Mes articles dans AGORAVOX (qui n'est plus ce qu'il était...) -signés: ZEN)-

lundi 12 avril 2021

Chine: puissance navale réinventée

 Après quelques siècles d'absence maritime...

        En quelques décennies, non pas un retour au passé mais une nouvelle orientation. 

                C'est moins un projet purement commercial qu'un besoin géopolitique de contrôle du Pacifique et la nécessité d'assurer les nouvelles routes de la soie.   La Chine est en passe d'affirmer son hégémonie maritime dans le Pacifique Sud et ses immenses porte-conteneurs sillonnent toutes les mers. Certains s' inquiètent de la voir mettre les bouchées doubles là où ils s'étaient octroyé des droits absolus, les USA en tête.

       Certains diront que le nouvel empire oriental a besoin d'assurer la sécurité de ses approvisionnements, dans un espace où des menaces de toutes natures peuvent toujours intervenir, au coeur de ses échanges vitaux.
   Mais ce n'est , toutes choses égales par ailleurs, qu'un retour à un passé plus ou moins lointain, quand la flotte de l'Empire du Milieu s'aventurait très loin de ses ports d'attache, bien en avance sur les puissances de l'Ouest, comme Venise, qui devront beaucoup à leur partenaire chinois, qui n'a d'ailleurs jamais agressé un quelconque pays et a surtout passé beaucoup de temps à se défendre.
    Si tu veux t'enrichir, construit une route, dit un ancien proverbe chinois
  Et les routes maritimes sont tout aussi importantes que les autres. 
  Retour à la puissance navale  d'antan, bien avant de la dynastie des Ming, donc. Et à quelle vitesse!
  Les impressionnants bateaux de Zheng He faisaient un négoce florissant, sur de longues distancesbien avant les Portugais, à la suite d'une longue tradition, surtout depuis la dynastie Song.
  Ils anticipaient sur la circumnavigation, a-t-on dit, non sans quelques exagérations.
Les inventeurs de la boussole poussèrent tout de même assez loin leurs expéditions, jusqu'aux confins du monde arabe et des Philippines.   
Avec des types de bateaux étonnants (jusqu'au au 19°siècle), des jonques originales.Puis ce fut le renoncement à la puissance navale, pour parer aux dangers venus du Nord, avant que beaucoup plus tard, la Chine se replie sur elle-même et perde en efficacité sur les puissances industrielles montantes de l' Ouest.    Pour des raisons que l'on cherche toujours à élucider.                                 Aujourd'hui, la marine chinoise sillonne de nouveau les océans. Un développement spectaculaire, qui n'a pas fini de nous surprendre et d'inquiéter l'oncle Sam, parfois source de tensions. A la mesure de la puissance économique du pays. L'équivalent de la marine française construit en quatre ans.  Pour le meilleur et pour le pire l'empire?..  - La Chine et la mer (2) deviennent consubstantielles.  
Mais la Chine à la fois fascine et inquiète.

                         "....La Chine était déjà engagée dans une frénésie de construction navale comme le monde en a rarement vu. En 2015, Xi avait entrepris un gigantesque projet visant à faire de l’Armée Populaire de Libération (APL) une force de combat de classe mondiale, l’égale de l’armée américaine. Sur son ordre, des investissements dans les chantiers navals et la technologie se poursuivent à un rythme soutenu aujourd’hui.   Sur au moins un point, le plan de Xi a fonctionné. À un moment donné entre 2015 et aujourd’hui, la Chine a constitué la plus grande force navale du monde. Et maintenant, elle s’efforce d’en faire une force redoutable bien au-delà de ses côtes.   En 2015, la marine de l’Armée populaire de libération (MAPL) comptait 255 navires de guerre, selon l’Office of Naval Intelligence (ONI) américain. À la fin de 2020, elle en disposera de 360, soit au moins 60 de plus que l’US Navy, selon une prévision de l’ONI. Dans quatre ans, la MAPL disposera de 400 navires de combat, selon les prévisions de l’ONI. Remontez jusqu’en 2000, et les chiffres sont encore plus frappants.    « La force de combat de la marine chinoise a plus que triplé en seulement deux décennies », peut-on lire dans un rapport publié en décembre par les dirigeants de la marine, des Marines et des garde-côtes américains.    Commandant déjà la plus grande force navale du monde, la République populaire de Chine est en train de construire à une vitesse alarmante des bâtiments modernes de combat de surface, des sous-marins, des porte-avions, des avions de chasse, des navires d’assaut amphibies, des sous-marins lanceurs de missiles nucléaires balistiques, d’immenses patrouilleurs garde-côtes et des brise-glace polaires.»    Certains de ces navires seront équivalents ou supérieurs à tout ce que les États-Unis ou d’autres puissances navales peuvent mettre sur l’eau.    « La MAPL ne reçoit pas de l’industrie chinoise de la construction navale des navires de pacotille, mais des navires de plus en plus sophistiqués et performants », a écrit Andrew Erickson, professeur à l’Institut d’études maritimes chinoises de l’US Naval War College, dans un article publié en févrierEn 2018, en termes de tonnes brutes, la Chine détenait 40 % du marché mondial de la construction navale, selon les chiffres des Nations unies cités par le China Power Project du Center for Strategic and International Studies, loin devant la Corée du Sud, qui est au second rang avec 25 %.                                                              Dans une perspective historique, les chiffres de la construction navale chinoise sont vertigineux : réduisant même à l’état de petit poucet les efforts des États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. La Chine a construit plus de navires en un an de paix (2019) que les États-Unis en quatre ans de guerre (1941-1945).    « Pendant le programme d’urgence de construction navale de la Seconde Guerre mondiale, qui a soutenu des armées gigantesques et mécanisées sur deux théâtres de guerre à des milliers de kilomètres de chez elles, la production de la construction navale américaine a atteint un pic de 18,5 millions de tonnes par an, et les États-Unis ont terminé la guerre avec une flotte marchande qui pesait 39 millions de tonnes », a déclaré Thomas Shugart, chargé de mission au Center for a New American Security et ancien capitaine de la marine américaine, dans un témoignage devant le Congrès le mois dernier.     « En 2019, en temps de paix, la Chine a construit plus de 23 millions de tonnes de navires, et la flotte marchande de la Chine […] totalise plus de 300 millions de tonnes », a déclaré Shugart.          Les entreprises d’État chinoises qui produisent des navires commerciaux sont également les moteurs de son renforcement naval. « En cas de conflit, la capacité industrielle démesurée de la République Populaire de Chine, en comptant les chantiers navals commerciaux supplémentaires, pourrait rapidement être orientée vers la production et la réparation militaires, ce qui augmenterait d’autant la capacité de la Chine à générer de nouvelles forces militaires », écrivait l’an dernier Erickson, du US Naval War College.                L’infrastructure en place, la main-d’œuvre impliquée et la technologie employée dans ces chantiers navals commerciaux sont transposables à la production de navires de guerre en quantité.      C’est quelque chose que la Chine fait très bien. « Entre 2014 et 2018, la Chine a lancé plus de sous-marins, de navires de guerre, de navires amphibies et de navires auxiliaires que le nombre de navires actuellement en service dans les marines individuelles de l’Allemagne, de l’Inde, de l’Espagne et du Royaume-Uni », selon le China Power Project.   « Au rythme où la Chine construit des navires de guerre et avec les capacités de ces nouveaux navires, je dirais qu’elle est déjà passée de ce qui n’était qu’une marine de défense côtière à ce qui est probablement la marine la plus puissante de sa région, ayant une portée mondiale, et qu’elle est en passe de construire une marine capable de déployer une puissance de classe mondiale si elle continue de se développer comme elle l’a fait », a déclaré Shugart à CNN...."         _______________________________

