Mes articles dans AGORAVOX (qui n'est plus ce qu'il était...) -signés: ZEN)-

dimanche 20 octobre 2019

Petit billet

__ Les troupes de Jupiter s'effilochent.

__ Uberisation selon Ken Loach.

__ Le problème avec Zemmour...

__ Reconnaissance faciale: terrain gissant.


__ Jocondemania en question.

__ La fin d'un monstre?

__ Entrisme islamiste.

__ Gros comme un avion.

__ Mexique: narco-terreur. Vers le pire?

__ Quand les Balkany ne nient plus
             Les Balkany. c'est déjà une longue histoire...Un couple en or.
_______ Habitués au luxe de Neuilly et aux charmes de Levallois, ils avaient pris quelques habitudes .Faut les comprendre!
__ Marrakech et St Martin sont si proches de la banlieue...
  La frontière entre vie privée et intérêts publics est restée floue.
      On aurait dû leur expliquer.
    Et puis quelques problèmes de mémoire les ont desservis. Normal, à un certain âge.
Dure, la condition d'élu!
___Tant de soucis! et il faudrait encore être honnête..
                                                   __________________________________.
                                                     

vendredi 18 octobre 2019

Irène et les (mauvais) garçons

La bête noire.
                  Dans ce procès bien tardif, où se succèdent dénis d'un côté et nouvelles révélations ou confirmations de l'autre, une équipe de larrons, ayant pignon sur pharmacies, tente de trouver des biais justificatifs pour disculper leurs pratiques déjà anciennes et qui ont rapporté gros. Très gros. Juste un petit milliard d'euros. Tout ça pour un prétendu coupe-faim.
  C'est le procès d'un laboratoire mais aussi de l'Etat. car les gendarmes s'entendaient avec les voleurs. (*)Les connivences étaient nombreuses, comme les conflits d'intérêts. Au nom de la santé!
       La bête noire de Servier, avec courage et obstination, après sa longue  enquête solitaire, continue à fournir des témoignages implacables. Mais il n'y a pas que Irène. Georges conforte ses dires, ainsi que les rescapés du Médiator ou leurs descendants.
    Les trésors du Médiator, ce tueur, a bien profité à Serviet et aux actionnaires. L'industrie pharmaceutique est le secteur où les rendements sont les plus importants.
   La "fille de Brest" continue à lutter jusqu'au bout, tranquillement mais fermement, contre la firme. qui se réfugie dans un déni sans fin et cherche à temporiser.
  Temporiser, mais aussi minimiser.
    Pourtant beaucoup savaient depuis longtemps.
    Le Mediator est un cas emblématique de nombreux dysfonctionnements de notre système de santé, insuffisamment réglementé. toujours à la recherche de blockbusters.
     Toute une histoire. Les contrôleurs ont aussi besoin d'être contrôlés.      Pharmacritique peut aider à y penser.
_______
(*) ... La commission de mise sur le marché du médicament, comme son nom l’indique, permet à un médicament d’être vendu sur le territoire français, même si, depuis 1998, une grande partie des autorisations se fait dans le cadre de l’agence européenne.     La commission de la transparence, elle, joue un rôle encore plus déterminant au sein de la haute autorité de santé (HAS). Elle apprécie le service médical rendu (SMR) ainsi que l’amélioration qu’il est susceptible d’apporter par rapport aux traitements déjà disponibles sur le marché (amélioration du service médical rendu – ASMR). Elle donne un avis (suivi quasi systématiquement par le ministre de la santé) sur le possible remboursement des médicaments par la Sécurité sociale, et le cas échéant, fixe le taux de remboursement. Son avis a un impact direct sur le futur prix du médicament.    Pour les Français, les avis rendus par la commission ont deux impacts majeurs : la sécurité sanitaire bien sûr. Mais encore plus directement le déficit de la Sécurité sociale, qui pourrait atteindre près de 15 milliards d'euros en 2015.     Du côté des laboratoires, l’avis de la commission peut peser jusqu’à plusieurs centaines de millions d’euros : sans remboursement, un médicament ne fera pas carrière. Fort de cette équation, le système mis en place était particulièrement ingénieux, puisque les membres du groupe d’amis bien placés se sont servis de leurs positions à des fins personnelles sans pour autant mettre ostensiblement en danger le système sanitaire.    Car payer ce groupe de consultants, qui recevaient souvent à Marseille des représentants de laboratoires, ne garantissait pas une décision favorable. Les laboratoires le savaient. Ils espéraient juste que le regard de la commission soit plus bienveillant à leur égard. Sans garantie aucune...
                                         ___________________________________________

Cliquez pour prier

On n'arrête pas le progrès...
                                Le numérique entre dans l'Eglise. Par la grande porte. Il n'est plus non grata. Il faut sauver les meubles et entrer de plain-pied dans la e-conversion.
   Les Ave se font aujourd'hui avec un chapelet numérique, qui remplace celui de nos grands-mères..
         Click to pray e-Rosary »: C'est tout simple et très "in".

