samedi 3 janvier 2026

Economie de guerre

 Vers une re -militarisation de l'Europe...

  De manière inégale et peu harmonisée, l'Europe semble entrer dans une nouvelle phase de son histoire souvent chaotique. Un vent mauvais souffle de l'Est, mettant en péril ses croyances et son relatif confort. Oui, la guerre peut revenir, nous dit-on, mais où? sous quelle forme? nul ne peut le dire. Certains pays ne se sentent pas ou peu concernés. D'autres n'y croient pas. C'est là qu'on peut juger de la fragilité de ce que l'on nomme encore l'"Union". La Pologne, les Etats baltes se sentent davantage visés par d'éventuelles réelles incursions russes. La géographie et l'histoire expliquent leurs projets défensifs.                   L'Allemagne entre elle aussi dans une  logique d'état de guerre. Venant de loin, elle met en place à la hâte des mesures importantes pour constituer une défense crédible. Pour Merz, c'est l'heure des choix, discutés (et discutables). L'Ostpolitik à courte vue et mercantile est bel et bien enterrée. Merz se présente implicitement comme l'anti Merkel . En plein milieu d'une  crise économique qui dure. Certains murmurent à Berlin que cette détermination soudaine de la droite allemande a quelque chose à voir avec le désir de relancer son industrie. Au Bundestag aussi des vois dénoncent un calcul intéressé jouant sur des peurs exagérées et des ressorts patriotiques affaiblis par des années de prospérité aujourd'hui en question et d'impréparation défensive, de croyances naïves en une sorte de "paix perpétuelle" (comme préconisait Kant). Les menaces sont-elles si sérieuses dans le court terme? Est-ce vraiment un  tournant majeur quand on connaît les faiblesses réelles de la Russie, malgré les menaces de son tsar? En tous cas, pour Berlin c'est la fin des tabous...Des  milliards d'euros sont en jeu. C'est bien une logique d'état de guerre. Vue avec une certain suspicion de part et d'autre du Rhin...Qui va payer finalement cet énorme  réarmement à marche forcée?... 