dimanche 11 avril 2021

Points de vue

__ Question de puces

__ Le coût de l'Afghanistan

__ Un peu mais pas trop

__ Oman au tournant

__ Voeux pieux

__ A la saint Glinglin...     

__ Urgence hôpital

__ IL aurait pu patienter un an..

__ Un tueur nommé Covid

__ Travailler dans les pays du Golfe, au Qatar     ______________

samedi 10 avril 2021

Représentativité parlementaire

 Juste quelques notes.   
                      Depuis la Libération, les classes moyennes modestes et ouvrières ont décru spectaculairement sur les bancs de l'Assemblée nationale et le présidentialisme renforcé a fini de lui conférer un rôle majeur, jusqu'à devenir parfois une simple chambre d'enregistrement. Ce n'est pas seulement une affaire de sociologie. Pas étonnant alors de constater d'années en années une indifférence croissante vis à vis de la chose politique et une participation aux élections en diminution constante. Lié à cela , un consumérisme galopant, un manque de formation civique manifeste et un déficit d'investissement public des élites, dans un système où la bipolarisation joue un rôle délétère. Pour ne pas parler de trahison des élites dans certains cas, au coeur d'institutions qui ne ne sont plus ajustés aux intérêts réels de la nation, d'un empiètement progressif des intérêts privés dans la chose publique.


 "...Qui se rappelle encore le taux d'abstention aux élections législatives de 2017? Il mérite pourtant qu'on s'en souvienne: 51,3%, un niveau record. Et ce chiffre est particulièrement spectaculaire quand on le compare à celui de l'abstention aux élections présidentielles. Entre 1965 et 2017, l'abstention à l'élection présidentielle est passée de 15,2% à 21,3%, soit une augmentation de 6,1 points, tandis qu'aux élections législatives elle est passée de 18,9% à 51,3% soit une augmentation de 32,4 points entre 1967 et 2017 (tableau 1 ci-dessous).  Quel est le problème spécifique que posent les élections législatives? De réforme en réforme, celles-ci sont devenues un appendice de l'élection-reine, la présidentielle: une élection de confirmation, une simple formalité. Le passage du septennat au quinquennat pour le mandat présidentiel, soit une durée équivalente au mandat législatif, et l'inversion du calendrier électoral qui place la présidentielle avant les législatives, ont vidé cette consultation de son autonomie politique. Les électeurs ont cessé progressivement de s'intéresser à ces élections parce qu'elles sont à ce point couplées à l'élection présidentielle qu'elles en sont devenues, aux yeux de nombre d'entre eux, une consultation inutile. Cette évolution est très inquiétante parce qu'elle contribue à affaiblir la démocratie représentative et les partis politiques qui en organisent le fonctionnement....Le scrutin majoritaire à deux tours avec un seuil de 12,5% des inscrits déforme de manière excessive la représentation des opinions. À défaut de modifier le mode de scrutin en instillant une dose de proportionnelle, il faudrait au moins modifier le seuil de 12,5%, dont les effets sont délétères. C'est une réforme simple, qui aura sans aucun doute l'assentiment de la plupart des formations politiques, et qui donnera aux Français le sentiment d'être un peu mieux représentés...."                                                       On ne s'étonnera pas d'une certaine désertion citoyenne dans un système devenu opaque et dont la dépendance par rapport à l'exécutif pose question. De Montesquieu ou de Rousseau, il reste encore beaucoup de principes simples à réinventer, contre la quasi-professionnalisation de la fonction politique, le domination des experts et l'affairisme délétère.. Pas seulement au niveau du discours. Repenser la démocratie est devenu une urgence. Elle est toujours en péril.

        "J'ai toujours pensé que la démocratie dite représentative n'est pas une vraie démocratie. Ses représentants ne représentent que très peu les gens qui les élisent. D'abord, ils se représentent eux-mêmes ou représentent des intérêts particuliers, les lobbies, etc. Et, même si cela n'était pas le cas, dire : quelqu'un va me représenter pendant cinq ans de façon irrévocable, cela revient à dire que je me dévêts de ma souveraineté en tant que peuple. Rousseau le disait déjà : les Anglais croient qu'ils sont libres parce qu'ils élisent des représentants tous les cinq ans mais ils ne sont libres qu'un jour tous les cinq ans : le jour de l'élection. Et même cela n'est pas vrai : l'élection est pipée, non qu'on bourre les urnes, elle est pipée parce que les options sont définies d'avance. Personne n'a demandé au peuple sur quoi il veut voter. On lui dit : "votez pour ou contre Mastricht ", par exemple. Mais qui a fait Mastricht ? ce n'est pas nous. Il y a la merveilleuse phrase d'Aristote répondant à la question "qui est citoyen ? Est citoyen quelqu'un qui est capable de gouverner et d'être gouverné". Y a-t-il quarante millions de citoyens en France en ce moment ? Pourquoi ne seraient-ils pas capables de gouverner ? Parce que toute la vie politique vise préciséement à leur désapprendre à gouverner. Elle vise à les convaincre qu'il y a des experts auxquels il faut confier les affaires. Il y a donc une contre éducation politique. Alors les que gens devraient s'habituer a exercer toutes sortes de responsabilités et à prendre des initiatives, ils s'habituent à suivre des options que d'autres leur représentent ou à voter pour elles. Et comme les gens sont loin d'être idiots, le résultat, c'est qu'ils croient de moins en moins et qu'ils deviennent cyniques dans une sorte d'apathie politique." (Cornélius Castoriadis 1996)      _____________

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vendredi 9 avril 2021

Au nom de la vie

 Mourir dans la dignité

      Autant qu'il est possible.   Seule vaut la vie, mais quelle vie? 

                     Le débat est à nouveau sur la sellette, aujourd'hui à l'Assemblée. Avec beaucoup de résistances, comme si le sujet était encore tabou, après tant d'années de non dits et d'offensives de milieux conservateurs, souvent ignorants des pratiques réelles sur le terrain, surtout dans le contexte de la grande vieillesse et du milieu hospitalier. Après plusieurs pays d'Europe, dont le très catholique Portugal et l'Espagne . En France, les élus tergiversent, renvoient à la loi Léonetti, qui a montré ses limites, évoquent les soins palliatifs, toujours insuffisants. La proscratination est encore de mise. Beaucoup de confusions , parfois entretenues, règnent encore sur le sujet, malgré les choix et les exemples récents, comme pour Anne Bert ou Paulette. La loi doit s'exercer, non pour imposer quoi que soit, mais pour garantir des conditions de fin de vie qui ne soient pas des calvaires sans fin. C'est au sujet de décider, dans le cadre des conseils médicaux et sous le contrôle de la loi, celle justement qu'il faut changer pour encadrer une pratique souvent clandestine. Houellebeq se trompe. Il ne s'agit pas de fin sur commande. Il s'agit d'une assistance dans certains cas bien particuliers, le sujet état lui-même autant que possible demandeur..  Le terme d'euthanasie prête souvent à confusion.  Pour une mort acceptable     Vieillir:personne ne peut prétendre pouvoir y échapper, sinon en imagination.  Mourir est la seule chose dont nous pouvons être sûrs et fait partie naturellement du cycle de  la vie. Bien vieillir ne dépend pas que de nous.    Ce que nous pouvons parfois choisir, ce sont les conditions de nos derniers instants, les modalités de notre fin programmée.