  Déjà le portable est dans la soutane et la quête dominicale peut se faire par carte-bleue, renvoyant au passé archaïque les antiques (et trop maigres) pièces de monnaie.
   Dans la nouvelle e-Eglise, la plus vieille start-up du monde, on va de l'avant, résolument. aventureusement, et Google est mobilisé pour la propagation de la foi.
   Les voies de Dieu ne seront plus impénétrables et sa voix sera audible via Samsung.ou Sony. Les services du Vatican travaillent sur une application pouvant bientôt assurer une ligne directe avec le ciel. Il va falloir que les services informatiques embauchent en plus haut lieu.
   Déjà Jésus twittait, et le pape a suivi ses pas. Comme ceux de Donald, le meilleur ami de Dieu, grand twitter devant l'Eternel.
         Alleluia!
   La croyance va reprendre vigueur dans le nouvel avenir qui se dessine, où le portable va remplacer le bréviaire et la foi rimera avec tendance. La parole divine s'incarnera dans les sms et s'actualisera en temps réel, loin des bibles d'un autre âge, toujours citées mais rarement lues.
    Amen!
                            _____________________________________________

                                     

jeudi 17 octobre 2019

Biais cognitifs

Quès aco?
                    Un phénomène simple et compliqué à la fois.
  La pensée n'est pas automatiquement ajustée au réel. Elle en est même parfois bien éloignée, malgré l'illusion d'en être proche.
                   Penser "vraiment", c'est penser contre soi.
 Contre la pente facile des idées toutes faites, prémâchées, communes, partagées par le plus grand nombre.

   La vérité, toujours provisoire, est une conquête. La pensée (plus) juste ne va pas de soi. Elle se construit. Pas seulement dans le domaine de la recherche scientifique,  Comme l'a répété Bachelard, notamment dans la Philosophe du non. Non à sa nature profonde, dont la tendance est plutôt de s'en laisser conter.
  La priorité étant d'abord de penser les obstacles épistémologiques qui font barrage à une connaissance (plus) juste du réel, même partielle,  et qui sont constitués par toutes sortes de croyances, d'erreurs ou d'illusions, dont nous sommes le plus souvent à peine conscient, sans esprit critique.
 L'ignorance et son inconscience sont la pente la plus facile pour l'esprit.
    L'esprit est ainsi fait que l'accès à la vérité ne va pas de soi, ne peut être que partielle et parfois tardive. Quand elle aboutit...
 Nous voyons le monde à travers le prisme de nos préjugés, de nos ignorances, de nos passions aveuglantes...
  Cette attitude "naturelle" (au sens de "spontanée" ) peut prendre de multiples formes et n'est pas facile à détecter par le sujet lui-même.
     Repérer les biais cognitifs n'est pas simple. Cela nécessite un certain recul et déjà des connaissances constituées poussant à leur dépassement.
  La raison est continuellement sous influence. Dans de multiples domaines.
     Ce qu'on appelle post-vérité aujourd'hui, qui n'est pas nouveau, en est un des aspects, dans quelque domaine que ce soit.
  Nous sommes parfois marqués, de bonne ou de mauvaise foi, par des vérités alternatives, dont la force entraînante  est le partage commun.

  Nous n'en aurons jamais fini avec les exigences de la rigueur rationnelle, la prudence vis à vis notamment des faux nez de la science. là où beaucoup s'égarent. Les illusionnistes sont légion.
    Ascèse mentale, rigueur et modestie sont les conditions pour progresser toujours un peu plus, loin des sentiers de l'erreur. notre condition première. "LA" vérité est un mirage, même si cette notion guide nos pas vers un horizon qui fuit sans cesse.
           «L'ignorance qui se connaît, qui se juge et qui se condamne, écrit Montaigne, n'est pas une entière ignorance: pour l'être, il faut qu'elle s'ignore elle-même
                                   ______________________________________

mercredi 16 octobre 2019

En route...

Vers de nouveaux clivages
                                Segmentation discrète
                                              Assignation sociale. Tout le monde à sa place.
       La société à plusieurs vitesses, cela a toujours existé, de manière plus ou moins marquée, plus ou moins visible, dans tous les secteurs d'activité.
   Mais depuis les années 90 et la mise en place des nouvelles normes inspirées par le néolibéralisme anglo-saxon, adoptées comme critères de "modernité", c'est le service public qui est affecté par de nouveaux clivages, qui tendent à surgir où à s'approfondir, au point d'ériger peu à peu la désagrégation des statuts et la précarité comme objectifs dits incontournables.

