mardi 21 avril 2026

Cohérence et préjugés

  Avoir besoin d'ennemi(s)

C'est une sphère particulière, celle de Z, qui a sa logique propre ou ses errements particuliers. Même s'il n'est pas le seul. Sur ses options spécifiques, ses obsessions personnelles, ses ignorances assumées, ses sources d'inspiration particulières.
Il y a une certaine cohérence dans ses préjugés . Malgré les paradoxes et les aveuglements ___ Point de vue:
Prenons un homme. Éric Zemmour. Polémiste français, candidat à la présidentielle 2022, condamné à plusieurs reprises pour provocation à la haine raciale. Il "n'aime pas les Arabes", il l'a dit, écrit, redit. Il "n'aime pas les musulmans". Il considère les personnes LGBT comme une menace pour l'ordre naturel des choses. Il pense que les femmes ont abandonné leur rôle fondamental en cherchant l'indépendance. Il voit dans l'assistanat social une gangrène qui détruit le mérite et le travail. Et il pense que les Juifs, dont il est lui-même issu, ont intérêt à s'assimiler complètement ou à partir en Israël.

Des cibles très différentes. Un discours parfaitement cohérent.
Ce n'est pas un hasard. Ce n'est pas non plus le fruit d'une mauvaise journée ou d'un tempérament difficile. C'est un système, et ce système a une logique interne très solide que l'on peut analyser, comprendre, et, peut-être, commencer à défaire.
1. La même personne, des cibles différentes.
Les chercheurs l'observent depuis les années 1950. Theodor Adorno et son équipe ont été parmi les premiers à le documenter sérieusement dans La Personnalité Autoritaire : les préjugés envers des groupes distincts ne se distribuent pas au hasard dans une population, ils se regroupent. Celui qui exprime des préjugés forts contre les immigrés a statistiquement beaucoup plus de chances d'en exprimer aussi contre les personnes LGBT, contre les femmes qui "prennent trop de place", contre les Juifs, contre les Noirs, contre les précaires, non pas parce que ces groupes se ressemblent ou représentent les mêmes "problèmes", mais parce que quelque chose de plus profond les relie, du côté de celui qui rejette et non du côté de ceux qui sont rejetés.
Zemmour en est l'illustration parfaite et documentée. Chaque groupe qu'il cible est différent. Chaque argument qu'il avance est distinct. Mais si on prend du recul, le schéma est toujours le même : une France éternelle, naturelle, légitime, menacée par des forces qui lui sont étrangères ou contraires. Les Arabes qui ne s'intègrent pas. Les LGBT qui "déconstruisent" la famille. Les féministes qui affaiblissent les hommes. Les assistés qui vivent du labeur des autres. Ce n'est pas une liste de problèmes distincts. C'est une seule et même peur habillée différemment.
Le sujet réel, ce ne sont jamais les cibles. C'est une vision du monde qui a besoin d'ennemis pour exister.
2. Ce que ces préjugés ont en commun.
Pour comprendre pourquoi ils vont ensemble, il faut regarder leur architecture commune. Tous ces préjugés partagent la même structure de base : il existe un ordre naturel, légitime et normal, cet ordre est menacé par des groupes qui ne sont pas "à leur place", et la réaction défensive est donc justifiée, voire nécessaire. Peu importe la cible, le schéma ne change jamais.
Chez Zemmour, cet ordre s'appelle "la France de toujours", "la civilisation", "le modèle républicain". Mais la mécanique est identique chez n'importe qui qui tient le même type de discours dans une salle de pause ou dans les commentaires d'un article : un "nous" normal et légitime, un "eux" menaçant ou parasite, une hiérarchie à défendre. Ce cadre cognitif précède les cibles. Il les cherche et les trouve, et c'est pourquoi la même personne peut cumuler des dizaines de préjugés sans jamais se sentir contradictoire. Pour elle, pour lui, ce n'est pas de la haine tous azimuts, c'est de la lucidité, c'est "voir les choses telles qu'elles sont".
3. Le préjugé de classe : le ciment des autres.
Il y a une dimension du discours de Zemmour qu'on analyse moins souvent sous cet angle mais qui est centrale : le mépris des précaires et des "assistés". "La culture de l'excuse." "L'assistanat qui détruit le mérite." "Ceux qui préfèrent les allocations au travail." Cette conviction, que la hiérarchie sociale reflète fidèlement le mérite individuel, n'est pas un préjugé parmi d'autres. C'est le socle sur lequel tous les autres reposent.
Elle légitime en effet l'idée fondamentale qu'il existe des gens qui méritent leur place et des gens qui ne la méritent pas, des gens qui produisent et des gens qui consomment sans contrepartie, des gens qui respectent les règles et des gens qui en abusent. Une fois ce cadre posé, toutes les autres cibles s'y insèrent naturellement : l'immigré vient profiter d'un système qu'il n'a pas construit, la femme indépendante refuse les responsabilités qui lui reviennent, la personne LGBT revendique des droits spéciaux qu'elle n'a pas mérités.
Le préjugé de classe fabrique ainsi une grille de lecture universelle, qui mérite, qui ne mérite pas, qui est légitime, qui ne l'est pas, et les autres préjugés n'ont plus qu'à s'y brancher. C'est en ce sens qu'il est le ciment : pas forcément le plus bruyant dans le discours public, mais le plus structurant de tous.
4. Pourquoi les preuves ne changent rien.
C'est ici que la réalité devient encore plus intéressante, et plus dérangeante. Zemmour a été contredit des milliers de fois. Par des historiens, des démographes, des sociologues, des journalistes. Ses chiffres ont été démontrés faux. Ses raccourcis historiques ont été démontés point par point. Et pourtant, son audience n'a pas fondu. Ses partisans ne l'ont pas abandonné. Pourquoi ?