Une réflexion sans dogme

               Si celle-ci devient une caricature de vie, s'accompagne de souffrances insupportables, de dégradations profondes et irréversibles, l'euthanasie, quand elle peut être choisie, reste une solution permettant de garder une certaine maîtrise  du passage que nous pouvons lucidement assumer.      Mais il peut se faire que l'on décide à notre place si nos instants ultimes sont jugés marqués de trop de dégradations irréversibles, de douleurs insoutenables, de conscience diminuée, les efforts pour la réduire étant vains, les soins palliatifs jugés inutiles ou défaillants.
    L'euthanasie est une chose trop sérieuse pour être laissée aux seuls soignants, elle ne peut se réduire à un acte technique.
                On sort là de la simple expertise médicale et les médecins sont partagés sur un domaine où l'on touche à des notions subjectives délicates de morale et parfois d'options religieuses, qui n'ont pas fini de faire débat.
         La  fin de vie en France n'est pas ce qu'on croyait.
Les conditions de la mort à l'hopital notamment ont changé et la loi Leonetti n'est plus suffisante ou est mal appliqée
   En France, près de la moitié des décès (48 % en 2010) a été précédée d'une décision médicale ayant pu hâter la mort du patient. Mais des médicaments ont été donnés pour mettre délibérément fin à la vie dans seulement moins de 1 % des cas. Les décisions prises s'appuient dans leur grande majorité sur les dispositions de la loi Leonetti qui permet sous certaines conditions de limiter ou d'arrêter un traitement, ou d'administrer des médicaments afin de soulager les souffrances du patient, qui peuvent avoir pour effet d'avancer la survenue de la mort. Toutefois, les prescriptions légales encadrant ces décisions ne sont pas encore totalement connues ou respectées : les décisions de fin de vie ne sont pas toujours discutées avec les patients et les équipes soignantes ; la rédaction par les patients de directives anticipées, proposée par la loi Leonetti pour que les soignants prennent en compte leurs souhaits, reste en pratique très rare.
      Der règles s'imposent pour encadrer une pratique souvent tue et des dérives toujours possibles, dans des situations toujours diverses, dans lesquelles le personnel soignant se trouve souvent seul, sans prescription ni garde-fou, seulement livré à sa propre conscience et à des errances possibles. La compassion n'est pas un guide sûr et la décision collective peut aider à la  modération, la décision plus éclairée.
   La réflexion évolue dans les pays européens, où les législations sont assez diverses.
En Belgique, l'euthanasie représente un droit strictement réglementé.
     Le rapport Sicard entrouvre la porte au suicide assisté, définissant que l'assistance pourrait  être envisagée dans certains cas exceptionnels, sans céder au calcul économique , aux intérêts collectifs ou familiaux, au désarroi passager du malade ou aux pressions douteuses des familles.
  Des gardes-fous peuvent être mieux précisés, non pas tant pour prescrire ce qu'il faut faire, mais plutôt pour délimiter le périmètre des conditions d'intervention réfléchies, acceptables, humaines, au cas par cas.
  Droit de mourir dans la dignité, oui, mais à condition que l'on s'entende sur le sens que l'on donne à la notion équivoque de "dignité"...
   Le rapport de 2012 représente un pas important permettant d'affiner le jugement de tous sur ces questions et d'inspirer la réflexion et la pratique médicale, parfois isolée et désemparée.
      On ne meurt plus comme autrefois, on vit plus vieux, à la merci de plus de risques de santé, au sein de structures hospitalières et de soins dont le personnel doit être éclairé, soutenu et déculpabilisé.
             Comme le précise M.Winckler à propos du rapport Sicard , "Dans son rapport, le professeur Sicard porte un regard sévère sur une médecine sourde aux attentes des patients. "Chaque jour voit croître dans notre société une revendication très largement majoritaire (entre 80 % et 90 % selon les sondages d’opinion) de personnes répondant positivement à une demande de légalisation d’euthanasie, lit-on dans le rapport. Il ne s’agit pas de revendications simplistes ou naïves de personnes qui n’auraient pas compris la question. Il s’agit d’une demande profonde des personnes interrogées, de ne pas être soumises dans cette période d’extrême vulnérabilité de la fin de vie à une médecine sans âme." Des débats organisés dans plusieurs villes de France, la mission a ainsi retenu "le malaise, voire la colère" et surtout "la hantise [des Français] de basculer dans une situation de fin de vie insupportable, de souffrir ou de voir souffrir leurs proches".
   Mieux vaut une loi imparfaite et provisoire qu'une pratique secrète et solitaire soumise aux aléas de la subjectivité.    ______________________

jeudi 8 avril 2021

Rwanda: rapport accablant

 L'innommable enfin (en partie) décrypté

                       La vérité sur le massacre programmé de sinistre mémoire reste encore à écrire, disait-on, vingt ans après les faits , qui ont glacé une partie du monde. Sur le dernier génocide du XX° siècle, une page nouvelle vient d'être ouverte. Enfin. Pourtant un général avait alerté sur le risque de massacres. Il est enfin reconnu. Des responsabilités lourdes et accablantes sont enfin officiellement établies. Un aveuglement français, voire une inertie coupable. En dépits des mises en garde. Un aveuglement particulier de F.Mitterand et de ses conseillers, pour préserver une zône d'influence. Une dérive institutionnelle, malgré les zônes d'ombre. Une connerie, une faute, selon F.Leotard. Juppé est allé plus loin. Dans cette terrible affaire d'une grande complexité, la lumière commence à se faire, si l'on prend avec sérieux le rapport qui vient d'être produit.                                                                                                              ".....Un quart de siècle après l’entreprise de destruction des Tutsis du Rwanda, qui a fait entre 800 000 et un million de morts en 1994, un rapport officiel, remis vendredi 26 mars à Emmanuel Macron, pointe pour la première fois les « responsabilités lourdes et accablantes » de la France face au dernier génocide du XXe siècle, mais pas de « complicité » au sens juridique du terme.   Pour la commission présidée par l’historien Vincent Duclert [voir sa composition complète sous l'onglet Prolonger], qui a été saisie en 2019 par le président de la République, il en va aujourd’hui de « l’identité démocratique » de la France de regarder en face son histoire rwandaise, « triste et tragique », pour la transformer en savoir commun. « Affronter le passé en acceptant les faits de vérité […] est la seule voie pour se libérer des traumatismes et des blessures », souligne la commission.

             Il revient désormais au chef de l’État, qui pourrait se rendre au Rwanda en mai prochain, de donner des suites politiques – ou non – aux conclusions de la commission Duclert, qui ne manqueront pas de susciter des débats au sein des communautés académiques, militaires, politiques, diplomatiques et militantes.   Son rapport de 1225 pages (annexes comprises), sobrement titré La France, le Rwanda et le génocide des Tutsi (1990-1994) et qui sera publié aux éditions Armand Colin, relève d’une entreprise historiographique d’ampleur grâce à un accès inédit de la commission aux archives officielles sur la politique de l’État français au Rwanda.    Dans ses conclusions, le rapport Duclert écrit que « la crise rwandaise s’achève en désastre pour le Rwanda, en défaite pour la France ». « La France est-elle pour autant complice du génocide des Tutsi ? Si l’on entend par là une volonté de s’associer à l’entreprise génocidaire, rien dans les archives consultées ne vient le démontrer », écrit de prime abord la commission.   Mais l’absolution de « complicité » laisse vite la place à un réquisitoire en « responsabilités », qualifiées de « lourdes et accablantes »« La France s’est néanmoins longuement investie au côté d’un régime qui encourageait des massacres racistes. Elle est demeurée aveugle face à la préparation d’un génocide par les éléments les plus radicaux de ce régime […]. Au moment du génocide, elle a tardé à rompre avec le gouvernement intérimaire qui le réalisait et a continué à placer la menace du FPR [la force politique et armée tutsie – ndlr] au sommet de ses préoccupations. Elle a réagi tardivement avec l’opération Turquoise qui a permis de sauver de nombreuses vies, mais non celles de la très grande majorité des Tutsi du Rwanda exterminés dans les premières semaines du génocide », écrit la commission.   Les responsabilités pointées par la commission Duclert sont de trois ordres : politique, institutionnelle (civile et militaire) et intellectuelle, « qui, cumulées, font système et témoignent d’une défaite de la pensée » Sur le terrain du politique, le rapport met en cause l’« aveuglement continu » des autorités françaises dans « leur soutien à un régime raciste, corrompu et violent, pourtant conçu comme un laboratoire d’une nouvelle politique française en Afrique ».......__________

mercredi 7 avril 2021

Des trous dans la raquette

Quand la finance dérape (encore)