   ll fut un temps, pas si lointain, où l'on voyageait en troisième classe, où l'on pouvait bénéficier d'un enterrement de première classe. Même le Titanic avait sa troisième classe.
  Les inégalités de traitement ne choquaient pas toujours à une époque peu critique sur la nature des clivages sociaux et économiques parfois profonds.
 Mais aujourd'hui, après une période de relative égalité de traitement dans les services publics du moins, on assiste à la montée d'une société à plusieurs vitesse, pas seulement dans les transports, mais aussi dans le domaine de la santé, de l'éducation, etc...
  La privatisation rampante ou brutale nous conduit à un déclassement assez généralisé. qu'une politique de bout de ficelle ne surmontera pas sans s'attaquer aux causes, qui dépassent en partie nos frontières.
     Comme le fait apparaître cette analyse, qui décrits plus de faits, d'effets et de symptômes qu'il ne va à l'analyse des causes:
                                                            "  Segmenter socialement les usagers, matériellement et symboliquement : tel est l’usage en train de se généraliser depuis quelques années au cœur du service public. Après une période de démocratisation progressive de l’accès aux prestations publiques, réapparaissent des « classes » d’usagers. D’où ce paradoxe : la démocratisation semble désormais devoir passer par… la stratification. Ce phénomène, aisément datable, est loin d’être anodin. Que s’est-il donc passé au juste ? Comment l’expliquer ? Et quelles peuvent en être les résonances et les implications idéologiques et sociales ?
    Elle se traduit d’abord dans la prise en charge des corps malades. Avec les consultations privées des chefs de service à l’hôpital public, la « dualisation » du service public hospitalier existe certes depuis longtemps. Mais les années 1950, les idéaux de l’État-providence, la sophistication du soin à l’hôpital, la réforme Debré de 1958 créant les CHU avaient cessé de faire de cet espace un espace de relégation des plus pauvres, loin du soin de ville privé réservé aux notables, pour en faire un espace d’accès à un soin de qualité en même temps que de relative mixité sociale, avec les inconvénients (attentes, complexité administrative) que cela pouvait comporter.
             La création d’un secteur privé hospitalier de droit privé par une loi de 1970, le développement des cliniques, aux tarifs plus élevés et surtout imparfaitement couverts par le système assurantiel, la loi de 1991 offrant une concession de service public aux établissements de santé privés (tant à but non lucratif que lucratif), ainsi qu’en « libéral », la création en 1980, du secteur 2 : « secteur conventionné à honoraires libres » où les dépassements sont autorisés : tout cela a tendu à éroder de toutes les manières cette mixité imposée. Un seul exemple (ici emprunté à l’expérience récente de l’auteur de ces lignes) mais particulièrement révélateur : une IRM, « soin » purement technique dépendant d’une machine et de coût en principe stable, est tarifée à 50 € à l’hôpital, où elle est entièrement prise en charge par la couverture sociale. Dans une clinique consultée, l’IRM se voyait tarifée 130 €, soit beaucoup plus que le double, 60 euros restant à la charge de l’usager.
      Cette variation n’étant guère officialisée, ce différentiel n’est pas immédiatement visible, a contrario de l’accueil et du décor c’est-à-dire des signes extérieurs de qualité. Ce n’est pas tant en termes de contenu que les prestations sont hiérarchisées entre hôpitaux et cliniques qu’en termes de forme  : c’est de ce point de vue seulement que l’hôpital peut apparaître à beaucoup comme prestataire de soins de 2e classe. Temps d’attente pour obtenir un rendez-vous, temps d’attente sur place pour accéder aux examens préalables, puis pour accéder au médecin, convocation bien avant l’heure, personnel visiblement débordé, voire désagréable : l’usager de l’hôpital doit accepter d’être captif, docile, bref un véritable « patient », moins pressé, doté d’un temps moins précieux que les autres, en tout état de cause un « usager » plutôt qu’un « client ».
     En revanche, par ses plateaux techniques, par la spécialisation de ses professionnels, l’hôpital demeure à la pointe de la recherche et de certains soins : il continue à représenter de ce point de vue une première classe du soin, y compris pour les élites. Inversement, certaines cliniques délivrent des soins standardisés et de qualité médiocre [1]. La partition entre classes de prestations et de d’usagers passe donc non seulement entre établissements mais au cœur même des hôpitaux publics : l’ilot privilégié que représentent les consultations privées en serait exemplaire.
      Mais ce qui est moins connu, c’est qu’au cœur même de cet espace souvent considéré comme de « deuxième classe » qu’est devenu l’hôpital public, une troisième classe a été créée et que cette dernière a, pour le coup, retrouvé tous les vieux défauts de l’hôpital public, encore si fréquents dans les années 1960 – attentes interminables, mauvaise humeur des soignants, disqualification des patients – qui s’étaient estompés avec l’enrichissement du pays. Ils font retour, mais sous une forme fortement aggravée, et pour certains segments de population seulement.
