Pouvoir sur terre, pouvoir sur mer
Dominer un territoire, même immense, ne suffisait généralement pas pour le conserver longtemps et pour assurer l'abondance, du moins taaant que le commerce maritime n'existait pas ou peu. Les Vikings l'avaient déjà compris, eux qui s'aventurèrent, de manière surtout fluviale ou côtière, jusqu'à Constantinople et surent y faire commerce. Malgré les légendes. Une thalassocratie d'un genre particulier, associée à une riche culture qu'on redécouvre, qui donna lieu à des implantations dans une partie de l'Europe, de la Normandie à Kiev. On se souvient aussi de la puissance maritime de Venise, sans oublier celle d'Athènes, confinée dans un territoire minuscule, mais dotée d'une flotte impressionnante, qui fit sa grandeur et sa richesse, jusqu'à être supplantée par l'Europe du Nord et par la circumnavigation, qui fit la prospérité de l'Espagne et du Portugal. La mer, toujours la mer, par laquelle se pratiquaient des échanges (ou des pillages) fructueux. L'épopée de Magellan a fait date. Une puissance qui culmina avec Charles Quint, pas seulement en Méditerranée. La Chine eut une flotte très importante à un moment de son histoire, qui déclina par la suite, mais qui se reconstitue rapidement aujourd'hui, jusqu'à vouloir dépasser celle, jusqu'ici inégalée des USA, inaugurant une nouvelle ère géopolitique. Les routes de la soie passent aussi par la mer. Grâce au géant Cosco. Le pays aux premiers site portuaires mondiaux a fait du chemin, à une vitesse fulgurante. Une puissance qui monte. Inexorablement.
"...L'histoire maritime entendue sur la longue durée, peut nous aider à comprendre la Chine actuelle. Depuis un demi-siècle, les mers et les océans ne sont plus seulement perçus comme des intervalles entre des civilisations terrestres, mais comme des espaces structurants de circulation, de confrontation, de médiation et d’innovation. L’historien Fernand Braudel a été l’un des premiers à montrer que la Méditerranée ne constitue ni un simple décor, ni une unité politique homogène, mais une macro-région historique faite d’interdépendances, de micro-écologies, de rivalités impériales et de circulations marchandes déployées sur le long terme . Entendue au sens large, l’Asie maritime s’étend, du nord au sud, de la mer du Japon au détroit de Malacca, en passant par le détroit de Taïwan et la mer de Chine méridionale. Historiquement, elle s’est caractérisée par une densité exceptionnelle de routes commerciales, une imbrication du littoral et de son hinterland fluvial, une pluralité de formes politiques, et des régimes juridiques se recouvrant partiellement. À cet égard, elle partage plusieurs traits structurants communs avec la Méditerranée braudélienne : une proximité navigable entre microrégions, l’existence de ports médiateurs entre mondes culturels différents, la coexistence de souverainetés concurrentes, et l’importance centrale des échanges maritimes dans l’organisation économique. Pour comprendre les tensions actuelles en mer de Chine méridionale, les redéfinitions de la place de Taïwan, la rivalité entre Shanghai, Hong Kong et Singapour, ou encore le durcissement des rapports entre la Chine et le Japon, il faut nous extraire de la géopolitique la plus immédiate et revenir à l’histoire longue. En effet, l’ensemble de ces relations régionales, plus ou moins conflictuelles, s’explique par les différentes fonctions dévolues à la mer depuis des siècles : elle est à la fois une ressource, un axe de circulation, un espace de souveraineté disputé et un milieu d’interdépendance. Ce cadre permet de mieux comprendre le présent...Si l’on se concentre sur l’exemple chinois, les zones côtières du sud-est de la Chine ne constituaient pas des marges de l’Empire, mais des interfaces entre deux régimes d’accumulation et de circulation : l’ordre agraire-fiscal de la Chine intérieure et l’ordre commercial de la façade maritime. Les deux provinces côtières du Fujian et du Guangdong, bien que pauvres et déficitaires en céréales, ont su tirer profit de la mer pour leur économie. Elles sont devenues le point d’ancrage d’institutions lignagères et de réseaux marchands, le point de départ de flux migratoires vers l’Asie du Sud-Est, et le trait d’union avec les diasporas Hokkien établies dans les grands