                            Depuis les années 2010, certains disaient, après la période folle de 2008, que la finance était enfin régulée. On se souvient de la parole triomphale de N.Sarkozy, disant sans rire: la crise, c'est fini! ...Depuis, d'autres affaires nous ont appris que le milieu de la finance, non pas celle qui s'investit et se révèle productive, mais celle qui est laissée au libre-jeu de la spéculation, la finance-casino, où certains organismes prennent les plus grands risques avec des produits, dérivés ou non, qui à un moment donné donne lieu à une crise qui risque d'entraîner d'autres organismes, complices ou victimes. Des banques mêmes ont donné des sueurs froides aux investisseurs, aux particuliers et même aux Etats, comme certaines banques de dépôts italiennes ou la Deutsdhe Bank, qu'il a fallu sortir plusieurs fois de l'ornière.  On a régulé certes, sur la nécessité d'éviter les glissades, sur le contrôle des fonds propres par exemple, mais trop peu, laissant se développer une finance de l'ombre et prospérer des paradis fiscaux.                                                                                     Récemment, les dérapages d'un organisme a mis le bazar jusqu'à Wall Street. Archegos Capital et ses fameux Hedge funds douteux , dont A. Merkel, entre autres, avait dit qu'il fallait les bannir, vu leur dangerosité. Oui, il y a des trous (noirs) dans la raquette et pas qu'un peu. Sans parler de la finance de l'ombre (shadow nanking) et des masses monétaires considérables qui dorment aux paradis...

            Reviendrait-on aux années 2008, quand on disait que trop de finances tue la finance (nécessaire) quand on s'en prenait à la finance prédatrice? La face cachée des marchés financiers n'a pas disparu. Des trous noirs sont toujours là, des affaires en ont révélé l'ampleur, comme dans les Panama papers. Les tractations financières autour du covid inquiètent. On peut parler de laxisme, mais c'est bien plus que cela, quand les marchés en tremblent et quand la panique peut se produire sans qu'on s'y attende...___

             (*) ".....Un fonds qui explose faute de pouvoir honorer ses appels de marge, des ventes précipitées à Wall Street, des banques qui font face à des pertes pouvant aller au-delà de 10 milliards de dollars, des régulateurs qui s’affolent et Goldman Sachs au milieu… Le scénario est familier. Mais, cette fois-ci, il ne s’agit pas de Lehman Brothers mais d’un fonds jusqu’alors totalement inconnu, en dehors des spécialistes, Archegos Capital Management. Mais sur le fond, rien n’a vraiment changé entre les deux épisodes.    Depuis une semaine, Wall Street ne parle plus que de ça. La débâcle d’Archegos a entraîné une liquidation spectaculaire de plus de 30 milliards de dollars à New York, le 26 mars. Certains titres ont chuté de plus de 30 % en une séance. Surtout de très grandes banques se retrouvent piégées. La banque japonaise Nomura a annoncé qu’elle risquait de perdre 2 milliards de dollars dans l’affaire. Crédit suisse affronte désormais la fronde de ses actionnaires après avoir averti qu’elle allait faire face à des « pertes très importantes ». Celles-ci sont évaluées entre 3 et 5 milliards de dollars. Les deux banques ont déjà été dégradées par les agences de notation. Mais d’autres banques seraient aussi concernées.   Même si cette faillite n’est pas a priori systémique, c’est-à-dire susceptible d’entraîner l’ensemble du système financier comme en 2008, elle constitue un sérieux avertissement. Contrairement à tout ce qui a été dit depuis une décennie, la finance n’est toujours pas sous contrôle.   De nombreux connaisseurs du monde financier ont souvent insisté sur le danger potentiel représenté par le trou noir des hedge funds. Ceux-ci sont restés à l’écart de toute régulation, de toute surveillance, et continuent d’œuvrer en toute opacité. Ils ne cessent de prospérer : en 2007, l’encours des hedge funds représentait 2 300 milliards de dollars, il atteint 4 000 milliards de dollars aujourd’hui. Les fonds indiciels qui géraient à peine 700 milliards de dollars en 2007, en contrôlent 8 000 milliards aujourd’hui.    C’est ce trou noir que le fonds Archegos a mis à profit pour se développer, attirant des banques toujours aussi âpres au gain. Profitant de l’absence de toute réglementation, celles-ci ont utilisé ce fonds en quelque sorte pour externaliser le trading pour compte propre, qui leur est désormais interdit, et contourner les obligations prudentielles qui leur sont imposées pour couvrir les risques.     Comment expliquer sinon que Goldman Sachs, Morgan Stanley, Deutsche Bank, Wells Fargo aux côtés de Crédit suisse et Nomura ont accepté de figurer parmi les principaux clients d’Archegos ? « Personne n’a jamais vu quelque chose comme cela avant : l’ampleur, les implications potentielles pour notre métier et comment de si nombreuses banques peuvent être absorbées par leur propre cupidité ou par un investisseur soi-disant intéressant », confiait un responsable de Wall Street au Financial Times au lendemain de la débâcle.   Car Bill Hwang, le fondateur d’Archegos, est connu de longue date dans le monde de Wall Street. Et sa réputation est plutôt sulfureuse, comme le rappelle le Financial Times. Gérant d’un fonds nommé Tiger Asia Management, spécialisé dans les investissements asiatiques, il a été poursuivi en 2012 pour délit d’initiés. Les régulateurs américains ont imposé des amendes massives au fonds, qui a dû fermer.     Après avoir plaidé coupable, Bill Hwang aurait dû être considéré comme infréquentable par le monde financier. Pourtant, il reparaît à peine un an après sa condamnation et fonde un family office nommé Archegos. Officiellement, celui-ci a 10 milliards de dollars de capitaux. Très vite, les investisseurs se bousculent pour devenir ses clients. Et les grandes banques ne sont pas les dernières.   Car Archegos offre des gains alléchants, surtout en cette période où l’argent vaut zéro, grâce à des méthodes censées être imparables : le total return swap ou contrat de différence. Ces dérivés ont déjà été utilisés par le fonds Long Term Capital Management dont la faillite en 1998 fit courir un risque à l’ensemble du système financier. Plus tard Warren Buffett a décrit ces total return swaps comme « des armes financières de destruction massive, porteuses de dangers potentiellement mortels ».    Le Wall Street Journal décrit ainsi le fonctionnement de ces total return swaps« Il s’agit de contrats négociés par les banques de Wall Street qui permettent à un client de prendre des profits et éventuellement des pertes sur un portefeuille d’actions ou d’autres actifs en échange d’une commission. » L’investisseur verse une commission et la banque conserve les actions déposées en garantie. En retour, celui-ci reçoit de l’argent calculé sur les performances du portefeuille. En cas de pertes, la banque procède soit à des appels de marge pour couvrir la différence de valeur, soit procède à la vente de l’actif.    « Ces dérivés », poursuit le Wall Street Journal« permettent aux investisseurs de prendre d’importantes positions tout en limitant les mises de fonds, par essence empruntées à la banque. […] Ils assurent aussi un total anonymat puisqu’à la différence des actionnaires, le détenteur de ces dérivés n’est pas obligé de déclarer la part de capital qu’il détient dans une société. »   Mais l’intérêt n’est pas que pour l’investisseur. Les banques y trouvent aussi largement leur compte. Car ce mécanisme leur permet de détourner l’interdiction du trading pour compte propre. Grâce à ces dérivés, elles ne sont officiellement associées à aucune spéculation boursière, puisqu’elles sont propriétaires de rien, le portefeuille est juste chez elles, déposé en garantie. Elles en touchent pourtant une partie des gains. De plus, cela leur permet, toujours par le jeu des garanties, de n’avoir pas à respecter les ratios prudentiels imposés à tous les établissements pour couvrir les risques.    Séduites par ce jeu censé être « gagnant-gagnant », toutes les banques se sont bousculées par venir prêter au fonds Archegos. Profitant de l’opacité qui règne sur ce marché – toutes les transactions se font de gré à gré, sans aucun contrôle –, celui-ci a utilisé l’effet de levier à plein. Surtout, il a décidé de concentrer ses investissements sur quelques titres comme le groupe Internet chinois Baidu, les groupes de médias Discovery et ViacomCBS.     Même dans cette période d’exubérance boursière, les analystes ne comprenaient pas l’envolée de ViacomCBS : depuis le début de l’année, il avait augmenté de 169 %. Ils ont eu la réponse cette semaine : Archegos avait amassé dans le plus grand secret des positions correspondant à plus de 10 % du capital en quelques semaines.    Mais la bulle a fini par exploser. À partir de février, les cours de certaines actions sur lesquelles Archegos avait massivement pris position ont commencé à chuter. Les banques ont commencé à demander des appels de marge pour couvrir la différence. Et Archegos s’est retrouvé étranglé : il n’avait pas les liquidités suffisantes pour couvrir ces gigantesques effets de levier.    Le 25 mars, Bill Hwang a organisé une réunion avec ses principales banques créancières. Et autour de la table, ce fut la surprise : les banques découvraient d’abord l’ampleur des pertes potentielles du fonds, plus de 30 milliards de dollars. La liquidation était inévitable. Surtout, elles comprenaient brusquement qu’elles étaient contreparties sans l’avoir su, sans jamais s’être informées, avec des garanties sur les mêmes titres. En d’autres termes, en cas de ventes précipitées, les prix des actions risquaient de s’écrouler et les banques allaient devoir essuyer de lourdes pertes.    « Une proposition émergea [lors de cette réunion] » raconte le Wall Street Journal« que toutes les banques retardent les ventes importantes de titres et se parlent pendant le week-end », afin d’organiser une liquidation ordonnée.     Mais le mot coopération est inconnu chez les requins de Wall Street. Dès le lendemain matin, Goldman Sachs a commencé à vendre tous les titres qu’il avait en garantie pour Archegos. Il aurait liquidé en quelques heures pour plusieurs milliards de dollars sur le marché. Comprenant ce qui se passait, Morgan Stanley s’est empressé de l’imiter suivi par Deutsche Bank qui aurait lui aussi liquidé pour quelque 4 milliards de dollars de titres....                                            Au-delà, cette affaire, après la faillite de Greensill survenu il y a à peine un mois, est un rappel à l’ordre pour toutes les banques. L’appât du gain et la protection assurée des banques centrales leur ont fait oublier toutes les règles, y compris celles de la maîtrise des risques. Toutes ont prêté en acceptant des effets de levier gigantesques. Cela a nourri l’explosion boursière mais rend la situation intenable. Archegos est un de ces canaris dans la mine qui le démontre...."      _______________________

