New York à reçu 7699 plaintes dont environ 6% aboutirent en « plainte fondée. » En d’autres termes, 94% des cas n’aboutirent nulle part. La police a été lâchée sur nous par des conservateurs très « loi et ordre » et sous prétexte de « guerre contre le terrorisme ». La police nous fait bien plus de mal que ne le font les criminels et les terroristes. Il reste à voir si les Américains survivront à leur police..."
     Presque des scènes de guerre... 
                                      Avec Obama, qui disait,.dans son discours de campagne sur la question raciale, en invoquant William Faulkner,« Le passé n’est pas mort et enterré. Il n’est même pas passé », les Noirs ont cru que ça allait s’améliorer. 
   Il n'est pas près de passer, tant que durera un système que condamne un nombre croissant de citoyens américains.
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(*)   "... Ferguson est une ville de banlieue située au nord de Saint Louis, une métropole du Missouri, au centre des États-Unis. La majorité de la population du comté de Saint Louis est blanche, tandis que 63 % de la population de Ferguson est afro-américaine. Le degré de séparation et de ségrégation entre Blancs et Noirs s’est accentué dans cette zone, comme en témoigne cette étude de l’Université de Brown. Depuis dix ans, des familles blanches ont progressivement quitté Ferguson pour rejoindre d’autres banlieues plus blanches. 
Les forces de police, quant à elles, sont restées en majorité blanches. La ville compte 53 officiers : 50 Blancs et trois Afro-Américains. 92 % des arrestations effectuées par la police concernent des Afro-Américains. Comme l’indique ce schéma du New York Times, la ville n’est pas particulièrement violente, elle l’est même moins que les petites villes environnantes.
« C’est le sud du pays, la frontière entre les races, les gens de couleurs différentes, est encore extrêmement marquée. Les Afro-Américains ne sont pas intégrés », résume Elijah Anderson, sociologue à l’université de Yale, spécialiste des dynamiques urbaines et des relations interraciales aux États-Unis. Le chercheur précise : « Il y a des situations similaires dans bien d'autres endroits aux États-Unis. » Si la tension monte, « c’est aussi que nous sommes en présence d’une pauvreté structurelle dans le pays, et que cette pauvreté ne fait qu’augmenter ».
Selon les données du think-tank Urban Institute, une famille blanche moyenne dispose aujourd’hui de six fois plus de richesse qu’une famille moyenne noire. Parmi les 44 millions d’Afro-Américains, plus d’une personne sur quatre vit sous le seuil de pauvreté.
D’un fait divers, l’affaire Michael Brown devient donc le symptôme d’un problème plus large. Elle relance non seulement le débat sur les brutalités policières mais aussi sur les discriminations et les inégalités auxquelles sont confrontés les Afro-Américains. Et ce, comme de nombreuses autres affaires précédentes. La dernière en date étant l’affaire Trayvon Martin, du nom de ce jeune Afro-Américain abattu par un vigile en 2012. L'acquittement de ce vigile, à l’été 2013, provoqua une série de manifestations à travers le pays..." (Mediapart)
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Depuis 2008, la situation des Noirs ne fait que stagner ou se détériorer
Ferguson et la nouvelle condition noire aux USA
Il y aura d'autres affaires Michael Brown 
Aux Etats-Unis, la longue histoire des brutalités policières
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mercredi 20 août 2014

Irak: du chaos au chaos

Et maintenant?
                         Bush et les lobbies pétroliers texans l'avaient décidé, par un C. Powel interposé et manipulé: il fallait attaquer l'Irak, l'axe du mal, citadelle prétendue  d'Al Qaida.
    Immense et tragique mystification, aux intérêts pétroliers à peine masqués.
Mais toute propagande passait aux USA, après le traumatisme du WTC et l'ébranlement des esprits.
     La baudruche s'est depuis bien dégonflée. Colin Powel lui-même est passé aux aveux et la presse à la critique
                C'était l'époque de la doctrine de la destruction créatrice, chère aux néo-conservateurs, chargée de construire une nouvelle donne politique au MO, conforme aux intérêts de Washington. Il importait, faisant fi de la complexité du terrain et de la société irakienne, de faire table rase de l'ordre existant et d'installer, manu militari, une démocratie aéroportée. La tabula rasa, on voit ce que ça donne en Libye...
