Ambiguïtés de la guerre
La guerre, le plus souvent honnie dans les discours officiels, reste encore un instrument de domination à usage externe (comme les aventures internationales trumpiennes le montrent encore, devenant des occasions d'affaires fructueuses), a aussi une fonction moins évoquée, celle de renforcer l'unité d'un pays, de servir en quelque sorte de ciment social, du moins pour un temps. On le voit dans l'histoire: la propagande guerrière favorise l'union, l'effacement des oppositions, de l'"union sacrée" de 1914 à la disparition des oppositions au sein de la Russie en guerre en Ukraine, une intense propagande aidant. C'est ce qu'on a pu appeler la fabrication de l'ennemi. Quand un pays est divisé, une "bonne guerre" peut lui redonner pour un temps un semblant d'unité.
Le bellicisme, à plus forte raison, tend à renforcer le ciment social, surtout dans les périodes de crise et de peur, où les instances démocratiques ne fonctionnent plus. C'est bien aujourd'hui le cas en Israël, où quelques voix se font encore entendre pour dénoncer une aventure guerrière sans limites assignées, sinon une extension territoriale? C'est le cas d'une presse devenue très minoritaire et de l'un de ses journalistes, Gideon Levy, analysant l'aventure sans fin du projet guerrier et expansionniste de L'extrême droite du Likoud et des groupes extrêmistes: "....Le prix que la guerre exige de la société israélienne est énorme, même s’il est encore difficile à évaluer. Il faudra sans doute plusieurs années pour mesurer l’étendue des dégâts causés par l’affrontement avec l’Iran et par l’intervention militaire à Gaza. Cela concerne l’économie, la sécurité, la position internationale d’Israël et le sort de ses habitants, sans parler bien sûr du sang versé, des destructions à grande échelle et des angoisses qui nous tourmenteront de nombreuses années encore. Les défaillances d’entreprises se multiplient, et le système éducatif est complètement paralysé. Les gens s’effondrent mentalement. Ce pays qui se considère comme normal vit depuis deux ans et demi dans des conditions qui ne le sont pas. Chaque Israélien a payé le prix pour cela et continuera à le payer d’une manière ou d’une autre. Aux yeux de la majorité de la population, ce qui s’est passé à Gaza avait une justification absolue : les attaques du Hamas du 7 octobre 2023 (1). Pour nombre d’Israéliens, leur armée avait non seulement le droit, mais aussi l’obligation, de mener une guerre d’extermination. La société en a donc accepté le coût assez facilement, y compris sur le plan moral. Les médias n’ont montré presque aucune atrocité perpétrée dans l’enclave palestinienne, et le pays dispose d’un argument imparable pour balayer l’indignation venue d’ailleurs : le monde est antisémite, il déteste Israël. Tous les partis juifs et sionistes de la Knesset ont soutenu et soutiennent encore la guerre à Gaza. Une société plus saine aurait su poser des questions précises sur sa conduite, sur les lignes rouges franchies et sur les crimes commis. Il n’y a pas davantage de débats sur les résultats du conflit. Pour tous, ce fut une guerre couronnée de succès. C’est ce qu’affirment les médias, ce que le premier ministre Benyamin Netanyahou répète sans cesse. La libération de tous les otages, vivants ou morts, a suffi pour qu’on qualifie de succès le massacre de 70 000 personnes et la destruction quasi totale d’une terre où vivent deux millions de Gazaouis. La société n’a aucun regret et, si les Israéliens pouvaient remonter le temps, ils effectueraient probablement une guerre encore plus barbare (2). Le fait que le Hamas existe toujours, qu’il n’a pas été désarmé et qu’Israël n’est guère plus en sécurité aujourd’hui qu’au début du conflit aurait dû conduire davantage d’Israéliens à réfléchir aux limites de la puissance et de la supériorité militaires. Il n’en a rien été.
Cinq mois après le cessez-le-feu, Israël occupe toujours une partie importante de la bande de Gaza, et le Hamas contrôle le reste. Aucune solution sérieuse ne se dessine pour « l’après ». Il est difficile de considérer tout cela comme une réussite stratégique à long terme. L’enclave dévastée demeurera un foyer de troubles politiques, sociaux et, plus tard, militaires, qu’Israël continuera de contrôler en recourant uniquement à la violence et à une force armée sans limite. C’est dans ce contexte qu’a débuté la guerre contre l’Iran. Les attaques du 7 octobre ont conduit Israël à la conclusion qu’il devait renforcer son emprise militaire sur la région. L’idée de renverser les dirigeants iraniens a toujours obsédé M. Netanyahou. Mais comment expliquer que la société, épuisée par deux années et demie de conflits — à Gaza, au Liban et contre les houthistes au Yémen —, puisse accepter de vivre d’autres épreuves tout aussi éprouvantes ? Un chef de gouvernement que la moitié au moins de la population déteste et méprise plus que n’importe lequel de ses prédécesseurs — et dont une partie exige depuis des années la destitution — réussit à entraîner le pays dans une nouvelle aventure militaire, plus dangereuse que les précédentes, avec une facilité déconcertante.