mardi 6 avril 2021

Trop d' écrans font écran

 On ne le répétera jamais assez.

       Trop d'écrans font trop souvent obstacle à la réalité, forment un filtre au monde que nous vivons, un frein à la réflexion sur celui-ci, à nous-mêmes et à nos potentialités, si le virtuel prend le pas sur le réel.  A haute dose, ils nuisent à notre capacité d'attention, à notre rapport à la vie réelle et à notre santé aussi, quand ils deviennent chronophages, quand ils se font toxiques. A conseiller avec modération. Pour les enfants surtout. Les leaders de la Silicon Valley  le savent bien, qui éloignent les leurs le plus possible de ce qui ne remplace pas la présence humaine, la pédagogie vivante, les relations concrètes. Il y a lieu dans bien des cas de s'inquiéter de l'omniprésence des écrans de toutes sortes, de leur envahissement non contrôlé, de la fascination qu'ils procurent très tôt, de la dépendance qu'ils entrainent, de la passivité qu'ils créent, surtout quand la pratique n'est pas encadrée. Et l'on s'étonne que la concentration des enfants pose problème, que son enfermement passif devienne problématique quand la boulimie s'installe...Si rien n'est fait, on prépare (déjà) une génération de zombies et de caractériels.                                         "....Télé allumée en permanence, dessins animés pour mieux faire avaler les repas, jeux sur appli pour calmer les cris, parents rivés sur leurs téléphones, il en faut peu pour rendre son enfant accro aux écrans. Les Centres médicaux psychologiques sont assaillis de très jeunes enfants, surexposés aux écrans dès le berceau, qui présentent des symptômes en tout point semblables à ceux des enfants autistes, ou avec des troubles massifs de l'attention. Retards important de langage, grande agitation, absence de coopération, manque de concentration, comportements violents et addictifs, isolement, à travers la présentation de nombreux cas de patients, Sabine Duflo, psychologue clinicienne, pousse un cri d'alerte : les écrans sont des retardateurs puissants du développement des compétences cognitives et relationnelles Mais en supprimant ou en régulant fortement leur usage, il est possible de modifier très rapidement et profondément les symptômes de troubles d'allure autistique ou de TDAH. Elle propose ainsi des solutions simples, applicables et déjà testées avec les familles, notamment la méthode des 4 temps sans écrans (smartphone/tablette/TV/Jeux vidéos/ordinateur) : Pas d'écran le matin, Pas pendant les repas, Pas avant de se coucher, Pas dans la chambre de l'enfant..."                                            _____La surabondance des écrans dans la vie quotidienne, dans tous leurs usages et leurs diversités, l'invasion du numérique dans les aspects les plus divers de la vie sociale et intime posent problème à plus d'un titre. L'utilité de la plupart de ces nouvelles technologies n'est pas à discuter dans nombre des secteurs, même si les modalités de leur introduction dans la vie quotidienne peuvent avoir des conséquences d'une grande violence, notamment sur les conditions du travail.  La présence des écrans au coeur de la vie de famille et de la vie personnelle, dans son aspect utilitaire mais surtout ludique, pose plus d'un problème. Du smartphone aux jeux vidéo, il y a un mésusage de plus en plus signalé, qui met en péril les relations familiales et sociales et, par ses aspects chronophages, compromet la disponibilité à d'autres tâches, affecte les dispositions affectives et sociales, les capacités d'ouverture aux autres et d'attention.  Les effets toxiques de la surconsommation du numérique commencent à être mieux connus, même s'il y a toujours débat entre spécialistes. Une addiction qui peut prendre des dimensions inquiétantes, psychologiquement et même physiquement. Jusqu'à la nomophobie

       Plus d'un spécialiste de l'enfance et du développement du cerveau se rejoignent: la consultation immodérée des écrans dès la prime enfance et à proscrire, étant donnés les effets néfastes constatés au niveau psychologique et même physiologique: le développement du cerveau, très malléable dans les premières années, est compromis à plus d'un titre.         Les enfants ne devraient pas être abandonnés très tôt  au monde numérique pour des usages ludiques ou même pédagogiques, surtout hors de toute surveillance humaine.       Ce qu'on compris les concepteurs et les vendeurs de ces objets digitaux de la SiliconValley, qui proscrivent les tablettes pour l'éducation de leurs propres enfants.  Les facultés cognitives seraient compromises par un usage abusif des outils numériques. Les recherches se poursuivent sur ce sujet. Mais on sait déjà que le développement affectif et social est atteint à des degrés divers. L'addiction caractérisée aux portables se remarque aussi chez l'adulte, mais l'emprise est bien plus marquée dans les premières années, compromettant les possibilité d' apprentissages multiples et divers et sclérosant l'attention et la vie affective.