        Car en 1998, une loi crée au cœur du service public, les PASS, les Permanences d’accès aux soins de santé, réservées aux personnes exclues du système de santé par défaut de solvabilité (population précaires) et/ou de citoyenneté (l’étranger sans papier). Mais les Pass sont un service de soin au rabais [2]. Dans ces espaces, déjà en retrait de l’hôpital, tous les médicaments et tous les soins ne sont pas accessibles (comme dans la médecine d’urgence), certains y sont considérés comme des soins de confort (béquilles, fauteuils roulants), les personnels y sont surchargés, les temps d’attente pour avoir un rendez-vous comme pour être reçus en consultation y sont longs, et une énorme docilité y est surtout attendue des patients (ceux qui n’ont pas réussi à être reçus doivent y retourner le lendemain). Bref, tous les traits de la médecine de « deuxième classe » évoquée plus haut (coût moins élevé mais attentes plus longues, prestations incomplètes, et moindres égards pour la patientèle) sont fortement accentués ici. Or cette « troisième classe » de services de santé s’est vue créée de l’intérieur de l’institution.
        Autre exemple, très récent : la convention signée le 1er juin 2018 entre les dentistes et l’Assurance maladie. Cette convention autorise aux dentistes une augmentation générale des tarifs des soins dentaires ordinaires (la dévitalisation d’une molaire passe par exemple de 81,94 à 110 euros), indolore pour les patients puisque intégralement prise en charge par l’Assurance maladie et les complémentaires. En contrepartie, la prise en charge des prothèses variera selon trois classes de remboursement. Dans le premier, dit « RAC zéro », le patient n’aura rien à débourser à condition qu’on ait affaire à des prothèses en métal pour les dents de derrière, réputées invisibles, contre des prothèses en céramiques pour les dents de devant. Un deuxième niveau, dit « modéré » ou « maîtrisé » de remboursement proposera des prothèses au tarifs plafonnés, remboursées à hauteur de 25% : ceci notamment pour ceux qui ne veulent pas de couronne métallique. Au troisième niveau, les honoraires seront libres : pour les implants, les dents en or, des couronnes « à très haute technicité » ou à « l’esthétique encore plus fouillée » (pour reprendre les termes de la Confédération Nationale des Syndicats Dentaires) : « Il faut que les gens qui ont envie d’accéder à du superflu puissent le faire », déclare la ministre de la santé, Agnès Buzyn le 1er juin sur Europe 1....
                ...  Autre type de « soins au corps » - la prise en charge publique des corps morts. Elle a vécu la même évolution de long terme, et la même inflexion récente, au cours des années 1990. À Paris, en 1960, il y avait encore cinq classes d’enterrement payantes et une classe gratuite. À la fin de cette période, les convois prévus pour les trois dernières classes représentaient encore 60% des convois en quartiers populaires contre 23% dans les quartiers aisés ; la proportion de convois civils, moins coûteux, n’était que de 18% dans les quartiers aisés mais de plus de 40% dans les quartiers pauvres, épousant étroitement la proportion d’ouvriers dans la capitale. Les classes d’enterrement avouaient donc sans détour l’appartenance de classe des défunts et/ou de leurs proches.
             Les années 1960 ont vu supprimer les classes d’enterrement – par l’Église d’abord en 1963, puis par les Pompes Funèbres Générales ensuite – à peu près disparaître les tentures mortuaires, très coûteuses en personnel et les cérémonies perdre de leur « pompe » visiblement inégalitaire (trajets en centres-villes), et encore réduite dix ans après par la poussée de la crémation: la distinction sociale devant la mort s’estompe et se dissimule. En 1993 (1998 à Paris) l’ouverture à la concurrence va inverser la tendance [7]. La montée générale des prix qui en résulte contribue à générer l’installation là encore, de trois classes. La première, est représentée par le funéraire privé, bien vite revenu à ses habitudes du passé : anticiper les capacités différentielles des clients à investir pour leur défunt afin de les inciter à dépenser. La seconde classe peut être représentée, à Paris, par un reste de service public, c’est-à-dire les Services Funéraires de la Ville de Paris (le SFVP), qui s’efforcent d’en conserver l’esprit en évitant la vente forcée des prestations. Pas ou peu de « soins de conservation » (thanatopraxie), de fait déjà fournis par l’hôpital : ces coûts ne constituent donc là que 12% des devis contre 60 à 70%, voire plus, dans le secteur privé. Et la « troisième classe » est représentée depuis 2004 par les « convois sociaux » pour les personnes en difficulté financière, invitées à ne payer que 20% (voire 0% pour des proches non familiaux) des frais (les mairies prenant le reste en charge), mais avec un seul type de cercueil, de capiton, de plaque funéraire [9] …
       Bref, c’est le concept Ouigo. Dans les transports publics, à côté de la 1re et la 2e classe (disparues en 1991 dans les transports urbains, mais conservées dans les transports interurbains), s’est réintroduite en 2013, dans le secteur public ou para-public des transports, une troisième classe qui ne dit pas son nom. Ouigo permet une segmentation entre classes de services, en proposant une prestation minimale, accompagnée des signes extérieurs de ce minimalisme, qui sont aussi des signes extérieurs de modestie sociale : temps d’attente obligatoire à la gare (donc population visiblement captive et dépendante), absence de choix dans les horaires (un seul train par jour le plus souvent), absence de certains éléments de confort (ni prestation alimentaire ni poubelles à bord), plus grande étroitesse des sièges, et, bien sûr, disparition des 1res classes et de la « voiture bar », mais tarifs beaucoup plus modestes que ceux de la SNCF. Résultat : les populations de Ouigo sont socialement et ethniquement marquées, comme peut en témoigner l’auteur de ces lignes, un de ses utilisateurs très régulier. Or Ouigo n’est pas une filiale indépendante, mais constitue un service spécifique au sein de la branche Voyage SNCF de la maison mère.m