     Résultat: beaucoup d' Irakiens, autrefois relativement prospères, maintenant ruinés, disent aujourd'hui être passés d'un dictateur à une multitude de tyrans.
         Au MO, les USA n'ont produit que du chaos. L'intention de Tony Blair était d'ailleurs, durant l'embargo, de ramener le pays à l'âge de pierre
Résultat:   "Les forces américaines quittent un pays qui n’est guère plus qu’une épave. La société, l’économie et même les paysages irakiens ont été dévastés par trente ans de guerre, de sanctions et d’occupation. Les Irakiens ont été submergés par une interminable série de désastres depuis 1980 avec la guerre Iran-Irak, qui a duré huit ans, la défaite au Koweït en 1991, les soulèvements chiite et kurde réprimés dans le sang la même année, les sanctions des Nations unies qui, en 13 ans, ont ruiné l’économie et fait voler en éclats la société irakienne sans oublier l’invasion américaine de 2003, la guerre menée par les sunnites contre l’occupation de 2003 à 2007 et simultanément, la guerre civile entre chiites et sunnites...(C.Cockburn) 
      -"En détruisant le régime de Saddam, les États-Unis ont ouvert une boîte de pandore. Ce n’est pas une surprise car même aux États-Unis, des voix critiques s’étaient élevées contre l’aventure de George W. Bush en affirmant qu’il n’y avait pas vraiment de plan clair sur l’après-Saddam. Dit moins poliment, la conquête de l’Irak avait pour but de redonner aux États-Unis le contrôle de ce pays riche de pétrole et aux confluents du Moyen-Orient et de l’Asie, et non de rétablir la démocratie." (P.Beaudet)
           L'Irak a été abandonné au chaos, malgré le vernis de pouvoir imposé, au bord de l'implosion.
       Les pompiers pyromanes s'agitent, l'Oncle Sam ne veut et ne peut plus y remettre les pieds.
  Obama, plus qu'équivoque, déclarant finalement que « Au cours de la décennie écoulée, les troupes américaines ont consenti de grands sacrifices pour donner aux Irakiens une chance de construire leur propre avenir. »  intervient aujourd'hui par la bande.
      L'éclatement en cours du pays n'a pu profiter qu'à des groupes les plus extrêmes, en lutte pour un projet aussi délirant qu'archaïque. La nature a horreur du vide et les oppositions exacerbées pendant des décennies produisent cruellement mais logiquement leurs effets. Les calculs autocratiques de M. Al-Maliki ont accéléré le processus de dissolution, sur fond de tensions interconfessionnelles instrumentalisées.
        Les Kurdes d'Irak ont bondi sur l'occasion et nous en profitons pour les armer dans l'urgence, afin de neutraliser la menace. Mais il est bien tard et il y a des risques, car nous ne contrôlons ni les objectifs, ni le déroulement des événements.
         Le pétrole reste encore et toujours l'acteur principal dans la tragédie qui continue.
                                   Les puissances occidentales suivront-elles le conseil de Stephen M. Walt : « Les Etats-Unis ont passé une bonne partie de ces dix dernières années à traquer cet insaisissable Graal, et le résultat en a justement été le genre de chaos et de rivalités religieuses à l’origine de cette toute dernière crise. Nous avons peut-être la possibilité de faire un peu de bien aux minorités en danger, mais, par-dessus tout, qu’on ne fasse pas davantage de mal, ni à la région, ni à nous-mêmes. »?
     On peut en douter...même si le pape s'en mêle.
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mardi 19 août 2014

Scepticisme et ciconspection

        Si Dieu s'est absenté de notre culture, comme on dit, il revient en force sous d'autres formes et en d'autres lieux.
                         Chacun tire la (divine) couverture à soi. Question de prestige!
Mais le grand Manitou n'en a cure. Il se rit de la folie des hommes, barbus ou non.
 Au nom de Dieu, que ne fait-on pas!
       Il n'en finit donc pas de mourir, nonobstant Nietzsche.
                  On peut toujours avoir un doute.
                      D'abord très léger,envers et contre (presque) tous, même dès l'enfance, quand on récite par coeur et mécaniquement les formules du catéchismes, puis de plus en plus insistant, marqué.