Dans son étude fouillée au titre provocateur, La fabrique du crétin digital, Michel Desmurget remarque que dès deux ans, les enfants des pays occidentaux cumulent chaque jour presque trois heures d'écran.. Ce docteur en neurosciences parle de "décérébration" au sujet de cette consommation croissante avec l'âge, dans toutes sortes d'activités, même parascolaires.    Contrairement à certaines idées reçues, cette profusion d’écrans est loin d’améliorer les aptitudes de nos enfants. Bien au contraire, elle a de lourdes conséquences : sur la santé (obésité, développement cardio-vasculaire, espérance de vie réduite…), sur le comportement (agressivité, dépression, conduites à risques…) et sur les capacités intellectuelles (langage, concentration, mémorisation…). Autant d’atteintes qui affectent fortement la réussite scolaire et humaine des jeunes. Une étude encore en débat, mais qui ouvre des voies prometteuses....___________________

lundi 5 avril 2021

A qui profite la confusion?

 Quelques mises au point utiles autour des notions de laïcité et de racisme.

                          Dans la confusion ambiante des débats ou pseudo-débats passionnés ou partisans, souvent confus et politiquement connotés, on a l'impression de revenir des lustres en arrière, comme si la notion de laïcité était une arme de combat, de conquête des esprits, d'empiètement dans le domaine des libertés, alors qu'il est à l'opposé de ces accusations: d'abord une garantie contre tout empiètement du religieux dans la vie publique, contre toute contrainte dans le domaine des consciences, qui peuvent adhérer ou non à une croyance, tant que l'ordre public garde sa neutralité, que la paix civile est sauvegardée.. Si certaines confrontations d'idées sont toujours nécessaires pour clarifier et contester l'horizon des opinions toutes faites, comme celle de laïcité, toujours à reformuler, d'autres s'enlisent dans les marais de la confusion verbale et les querelles sans consistance où la réflexion brille par son absence.  Dans les amalgames entretenus en cours, le climat délétère qui s'ensuit,  comme les critiques d'une certaine presse étrangère, il importe de garder la tête froide, d'être vigilant contre tout détournement de notions et d'instrumentalisation des principes sur lesquels on ne peut transiger sans nier ce qui devrait être le mode d'être normal de notre vie sociale, la tolérance, si bien énoncée par Condorcet, si bien reprise par F. Buisson. Le temps ne fait rien à l'affaire.                                                                                                           ________ *Fuir ou combattre les amalgames, comme certains le font, en opérant quelques distinctions toujours nécessaires, comme dans ce point de vue tournant autour de la question de l'identité et du racisme  "...Dans un contexte politique tendu jusqu’à l’absurde par des crispations identitaires et les obscures accusations d’« islamo-gauchisme », il est plus que nécessaire de redonner un sens précis à des concepts souvent mal employés. Entretien éclairant avec la sociologue Sarah Mazouz.   _____ Qu’est-ce qu’une personne raciste ? Est-ce similaire à « suprémaciste » ?   Sarah Mazouz  : Une personne raciste croit en l’existence de races, c’est-à-dire des groupes qui sont hiérarchisés, certains étant supérieurs à d’autres. Selon les contextes, cette hiérarchie s’opère en fonction de l’origine réelle ou fantasmée de ces groupes, de leur culture, de leur religion. Cela a toujours à voir avec l’altérité et l’infériorité supposées d’une origine ou d’une culture. Au nom de cette infériorité, on produit des races. Le suprémaciste, lui, pense qu’il est membre du groupe qui occupe une position supérieure dans cette hiérarchie. On peut penser par exemple au nazisme, avec les Aryens, supérieurs au reste de l’humanité, constituée de groupes considérés comme plus ou moins inférieurs._______Qu’est-ce qu’une personne « racisée » ?Le terme « racisé » apparaît plus tard, dans le cadre de la réflexion sur l’idéologie raciste. Ce terme n’est pas utilisé par les racistes mais par les chercheurs. Il a été forgé par Colette Guillaumin (1934-2017), une sociologue et féministe française avec une formation de philosophe. En étudiant l’idéologie raciste, elle construit la notion de racisation : la façon dont des personnes et des idéologies vont construire et produire comme des races les groupes qu’elles dominent. Par exemple, la manière dont l’antisémitisme européen a construit les Juifs comme une race en leur attribuant des traits physiques qui seraient la manifestation de leur infériorité et de leur dépravation morale. Avoir été constitué de cette manière comme un groupe infériorisé, c’est cela être racisé.          