         Cette segmentation des publics s’est donc installée de l’intérieur du système, de l’intérieur du service public. En témoigne aussi la dualisation des universités et des troisièmes cycles en train de se mettre en place afin de cantonner dans des espaces spécifiques, tout en les conservant à l’université, des publics populaires qu’on ne peut plus refouler en toute légitimité depuis les années 1950.
      Là encore, dans une première étape, les groupes sociaux étaient bien différenciés dans leur accès à la culture académique : la proportion d’accès au baccalauréat, d’environ 5% dans les années 1930 est restée stable jusqu’au début des années 50. Les séparations étaient claires ; il y avait ceux qui passaient la « barrière et le niveau » du baccalauréat, et tous les autres. Mais, seconde étape, avec les années 1950, une certaine mixité sociale est devenue possible. Car alors, ces 5% vont commencer à se hausser à une vitesse déroutante vers les 66% d’aujourd’hui. Toutes les tentatives pour freiner cet investissement nouveau des plus modestes sur l’enseignement supérieur se sont heurtées à des oppositions intenses dont les plus véhémentes furent les mouvements de mai 68 puis, trente ans plus tard, la bataille contre le CPE : l’université, comme l’hôpital, tendaient à devenir un espace socialement indifférencié. À côté cependant de cette 1re classe que n’ont jamais cessé d’être les grandes écoles (et qui prudemment se multiplient alors dans toutes les disciplines « nobles » : création des IEP de province, multiplication des écoles de commerces), s’était donc simplement constituée une deuxième classe que représentait l’université en voie de démocratisation accélérée. Un bon élève en lettres et sciences humaines savait simplement qu’il fallait d’une part s’orienter vers une grande école, et pour son cursus purement universitaire, continuer à éviter au maximum l’immersion dans la « deuxième classe » en échappant notamment au contrôle continu et à l’assistance aux cours, et choisissant en tout état de cause une université parisienne, et parmi elles, surtout pas « Vincennes », par exemple.
      Mais aujourd’hui se fraye à nouveau une segmentation entre cette 2e classe qu’est déjà l’université et sa 3e classe. Les voies en sont diverses, et pour le moment inégalement abouties : attribution des deux premières années aux enseignants de statuts précaires ou dégradés, création des AES, droits d’inscription inégaux, et plus récemment encore, exigence d’ « attendus » et de « pre-requis » (ces démonstrations de compétence acquises) dans certains secteurs universitaires. Mais la hiérarchie était encore relativement implicite. Avec lesdits « pôles d’excellence » et les droits d’inscription différenciés, elle devient certes plus explicite, tout en n’étant pas affichée aussi clairement que les classes sur nos wagons d’antan…
      Les raisons de ce processus de segmentation des publics oscillent entre deux pôles. Une logique purement économique d’abord : l’esprit du « low cost  ». Il s’agit d’attirer des populations (y compris parfois relativement privilégiées) vers des prestations qui ne leur étaient pas habituelles, comme dans le secteur aéronautique : le low cost a permis d’attirer vers l’avion ceux qui ne partaient guère au loin, ou utilisaient d’autres moyens de transport : ceci sans les disqualifier vraiment, puisque partir au loin continue à représenter un privilège. Or le service public s’y met aussi. ...
       ...Mais faire accéder – ou continuer à faire accéder – un maximum de personnes à la prestation : telle est ici le plus souvent la raison alléguée. La chose est très évidente en ce qui concerne les PASS : les acteurs engagés dans les PASS voient ces dernières comme un progrès social, une « exception française » bienvenue parce qu’elles parviennent à conserver dans le giron public des populations particulièrement défavorisées (ailleurs, comme en Allemagne, elles sont prises en charge par la médecine humanitaire). La prise en charge sanitaire de tous aujourd’hui exigerait d’être moins regardant : médecine de 3e classe peut-être, mais médecine quand même. Même logique évidemment concernant la nouvelle prise en charge des prothèses dentaires. Il était sans doute bienvenu pour le successeur de François Hollande à la présidence d’insérer la prise en charge de ces prothèses parmi ses promesses de campagne, tant l’inégalité devant les soins dentaires est criante : en 2017, 600 000 couronnes métalliques ont été posées en France mais près de 18% des Français avaient renoncé en 2012 à des soins dentaires, dont 68% à la pose d’une couronne, d’un bridge ou d’un implant, soit 4,7 millions de patients… La nouvelle convention a pu paraître à certains – le responsable aux études de l’Association Que Choisir notamment – comme « un compromis acceptable » puisque « Dans un monde idéal, on aurait pu souhaiter des céramiques partout, mais mieux vaut une couronne métallique que rien du tout » ...
