Mes articles dans AGORAVOX (qui n'est plus ce qu'il était...) -signés: ZEN)-

jeudi 8 octobre 2015

Où est la violence?

Déchirer ou mouiller sa chemise?
                                              Ils furent choqués ou scandalisés, la plupart des présentateurs de JT, outrés, certains intervenants dits autorisés.
      Sans rien remettre dans le contexte, sans faire la genèse des événements, en ne prenant en compte que ce qui était visible...et médiatiquement marquant.
    Certaines violences sociales sont autrement traitées: on peut rappeler, par exemple, l’incendie du Parlement de Bretagne, en 1994, par des pêcheurs en colère, et les dizaines de blessés des affrontements qui précédèrent, ou bien ce souvenir le traumatisera-il ? Faut-il évoquer la destruction catastrophique d’un chantier TGV, au début des années 2000, par des agriculteurs en colère, ou plus près de nous, en 2014, les incendies de Morlaix par des légumiers furieux, et les commentaires qui suivirent, notamment à droite et à l’extrême droite ?
Ces actes étaient qualifiés de « condamnables », certes, mais de « logiques », et le patron de la FDSEA locale, Thierry Merret, engagé auparavant dans les célèbres Bonnets rouges, connus pour leur mesure et leur délicatesse, était encore plus catégorique : « Je tire un coup de chapeau à ceux qui ont osé faire ce qu’ils ont fait, il faut relativiser, il n’y a pas eu mort d’homme. »
   Alors qu’à Air France, assurément, il y a eu mort de chemise, ce qui est quand même beaucoup plus grave…
     On peut comprendre, à l'heure où les syndicats sont inexistants ou marginalisés et la négociation rarissime ou formelle, que certains travailleurs soient en  colère , parfois désespérés, face à de telles menaces de licenciement au sein d'une entreprise aux desseins peu lisibles, aux virages non négociés.
   Une colère explosive et inadaptée, certes, mais justifiée et non inouïe dans l'histoire du mouvement ouvrier.
      Le top management hors sol, sans cohérence et à courte vue, crée les conditions de l'explosion.
     La violence serait-elle si nouvelle et se définirait-elle seulement par deux chemises déchirées par quelques sans-culottes mal identifiés.    Pourquoi parle-t-on si peu de la violence si peu visible, mais profonde et durable du chômage, et de ses conséquences parfois tragiques, humaines, familiales, sociales. sanitaires...
  Le chômage, surtout de longue durée, est lourd de détresses humaines.
       Il y a violence et violence...Il n'y a pas que des chemises mises à mal, il y a des vies déchirées (*) 
    "S'il y a lynchage, il est social: ce sont les milliers d'emplois supprimés", a tweeté le conseiller régional d'Île de France. "9000 vies brisées contre 2 chemises déchirées"...
     Sans doute la culture et les idées du PDG. ne sont-elles pas pour rien dans le climat de cette grande entreprise. Comme le raconte le reportage de Martine Orange (Le PDG d’Air France divague sur les acquis sociaux), Alexandre de Juniac ne remet pas seulement en cause « les acquis sociaux », il cite son homologue de Qatar Airways qui se fait fort d’envoyer les grévistes en prison, et s’interroge même sur l’idée de faire travailler les enfants, car « qu’est-ce qu’un enfant ? » se demande-t-il tout haut, devant des instances du Medef ? (**)

A priori, ces conceptions ne sont pas jugées violentes et paraissent ne choquer personne. C’est bien simple : deux cadres supérieurs qui se retrouvent sans chemise, c’est insupportable, mais deux mille neuf cents personnes qui se retrouvent en caleçon, c’est la mondialisation
        L'hypocrisie est grande. Elle vient aussi de cette sorte de fausse surprise devant la dureté des rapports sociaux en entreprise. On a construit depuis quelque temps une idée irénique de cette dernière, la décrivant comme un espace qui serait débarrassé des luttes, dans lequel les salariés pour l’essentiel auraient renoncé à se battre, et où un management bienveillant et socialement responsable serait à l’œuvre. C’est ce que proposent les tenants de la vision dite «post-politique» : l’exode intérieur des salariés, le détachement émotionnel du travail, la recherche de sens en dehors de la sphère proprement économique…feraient de l’entreprise un lieu politiquement neutre. Peut-être. Mais quand il s’agit de perdre son emploi, la donne est différente, le désespoir n’est jamais loin. Les aspérités du social n’ont jamais été gommées du monde entrepreneurial, bien au contraire. L’entreprise reste un lieu où l’autorité de certains façonne et guide le destin des autres. Cette violence-là ne se montre guère devant les caméras.
              Certes la cause ultime de ce dégraissage annoncé est la lutte sauvage entre compagnies aériennes, dans des conditions où la concurrence est particulièrement faussée. Les compagnies low cost sont encouragées et parfois aidées, malgré leurs méthodes parfois douteuses, et la tendance est à la rapide concentration par ailleurs.
      Le problème dépasse la compagnie française.  L'essor rapide des compagnies du Golfe,  qui siphonnent les passagers, inquiète pour l'avenir, et pas seulement Air France, car elles ne jouent pas dans la même cour. Leur concurrence déloyale risque de mettre sérieusement en péril les grandes compagnies classiques.
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_____(*)  « Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclats de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continuent la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connues des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. [...] Ainsi, tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité. »
[Jean Jaurès, discours devant la Chambre des députés, séance du 19 juin 1906]
_____(**)   "C'est quoi l'âge d'un enfant, de nos jours ? Est-ce que c'est 16, 18 ou 20 ans ? On pense à donner le droit de vote à des enfants qui ont 16 ans ? Est-ce que ce sont des enfants, je ne sais plus... Est-ce qu'il faut les faire travailler, pas travailler ? Pas sûr. (…) La durée du temps de travail, qui, paraît-il, est un acquis social, qu’est-ce cela veut dire pour un ingénieur qui a une tablette et un smartphone et qui travaille chez lui ? (…) Est-ce que cela a un sens de fixer l’âge de la retraite ? (…) Comme le disait mon homologue de Qatar Airways, hier, à propos de la grève, 'Monsieur de Juniac, chez nous, ce ne serait pas possible, on les aurait tous envoyés en prison'." Alexandre de Juniac, PDG d'Air France, discours aux rencontres patronales des Entretiens de Royaumont, 18 mars 2015
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- Tout à fait scandaleux, en effet, le comportement de ...Cahuzac
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2 commentaires:

Loïc Follerot a dit…

Salut ZEN !

Et merci de ta visite sur AgoraVox où je me fais assez rare moi-même.
Mais en entendant les torrents de conneries proférées par nos représentants réputés de "gauche" sur les ondes, mon sang n'a fait qu'un tour pour commettre dans la hâte cet article-coup-de-gueule !
Amitiés, et porte toi bien : alberto sur AgoraVox.

Celmar Etienne a dit…

Salut alberto
Merci pour ta réaction
Le problème dépasse largement Air France, comme j'essaie de le montrer
Porte-toi bien aussi
Si tu veux mon adresse mail, c'est facile
Tu le signales à la suite; je ne la ferai pas paraître.
Bonne journée!
Marcel