Mes articles dans AGORAVOX (qui n'est plus ce qu'il était...) -signés: ZEN)-

mardi 9 novembre 2010

Les mots et les choses

Ce que parler veut (souvent) dire

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« Les limites de ma langue sont les limites de mon monde. »
(Wittgenstein)


-"Il y une chose pire encore que l’infamie des chaînes, c’est de ne plus en sentir le poids."(Gérard Bauër (1888-1967)


Parler est rarement neutre.
Et nous pensons à travers les mots dont nous disposons.

Nous ne parlons pas "hors sol", en dehors d'une culture qui nous marque très tôt, d'une société qui nous façonne malgré nous, d'un milieu culturel et médiatique qui conditionne notre vision du monde, nos pensées implicites, certains de nos choix, nos rapports aux autres et donc aussi le langage qui les exprime.
Nous sommes dans un bain de paroles, dont nous prenons rarement conscience du fonctionnement, de la part d'automaticité et de conditionnement qui les sous-tendent.
Les mots façonnent nos modes de pensées pour le meilleur et pour le pire, tant que nous n'en décryptons pas le sens profond, les connotations , ce à quoi ils se réfèrent vraiment.
Ils ne sont pas sans rapports avec les pouvoirs qui s'exercent dans la société. Pouvoirs institutionnels ou diffus...Ils expriment, le plus souvent en les masquant, des intérêts, des rapports de force, derrière leur neutralité apparente.
Ils sont souvent instrumentalisés à notre insu, détournés de leur sens premier.
L'opinion est en partie "construite", empreinte d'une idéologie que diffusent les médias dominants, que répand l'air du temps, qu'imposent certains intérêts.
__Pour accéder à la pensée critique, il importe d'abord de démystifier les mots. Pour émerger d'une opinion souvent manipulée, il est nécessaire de les sonder . Pour mieux comprendre le monde, il faut sortir d'une certaine Novlangue .
-Orwell avait bien montré comment la langue peut être parfois instrumentalisée par certains pouvoirs pour imposer leur vues, conditionner les esprits, engendrer la soumission, les mots allant jusqu'à exprimer le contraire de leur sens premier _ainsi le
"Ministère de la Vérité" est en fait celui de la propagande, dans 1984_
_____ Par exemple, l'expression "processus de paix" utilisée par le gouvernement israëlien actuel est un leurre destiné à faire oublier la colonisation de la Cisjordanie et à masquer l'intention de ne pas pas négocier. L'expresion "dialogue social" cache souvent mal le fait qu'il n'existe le plus souvent qu'au niveau des mots et entre" partenaires"(?) qui ne le sont que formellement...
___________La novlangue néolibérale est riche en mots-pièges
Dans le "toilettage"(!) (recodification...) du Code du travail, le Medef multiplie les batailles sémantiques : remplacer "cotisations " par "charges", "droit de licenciement" par "séparabilité", "salariés" par collaborateurs", "congés payés" par "compte épargne-temps", "temps partiel" par "temps choisi"....
[ Les charges sociales, par Alain Bihr.]_[
Novlangue à Euroland,]_[Novlangue]
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Mots détournés___"La langue politiquement correcte contribue à l'édification d'un vaste discours anonyme qui discipline la pensée de tous, tout en faisant taire la singularité de chacun.
"Les partenaires sociaux devront à tout prix se pencher sur la problématique des charges sociales "; " Afin d'éviter les pièges à l'emploi, seule une réforme drastique permettra de mieux aligner le capital humain sur les besoins d'une société efficace, soucieuse d'une bonne gouvernance "; " Une grève sauvage a encore pris en otage la population ce matin ".
Tous les jours, les ondes déversent de manière lancinante de tels propos, tous coulés dans le même moule, cette logorrhée d'une pensée unique, outil de propagande silencieuse et de persuasion clandestine. Pourquoi ces termes foisonnent-ils ? A quelles fins ? Pourquoi tel mot est-il préféré à un autre ? Pourquoi certaines expressions sont-elles dépréciées ? La langue politiquement correcte, le langage fonctionnel des technocrates, les lieux communs médiatiques et les expressions branchées dans lesquels doivent se mouler nos paroles quotidiennes, tout cela contribue à l'édification d'un vaste discours anonyme qui discipline la pensée de tous, tout en faisant taire la singularité de chacun.
Dans toute langue de bois, les circonvolutions ont pour fonction de freiner la prise de conscience des enjeux par l'adoucissement des images, outre qu'elles réduisent la compréhension et minimisent les dangers. Les néologismes globalisants se naturalisent sans que les citoyens aient eu le temps de pratiquer à leur encontre le doute méthodique et d'identifier le lieu d'où parlent leurs inventeurs et leurs opérateurs. Et, bien souvent, les gens endossent sans le savoir les mots et les représentations associés aux choses et aux forces qu'ils entendent combattre.
Or, le langage n'est pas un simple outil qui reflète le réel ou qui le désigne une fois celui-ci constitué, mais il crée également du réel en orientant les comportements et la pensée. Si les mots sont importants, les mots politiques et sociaux le sont encore plus. Leur répétition et leurs occurrences en réseau orientent la pensée et l'action, car substituer un mot à un autre revient toujours à modifier le regard et les interprétations anciennement portés sur le phénomène observé. En travestissant leur sens ordinaire et en colonisant les mentalités, les mots ont un réel pouvoir de création de l'injustice.
Croyant refléter l'opinion des gens ordinaires, les médias contribuent en réalité à construire et à produire cette opinion, ils renforcent ainsi la pression de conformité qui pèse sur eux, réduisant ainsi leur marge de manoeuvre pour tenir des discours plus lucides et plus explicatifs. Le pouvoir symbolique, c'est d'abord le pouvoir d'amener les dominés à prévoir et à décrire les choses comme ceux qui opposent des positions dominantes ont intérêt à ce qu'ils les voient et les décrivent.
En d'autres termes : celui qui impose à l'autre son vocabulaire, lui impose ses valeurs, sa dialectique et l'amène sur son terrain à livrer un combat inégal. Certains concepts se voient ainsi renommés pour rendre la réalité plus conforme à la nouvelle vision du monde. Ainsi le discours dominant relègue la radicalisation à la pathologie sociale, la conflictualité est dévalorisée et les problèmes sociaux sont psychologisés et dépolitisés.
Une autre stratégie de communication vise à détourner le vocabulaire progressiste pour habiller et maquiller la mise en place d'un modèle capitaliste et conservateur. La rhétorique réactionnaire, loin de se présenter comme la figure inversée de la rhétorique progressiste, reprend alors à son compte le lexique de l'adversaire. Ainsi la droite s'est approprié la modernité, la réforme, la solidarité, le réalisme, l'internationalisme, espérant faire passer une opération proprement réactionnaire pour une entreprise progressiste...."

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