Ces classifications peuvent changer selon les époques : des groupes racisés ne le sont plus ensuite. Dans l’histoire des États-Unis, les Irlandais n’étaient pas, au départ, pensés comme des blancs : étant catholiques, ils étaient considérés comme inférieurs aux protestants blancs, les white anglo-saxons protestants (Wasp). Les Irlandais ont ensuite progressivement acquis un statut de blanc. Déjà dans le contexte du Royaume-Uni, les Irlandais du Sud, du fait de leur catholicisme, étaient colonisés et pensés comme inférieurs.      ___Affirmer l’inanité scientifique de la notion de race pour combattre le racisme ne suffit pas, écrivez-vous. Pourquoi ?   S’il est vrai que les races telles que les racistes les conçoivent ne correspondent à rien – il n’existe pas une pluralité de races biologiques qui seraient hiérarchisées –, notre histoire a été innervée par le racisme – l’esclavage, les empires coloniaux, le nazisme – et donc la race au sens d’un rapport de pouvoir socialement produit existe et a des effets. Nous continuons à en subir les effets de pauvreté, de maladies ou de morts. En ce sens, les effets sociaux de la race sont eux bien réels, mais ils sont le plus souvent sédimentés et donc moins explicites. En d’autres termes, la race continue de structurer des pans entiers de nos relations sociales sans même que nous nous en rendions compte. Il faut donc en analyser les conséquences au-delà de la seule question du racisme, entendu comme une idéologie violente portée par des individus déviants. Or pour saisir le racisme dans cette dimension structurelle, on a besoin de nommer et d’expliciter les logiques qui le produisent. C’est pour cela que les sciences sociales ont recours à la notion de race en l’utilisant au singulier pour décrire un rapport de pouvoir qui comme la classe ou le genre, est à la source d’inégalités sociales.   « Les sciences sociales ont recours à la notion de race en l’utilisant au singulier pour décrire un rapport de pouvoir qui, comme la classe ou le genre, est à la source d’inégalités sociales. »      ____Que signifie « racialisation » ?Justement, quand on parle de race en sciences sociales, on pense aux processus de racialisation. Le terme racialisation appartient au vocabulaire de l’analyse sociologique des rapports produits par l’existence du racisme. C’est un terme forgé par Frantz Fanon (1925-1961, psychiatre et essayiste français), dans Les Damnés de la Terre, lorsqu’il analyse la situation coloniale et le type de domination spécifique qu’elle produit. Il explique comment des logiques de racialisation sont à l’œuvre puisque, dans ce contexte, les rapports sociaux sont structurés par une hiérarchie entre colons et colonisés, les derniers étant conçus comme radicalement autres et inférieurs aux premiers. D’où le racisme qui sous-tend l’entreprise coloniale. Après Frantz Fanon, le concept de racialisation a été utilisé en sciences sociales, d’abord par des sociologues britanniques, pour désigner les processus par lesquels les sociétés – même quand elles ne sont pas organisées par le racisme – continuent en fait à produire des hiérarchies raciales.      ____Comme les discriminations, à l’embauche ou à l’accès au logement par exemple ?  C’est une des formes. Il y en a d’autres : Philomena Essed, une chercheuse néerlandaise originaire du Surinam, a travaillé sur le sort des femmes noires très diplômées aux Pays-Bas. Elle forge le concept de racisme ordinaire – « everyday racism » – en montrant comment, à travers des blagues, des manières de dire et de ne pas dire, le racisme et le sexisme continuent d’avoir des effets sociaux lourds. Toutes ces manières d’exprimer du racisme et de le mettre en œuvre l’air de rien constituent la racialisation.       ____Et quand certains parlent d’ « idéologie racialiste » ?  Ce ne sont pas du tout les mêmes personnes. L’expression « idéologie racialiste » est utilisée spécifiquement dans le débat français. C’est une espèce de concept fourre-tout qui permet d’abord de disqualifier les personnes que l’on met sous ce label : les groupes politiques antiracistes qui dénoncent un racisme structurel et les chercheurs qui travaillent sur la racialisation. Ce terme sous-entend qu’essayer de pointer les logiques de racialisation pour déjouer le racisme participerait au renforcement du racisme.  « L’expression "idéologie racialiste" est un concept fourre-tout qui permet de disqualifier les personnes que l’on met sous ce label : les groupes politiques antiracistes ou les chercheurs qui travaillent sur la racialisation. »        _____Qu’est-ce qu’une « assignation racialisante » ? C’est une expression que j’ai forgée dans mon travail de thèse : c’est un geste qui consiste à enfermer quelqu’un dans une position inférieure, à le réduire à une seule dimension de ce qu’on suppose être son identité. C’est le fait de réduire quelqu’un à un trait qui le racialise.      Comme penser que les juifs gagnent beaucoup d’argent parce que certains « banquiers sont juifs », que les afro-descendants auraient « le rythme dans la peau » ou que les roms adopteraient « des modes de vie extrêmement différents des nôtres » ? Là, ce sont des clichés racistes. L’assignation racialisante peut se manifester par des clichés mais aussi de manière plus implicite et subreptice. Dans mon livre Race, je prends l’exemple d’une personne qui est d’origine marocaine et fonctionnaire de préfecture, responsable à l’égalité homme-femme. Elle explique que, dans ce contexte qui se pense comme universaliste et républicain, indifférent aux différences donc, sa position de femme maghrébine rend difficile son travail. Quand, dans le cadre de sa mission, elle cherche par exemple à défendre des femmes sans papiers, on soupçonne sa trop grande proximité avec ces personnes. Elle décrit aussi une scène où, lors d’une réunion avec ses collègues, est évoqué l’Aïd-el-Kébir (ou Aïd el-Adha, l’une des plus importantes fêtes musulmanes) et le sacrifice rituel. Tout le monde se tourne vers elle comme si elle avait une compétence particulière alors que cela ne fait pas partie de ses attributions et qu’elle ne se définit pas spécialement comme musulmane. C’est cela l’assignation racialisante, qui peut aussi partir de bonnes intentions. C’est la différence avec le préjugé raciste : il n’y a pas forcément une haine consciente, mais il y a quand même la réduction de quelqu’un à ce qu’on pense être le trait pertinent de son identité.   Cela recouvre un champ très large. « Travaux critiques de la race » signifie que la notion de race est utilisée de manière critique, non pas en adhérent à la définition qu’en a produite le racisme mais en l’utilisant justement pour déconstruire les logiques d’assignation raciale. Cela fait également référence à un courant particulier aux États-Unis, plutôt cantonné aux travaux juridiques : la Critical Race Theory. Des chercheurs et juristes africains-américains ont d’abord posé la question du recrutement au sein des universités de droit prestigieuses, de professeurs africains-américains ou issus d’autres minorités. Plus largement, l’idée est de prendre le droit comme un lieu de cristallisation des rapports de pouvoir et d’y recourir pour faire évoluer les choses.    C’est à ce courant que la juriste Kimberlé Crenshaw appartient. C’est elle qui a forgé le concept d’intersectionnalité. Il permet d’analyser la situation spécifique des personnes qui se trouvent soumises à des formes plurielles et croisées de domination. La notion d’intersectionnalité sert donc à complexifier l’analyse de la domination en montrant deux choses principales. D’abord, être femme et noire vous fait subir des rapports de pouvoir différents de ceux que les femmes blanches subissent mais aussi de ceux dont les hommes noirs pâtissent. Ensuite, l’articulation de plusieurs rapports de pouvoir ne se confond pas nécessairement avec une addition de handicaps. Par exemple, être une femme noire ou arabe vous soumet moins au risque de contrôles de police.    Pourquoi parler de « critique de la race » et non de « critique du racisme » ?  Parce que justement cela va au-delà de la question du racisme. Ce n’est plus le racisme dans sa forme idéologique, violente, agressive. C’est plutôt pointer la façon dont le racisme structure, l’air de rien, des prises de position, des décisions, des réglementations qui paraissent neutres à première vue.    _____Quelle est la différence entre « études post-coloniales » et « pensée décoloniale » ?  Il s’agit de courant de recherches différents, qui n’ont pas les mêmes auteurs et qui n’apparaissent pas dans les mêmes pays. Les auteurs à l’origine des études post-coloniales sont par exemple l’historien indien Dipesh Chakrabarty ou le Palestino-étatsunien Edward Saïd (1935-2003, professeur de littérature). L’idée est de penser le moment qui vient après l’époque coloniale et de voir s’il existe une continuité dans les représentations héritées de la période coloniale. Edward Saïd met notamment en évidence comment la représentation que nous avons de l’Orient est en fait le produit de la tradition orientaliste et qu’elle a donc été créée par l’Occident. À partir de ce travail critique, l’enjeu est alors pour ces travaux de « provincialiser l’Europe » c’est-à-dire de décentrer l’analyse, en étudiant notamment l’Europe du point de vue de ces autres espaces et de mettre ainsi en lumière ses propres points aveugles.     