Parce qu'un préjugé bien construit est immunisé contre les preuves contraires, et ce n'est pas parce que ceux qui le partagent sont stupides. C'est parce que le système produit activement ses propres réponses aux objections. On lui montre que l'immigration est un moteur économique documenté, réponse : "Les études sont commandées par des lobbys." On lui cite des exemples d'intégration réussie, réponse : "Ce sont des exceptions." On lui montre qu'il se contredit lui-même sur tel ou tel point, réponse : "Vous faites du fact-checking pour éviter de parler du fond."
Ce phénomène, que les psychologues cognitifs appellent la falsification sélective ou plus communément le biais de confirmation, va bien au-delà du simple fait de retenir ce qui confirme et rejeter ce qui contredit : le système se referme sur lui-même, il intègre les attaques comme des preuves supplémentaires de sa propre légitimité. Plus on le contredit, plus ses défenseurs se sentent persécutés, et donc confirmés. C'est un mécanisme redoutablement efficace.
5. Le double niveau de cohérence.
Ce qui rend le cas Zemmour particulièrement instructif, c'est qu'il illustre les deux niveaux de cohérence à l'œuvre simultanément. Au premier niveau, chaque préjugé pris individuellement est cohérent avec lui-même, il a ses propres arguments, ses propres exemples, ses propres exceptions gérées, et il résiste aux preuves contraires comme une huître à laquelle on ne peut pas arracher les deux valves. Au second niveau, tous ces préjugés se renforcent mutuellement parce qu'ils reposent sur la même architecture, le même "nous" à défendre et le même "eux" à contenir, formant un réseau dans lequel toucher l'un fragilise les autres et défendre l'un renforce les autres.
C'est ce second niveau qui explique pourquoi les préjugés voyagent en groupe. Et c'est aussi ce qui rend le personnage de Zemmour si difficile à "réfuter" en débat : on ne peut pas démonter chaque brique séparément, parce que le problème n'est pas dans les briques, il est dans la structure.
6. La dimension ironique : il appartient aux groupes qu'il cible.
Il faut s'arrêter un instant sur quelque chose que le cas Zemmour illustre de façon presque unique. Cet homme est d'origine algérienne et juive. Il appartient donc partiellement aux groupes qu'il cible ou qu'il a ciblés dans son discours. Et pourtant le système fonctionne parfaitement, sans contradiction perçue de sa part.
Cela montre quelque chose d'essentiel : le système de préjugés n'est pas une affaire personnelle ou identitaire au sens simple du terme. Ce n'est pas "je déteste ce que je suis". C'est un cadre cognitif qui s'impose à l'individu indépendamment de son histoire, et qui lui permet de se positionner du côté du "nous légitime" quelles que soient ses origines, à condition de rejeter avec suffisamment de force tout ce qui pourrait le rattacher au "eux". C'est ce que les psychologues appellent parfois l'identification à l'agresseur : on rejette en bloc ce qui nous rattache au groupe stigmatisé pour rejoindre symboliquement le groupe dominant.
7. Ce qui change vraiment les préjugés.
On a beaucoup parlé de ce qui ne fonctionne pas. Alors qu'est-ce qui fonctionne réellement ? La recherche en psychologie sociale pointe depuis des décennies vers une réponse relativement stable : le contact. Mais pas n'importe quel contact, un contact réel, durable, dans des conditions d'égalité, avec des objectifs communs, et non une interaction de surface ou une simple coexistence passive dans un même espace.
Une vraie relation. Un collègue. Un voisin. Une amitié. Quelque chose qui ne rentre plus dans la case, qu'on ne peut plus neutraliser avec "oui mais lui c'est différent", parce que cette personne est devenue trop réelle, trop présente, trop humaine pour être réduite à une catégorie. C'est lent, difficile à organiser à l'échelle sociale, et ça ne fonctionne pas pour tout le monde ni dans toutes les conditions, mais c'est ça qui crée les vraies ruptures dans les systèmes de préjugés, pas un débat télévisé, pas un fact-check, pas une condamnation judiciaire. Une personne, une situation, une réalité qu'on ne peut plus évacuer.
Il faut être clair sur un point : ce travail n'appartient pas aux groupes ciblés. Ce n'est pas aux victimes des préjugés de prouver leur humanité, de se rendre accessibles, de faire le premier pas. Le contact dont on parle ici est une responsabilité collective et politique, celle des institutions, des employeurs, des politiques publiques qui organisent ou séparent les gens. Quand la société crée des conditions d'égalité réelle, le contact fait son travail. Quand elle ne les crée pas, la charge retombe toujours sur les mêmes.
8. Ce que ça change pour nous.
Zemmour est une figure publique extrême, et il serait commode de penser que ce dont on parle ici ne concerne que lui et ses semblables. Mais le mécanisme qu'il illustre à grande échelle est le même qui opère dans les conversations de famille, dans les commentaires Facebook, dans les salles de pause. La structure est identique, seul le volume varie.
Comprendre que les préjugés forment un système cohérent n'est pas une invitation au fatalisme, mais une invitation à être plus lucide sur ce qu'on combat et comment on le combat. Corriger un préjugé factuel sans s'attaquer à la structure qui le produit, c'est boucher un trou dans une passoire. Ce qui a du sens, c'est de comprendre la fonction que remplissent ces préjugés dans la vie de ceux qui les portent : ils donnent un ordre au monde, désignent des responsables, fournissent une identité collective solide, un "nous" clair face à des "eux" qui menacent, qui profitent, qui dérangent. La prochaine fois, cherchez le cadre. C'est là que tout se tient, et c'est là que tout peut se défaire. [ Souligné par moi] ________________

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