      ...La segmentation reste en général discrète. Encore une fois, peu de choses distinguent un TGV Ouigo d’un autre TGV et leur temps de trajet est – apparemment – le même ]. De même qu’il faut aller en clinique (comme chez un médecin non conventionné) pour découvrir que la même IRM y est facturée le double de son prix « hospitalier » ou prendre la mesure du changement de décor et d’accueil, il faut être amené à passer à l’IEP de Paris pour prendre toute la mesure de la pauvreté relative de l’Université, avoir pratiqué Ouigo pour découvrir que prestations alimentaire et évacuation des déchets n’y sont pas prévues et surtout qu’après avoir attiré le public par des prix très bas pour des trains aux horaires normaux, Ouigo fait, sauf exception, désormais partir très tôt ses trains : pour Montpellier par exemple, à 06h53 de Roissy Charles de Gaulle ou à 7h de Marne la Vallée. On retrouve là les horaires typiques des voyages en bus pour les pauvres avec « valise en carton » des années 1950, repris d’ailleurs trait pour trait par les Ouibus, comme par son équivalent européen, les Flixbus.
      Encore plus discret : à côté de la multiplication des TGV, on assiste à la suppression pure ou simple des trains de province, ou à la déshérence (retards importants et suppressions de trains sans avis préalable) de lignes entières que les plus aisés n’empruntent plus guère : ainsi des trains sinistrés pour la région nord doublé par le triomphant Thalis, ou de la ligne vers Amiens et la Picardie aux retards chroniques, par opposition aux « bons » trains vers la région normande de plus en plus recherchée par les cadres moyens, et pour lesquels une gare flamboyante a été aménagée à l’intérieur de la gare Montparnasse. Le même « partage » tend aujourd’hui à s’installer aujourd’hui sur les trains de banlieue : on ne saurait que s’étonner de l’absolue ponctualité du train vers Pontoise comparée à l’absence totale de fiabilité de la ligne A qui le double pourtant de fort près, mais en direction du quartier le plus populaire de la ville nouvelle jouxtant Pontoise : Cergy-Pontoise. Ces « classes » de services publics, aux différences écrasantes, ne sauraient apparaître comme telles qu’à ceux dont les pratiques sociales sont amenées à varier, comme ces classes moyennes auxquelles appartiennent souvent le sociologue. Il est cependant des populations « fixes » parfaitement à même de repérer cette inflation discrète d’un système à « deux poids deux mesures » : il s’agit des professionnels de la SNCF, qui expriment sans détour leur inquiétude face au « pourrissement » de certaines lignes, très socialement situées .
       La privatisation du service public n’apparaît alors que comme la partie émergée de l’iceberg : une segmentation plus visible que l’autre, alors que dans le service public les choses semblent souvent ne pas mériter, ne pas avoir besoin – voire se voir interdire – d’être dites. Bien sûr ici le désir peut être ici de fait non satisfait, mais non explicitement : parmi les candidats de Parcoursup toujours en attente de réponses concernant leurs vœux, il y a, de fait, chez ces bacheliers des filières professionnelles et technologiques, un nombre croissant d’abandon pur et simple  … mais ce n’était pas la visée explicite du système. Il suffit en revanche que soit introduit entre le désir et sa satisfaction un délai, un temps supplémentaire  : pas même un interdit définitif. Le terme de « sélection » s’efface ainsi devant le fonctionnement même de l’algorithme Parcoursup : comme dans tous les secteurs de « première classe », les mieux dotés en ressources scolaires seront les plus vite servis....
  Luc Boltanski a cru pouvoir faire le constat d’un glissement de l’idéologie dominante vers un « affaiblissement considérable en volume et surtout en sophistication du discours idéologique” : si la chose se vérifiait, la silencieuse segmentation des usagers jusque dans le secteur public en constituerait une forme nouvelle méritant l’attention.
      « Do you want upgrade ? », cette question s’impose à vous de manière lancinante aux États-Unis, dès que vous avez posé votre option pour une place dans un avion ou une chambre d’hôtel. Refuser cet « upgrade » peut certes engendrer de fort désagréables surprises effectives (séparation des conjoints, absence de collation) . Mais elles ne sont visibles qu’après coup, contrairement à la différence entre classes économiques et premières classes à travers lesquelles on est passé en entrant dans la carlingue. « C’est fait exprès, explique pour le service public du funéraire, un opérateur du low cost. Il faut que ce soit un peu visible, qu’on remarque qu’on a accès qu’à une classe de services limités ». Cet « un peu visible », à l’intérieur du service public aussi, semble devenir essentiel. Il y aurait beaucoup à faire sur le travail d’affichage ou au contraire d’euphémisation de la hiérarchie sociale aujourd’hui, ses retours de refoulé souvent inattendus, et surtout les formations de compromis expressives qu’il secrète [20].
      Pour être possible sans être trop visible, le travail de classement social est d’ailleurs délégué aux usagers/consommateurs. On leur re-fabrique soigneusement des classes, mais sous une forme euphémisée : libres à eux de s’y faufiler pour continuer à accéder à ce qui continue à être considéré sinon comme un service public, du moins comme un bien commun (le transport, les obsèques, l’enseignement supérieur), tout en bénéficiant, ou pas, de signes extérieurs de richesse. Bref, on les invite à se « classer » eux-mêmes, à décider au fond – les messages publicitaires disent parfois la réalité du jeu – si " je le vaux bien"...
                                ___________________________________

