Mes articles dans AGORAVOX (qui n'est plus ce qu'il était...) -signés: ZEN)-

mardi 6 décembre 2016

Haïti, la "maudite"?

   Les mille plaies de Port-aux-Prince.
                                           De la prospérité à la détresse.
Haïti: ses plages...
                  Tout se passe comme si le sort s'acharnait sur ce fragment d'île, parfois qualifiée de  maudite, au vu des malheurs qui périodiquement s'abattent sur elle.
           Après un récent tremblement de terre ravageur.
               Ce fut, parmi d'autres, un ouragan dévastateur.
                          Le choléra s'installe  de nouveau, en partie importé..
       Fut  mise en cause une mauvaise gestion des secours et de l'aide humanitaire.
   De graves dysfonctionnements, une grave crise , selon le secrétaire de l'ONU lui-même.
           L'incurie politique, la gabegie, la pauvreté endémique...ont bon dos.
    Elles sont largement les conséquences d'un interventionnisme périodique intéressé, politique, économique, sanitaire.
  La pays a connu une histoire riche et compliquée, emblématique et tragique, mais le terme de malédiction occulte les responsabilités externes et internes. L' héritage de Toussaint Louverture n'est plus soupçonnable..
         Les catastrophes naturelles, la déforestation sont une des sources de l'ampleur des ravages météorologiques.
...Et l'envers du décor.
      Il n'y a pas de fatalité de l'économie haïtienne à la faillite de l’économie haïtienne : c’est la ruine annoncée d’un pays éprouvé par une crise politique grave et qui dut consacrer l’essentiel de ses ressources, non pas à reconstituer ses forces, mais à faire accepter son droit à l’existence.
    Une tradition raciste a pesé longtemps  sur l'ïle.
    Pour le grand témoin de l' Amérique Latine qu'est Eduardo Galeano, c'est la tragédie d'une démocratie, déniée, rejetée, malmenée.  (*)
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(*)   Selon Galeano, ... Cela fait deux siècles que Haïti subit le mépris et le châtiment. 
                  Thomas Jefferson, ce héros de la liberté et propriétaire d’esclaves, mit en garde contre le mauvais exemple que représentait Haïti et déclara qu’il fallait «  empêcher la peste de se répandre hors de cette île ». Sa patrie écouta son conseil. Les Etats-Unis attendirent 60 ans avant de reconnaître officiellement la plus libre des nations.    Et pendant ce temps-là, au Brésil, on donnait le nom de haïtianisme au désordre et à la violence. Les maîtres des bras noirs se protégèrent contre le haïtianisme jusqu’en 1888. Cette année-là, le Brésil abolit l’esclavage. Ce fut le dernier pays au monde à le faire.     Haïti est redevenu un pays invisible, jusqu’au prochain carnage. Tout le temps où Haïti a occupé de l’espace sur les écrans et dans les magazines, durant les premiers jours de cette année, les médias ont transmis des images de confusion et de violence et nous ont confortés dans l’opinion que les Haïtiens sont nés pour bien faire le mal et faire mal le bien.   Depuis la révolution et jusqu’à ce jour, Haïti n’a pu offrir au regard du monde que des tragédies.        
      C’était une colonie prospère et heureuse et voici que maintenant c’est la nation la plus pauvre de l’hémisphère occidental. Les révolutions, en ont conclu certains spécialistes, conduisent inexorablement à l’abîme. Certains ont dit - et d’autres ont suggéré - que la tendance haïtienne au fratricide provient de la sauvage hérédité dont les racines se trouvent en Afrique. Le mandat des ancêtres. La malédiction noire qui pousse au crime et au chaos...  
    Mais de la malédiction blanche, jamais personne ne parle.  La Révolution Française avait éliminé l’esclavage, mais Napoléon le ressuscita – Quel a été le régime le plus prospère pour nos colonies ? Le régime précédent. Eh bien, rétablissons-le ! - Et pour ré-implanter l’esclavage en Haïti, il envoya plus de cinquante navires pleins de soldats. Les noirs, soulevés, ont vaincu la France et ils ont conquis leur indépendance nationale et la libération des esclaves. En 1804, ils ont hérité d’une terre ravagée par les dévastatrices plantations de canne à sucre et un pays brûlé par la guerre impitoyable. Et ils ont hérité de la dette française. Car la France fit payer cher à Haïti l’humiliation que ce pays avait infligée à Napoléon Bonaparte.  Peu après sa naissance, Haïti dut s’engager à payer une indemnisation colossale en compensation du mal par lui provoqué en se libérant. Cette expiation du péché de la liberté lui coûta 150 millions de franc-or. Le nouveau pays naquit étranglé par cette corde attachée à son cou. Une fortune qui aujourd’hui équivaudrait à 21,7 milliards de dollars, soit 44 fois la totalité du budget annuel de Haïti. C’est bien plus d’un siècle que dura le remboursement de cette dette que les intérêts usuraires ne cessaient de faire enfler. En 1938, enfin, eut lieu la rédemption finale. Pour lors, Haïti était devenue la propriété des banques nord-américaines.  