comptoirs étrangers, de Manille à Nagasaki, en passant par Batavia. Ce continuum terre-mer se double d’une fluidité des statuts : les mêmes acteurs, les mêmes réseaux, voire les mêmes familles glissent, selon la conjoncture politique, du commerce licite à la contrebande, puis à la piraterie. Le marchand Zheng Zhilong profita, par exemple, de la transition politique tumultueuse entre les dynasties Ming et les Qing, pour faire évoluer sa condition, jusqu’à cumuler des fonctions qui entraient parfois en conflit avec l’ordre légal : il devint amiral, proto-souverain, contrebandier, ou encore courtier entre l’Empire et la mer...La mer n’est donc pas ce vaste espace blanc et vide que l’on voit parfois sur les cartes, c’est un espace de gouvernance concurrent, dans lequel l’État impérial tente périodiquement de projeter son autorité (par l’interdiction des activités maritimes, par exemple, puis par sa levée partielle), tandis que des acteurs privés construisent un ordre parallèle. Les zones côtières peuvent alors être considérées comme un espace fiscal alternatif : alors que les interdictions maritimes abolissent de fait une fiscalité maritime impériale stable et continue, des acteurs privés ont édifié un système concurrent de prélèvement et de redistribution de la rente commerciale comme les commissions d’intermédiation et les rétributions des réseaux de contrebande, notamment de la soie, entre les pointes du triangle Zhangzhou (Fujian), Nagasaki et Manille. C’est dans cet espace que s’opère un arbitrage permanent entre commerce licite et illicite, aboutissant à la formation d’un ordre para-institutionnel, concurrent de celui de l’État impérial. Le continuum terre-mer nous incite à ne pas procéder par dichotomie, entre un Empire continental qui serait fermé et un monde maritime qui, lui, serait plus ouvert. Les deux sont en interaction constante, et les zones côtières en sont précisément le lieu d’articulation. C’est là que sont négociées les autorisations de circuler et de commercer, que la frontière mouvante entre activités licites et illicites est redéfinie, et que le statut des acteurs intermédiaires qui opèrent entre l’ordre impérial et l’ordre privé est déterminé. À partir de ces caractéristiques, il est tentant de dresser un certain nombre de parallèles avec la politique de réforme et d’ouverture inaugurée par Deng Xiaoping à la fin des années 1970. Une fois encore, ce sont les relations maritimes qui s’avèrent décisives dans le démantèlement du carcan de l’économie planifiée.... Une thalassocratie n’est pas seulement une puissance navale. C’est un régime de gouvernance fondé sur la maîtrise des routes et des nœuds maritimes, plus que sur la souveraineté territoriale au sens classique. Si Athènes, Venise, ou le Portugal d’Henri le Navigateur en sont les modèles historiques, la Chine contemporaine présente une configuration hybride et inédite : elle reste une puissance continentale majeure (héritage de l’État territorial Qing et de la conception de la souveraineté d’un État socialiste), mais elle développe simultanément une projection maritime de type thalassocratique La « Route maritime de la soie » s’inscrit dans cette géographie de la Méditerranée asiatique : mêmes barrières constituées par l’archipel nippon, mêmes nœuds stratégiques que sont les détroits de Taïwan et de Malacca, mêmes impératifs de domination des routes commerciales. Mais elle prolonge cet espace historique vers l’ouest, en direction du Sri Lanka et du golfe d’Aden. Elle opère en outre une inversion fondamentale : là où la Méditerranée asiatique était un domaine d’intégration par le bas (l’initiative était portée par des réseaux marchands, des diasporas chinoises essaimant en Asie, et sa mise en œuvre reposait sur des pratiques informelles), la BRI est une intégration par le haut (initiative étatique, mobilisation de capitaux publics, activisme diplomatique). L’État chinois tente d’appliquer à la mer la configuration souveraine qui est celle du territoire. Là est tout le paradoxe : en voulant territorialiser cet espace, la Chine compromet précisément la mécanique d’intégration informelle qui en avait fait la force. ... " (Merci à Le grand Continent ) ______________________
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire