Mes articles dans AGORAVOX (qui n'est plus ce qu'il était...) -signés: ZEN)-

mercredi 3 août 2016

Turquie: les jours d'après

Le piège
            La situation en Turquie reste toujours difficile à analyser, même si elle s'apparente à une vengeance d'Etat.
   Malgré les zônes d'ombres, l'apprenti sultan a bien exploité cette bénédiction d'Allah, en jouant sur la corde sensible de l'impopularité du coup d'Etat militaire et en ralliant à lui habilement une majorité de ses fidèles. Mais pour combien de temps?  Mais à quel prix!
   Les récents événements ne rassurent personne, surtout pas les laïques,  devant ce pas de plus vers une dictature islamiste.      L'occasion était trop belle, pour ne pas dire plus, pour accéder à un contrôle renforcé sur une partie de l'élite peu encline à la soumission et à la censure.
   Le grand ménage, qui fait suite à la mascarade de coup d’État, continue dans un pays coupé en deux après le putsch raté, sur lequel on s'interroge encore.
  .Les purges concernent un nombre impressionnant de personnes, s'apparentant à une chasse aux sorcières:42 journalistes, 35000 personnes arrétées ou limogées.
       Bref, un coup d'Etat peut en cacher un autre. Ce sont de mauvais présages pour l'avenir du pays, maintenant qu'il est délesté d'une partie de ses élites. La répression ne pourra être que plus forte au cours de ses longs mois d'état d'exception, où l'arbitraire sévira. Mais, à terme, Erdogan prépare inévitablement sa chute malgré le soutien dont il profite momentanément par une partie de la population piégée par ses manoeuvres.
   Maintenant c'est le couvercle de la peur qui s'installe, dans un contrôle toujours plus renforcé. Les avocats même craignent d'assumer la défense des accusés.
 L'emballement répressif se renforce
    Trois mois d'état d'urgence   qui vont donner carte blanche à Erdogan pour instaurer son ordre dans la société civile autant que militaire. (*), société caractérisée par une  tradition d'instabilité qui fait le jeu de la domination.
  Depuis Atatürk la synthèse entre l'islam et la laïcité fait périodiquement problème, dans une histoire compliquée.
  Pour Erdogan « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants seront nos soldats. »
   La réaction des pays occidentaux, face à ce pays dans l'Otan, qui fait pression avec la question des réfugiés, reste timorée.
      Le double jeu du pseudo sultan se retourne contre lui, l'avenir s'annonce très incertain pour Ankara et l'insoluble problème kurde, après un accord fragile, ne tardera pas à contribuer à le déstabiliser.
   Qui sème le vent...
---------------(*) ...Après cette tentative de coup d’État fomentée par une partie de l'armée turque, le gouvernement a écarté, au total, près de 70 000 personnes de la fonction publique. D'abord visant la police, l'armée et la justice, ce vaste coup de balai a ensuite touché les enseignants, l'université, plusieurs ministères. Et l'état d'urgence a finalement été prononcé mercredi soir, comme pour légitimer, après-coup, cette intervention sans précédent._____Ibrahim Kaboglu est un professeur de droit réputé en Turquie, de longue date engagé dans la défense des droits de l'homme. « Depuis ce week-end, on assiste à un coup d’État constitutionnel, dit-il. On est de facto en dehors du droit, dans une situation qui n'a rien à voir avec le système juridique en vigueur. » Depuis mardi, son milieu professionnel est dans l'œil du cyclone. Ce jour-là, 1 577 doyens d'université ont reçu une lettre leur demandant de démissionner, et 15 200 fonctionnaires de l'éducation nationale ont été suspendus jusqu'à nouvel ordre. Le lendemain, les recteurs d'université ont demandé à leurs professeurs de défiler en costume sur Vatan Caddesi, cette grande avenue « de la Patrie », où se trouve la préfecture de police d'Istanbul. Et les universitaires se sont vu interdire tout voyage d'études à l'étranger. Ibrahim Kaboglu lui-même ne sait pas s'il sera encore à son poste dans quelques jours....____« Certes, ce sont les fonctionnaires supposés gülenistes qui sont pour l'instant suspendus de leurs fonctions [la confrérie Gülen, ennemie jurée du président, est présumée être à l'origine du putsch – ndlr]. Le coup d'État manqué fournit l'occasion inespérée à Erdogan de mener une lutte à mort contre ce groupe. Mais c'est aussi l'occasion de s'attaquer au milieu des opposants, dont je fais partie. »___Signe qui ne trompe pas : de nombreux chercheurs et enseignants, contactés avant et après le coup de filet sur le monde universitaire, déclinent nos demandes d'entretien ou laissent nos requêtes tout bonnement sans réponse. « La situation est trop tendue. Impossible de dire quoi que ce soit », lâche un enseignant en sciences politiques.___Dans cette atmosphère de chape de plomb, Aylin, toute fraîche sortie de l'université avec un diplôme d'architecture en poche, est extrêmement inquiète. « La répression est en train de passer du niveau des institutions au niveau des individus, dit-elle autour d'un verre à deux pas de l'embarcadère de Kabatas, sur la rive européenne du Bosphore. Le but du gouvernement maintenant est de briser la volonté des gens, afin d'éviter que toute opposition ne puisse venir le contester dans la rue. Il est en panique depuis samedi et utilise au maximum le pouvoir qu'il lui reste. Erdogan entretient par ailleurs des liens étroits avec les muhtar [chefs de quartier élus par les habitants, responsables de différentes tâches administratives – ndlr], qu'il reçoit régulièrement au palais. Je m'attends à ce que cela débouche sur des dénonciations massives. Ces derniers mois étaient apparus un peu partout des posters appelant à dénoncer les terroristes” à la police. Le concept de terroriste s'élargit : autrefois c'étaient les Kurdes, aujourd'hui cela peut être quelqu'un qui refuse de porter le drapeau turc ou se bat pour la démocratie… »____Aylin, 27 ans, est originaire d'Antakya, dans le sud de la Turquie. Cette vague de purges s'inscrit pour elle dans une dérive autoritaire du pouvoir qu'elle observe depuis cet été. Jusque-là, elle vivait avec l'espoir d'ouverture qu'avait suscité en elle le mouvement autour de la conservation du parc Gezi, à Istanbul, au printemps 2013. À l'époque, elle ne vivait pas encore ici. Mais elle avait pris part au mouvement à Antakya. « La répressionphysique sur la place Taksim ne nous a pas empêchés par la suite de nous rassembler et de poursuivre nos mobilisations. De nombreux forums de discussion se sont créés un peu partout dans lpays. J'avais donc toujours beaucoup d'espoir après Gezi : c'est un moment où beaucoup de gens de ma génération qui n'étaient pas politisés le sont devenus et se sont mis à lancer des choses nouvelles... » Dans son quartier, sur l'île de Burgaz où elle habite désormais, le collectif créé dans la foulée de Gezi a mis sur pied un four pour faire du pain écologique. « C'est à partir de cet été qu'on a senti le vent tourner, lorsque les attaques contre les Kurdes ont commencé..... » (Mediapart)

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