    Puis il se confirme et  prend corps, mais il faut du temps, car le doute est supposé être la pire offense, comme il apparaît dans le Nom de la Rose.          Mais il est libérateur.
      Il est des passeurs. Lucrèce et Spinoza, entre autres, qui peuvent donner un coup de main, faciliter le passage, le franchissement d'une limite libératrice..
       'Il devient alors vain de s'adresser à un  fantôme.
                      Pourtant certains s'y essaient encore, mais avec une saine dérision amusée, comme pour conforter  leur nouvelle certitude, en envoyant, par exemple, une Lettre ouverte à Dieu, qu'aucun facteur céleste n'acheminera jamais...
    On peut toujours écrire, ça ne mange pas de pain (béni), mais  le Créateur est en RTT perpétuel et son humour dépasse un peu notre compréhension... 
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lundi 18 août 2014

Europe: le piège

 Obstination
                     Donc, ce sera: pas de changement de cap...
  Et pourtant, le capitaine de son second devraient voir venir le gros temps.
Incompétence? Non, impuissance assumée, servilité, aveuglement. L'aiguille de la boussole est dirigée obstinément vers les marchés financiers et leurs objectifs court-termistes, peu soucieux (c'est un euphémisme), d'économie réelle et de réalité sociale.  Les gendarmes veillent...
     Avec un déficit à 4,3% du PIB et une dette à 93,5%, on peut dire que la France peut à tout moment se retrouver sous la pression des marchés financiers. Elle s’en est sortie jusqu’à maintenant parce que la seule véritable alternative des investisseurs est la dette de l’Italie, pays dont l’économie est également mal en point. Mais, c’est une évidence, la France n’est pas en situation de renier ses engagements européens. Elle a promis de ramener son déficit sous 3% du PIB en 2015. Certes cet objectif paraît désormais inatteignable, mais à ce jour, il n’a pas été renié publiquement. Et comme la Commission n’a pas dit qu’elle tolèrerait un nouveau dérapage, la France doit montrer qu’elle garde au moins le cap.
     Coincée entre le diktat des marchés financiers et la ligne européenne dogmatique de rigueur budgétaire,  la politique économique manque de marge de manoeuvre ou plutôt de courage novateur.    Et c'est toute l'Europe qui tend à dériver...   Même le NYTimes s'en étonne: un comble!
  Il y a quelque chose d'aberrant dans la ligne suivie en Europe, dans ce qu'il est convenu d'appeler la crise. Certains appellent cela langueur... Le vocabulaire médical est décidément bien sollicité. La bonne médecine est pourtant à portée de main.
" L’économie de la zone euro a cessé de croître depuis six mois et se retrouve confrontée au spectre de la déflation, promesse de souffrances supplémentaires. C’est la seule région du monde qui conjugue des déséquilibres financiers dangereux, une production stagnante et un chômage de masse. Nombre d’économistes, dont quelques Prix Nobel - Stiglitz, Krugman, qui ne sont pas des populistes échevelés -, l’avaient prédit ; le FMI a fini par le reconnaître : il était destructeur d’ajouter au cilice d’une politique monétaire restrictive le carcan de l’austérité budgétaire...
       Les incantations. et les incitations verbales ne suffiront pas à sortie du marasme, comme le reconnaissent beaucoup d'économistes et une partie de l'opposition socialiste.
  Pour les deux tiers des entreprises françaises, le problème ce n’est pas la compétitivité, c’est l’effondrement de la demande, consécutif aux trois années de crises que nous avons vécues en Europe.
  La politique de l'offre, ça ne marche pas et le pacte de compétitivité, ce mantra, n'est qu'une formule et une feuille de vigne.
             L'avenue de Bruxelles est un cul-de-sac 
Il fut un temps où  'le futur président se posait en rempart. Il promettait aux Français de résister, à la finance et à l’Europe. Il s’engageait à renégocier le Traité européen en exigeant un volet social qui donnerait du pouvoir d’achat aux peuples, en relançant l’investissement.
À peine élu Hollande fit les gros yeux, mais pas à Bruxelles. Il désigna les Français. Au nom de la règle des 3 %, il se lança dans une politique de réduction des déficits qui associait l’augmentation de l’impôt et la réduction des crédits, un cocktail d’autant plus sévère que le CICE (crédit impôt compétitivité emploi) amputait le budget d’une vingtaine de milliards et que la croissance était (déjà) en berne. L’idée, d'ailleurs répétée par les gouvernements de droite depuis 2002, était que les allègements de charges relanceraient automatiquement l’économie en libérant les énergies.