En échange de cette montagne d’argent, la France reconnut officiellement la nouvelle nation. Aucun autre pays ne la reconnut. Haïti était né condamné à la solitude. Simon Bolívar non plus ne le reconnut pas alors qu’il lui devait tout. Des bateaux, des armes et des soldats, c’est ce que Haïti lui avait donné, en 1816, lorsque Bolívar arriva dans l’île, vaincu, demandant aide et protection. Haïti lui donna de tout à la seule condition qu’il libérât les esclaves, idée qui jusqu’alors ne lui était même pas venue à l’esprit. Ensuite, l’illustre héros remporta des victoires dans la Guerre d’Indépendance et il exprima sa gratitude en envoyant à Port-au-Prince une épée en guise de présent. Mais pour ce qui était de reconnaître le pays, pas question. En réalité, les colonies espagnoles qui étaient devenues des nations indépendantes continuaient à avoir des esclaves et cela même si certaines de ces nations avaient des lois qui les interdisaient. Bolivar dicta sa Constitution en 1821, mais la réalité fit la sourde oreille. Trente ans plus tard, en 1851, la Colombie abolit l’esclavage ; le Venezuela le fit en 1854.     En 1915, les marines U.S. débarquèrent en Haïti. Ils y restèrent 19 années. La première chose qu’ils firent ce fut d’occuper la douane el le bureau de la collecte des impôts. L’armée d’occupation confisqua le salaire du président haïtien jusqu’à ce que ce dernier se résignât à signer la liquidation de la Banque de la Nation qui se convertit en une agence de la City Bank of New York  Le président ainsi que tous les autres noirs étaient interdits d’entrée dans les hôtels, les restaurants et les clubs du pouvoir étranger. Les occupants n’osèrent pas rétablir l’esclavage, mais ils imposèrent le travail forcé pour les travaux publics. Et ils tuèrent beaucoup.  Ce ne fut pas facile d’éteindre les feux de la résistance. Le chef guérillero, Charlemagne Peralte, fut exhibé en place publique, cloué en croix sur une porte, pour que cela servît d’exemple… La mission civilisatrice prit fin en 1934. Les occupants se retirèrent et laissèrent, pour les remplacer, une Garde Nationale, fabriquée par eux, pour exterminer toute éventuelle velléité de démocratie.  Ils ont fait exactement pareil au Nicaragua et en République Dominicaine. Quelque temps après, Duvalier fut l’équivalent, pour Haïti, de Somoza et de Trujillo.    Et c’est ainsi que, de dictature en dictature et de promesse en trahison, les années et les malheurs se sont empilés. Aristide, le curé rebelle, est arrivé à la présidence en 1991. Il dura peu de mois. Le gouvernement des États-Unis aida à le renverser ; il l’emporta, lui fit subir un traitement et une fois recyclé, il le ramena, dans les bras des marines, à la présidence. Et, une fois encore, il aida à le renverser, en cette année 2004, et, une fois encore, il y eut massacre. Et les marines sont revenus une fois encore, ces marines qui reviennent toujours, comme la grippe.  Mais les experts internationaux sont bien plus dévastateurs que la soldatesque de l’envahisseur. 
      Pays soumis aux ordres de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International, Haïti avait obéi à toutes les instructions de ces derniers sans rechigner. Et l’un et l’autre l’ont payé en lui refusant le pain et le sel. Ils ont gelé ses crédits bien que Haïti eût démantibulé l’Etat et supprimé tous les droits de douanes et toutes les aides qui protégeaient la production nationale.     
      Les producteurs de riz qui étaient la majorité des paysans haïtiens se sont recyclés en mendiants ou en boat-people. Beaucoup sont partis et continuent de partir rejoindre les profondeurs de la mer des caraïbes, mais ces naufragés-là ne sont pas de nationalité cubaine et il est bien rare alors que les journaux parlent d’eux. Aujourd’hui, Haïti importe la totalité du riz qu’il consomme depuis les Etats-Unis, pays où les experts internationaux, personnages quelque peu distraits, ont oublié d’interdire les droits de douane et les subventions qui protègent la production nationale.
Sur la frontière, là où s’arrête la République Dominicaine et où commerce Haïti, il y a un grand panneau qui prévient : Le Mauvais Passage. De l’autre côté se trouve l’enfer noir. Sang et famine, misère, peste… Dans cet enfer-là tellement redouté, tout le monde est sculpteur. Les Haïtiens ont coutume de ramasser toute sorte de boites de conserve et de vieilles ferrailles et avec une merveilleuse et ancestrale habileté, en découpant et en martelant, leurs mains créent des merveilles ensuite offertes à la vente sur les marchés populaires. Haïti est un pays jeté sur un dépotoir, comme pour le punir pour l’éternité de sa dignité. Et c’est sur ce dépotoir qu’il gît, tel un tas de vieille ferraille. Il attend les mains de ses habitants....
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