mardi 15 octobre 2019

L'avenir en Google++?

   Puissance à démanteler           (Bis repetita...)
                              Ne serait-il pas temps de "nationaliser" Google, comme y pensent Elisabeth Warren, le Guardian et bien d'autres, avant que sa formidable puissance ascendante ne devienne encore plus une menace pour les Etats et l'information en général.   Ou du moins trouver, à l'échelle mondiale, un moyen de démanteler le mammouth, sous des formes a définir, tout en favorisant le développement de concurrents moins déloyaux et omnipotents.
  On peut toujours ironiser sur ce projet encore bien flou. Il faudra bien qu'il aboutisse, en sortant des espoirs naïfs développés par la firme et par d'autres.
            Le bonheur de l'humanité ...
                                                 ...C'est ce que promet le super moteur de recherche: un avenir radieux.
L' âge d'or de l'humanité serait devant nous.
     Un futur en rose pixelisé se prépare du côté de la Silicon Valley.
    Un vrai paradis high tech s'annonce.. Le domaine de l' excellence  (enfin, presque...)
      On peut être, nous dit-on, plein de confiance (avec modération)
   Google veille sur nous... La googelisation accélérée est en route, pour plus d'égalité.
 Son pouvoir, dans de multiples domaines, n'est pas un mythe.
      Là-bas se préparent les modèles et des prototypes d'un futur, à peine entrevu, qui, nous dit-on, vont libérer l'homme de ses contraintes, de ses pesanteurs, des ses conflits, voire de ...la politique, qui, pense-t-on, divise. La tutelle de l'Etat. (vieux rêve  minarchiste) s'effacera.
Ah! ce désir de vivre sans Etat, ou de la réduire à sa plus simple expression! (*)
    La pensée de l'homme augmenté, d'une sorte de surhumains à gagner, voir de l'immortalité (?) hante les cyber-pionniers de l'Ouest américains aux orojets apatrides et aux visées mondiales.Une seule cyber-planète. Le rêve de toute entreprise aux objectifs monopolistiques.
      Apple n'est pas en reste
                       Aucun domaine ne semble leur être étranger.
        Le futur que nous prépare Google fait rêver:
  "...Eric Schmidt, le PDG de Google, ne se présente pas comme dirigeant d’entreprise. Il ne parle pas business, mais révolution et vision du monde. Son avant-dernier livre, The New Digital Age, se conclut ainsi : « Notre ambition est de créer le meilleur des mondes. » Et Google ne se contente pas de paraphraser Aldous Huxley. Il se donne aussi les moyens de sa puissance. Avec, tout d’abord, une assise économique phénoménale. Un trésor de guerre de près de 60 milliards de dollars, placés bien au chaud aux Bermudes, et des ressources abyssales issues de son quasi-monopole de la publicité sur Internet avec ses régies Adword et Adsense. Mais ce n’est là qu’une partie de son activité. L’entreprise est perpétuellement dans une logique de création et de conquête. Grossir toujours. Alors Google crée et détruit à coups d’innovation technologique. Ces dernières années, l’entreprise a investi massivement dans la santé, la robotique, l’intelligence artificielle, la culture et même l’automobile…
  Dans le jargon de l’entreprise, il faut recruter les meilleurs, appelés « chevaliers » (knights), véritable puissance créatrice de Google, qui doivent avoir toute la liberté possible. Et il y a « les manants » (knaves), les médiocres, qui sont dans le ressentiment et qu’il faut écarter pour ne pas contrarier l’excellence des autres. Cela crée une structure où les employés sont tellement en compétition que l’on n’a plus besoin de management. Les patrons de Google l’ont écrit et théorisé dans leur livre How Google Works, aujourd’hui enseigné dans toutes les écoles de management, où ils expliquent que le plus important est le recrutement.
     ___ Ils s'inspirent beaucoup des libertariens américainsnotamment de l’ouvrage d’Ayn Rand Atlas Shrugged. Dans ce roman philosophique, les riches, qui sont fortunés parce qu’ils sont les plus scientifiques et les plus créatifs, jamais parce qu’ils sont héritiers, en ont assez de l’État et de la solidarité et font sécession..."
         Vive donc la méritocratie et la liberté hors de la tutelle de l'Etat, voire des règles...
    Mais les Etats, naïfs ou complices, se laissent phagocyter par les pouvoirs du groupe à l'appétit dévorant, qui n'est pas qu'un banal outil algorithmique, mais travaille, avec des fonds impressionnants, sur de futurs projets sensés bouleverser la vie quotidienne. Nulle doute que certains seront appréciés, notamment dans le domaine médical. Mais, mais...
      Il n'y a pas que.la presse qui souffre.
 .Cet avenir radieux ne nous cacherait-il pas quelques chose?
Le Google power ne pourra être contré ou tempéré que par le pouvoir des Etats (unis!)
_______
(*)- "...« Google et de manière plus générale les grands services de l’Internet (le plus souvent californiens) sont en train de prendre, sans qu’on s’en rende compte, la place de l’État, des États, dans la gestion quotidienne de nos droits et libertés. Cette évolution quasiment invisible s’est faite avec l’assentiment tacite (parce que l’enjeu est incompris) des citoyens-internautes-clients, et avec la complicité aveugle des gouvernements qui, par manque de vision politique, ont cédé chaque jour davantage de terrain en croyant y trouver leur intérêt. 
  Si, en moins de vingt ans, une entreprise comme Google a pu prendre une place aussi gigantesque dans le cœur même des usages et des infrastructures numériques, c’est qu’elle a su maîtriser son développement sur tous les fronts.
     Internet est un espace et un réseau qui, par sa nature, a vocation à mettre en relation les uns avec les autres des ordinateurs, dans une construction non-pyramidale. L’immense nouveauté d’Internet, par opposition à la transmission « hors ligne » des informations ou au Minitel, par exemple, c’est cette organisation décentralisée, « neutre » techniquement, où il suffit de se brancher pour avoir accès à tout le réseau. C’est ainsi qu’Internet a pu tisser ce qu’on a rapidement appelé, dans le monde entier (ou presque), une « Toile ». Forcément, c’était un peu déstabilisant. Et quiconque se projette dans l’Internet pré-Google se souvient de l’importance absolument cruciale des annuaires et des premiers moteurs de recherche pour trouver, ou tenter de trouver, ce qu’on cherchait sur cette Toile en apparence anarchique.
     Et puis sont arrivées les grandes plateformes, telles Google, Amazon, etc., à partir du début des années 2000. Des services web à vocation hégémonique, qui ont fondé leur développement uniquement sur la publicité, et sur une publicité exploitant nos comportements de navigation et nos données personnelles. Il me semble que c’est ainsi que le rêve de substitution googlien décrit dans ce livre a pu se développer. Il serait injuste d’ailleurs de ne parler que de Google : d’autres entreprises comme Facebook, Apple, Amazon, etc., fonctionnent de la même façon. Leurs caractéristiques et manières d’agir sont communes.
      Avant tout, s’imposer sur un domaine en fournissant le « meilleur » service. Que ce service soit simple d’utilisation, que l’exploitation massive de données et la « fermeture » soient organisées pour servir le client et lui apporter ce qu’il veut. Ce qu’il cherche. Qu’il ne se pose aucune question et soit satisfait dans ses besoins primaires : obtenir une réponse satisfaisante à sa recherche, trouver ou retrouver des amis et pouvoir échanger avec eux, trouver un livre, une musique, en trois clics.