Cette politique, amplifiée par le Pacte de responsabilité, et dénoncée par le Front de gauche aussi bien que par la gauche du PS, vient de prouver son « efficacité ». La France est désespérément embourbée. L’inversion de la courbe du chômage n’est pas venue, et ne viendra pas l’année prochaine.
Croissance zéro au second trimestre, après une croissance nulle au premier. C’est le moment choisi par Michel Sapin, tel Archimède en sa baignoire, pour pousser son « Eurêka », ou le « Bon sang, mais c’est bien sûr » de l’antique commissaire Bourrel, l’homme des Cinq Dernières Minutes… Il faudrait demander des comptes à l’Europe… La changer radicalement, et ne plus se conformer à ses dogmes !
Évoquant le risque de déflation, Michel Sapin propose ainsi de « promouvoir une politique en faveur de l'investissement privé et public par la mobilisation des outils existants et par la mise en œuvre de moyens nouveaux ». Comme Hollande avant l’Élysée, il s’écrie qu’il y a « urgence à agir ». Et il conclut son manifeste par cette revendication : « L'Europe doit agir fermement, clairement, en adaptant profondément ses décisions à la situation particulière et exceptionnelle que connaît notre continent. La France pèsera en ce sens. »
         L'Allemagne, comme prévu, commence à connaître les effets de la récession:
 Il se trouve que la croissance de l’Allemagne devait s’envoler cet été : « La croissance économique de l’Allemagne accélérera cette année et encore plus l’année prochaine », déclarait le 15 avril dernier le ministre de l’économie d’Angela Merkel, Sigmar Gabriel, pieusement repris par la presse économique.
Au second trimestre 2014, après une mauvaise année 2013, l’Allemagne a fait encore moins bien que la France : contraction de 0,2 % de son PIB ! La locomotive a enclenché la marche arrière, et pourtant des orateurs, notamment, à l’UMP, décrètent qu’un échec continental se réduirait à un problème hexagonal, et qu’il faudrait aller encore plus loin dans « les réformes », c’est-à-dire dans l’austérité, pour sortir du marais dans lequel s’enfonce la zone euro, Allemagne comprise.
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mardi 5 août 2014

Afghanistan: détruire, reconstruire...

 Reconstruire, disent-ils
                                  Après avoir tant  détruit et mis en place un système si corrompu...
   A quel coût?                            E-xor-bi-tant!
                     Dans ce pays qui a connu une 'instabilité chronique à partir de 1919, sous la pression d'intérêts étrangers, anglais, puis soviétiques, de 1979 à 1989, enfin talibano-pakistanais et finalement américains, jusqu'à un retrait incomplet, qui ont contribué à installer depuis 2004 à la tête du pays un pouvoir contesté pour son inefficacité et sa corruption, malgré quelques tentatives de redressement du pays.
       Une guerre douteuse a ruiné tout développement autonome.
 Déjà, en 2006, l'impasse apparaissait.
    En 2012, l'échec était patent.
           Tout se perd, rien ne se crée...
L'aide américaine, sans doute très intéressée, se perd comme l'eau dans les sables du désert ....
   Les USA ont produit eux-mêmes un rapport accablant sur le sujet.
       La corruption gangrène toujours le pays, où domine la narco-économie.
   Alors que les richesses potentielles  ne manquent pas:
Un sous-sol prometteur.
   De vastes réserves de gaz naturel et de pétrole, qui n'ont pas manqué d'attirer l' attention de multinationales US. Un potentiel énorme.
            Les investisseurs étrangers se bousculent, les Chinois en particulier.
    Mais l'instabilité reste un frein important à un développement qui, enfin maîtrisé, dans un contexte politique rénové, pourrait faire de ce pays un pôle de développement exceptionnel, loin des malédictions qui pèsent encore sur lui.
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lundi 4 août 2014

Dérapage portugais

 Sainte mais grande piraterie
                                                              Qui compromet un peu plus l'avenir de ce  pays, qui n'avait pas besoin de cela. 
    Il est parfois des banques qui ne sont saintes que de nom...
                               C'est toujours la tourmente et l'hémorragie sociale à Lisbonne.