                                                                                                                         Point de vue (à discuter):    " ...Explosion des budgets militaires au détriment de tous les services publics, retour du service militaire, discours catastrophistes sur l’imminence d’une attaque russe, propagande dans les écoles… Depuis 2022, l’Allemagne, comme presque tous les autres pays européens, s’est engagée dans un énorme effort d’armement, qui renforce le risque d’un conflit de grande ampleur. Accéléré par le chancelier Friedrich Merz, ce tournant vers l’économie de guerre, disproportionné par rapport aux menaces, vise à achever le démantèlement de l’Etat-providence et à légitimer un Etat d’exception permettant de museler les contestations grandissantes contre un système économique toujours plus dans l’impasse. Si ce tournant historique fait face à certaines contestations en Espagne, en France ou au Royaume-Uni, ce n’est pour l’instant pas le cas en Allemagne. Par le journaliste allemand Fabian Scheidler, traduction par Alexandra Knez.                                                              L’Union européenne, la Grande-Bretagne et d’autres membres européens de l’OTAN se sont engagés sur la voie d’une militarisation massive, dont la rapidité et l’ambition sont sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. Alors que la plupart des pays de l’OTAN peinaient jusque‑là à atteindre l’objectif, fixé en 2014, de consacrer 2 % de leur PIB à la défense, ils se sont brusquement engagés à porter cet effort à 5 % par an lors du sommet de 2025, sous la pression de Donald Trump. Seul le gouvernement espagnol a refusé d’obtempérer.                               Ni l’OTAN, ni ses États membres, ni les grands médias ne soulignent qu’un effort de 5 % du PIB représente, en réalité, près de 50% des budgets nationaux. S’ils appliquaient réellement cet engagement, les gouvernements seraient contraints de tailler massivement dans les dépenses sociales, de l’éducation à la santé, tout en creusant leurs déficits publics. En mars 2025, le Financial Times résumait l’enjeu en titrant : « L’Europe doit réduire son État‑providence pour construire une économie de guerre ». Autrement dit, la militarisation programmée s’apparente à une offensive de classe menée d’en haut. Bien que les gouvernements aient quelque peu édulcoré leurs engagements, en déclarant que seuls 3,5 % iront directement à l’armée et que 1,5 % serviront à réorganiser les infrastructures à des fins militaires, consacrer 35 % des budgets nationaux à la défense représenterait un coup dur pour ce qu’il reste du modèle européen de protection sociale.                                    Dans la plupart des pays européens, des coupes massives dans les dépenses publiques sont désormais envisagées pour rediriger des ressources vers le complexe militaro‑industriel. Le gouvernement allemand est l’un des plus zélés à cet égard. Le ministre des Finances, Lars Klingbeil (SPD), a promis de tripler le budget de la défense, qui passerait de 52 milliards d’euros en 2024 à 153 milliards en 2029, un niveau inédit. Parallèlement, le chancelier Friedrich Merz (CDU) a déjà annoncé de fortes réductions des allocations chômage afin de compenser une partie de l’écart.        ____ Au Bundestag, les voix dissidentes se font désespérément rares. Les Verts, depuis longtemps parmi les partisans les plus résolus du réarmement, ont voté en mars 2025 un amendement constitutionnel levant toutes les contraintes budgétaires pour l’armée et les services de renseignement, tout en maintenant l’austérité pour le reste des dépenses publiques. De son côté, l’Alternative für Deutschland (AfD), désormais en tête dans plusieurs sondages, soutient elle aussi un renforcement massif de l’appareil militaire et un recul de l’État‑providence. Bien que Die Linke s’oppose officiellement à ce programme, ses représentants au Bundesrat, la seconde chambre fédérale (équivalent du Sénat français, ndlr), ont soutenu l’amendement constitutionnel, déclenchant de vives tensions au sein du parti. Pour certains observateurs, cette absence d’opposition parlementaire évoque le sombre précédent des crédits de guerre de 1914, adoptés à l’unanimité au Reichstag — avec le soutien du SPD..." .....                                                   Dans d’autres pays européens, cependant, la résistance est plus forte. Au Royaume-Uni, Keir Starmer s’est heurté à une opposition farouche à son projet de réduction des prestations sociales, même au sein de son propre parti travailliste, et a été contraint de faire marche arrière. En France, le premier ministre François Bayrou a été renversé par une motion de censure concernant un plan de réduction budgétaire de 44 milliards d’euros (le budget 2026, toujours en discussion, prévoit cependant encore de nouveaux efforts budgétaires dans tous les domaines, excepté la défense dont le budget doit augmenter de près de 7 milliards d’euros, ndlr). En Espagne, des manifestations de masse contre le réarmement ont exercé une forte pression sur le premier ministre Sanchez pour qu’il limite les dépenses militaires.         Si l’on ignore encore jusqu’où les gouvernements européens pourront aller dans leur programme « tout pour les armes, rien pour le social », l’offensive contre les services publics et les classes populaires ne faiblit pas et s’étend partout. La militarisation sans limites s’impose désormais comme le projet central de l’Union européenne, qui cherche à consolider des fondations fragilisées en bâtissant une union militaire.                                                                           En Allemagne, une vague de militarisation qui aurait été impensable il y a quelques années déferle sur le pays, touchant les écoles, les universités, les médias et les espaces publics. Des tramways arborent désormais un camouflage militaire. D’immenses publicités pour l’armée présentent la guerre comme une grande aventure renforçant l’esprit d’équipe. La Bundeswehr mène une campagne de recrutement particulièrement offensive auprès des jeunes, que ce soit dans la rue, dans les écoles ou sur les campus universitaires. Des mineurs de moins de 18 ans sont même enrôlés, en contradiction avec les principes de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant, comme le rappellent des organisations telles que Terre des Hommes. De jeunes officiers interviennent directement dans les salles de classe pour promouvoir l’armée devant des élèves parfois âgés d’à peine 13 ans. Au lieu de favoriser un débat critique sur la présence militaire à l’école, celle‑ci s’y déploie sans véritable contrepoids. L’administration envisage en outre d’instaurer des exercices réguliers de défense civile dans les établissements scolaires, avec l’objectif explicite de préparer mentalement les élèves à la guerre.                                                                  
Dans les médias, la chaîne publique allemande ARD a commencé à mettre en avant l’armée et ses préparatifs de guerre dans son émission pour enfants « 9 ½ », allant jusqu’à donner des conseils sur la manière de s’engager. Le programme n’aborde aucune question critique et passe sous silence les risques de mort ou de traumatismes liés aux zones de conflit. La deuxième chaîne publique, ZDF, adopte la même approche : dans son émission jeunesse ZDFtivi, l’armée est présentée comme une force sympathique et charitable.                           Les universités sont de plus en plus poussées à collaborer avec l’armée. Si quelques Länder interdisent encore la recherche militaire dans les établissements publics et qu’environ 70 universités se sont engagées volontairement à mener exclusivement des travaux civils, l’écologiste Robert Habeck, alors vice-chancelier, a déclaré au début de 2025, qu’il fallait « repenser la séparation stricte entre usages militaires et civils » dans le monde académique. En Bavière, les autorités ont déjà supprimé toute « clause civile », empêchant désormais les universités de refuser des projets à vocation militaire. Parallèlement, l’armée allemande a élaboré un vaste plan confidentiel, baptisé « Opération Allemagne », visant à subordonner les institutions civiles aux objectifs militaires.                                                                                                                                                    Ces efforts concertés pour créer un État de guerre visent notamment à transformer les attitudes de la population allemande qui, depuis des décennies, est majoritairement sceptique à l’égard de l’armée et en particulier, des engagements à l’étranger. Depuis la fin des années 1960, puis tout au long des années 1970 et 1980, la montée des mouvements pacifistes a contribué à briser des traditions militaristes profondément ancrées en Allemagne. En 1981, quelque 300 000 personnes ont défilé à Bonn contre le réarmement nucléaire de l’OTAN. Fondés un an plus tôt, les Verts jouaient alors un rôle central dans cette mobilisation : leur manifeste appelait à la « dissolution immédiate des blocs militaires, en particulier de l’OTAN et du Pacte de Varsovie » et, en pleine guerre froide, réclamait « le démantèlement de l’industrie allemande de l’armement et sa conversion à une production pacifique »...                   ________________

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