Mes articles dans AGORAVOX (qui n'est plus ce qu'il était...) -signés: ZEN)-

mercredi 25 mars 2015

GODIN, un pionnier

 Une utopie réalisée?
                                  Plus de cent ans après, le phénomène Godin intrigue encore.
  Ce patron autodidacte et innovant, ouvrier à ses débuts, fervent lecteur de Fourier, de Owen...de tous les défricheurs de la pensée sociale au coeur de la condition ouvrière du XIX° siècle, a laissé plus qu'un nom, une marque.  Des traces.
    Faire un détour par Guise, au bord de l'Oise, ne manque pas d'intérêt. Plus que du tourisme. Visiter l'ancienne usine Godin et son familistère rénovés est passionnant, surtout quand on refait une plongée dans l'histoire économique et sociale de l'époque.
       _______________________ Le familistère de Guise témoigne d'un époque de fer, où le monde ouvrier était partagé entre fatalisme et espoirs.
    Godin, loin du patronat de droit divin si courant à l'époque, a voulu créer le meilleur pour ceux sans lesquels son capital d'innovation serait resté sans aboutissement: une sorte de "palais social, selon l'expression de Fourier, à l'époque ou l'habitat ouvrier et les conditions de vie étaient à peine imaginables pour nous. Une sorte de laboratoire, où devait se construire une nouvelle forme d'humanité, avec de nouveaux modes d'organisation de travail et d'habitat, de vie sociale, d'éducation.    La concrétisation de ces idées d'avant-garde, encore bien visibles sur place, laisse rêveur, quand on songe aux conditions de vie ouvrière de l'époque décrites par Zola, notamment, qui n'est pas sans connaître les innovations de Godin.
  Il note à ce sujet qu'il s'agit de "la seule association inté€grale du capital et du
travail sur les doctrines phalanst€ériennes. " 
Un peu comme pour la Verrerie d'Albi, qu'il connaît bien, il met en lumière toutes les expériences sociales en cours pour humaniser le travail:  les caisses de retraites et de secours, la limitation des heures de travail, la prise en charge des accidents,  la  bourse  du  travail,  l'ƒoffice  du  travail,  les habitations  bon  marché€, les associations coopérative de production et de consommation, la participation aux b€éné€fices, les syndicats, etc...

    Certes, l'expérience de Godin, toute innovante  qu'elle fût et fascinante qu'elle reste, malgré ses réussites louées souvent à l'étranger, ne fut pas exempte de tâtonnements et de d'ambigüités, mais en évitant les pièges du paternalisme.de l'époque.
        Si l'on en croit cette étude, les efforts de Godin, sans doute trop isolé dans le monde patronal, au coeur d'un système productif qui le dépassait, d'une expérience trop singulière et trop isolée, se heurtèrent à des obstacles comme ceux de l'impréparation des esprits à  une telle aventure sociale et politique, qui perdit peu à peu son âme après lui:
    "...Contrairement au paternalisme ordinaire et philanthropique de ce temps, Godin veut instaurer « une répartition équitable des fruits du travail . Conformément à la doctrine de Fourier, il veut répartir les bénéfices de l’entreprise en raison de trois facteurs : travail, capital et talent (5/12 pour le travail, 4/12 pour le capital, 3/12 pour les talents). Mais sur quelle base et selon quelle procédure accorder les primes au mérite ? Godin est partisan de le faire par un vote des travailleurs. Il en organise plusieurs selon des procédures diverses. Ce sont des échecs répétés : quelle que soit la formule, les ouvriers ont tendance à voter pour eux-mêmes ou à s’entendre pour voter pour les moins payés de façon à réduire les inégalités de salaires… Ainsi Godin constate que les essais de démocratie industrielle se heurtent à « l’instinct profondément égalitaire du prolétariat ». Cela conduira Godin à une nouvelle prise de distance avec Fourier : sa trilogie devient : Nature, Capital, Travail.
     Godin reste cependant persuadé comme Fourier que seul le régime de l’Association permettra d’engendrer « bien, amour d’autrui et fraternité » et de « transformer chaque travailleur en sujet actif capable de gouverner le monde industriel ». Pour cela, il faut « que chacun puisse se constituer un groupe d’affinité » et donc que s’organisent, sur la base du volontariat, des « groupes élémentaires » que chacun puisse choisir et qui se donneront des objectifs de travaux communs. En fait c’est un nouvel échec : un petit tiers de l’effectif (34 % des hommes et 4,5 % des femmes) répond à l’appel de Godin ; ce sont en fait des « groupes de papier » puisqu’aucun travail effectif n’a suivi l’élection des bureaux de ces groupes. Celle-ci ne bouscule pas les hiérarchies de l’usine : les responsables de groupes sont élus parmi « les salariés les plus haut placés dans la hiérarchie professionnelle de l’usine ». Marie Moret, la seconde épouse et collaboratrice de Godin, dénonce, dans un rapport, « l’apathie intellectuelle et le manque de culture préparatoire des ouvriers » et même « leur manque d’amour humanitaire et social, leur égoïsme » .
    Cela n’empêche pas Godin de créer en 1980 « L’Association du capital et du travail » avec des statuts (200 pages) « conforme à son idéal socialiste ». Il s’agit, ni plus ni moins, « d’éteindre le paupérisme en donnant aux classes laborieuses les garanties nécessaires à son existence ». Pour cela, le partage des bénéfices se fera de façon proportionnelle entre quatre catégories hiérarchisées : les Associés (versant plus de 500 francs au Fonds social), les Sociétaires (entre 250 et 500F), les Participants (moins de 250F) et les Intéressés (les autres). Chacun reçoit ainsi un titre lui permettant d’acquérir une part du capital social. Le bénéfice net de l’usine (après amortissement, subventions et intérêts) est réparti ainsi (p. 302) : un quart au Fonds de réserve et la moitié au capital et au travail (dividendes selon les parts et épargne salariale selon le salaire). Mais Godin ne parvient pas à persuader ses ouvriers de le suivre sur cette voie : après l’échec de la reconnaissance du mérite par le vote et celui de la mise en place des « unités élémentaires » sur la base du volontariat, la création de l’Association fortement hiérarchisé et segmenté « fait grincer des dents » . Un an après la mort de Godin en 1887, les Associés rétablissent l’ancienneté en remplacement du mérite. Ils deviendront, au cours des années, des membres d’une caste dirigeante gestionnaire « classique » du travail.
   C’est un point crucial : le travail ne change pas, pas plus que son organisation : « l’ouvrage est dur, épuisant, usant », le système professionnel séparant un « noyau dur d’ouvriers qualifiés » (ici les mouleurs et le personnel d’entretien) payé au mois et une grande majorité d’ouvriers payés à la pièce s’impose là comme ailleurs. Les Associés dénoncent la flânerie des ouvriers de base. Le taylorisme n’est pas loin… La transformation du travail apparaît bien ainsi comme une utopie : « pas question de laisser aux ouvriers la liberté d’exercer le travail qu’ils voudraient ni même de supporter une trop grande alternance entre les tâches » . La prime au rendement apparaît vite comme l’incitation la plus payante pour accroître la productivité. Si le succès industriel des produits Godin est au rendez-vous, celui du discours utopique de son créateur reste très modeste ! Un exemple significatif : en 1929, une grande grève est décidée chez Godin : les Associés rappellent « qu’il est moralement interdit de faire grève dans l’entreprise ». Que l’utopie semble loin !.."
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