       Au-delà de la paupérisation et de la souffrance sociale d'un pays, c'est l'exode massif de sa population qui traduit tout le mal-être de la société portugaise face à l'austérité. Soixante-dix mille Portugais quitteraient le pays chaque année pour l'OCDE, 120 000 pour le gouvernement. Quelle que soit l'origine des chiffres, ils font état d'une véritable hémorragie, signe que le pays se vide de ses forces vives. Un exode qui n'est pas sans rappeler celui des années 70 sous la dictature lazariste, un traumatisme encore présent dans tous les esprits. Au total, on estime entre 300 000 et 700 000 le nombre de Portugais qui auraient émigré depuis 2011. Une hypothèque sur l'avenir d'un pays qui voit partir toute une génération de jeunes, le plus souvent diplômés.
     La rigueur se porte bien, l'évasion fiscale mieux encore..
Plus dure sera la chute...si chute il doit y avoir encore. 
         L'Esprit (Espirito) n'a pas inspiré l'élite portugaise et la sainteté (Santo) n'est pas d'actualité...
On est plus proche de la finance criminogène que de la saine gestion bancaire, qui ne fait pas que dysfonctionner...
                De l’évasion fiscale à grande échelle en somme, qui puise son modèle dans les méthodes de la célèbre banque suisse UBS. D’anciens cadres de l’institution helvète se retrouvent d’ailleurs à la tête du réseau portugais, Michel Canals en particulier, en charge du convoi des fonds. Un long voyage. De Lisbonne à Zurich, Genève puis au Cap Vert où l’argent arrivait sur un compte de la banque BPN (Banco Português de Negócios) avant d’être rapatrié au Portugal sur les comptes d’une autre banque, la BCP. D’importants mouvements, dans différents établissements qui n’ont curieusement pas immédiatement éveillé les soupçons des autorités de régulation. 
      Une affaire grave et sans précédent  
                                   Aujourd'hui, il est difficile de connaître l'impact que les prochains scandales à propos de la gestion de la banque auront sur l'économie portugaise. Néanmoins, cité par I, l'analyste Pedro déclare : "Une situation de ce type dans une entreprise cotée en Bourse – la BES a été la plus grande banque du pays en terme de capitalisation boursière cette année – affecte l'image de toutes les autres entreprises." Après l'annonce de la hauteur des pertes de la BES, le titre a perdu 26,6% dans la matinée, devenant ainsi la plus grande chute de tous les temps d'une action à la Bourse de Lisbonne. 
    C'est bien sûr l'Etat qui va opérer le renflouement, pour éviter l'effondrement de ce qui reste de l'économie nationale, voire la contagion aux autres pays.
          Mais quelles poches l'Etat va-t-il faire? La nouvelle Bad Bank va-t-elle laver plus blanc?
"...Les actionnaires et créanciers non prioritaires de Banco Espirito Santo seront appelés à « assumer les pertes » découlant « d'une activité bancaire qu'ils n'ont pas suffisamment contrôlée », a prévenu dimanche le ministère des finances du Portugal. Parmi les actionnaires figure, avec une part de 14,6 %, le groupe français Crédit agricole, qui devra dévoiler  l'ampleur des dégâts lors de la présentation de ses comptes mardi..."
  There is no alternative, disent-ils...
                  Comme disait un ancien directeur de la Banque Mondiale:
                  "Les banques sauvées grâce à l'argent public se retournent vers ceux qui les ont sauvées en disant: payez vos dettes! Leur arrogance est inacceptable " (J Stiglitz)
     Plus que des ravalements de façade, on attend encore une Nuit du 4 Aout dans le domaine des féodalités financières. 
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-L'avis d'un banquier
-Finances et relations politico-médiatiques au Portugal 
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-Relayé par Agoravox
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dimanche 3 août 2014

Jaurès revisité

Quelques notes sur un éclaireur et un lanceur d'alerte.
                                                                                            Le premier qui dit la vérité...♪♫♪
La première victime d'une guerre, c'est la vérité.
                                                                                C'est le propre de tout homme d'exception de devenir peu à peu une sorte d'icône abstraite, désincarnée, objet de récupération, d'instrumentalisation et de mise en valeur de toutes sortes d'idéologies parfois contradictoires.
