La séquence est heureusement passée, mais elle nous a tous sidérés à la rédaction de Philosophie magazine, au point que nous avons presque fait silence entre nous dans l’attente de son issue. Dans la nuit de mardi à mercredi, le monde a vécu sous la menace édictée par Donald Trump de faire disparaître la civilisation iranienne. Si l’Iran ne rouvrait pas le détroit d’Ormuz et n’acceptait pas le cessez-le-feu qui lui était proposé, le pays, son régime, ses infrastructures – et son peuple ? – seraient rayés de la carte. “Une civilisation entière va disparaître ce soir, pour ne plus jamais renaître”, avait écrit Trump sur son réseau Truth Social. Précisant, alors que les questions fusaient quant au recours à l’arme nucléaire qu’un tel scénario impliquait : “QUI SAIT ? Nous le découvrirons ce soir, l’un des moments les plus importants de la longue et complexe histoire du monde.”
Que Donald Trump ait cru lui-même à la menace qu’il proférait est secondaire. Le chef d’État de la plus puissante armée du monde s’est déclaré prêt à détruire une civilisation. Nous sommes là devant l’expression de ce que le philosophe Michel Serres nomma, en 1974, dans un article prophétique, la thanatocratie (Hermès III, Minuit). “Qu’arriverait-il si quelque fou dangereux, parvenu au pouvoir, décidait de déclencher l’apocalypse nucléaire ?”, s’était interrogé le journaliste Robin Clarke dans La Course à la mort. Serres lui avait répondu : “La question est très mal posée. Les fous dangereux sont déjà au pouvoir… Leur psychose n’est pas un accès momentané, mais une architecture rationnelle.” Cette architecture, c’est celle de la thanatocratie : le gouvernement de la mort. Le pouvoir a toujours gouverné en agitant la peur de la mort violente. Mais avec l’arme atomique, le gouvernement de la mort a pris un visage inédit. Un nouveau “jeu” a surgi, où l’humanité flirte avec sa propre destruction et s’installe dans une temporalité nouvelle : “Le temps ne se définit plus sur les épisodes successifs du jeu, sur les promesses et sur les risques des parties à recommencer, mais sur l’attente noire du seul coup désormais possible. Le temps n’a plus de chemin, ni de définition : il n’a plus qu’une fin et qu’un terme. Notre histoire est un inchoatif suspendu.”
Mardi soir, il ne s’agissait que d’une menace, sur une civilisation, et le recours à l’arme atomique n’était pas explicite. Mais le temps d’une nuit, nous avons vécu au rythme de “l’attente noire” de cet “inchoatif suspendu” dont parle Serres. Il ne faut pas trop vite oublier cette expérience. Ce qui ne nous a pas empêchés, nous aussi, de nous saisir des autres questions du moment : du racisme au nouvel antisémitisme en passant par la vision de la face cachée de la Lune, elles sont toutes graves. (Martin Legros) _________________________
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