Les auteurs à l’origine des études décoloniales sont quant à eux sud-américains. Il s’agit par exemple du sociologue péruvien Anibal Quijano, du philosophe argentin Walter Mignolo ou du sociologue portoricain Ramon Grosfogels. Les études décoloniales gardent des travaux post-coloniaux la démarche qui consiste à interroger l’hégémonie culturelle de l’Occident. Mais ces recherches se concentrent sur la structuration géopolitique du savoir : le fait que certaines zones géographiques sont hégémoniques dans la production de connaissance et ignorent les savoirs ou les productions scientifiques constitués dans des espaces dominés. Des auteurs majeurs européens et états-uniens sont ainsi lus dans d’autres parties du monde, mais l’inverse n’est pas vrai. Des auteurs importants d’Amérique latine ou d’Afrique demeurent méconnus. C’est une façon de montrer que la géopolitique du savoir est elle-même tributaire d’une histoire coloniale. L’enjeu est donc d’essayer de décoloniser le savoir en mettant en lumière des travaux qui n’ont pas été produits dans les zones colonisatrices mais plutôt dans des espaces anciennement colonisés.   « La démarche des études décoloniales consiste à interroger l’hégémonie culturelle de l’Occident. Ces recherches se concentrent sur la structuration géopolitique du savoir : des auteurs majeurs européens et états-uniens sont lus dans d’autres parties du monde, l’inverse n’est pas vrai. »            ____Qu’est-ce que le refoulé colonial ?  C’est une expression métaphorique qui reprend la notion de refoulé chez Freud : quand on ne parle pas de quelque chose, quand on le refoule, à un moment cela ré-émerge à la conscience. Dans le cas français, comme on n’affronte pas directement l’histoire coloniale et que le travail de reconnaissance des conséquences de cette histoire n’est pas mené à son terme, cela demeure un passé qui ne passe pas, un passé refoulé.    ___Cela se manifeste comment ?  Dans le cas français, principalement par une forme d’anxiété sur la délimitation du groupe national. Des polémiques portant sur qui en fait partie ou non, qui est légitime ou non alimentent ainsi constamment les polémiques médiatiques et politiques. Cela s’exprime également dans une difficulté à prendre avec sérénité les débats sur la manière de faire société en reconnaissant que les groupes racisés y ont une place pleine et entière. Les débats autour des statues à déboulonner ou des noms de rue à changer illustrent qu’il reste à penser comment faire société et inclure dans le roman national des personnes françaises descendantes d’esclaves ou de colonisés en étant à l’écoute de ce que les membres de ces groupes disent. Et le débat n’est pas à trancher de manière simpliste entre tout déboulonner et tout effacer, ou tout garder comme si de rien n’était. L’urgence est plutôt de réfléchir ensemble à la manière dont certaines statues sont à déboulonner ou certains noms à changer et surtout de penser collectivement comment l’histoire des violences liées à la traite ou au colonialisme puisse être marquée et rappelée dans la topographie urbaine.   « L’urgence est de réfléchir ensemble à la manière de penser collectivement comment l’histoire des violences liées à la traite ou au colonialisme puisse être marquée et rappelée dans la topographie urbaine. »  ______Comment comprenez-vous le terme « indigéniste » ?   C’est un terme très franco-français qui fait référence au Parti des indigènes de la République (PIR, créé en 2005). Il est également devenu un terme fourre-tout qui sert à disqualifier toute position qui pointe le racisme structurel en France. Son usage révèle souvent l’ignorance de celles et ceux qui l’utilisent. Par exemple, quand certains confondent intersectionnalité et indigéniste : c’est faux et c’est commettre un contresens. Les Indigènes de la République, à ma connaissance, ne défendent pas une démarche intersectionnelle puisqu’ils partent du principe qu’il faut d’abord régler la question du racisme et des discriminations raciales et qu’une fois cette question réglée on pourra traiter la question du sexisme que les femmes racisées peuvent subir de la part des hommes racisés. En ce sens, le primat accordé à la classe par une vision marxiste old school est ici transposé à la question raciale alors que la démarche intersectionnelle analyse et critique les effets croisés et simultanés du genre, de la classe et de l’assignation raciale.  Ces différences de positions ne sont pas visibles dans le débat médiatique où « indigéniste » recouvre quantité de choses : les recherches critiques de la race, les études intersectionnelles ou les travaux décoloniaux. En somme, ce terme en dit plus sur l’incompréhension et le manque de rigueur de ceux qui l’utilisent que sur la réalité de ces positionnements.   ____Qu’est-ce que l’ « universalisme abstrait » ?   Dans le contexte actuel et dans le débat politique français aujourd’hui, ce concept sert à décrire la façon dont les révolutionnaires de 1789 ont pensé la manière de produire plus d’égalité. On sort alors d’un régime hiérarchisé entre les nobles, le clergé et le tiers-état où l’on héritait de sa position sociale, avec un système de privilèges pour certains et le paiement des impôts réservé aux autres. L’universalisme abstrait propose de dépasser cela, de ne plus prendre en compte les affiliations individuelles pour définir la position sociale. L’État ne considère que des citoyens, abstraction faite de leurs différences. Pourtant les apories de cette lecture en matière d’égalité se font jour rapidement : dès la Révolution l’universalisme abstrait exclut en fait les femmes et les Noirs de la citoyenneté, ce qui suppose que le citoyen abstrait est un homme blanc. Aujourd’hui encore, on est confronté à cette aporie, l’abstraction sert à recouvrir des positions de domination de classe, de race et de genre. En outre, le problème est que celles et ceux qui pensent réaliser cette exigence d’universalité abstraite se sentent en droit de particulariser et donc d’assigner celles et ceux qui leur paraissent différents. Pour reprendre un exemple cité précédemment, l’employée préfectorale dont je parlais va ainsi être particularisée, du fait de l’origine marocaine de sa famille, par des collègues qui se pensent toutes et tous comme indifférents à la couleur.________Que signifie le terme « privilège blanc » ?   La réaction à ce terme est emblématique de la façon dont on se crispe en France dès lors qu’un terme ou une expression vient des États-Unis. On se contente de répondre : non, il n’y a pas de privilège blanc puisque il existe des blancs pauvres. Mais cette expression ne se réfère pas au positionnement socio-économique mais à l’avantage dont on bénéficie dans les rapports de racialisation. Personne ne conteste le fait qu’il y ait des blancs pauvres. Il n’en demeure pas moins que, même si vous êtes un blanc pauvre, vous êtes avantagé par la manière dont les rapports de racialisation fonctionnent, par exemple dans les rapports quotidiens avec la police. On pourrait dire la même chose du genre : en tant qu’homme vous êtes privilégiés parce que vous échappez à certains risques et à certaines assignations auxquels les femmes sont structurellement soumises.   _____Et à l’inverse le « racisme anti-Blancs » ?  C’est un contresens, non pas parce qu’il n’y aurait d’expression de haine à l’égard des Blancs, mais parce que l’expression rend symétrique des conditions et des histoires qui sont différentes. Le racisme comme système politique d’oppression s’est fait au bénéfice de personnes définies comme blanches et aux dépens des autres.     Bien des gens se disent « indifférent à la race », avec une forme de colorblindness (« aveugle à la couleur ») positive. N’est-ce pas bon signe ? Ce que vous décrivez comme une colorblindness positive peut fonctionner de manière salutaire à condition d’en faire une exigence permanente et non de croire qu’on l’a pleinement réalisée. N’est-on pas en train, sans s’en rendre compte, d’assigner quelqu’un racialement ou de faire preuve de sexisme ? Cette question doit toujours se poser. C’est à cette condition, si la colorblindness fonctionne comme un idéal régulateur, qu’on peut espérer parvenir à une société plus égale et plus juste. Le problème en France et dans d’autres pays européens, est qu’on pense que la société est déjà colorblind. Dans ce contexte où on pense que la question raciale est complètement réglée, on a alors tendance à accuser de racisme celles et ceux qui pointent et nomment les processus de racialisation.   « La gauche doit défendre la constitution de coalitions ou de causes communes entre groupes opprimés. Elle doit parvenir à articuler trois pôles : la redistribution économique, les politiques de reconnaissance et les questions écologiques. »   ____La gauche française et européenne s’est construite autour du rapport de classe – le mouvement ouvrier, le monde du travail versus les détenteurs du capital. Comment la gauche, si tant est qu’elle demeure le camp de l’émancipation individuelle et collective, peut-elle intégrer sur un même pied d’égalité l’émancipation face aux autres rapports de domination, longtemps demeurés secondaires : domination de genre, assignation raciste et injustice environnementale ?    Je pense que oui, à condition de ne plus penser qu’une fois que les inégalités économiques seront effacées, tous les autres problèmes seront réglés. C’est pourquoi la gauche doit se fonder sur une lecture intersectionnelle des inégalités, qui n’accorde pas le primat à un rapport de domination sur un autre. La gauche doit défendre ainsi la constitution de coalitions ou de causes communes entre groupes opprimés. Accorder le primat à la classe ne suffit vraisemblablement pas. Je crois que la gauche doit parvenir à articuler trois pôles : la redistribution économique, les politiques de reconnaissance et les questions écologiques, ces dernières étant en fait le résultat de l’exploitation capitaliste et des inégalités produites par la domination raciale et coloniale. En tout cas, même si on est encore loin du compte, c’est déjà une bonne chose qu’on se mette enfin à parler de toutes ces questions à présent. Certes, c’est avec beaucoup d’imprécisions, mais on s’empare, de ces enjeux et on s’interroge. Et ça, que le débat soit ouvert, est salutaire. [Recueillis par Ivan du Roy]   ______________________