        Les célébrations officielles ont souvent comme effet de statufier une pensée vivante, hors du contexte de son temps, de la fossiliser en la dénaturant.
       Le mythe a parfois submergé la réalité historique, pas seulement à Carmaux.
Robespierre n'a pas échappé à la règle. Jaurès non plus. Plus tard, De Gaulle.
              C'est étonnant comme tous deviennent jaurèsiens, jusqu'au ridicule, parfois la drôlerie.
 Il n'est jamais trop tard pour relire Jaurès, celui qu'on peut considérer comme un visionnaire à plus d'un point de vue.
           Mais le relire sans idéalisation ni déformation, dans son enracinement d'époque et dans ce qui reste d'universel dans son message.
  "Il ne s’agit pas d’idéaliser Jaurès pour l’iconiser et le mieux enterrer, comme s’efforcent de le faire ceux qui déforment son bilan, qui en nient les aspects contradictoires ou qui exploitent ses faiblesses pour farder de rose ou de rouge leur reniement du socialisme... Il ne s’agit pas non plus de dénigrer l’action de haute tenue que Jaurès avait engagée pour lier dialectiquement la classe ouvrière française à la nation, au principe laïco-républicain et à l’engagement humaniste : non pour faire l’union sacrée avec la grande bourgeoisie, mais pour dénoncer cet impérialisme dont Jaurès, comme Lénine ou Luxemburg, avait perçu les lourdes tendances exterministes..."
           Le tribun socialiste qu'il fut, si lucide sur les événements à venir, s'attira beaucoup de haine, jusqu'à l'assassinat 
               Pourquoi?   Oui, pourquoi?          On comprend un peu mieux quand on lit ce qui suit, quand l'union tout autour se faisait sacrée, quand l'égarement gagnait les esprits, quand Sarajévo s'annonçait:
 DeLe 12 juin 1913, dans L'Humanité, Jean Jaurès écrit sous le titre : Sinistres leçons« Si chauvins de France et chauvins d'Allemagne réussissaient à jeter les deux nations l'une contre l'autre, la guerre s'accompagnerait partout de violences sauvages qui souilleraient pour des générations le regard et la mémoire des hommes. Elle remuerait tous les bas-fonds de l'âme humaine, et une vase sanglante monterait dans les coeurs et dans les yeux ».
          Anatole France avait parfaitement entendu son ami Jaurès, et avait saisi que la guerre est la défaite de la lutte des classes face à l’impératif de la résignation. «  Travailleurs, Jaurès a vécu pour vous, il est mort pour vous. Un verdict monstrueux proclame que son assassinat n’est pas un crime. Ce verdict vous met hors la loi, vous et tous ceux qui défendent votre cause. Travailleurs, veillez ! ». Avec peut-être encore davantage de lucidité et de force, il finit par déclarer : « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels ! » (*1)  (2) (3
   Le désastre s'annonçait. 
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Son dernier discours, le 25 juillet 1914 à Vaise:
   Citoyens,
             Je veux vous dire ce soir que jamais nous n’avons été, que jamais depuis quarante ans l’Europe n’a été dans une situation plus menaçante et plus tragique que celle où nous sommes à l’heure où j’ai la responsabilité de vous adresser la parole.
Ah ! citoyens, je ne veux pas forcer les couleurs sombres du tableau, je ne veux pas dire que la rupture diplomatique dont nous avons eu la nouvelle il y a une demi-heure, entre l’Autriche et la Serbie, signifie nécessairement qu’une guerre entre l’Autriche et la Serbie va éclater et je ne dis pas que si la guerre éclate entre la Serbie et l’Autriche le conflit s’étendra nécessairement au reste de l’Europe, mais je dis que nous avons contre nous, contre la paix, contre la vie des hommes à l’heure actuelle, des chances terribles et contre lesquelles il faudra que les prolétaires de l’Europe tentent les efforts de solidarité suprême qu’ils pourront tenter.