Les Israéliens juifs soutiennent à 93 % une action militaire contre l’Iran (63 % des citoyens arabes y sont opposés) (3). Aucune société démocratique ne peut trouver en son sein une telle majorité sur une question aussi importante. Cela contredit l’idée même de pluralisme dans une société libre. C’est un chiffre effrayant qui nous en apprend beaucoup sur l’état d’esprit en Israël, mais guère surprenant. Certes, les guerres recueillent toujours un soutien fort au moment de leur déclenchement, surtout quand des dirigeants ennemis sont éliminés. Les objectifs affichés, répétés à l’envi, encouragent aussi l’adhésion : l’élimination de la menace iranienne, du risque nucléaire et des missiles balistiques. Néanmoins, aucun de ces objectifs ne semble près d’être atteint — pas plus celui d’un changement de régime que la suppression de la menace nucléaire. Pourtant, après deux semaines vécues dans une absurde réalité, faite de menaces et de confinements, aucune ébauche de remise en question de cette guerre n’émerge dans le discours public.
Ceux qui n’ont pas cessé de manifester ces dernières années contre le gouvernement Netanyahou le plébiscitent docilement dès qu’il s’agit de guerre (4). Les pilotes qui menaçaient de refuser de servir dans l’armée de l’air partent joyeusement en mission de bombardements à des milliers de kilomètres de leur pays, sans aucune hésitation. À notre connaissance, aucun pilote n’a refusé de voler, aucun technicien n’a refusé d’armer les avions. Un chœur unanime se fait entendre en soutien à une guerre dont personne ne sait comment elle finira. Lorsque le gouvernement libanais fait savoir qu’il est prêt à mener des négociations avec son homologue israélien, ce dernier rejette grossièrement l’offre (5). Il fut un temps en Israël où la paix avec le Liban ou tout autre pays arabe était un rêve. Aujourd’hui, on ne parle plus que des F-35, israéliens et américains, et tout le monde est d’accord là-dessus. C’est un cauchemar. L’ancien mot d’ordre caractéristique de conflits passés fait son retour : « Silence, tirez ! ». Masquer ses faiblesses et ses fractures, détourner l’attention Le peuple israélien prétend ne rien oublier, mais il a la mémoire courte. Au début de l’été 2025, on lui a annoncé que la menace balistique iranienne était éradiquée (6). Huit mois plus tard, voilà que des missiles s’abattent sur Israël. On avait également affirmé que l’armée avait détruit le programme nucléaire iranien et ses autres capacités militaires, et soudain une nouvelle guerre est entamée pour détruire ce programme… En 2025, M. Netanyahou a répété à plusieurs reprises qu’Israël avait vaincu le Hezbollah et qu’il ne restait presque plus rien de cette organisation. Et voilà qu’elle est de retour avec des tirs incessants sur le nord et le centre du pays. Pourquoi la société israélienne, si dynamique, alerte, bruyante, opiniâtre et puissante, se tait-elle face à la guerre ? Pourquoi s’unit-elle si complètement face au danger, réel ou imaginaire ? La réponse se trouve peut-être dans la formulation même de la question. Israël a besoin de guerres. Ce n’est pas seulement l’ethos dominant de son récit national, c’est aussi une nécessité existentielle. La guerre permet à une société divisée et désunie — sur les plans politique, social, religieux et national — de s’unir, de masquer ses faiblesses et ses fractures, de détourner l’attention d’autres problèmes, tels que la honte de l’occupation de la terre d’un autre peuple — les Palestiniens —, qui semble ne jamais devoir finir. L’idée qu’il n’y a pas d’autre voie que la guerre au Proche-Orient, que seules les armes doivent parler, est pourtant extrêmement dangereuse. N’ayant rien appris, Israël se rue à nouveau dans le piège libanais. La seule issue à ce cercle vicieux relèverait d’un examen de conscience approfondi. Mais il n’y a personne pour le mener. Et même s’il y avait quelqu’un, il n’aurait aucune chance : le système s’empresserait de le délégitimer. Silence, on tire… (Traduit de l’anglais par Akram Belkaïd.) _____________
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