Améliorer en permanence les services en se basant sur une centralisation et une exploitation massive des données personnelles et de navigation. Petit à petit, réduire le périmètre d’exploration et de navigation de l’internaute. Orienter les résultats, montrer des contenus « associés », reproposer encore et encore des contenus similaires. Détruire petit à petit ce qui est peut être la plus grande qualité d’Internet : la sérendipité, soit la possibilité de faire des découvertes accidentelles.
      Après avoir réussi l’hégémonie, le monopole « horizontal », développer une concentration verticale. Posséder et développer toute la chaîne de production de l’Internet. Comme l’explique le texte que vous venez de lire, que Google tire ses propres câbles sous-marins ou produise son électricité est un signe majeur de la concentration inouïe du secteur. Un signe majeur de l’emprise verticale qu’une entreprise (au départ dédiée aux moteurs de recherche) a pu prendre sur le secteur technologique.
     Il devient alors facile pour ces innovateurs talentueux, grisés par leur succès et idéologiquement convertis à une technophilie virant parfois au transhumanisme (la foi en l’amélioration physique et mentale de l’Humain par la technique), de rêver de vivre sans État et, via une transformation « liquide » et insensible des règles de la société, de faire le saut de l’utopie politique et sociale.
Il faut dire que les États se montrent bien impuissants, dépassés, voire complices de cette évolution. Ils délèguent des pans entiers de leurs missions régaliennes à ces géants, sans qu’il semble y avoir eu une quelconque réflexion préalable sur les bouleversements politiques et sociaux que cela peut entraîner. Oui, Google et ses comparses sont en train de dominer le monde et d’en créer un nouveau. Mais ils le peuvent parce que nous et nos États les laissons faire.
      Quand la NSA (National Security Agency) n’a plus besoin de faire elle-même la collecte des données des internautes du monde entier pour pratiquer sa surveillance de masse, puisqu’elle n’a qu’à aller les chercher directement chez les géants de l’Internet, le gouvernement américain n’a aucun intérêt à ce que ce modèle économique basé sur les données personnelles ne s’arrête. Les services de renseignement du monde entier peuvent ensuite, sur le grand marché de la surveillance, venir chercher ce dont ils ont besoin.
     Les pouvoirs régaliens fragilisés sont récupérés par des entreprises avides de combler ces manques 
     Quand la Cour de justice de l’Union européenne demande à Google et aux moteurs de recherche de masquer, à leur discrétion, des résultats au nom du « droit à l’oubli », elle entérine le fait que la mémoire collective, le droit à l’information, qui passent aujourd’hui prioritairement par Internet, sont gérés par une entreprise privée. Hors de toute décision judiciaire, Google décide ce qui doit ou ne doit pas être accessible aux yeux du monde.
     Quand les ayants droit de l’industrie de la culture et du divertissement demandent que les services Web cessent de donner accès à des contenus violant le droit d’auteur, là encore sans décision judiciaire, ils entérinent le fait que l’expression culturelle individuelle et le partage de contenus puisse être soumis aux choix des robots de Google. C’est ainsi qu’à la demande de ces ayants droit, des robots traquent, sur YouTube, les contenus qui leur semblent enfreindre les droits d’auteur et les suppriment sans discussion, entraînant de nombreux abus contre lesquels les internautes sont souvent impuissants à agir. La justice n’intervient pas en amont de ces décisions et c’est ensuite à l’internaute de prouver son « honnêteté » pour que ses contenus soient remis en ligne.
     Quand des ministres du gouvernement français préfèrent que les services Web et les réseaux sociaux gèrent les abus de langage en « prenant leurs responsabilités », ils leur délèguent un de nos droits les plus fondamentaux : la liberté d’expression.
     Quand des entreprises américaines comme Facebook ou Apple proposent à leurs employées de congeler leurs ovocytes pour les laisser « libres » de reporter leurs grossesses et leur permettre de ne pas « gâcher leurs carrières », c’est la vie privée dans ce qu’elle a de plus intime qui est prise en charge par l’entreprise.
    Quand les pays africains se réjouissent qu’un Google ou un Facebook mettent en place gratuitement des infrastructures d’accès à Internet, sans se préoccuper de l’objectif final de ces entreprises, ils se défaussent de leurs responsabilités et acceptent que l’accès au monde numérique soit totalement dépendant des objectifs commerciaux de ces acteurs.
       Ces exemples montrent qu’en actant, sans y réfléchir plus avant, la puissance phénoménale de ces nouvelles entreprises sur des pans de plus en plus grands de toute notre vie, bien au-delà des services mis en avant par les entreprises, les gouvernements et les citoyens ont baissé les bras ou n’ont, en tout cas, pas pris la mesure de ce qu’ils abandonnent à Google, à Facebook, à Apple, Amazon et autres géants.
      Dans une période de crise économique et politique généralisée, il n’est pas étonnant que les pouvoirs régaliens soient fragilisés et récupérés par des entreprises avides de combler ces manques. La rapidité des évolutions technologiques pour des dirigeants politiques souvent dépassés et en carence de pensée politique à long terme aggrave le problème. Le monde ne se divise pas entre technophiles et technophobes. Penser ainsi, c’est entrer dans le jeu des United States of Google. C’est croire qu’on n’a le choix qu’entre un repli mortifère dans le passé ou une fuite en avant vers la gestion algorithmique de nos vies.
    Il faut absolument lire ceux qui réfléchissent sur l’avenir du numérique. Comme Fred Turner, cité dans ce texte, qui montre brillamment comment l’utopie technophile ne peut servir d’alternative à la société politique. Qu’il faille changer de politique et que les gouvernements aient à se réinventer, cela paraît évident. Cela ne signifie surtout pas que l’on doive céder à la facilité en délégant la gestion de nos droits fondamentaux ou de la sphère publique à des entreprises dont la principale préoccupation est, évidemment, leur résultat économique. Non, Google ne nous offrira pas de vies meilleures. Google change le monde à son profit, et ce but est naturel pour une entreprise. À nous de savoir ce que nous voulons faire de ce monde numérique qui bouleverse nos vies depuis vingt ans.
      Le devoir des citoyens et des politiques est de voir plus loin. De choisir et de dessiner la société qu’ils veulent. De ne pas penser la Loi en réaction aux mastodontes de l’Internet, ou au contraire en leur cédant tout, mais en pensant à l’intérêt général, et d’abord à celui des citoyens.
    Nos libertés fondamentales sont fragiles. Elles étaient fragiles hier, mais davantage cloisonnées entre espace public, espace privé, espace économique, espace politique. Aujourd’hui tout se retrouve sur Internet et les espaces se rejoignent et s’entremêlent intimement. Il est d’autant plus important de mesurer ces évolutions et de légiférer intelligemment. Économie et libertés, politique et vie privée sont imbriquées comme elles ne l’ont sans doute jamais été dans l’Histoire.
     Nous avons la chance de vivre une époque de mutation fondamentale dans l’histoire humaine. Il appartient collectivement à tous les acteurs de nos sociétés d’en faire une révolution au service de l’Homme et non un abandon généralisé de nos valeurs à quelques acteurs dominants ou à des États sans gouvernail.
Internet a donné la possibilité à chacun de faire entendre sa voix. Qu’en ferons-nous ? »
(Merci à Médiapart)
___________________________________