Citoyens, la note que l’Autriche a adressée à la Serbie est pleine de menaces et si l’Autriche envahit le territoire slave, si les Germains, si la race germanique d’Autriche fait violence à ces Serbes qui sont une partie du monde slave et pour lesquels les slaves de Russie éprouvent une sympathie profonde, il y a à craindre et à prévoir que la Russie entrera dans le conflit, et si la Russie intervient pour défendre la Serbie, l’Autriche ayant devant elle deux adversaires, la Serbie et la Russie, invoquera le traité d’alliance qui l’unit à l’Allemagne et l’Allemagne fait savoir qu’elle se solidarisera avec l’Autriche. Et si le conflit ne restait pas entre l’Autriche et la Serbie, si la Russie s’en mêlait, l’Autriche verrait l’Allemagne prendre place sur les champs de bataille à ses côtés.
Mais alors, ce n’est plus seulement le traité d’alliance entre l’Autriche et l’Allemagne qui entre en jeu, c’est le traité secret mais dont on connaît les clauses essentielles, qui lie la Russie et la France et la Russie dira à la France : “J’ai contre moi deux adversaires, l’Allemagne et l’Autriche, j’ai le droit d’invoquer le traité qui nous lie, il faut que la France vienne prendre place à mes côtés.” A l’heure actuelle, nous sommes peut-être à la veille du jour où l’Autriche va se jeter sur les Serbes et alors l’Autriche et l’Allemagne se jetant sur les Serbes et les Russes, c’est l’Europe en feu, c’est le monde en feu.
Dans une heure aussi grave, aussi pleine de périls pour nous tous, pour toutes les patries, je ne veux pas m’attarder à chercher longuement les responsabilités. Nous avons les nôtres, Moutet l’a dit et j’atteste devant l’Histoire que nous les avions prévues, que nous les avions annoncées ; lorsque nous avons dit que pénétrer par la force, par les armes au Maroc, c’était ouvrir l’ère des ambitions, des convoitises et des conflits, on nous a dénoncés comme de mauvais Français et c’est nous qui avions le souci de la France.
Voilà, hélas ! notre part de responsabilités. Et elle se précise, si vous voulez bien songer que c’est la question de la Bosnie-Herzégovine qui est l’occasion de la lutte entre l’Autriche et la Serbie et que nous, Français, quand l’Autriche annexait la Bosnie-Herzégovine, nous n’avions pas le droit ni le moyen de lui opposer la moindre remontrance, parce que nous étions engagés au Maroc et que nous avions besoin de nous faire pardonner notre propre péché en pardonnant les péchés des autres.
Et alors notre ministre des Affaires étrangères disait à l’Autriche : “Nous vous passons la Bosnie-Herzégovine, à condition que vous nous passiez le Maroc” et nous promenions nos offres de pénitence de puissance en puissance, de nation en nation, et nous disions à l’Italie : “Tu peux aller en Tripolitaine, puisque je suis au Maroc, tu peux voler à l’autre bout de la rue, puisque moi j’ai volé à l’extrémité.”
Chaque peuple paraît à travers les rues de l’Europe avec sa petite torche à la main et maintenant voilà l’incendie. Eh bien ! citoyens, nous avons notre part de responsabilité, mais elle ne cache pas la responsabilité des autres et nous avons le droit et le devoir de dénoncer, d’une part, la sournoiserie et la brutalité de la diplomatie allemande, et, d’autre part, la duplicité de la diplomatie russe. Les Russes qui vont peut-être prendre parti pour les Serbes contre l’Autriche et qui vont dire : “Mon cœur de grand peuple slave ne supporte pas qu’on fasse violence au petit peuple slave de Serbie.” Oui, mais qui est-ce qui a frappé la Serbie au cœur ? Quand la Russie est intervenue dans les Balkans, en 1877, et quand elle a créé une Bulgarie, soi-disant indépendante, avec la pensée de mettre la main sur elle, elle a dit à l’Autriche : “Laisse-moi faire et je te confierai l’administration de la Bosnie-Herzégovine.” L’administration, vous comprenez ce que cela veut dire, entre diplomates, et du jour où l’Autriche-Hongrie a reçu l’ordre d’administrer la Bosnie-Herzégovine, elle n’a eu qu’une pensée, c’est de l’administrer au mieux de ses intérêts.
Dans l’entrevue que le ministre des Affaires étrangères russe a eu avec le ministre des Affaires étrangères de l’Autriche, la Russie a dit à l’Autriche : “Je t’autoriserai à annexer la Bosnie-Herzégovine à condition que tu me permettes d’établir un débouché sur la mer Noire, à proximité de Constantinople.” M. d’Ærenthal a fait un signe que la Russie a interprété comme un oui, et elle a autorisé l’Autriche à prendre la Bosnie-Herzégovine, puis quand la Bosnie-Herzégovine est entrée dans les poches de l’Autriche, elle a dit à l’Autriche : “C’est mon tour pour la mer Noire.” – “Quoi ? Qu’est-ce que je vous ai dit ? Rien du tout !“, et depuis c’est la brouille avec la Russie et l’Autriche, entre M. Iswolsky, ministre des Affaires étrangères de la Russie, et M. d’Ærenthal, ministre des Affaires étrangères de l’Autriche ; mais la Russie avait été la complice de l’Autriche pour livrer les Slaves de Bosnie-Herzégovine à l’Autriche-Hongrie et pour blesser au cœur les Slaves de Serbie. C’est ce qui l’engage dans les voies où elle est maintenant.
Si depuis trente ans, si depuis que l’Autriche a l’administration de la Bosnie-Herzégovine, elle avait fait du bien à ces peuples, il n’y aurait pas aujourd’hui de difficultés en Europe ; mais la cléricale Autriche tyrannisait la Bosnie-Herzégovine ; elle a voulu la convertir par force au catholicisme ; en la persécutant dans ses croyances, elle a soulevé le mécontentement de ces peuples.
La politique coloniale de la France, la politique sournoise de la Russie et la volonté brutale de l’Autriche ont contribué à créer l’état de choses horrible où nous sommes. L’Europe se débat comme dans un cauchemar.
Eh bien ! citoyens, dans l’obscurité qui nous environne, dans l’incertitude profonde où nous sommes de ce que sera demain, je ne veux prononcer aucune parole téméraire, j’espère encore malgré tout qu’en raison même de l’énormité du désastre dont nous sommes menacés, à la dernière minute, les gouvernements se ressaisiront et que nous n’aurons pas à frémir d’horreur à la pensée du cataclysme qu’entraînerait aujourd’hui pour les hommes une guerre européenne.
Vous avez vu la guerre des Balkans ; une armée presque entière a succombé soit sur le champ de bataille, soit dans les lits d’hôpitaux, une armée est partie à un chiffre de trois cent mille hommes, elle laisse dans la terre des champs de bataille, dans les fossés des chemins ou dans les lits d’hôpitaux infectés par le typhus cent mille hommes sur trois cent mille.
Songez à ce que serait le désastre pour l’Europe : ce ne serait plus, comme dans les Balkans, une armée de trois cent mille hommes, mais quatre, cinq et six armées de deux millions d’hommes. Quel massacre, quelles ruines, quelle barbarie ! Et voilà pourquoi, quand la nuée de l’orage est déjà sur nous, voilà pourquoi je veux espérer encore que le crime ne sera pas consommé.
Citoyens, si la tempête éclatait, tous, nous socialistes, nous aurons le souci de nous sauver le plus tôt possible du crime que les dirigeants auront commis et en attendant, s’il nous reste quelque chose, s’il nous reste quelques heures, nous redoublerons d’efforts pour prévenir la catastrophe. Déjà, dans le Vorwaerts, nos camarades socialistes d’Allemagne s’élèvent avec indignation contre la note de l’Autriche et je crois que notre bureau socialiste international est convoqué.
Quoi qu’il en soit, citoyens, et je dis ces choses avec une sorte de désespoir, il n’y a plus, au moment où nous sommes menacés de meurtre et, de sauvagerie, qu’une chance pour le maintien de la paix et le salut de la civilisation, c’est que le prolétariat rassemble toutes ses forces qui comptent un grand nombre de frères, Français, Anglais, Allemands, Italiens, Russes et que nous demandions à ces milliers d’hommes de s’unir pour que le battement unanime de leurs cœurs écarte l’horrible cauchemar.
J’aurais honte de moi-même, citoyens, s’il y avait parmi vous un seul qui puisse croire que je cherche à tourner au profit d’une victoire électorale, si précieuse qu’elle puisse être, le drame des événements. Mais j’ai le droit de vous dire que c’est notre devoir à nous, à vous tous, de ne pas négliger une seule occasion de montrer que vous êtes avec ce parti socialiste international qui représente à cette heure, sous l’orage, la seule promesse d’une possibilité de paix ou d’un rétablissement de la paix.
Jean Jaurès  
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