Mes articles dans AGORAVOX (qui n'est plus ce qu'il était...) -signés: ZEN)-

dimanche 4 décembre 2016

Tendances et questions

       Demain, peut-être...
                                        L'avenir, même proche, ne peut se lire dans une boule de cristal.
              Bien des événements, des conjonctures et des impondérables peuvent déjouer nos prévisions. Des exemples récents le prouvent.
    Mais il n'est pas interdit, à ses risques et périls, sur les bases de la configuration du présent connu, de tester certaines hypothèses, qui peuvent être plausibles, mais pas forcément toujours convaincantes. 
                  1.-  L'hypothèse Marine est-elle plausible?  (Certains le pensent, d'autres le contestent. Les choses pourraient se révéler plus compliquées). Selon un internaute:
                               Marine Le Pen élue Présidente de la République en mai 2017, les électeurs du Front National en rêvent, persuadés que la patronne du FN saurait remettre le pays en ordre de marche sur le plan économique et rétablir une justice sociale mise à mal par des décennies de libéralisme.               Encore faudrait-il que la nouvelle Présidente ait les moyens de gouverner...
          Incontestablement, la conjoncture politique est favorable à Marine Le Pen. Le Brexit, que ni l’establishment britannique ni les médias d’outre-Manche n’ont vu venir, a été une divine surprise pour la patronne du FN et son état-major. De même, l’élection de Donald Trump, que ni l’establishment étasunien ni les médias d’outre-Atlantique n’ont cru possible, est venue ajouter à la confusion des élites occidentales et renforcer les espoirs des caciques du Front National. Enfin, l’humiliation subie par l’ex-Président Nicolas Sarkozy au 1er tour de la « primaire de la droite et du centre » – au profit de celui qu’il nommait il n’y a pas si longtemps « Mr Nobody » ou « Durien » pour souligner son insignifiance –, a été perçue comme la cerise sur le gâteau électoral. Et pour cause, scrutin après scrutin, rien désormais ne se passe plus comme prévu par les politologues et les éditorialistes dès lors que les enjeux sont importants : les électeurs, de plus en plus décidés à être maîtres de leur destin, sont devenus frondeurs, au grand dam des faiseurs d’opinion infatués, réduits à l’état de spectateurs impuissants.
    De là à penser que le « plafond de verre » qui bride les ambitions de Marine Le Pen volera en éclats lors des élections présidentielles des 23 avril et 7 mai, il n’y a qu’un pas, allègrement franchi par les militants et les sympathisants du FN qui se voient déjà surfer sur cette vague. En l’occurrence, c’est aller un peu vite en besogne et très certainement prendre ses désirs pour des réalités. D’une part, parce qu’un candidat comme François Fillon, sorti renforcé de la « primaire », a de très bonnes chances de siphonner suffisamment de voix du Front National au 1er tour de la présidentielle pour créer une forte dynamique en sa faveur au 2e tour. D’autre part, parce que seront organisées les 11 et 18 juin 2017 des élections législatives qui, plus encore que la présidentielle, détermineront quel parti disposera des leviers du pouvoir durant la prochaine mandature.
    Dans l’hypothèse – la plus plausible – d’un 2e tour opposant François Fillon à Marine Le Pen, le premier nommé, bénéficiant de l’effondrement du Parti Socialiste et de l’éparpillement des voix de gauche, devrait pouvoir compter sur une majorité absolue à l’Assemblée Nationale. Associée à la majorité Les Républicains du Sénat, elle lui donnerait de facto les pleins pouvoirs et probablement la majorité des 3/5e au Congrès en cas de besoin dans l’optique de réformes constitutionnelles.
     Tel ne serait en revanche pas le cas pour Marine Le Pen, SI, déjouant tous les pronostics, elle parvenait à être élue Présidente de la république. Certes, une présidence Front National induirait une probable dynamique en faveur du FN lors du scrutin législatif. Mais, faute de moyens financiers, de structures logistiques, et du relais d’un solide réseau d’élus de terrain implantés dans les terroirs, cette dynamique serait de toute évidence insuffisante pour permettre l’émergence d’une majorité au service des ambitions de Marine Le Pen. Au mieux, le Front National passerait de ses 2 élus actuels à 80 ou 100 députés dans les hypothèses les plus favorables. Un effectif conséquent, assurément, mais très éloigné des 350 à 400 députés que peut espérer obtenir la coalition LR-UDI dans le contexte prévisible d’éparpillement des voix de gauche.
     Sans majorité parlementaire, Marine Le Pen se trouverait d’emblée en cohabitation, ce qui constituerait une première dans la Ve République et sèmerait les germes d’une crise de régime, l’esprit de la Constitution étant bafoué par le verdict des urnes. Nonobstant, Marine Le Pen pourrait assumer son rôle de chef de l’État, mais dans l’ombre d’un Premier ministre issu de la majorité législative, très probablement Les Républicains. Et pas question pour elle de dissoudre cette assemblée durant un an, sans certitude d’ailleurs d’obtenir un résultat très différent 12 mois plus tard.
     Qu’à cela ne tienne, affirment de nombreux électeurs du Front National, Marine Le Pen peut organiser des « référendums législatifs », notamment pour instaurer, en vue des prochaines législatives, un scrutin proportionnel nettement plus favorable au FN. De même peut-elle, croient ces mêmes électeurs et sympathisants, gouverner par « ordonnances », faute de majorité à l’Assemblée Nationale. Le problème pour la Présidente, c’est que rien de tel ne pourrait se passer...
      La Présidente Marine Le Pen pourrait-elle mettre sur pied des référendums destinés à modifier la Constitution et à servir les idées politiques qu’elle entend promouvoir ?
     L’une des prérogatives de la Présidence est, dans le cadre de l’article 11 de la Constitution de 1958 amendée en 1995 puis 2008, de pouvoir organiser un « référendum législatif » portant sur une question économique, sociale ou environnementale. Certes ! Mais cette prérogative est soumise à une proposition émanant, durant une session parlementaire, soit du gouvernement, soit d’une majorité des parlementaires des deux assemblées conjointement solidaires. Et cela sur un projet de loi, autrement dit un texte émanant du gouvernement.
     En clair, cela veut dire que Marine Le Pen étant de facto entrée en cohabitation dès le lendemain des législatives du mois de juin serait placée dans l’incapacité d’organiser le moindre « référendum législatif » pour cause de gouvernement et d’assemblées hostiles à la gouvernance du Front National.
    Il y aurait bien une possibilité pour Marine Le Pen de tenter un passage en force, mais cela passerait par le maintien en place, après les élections législatives de juin 2017, du gouvernement FN nommé au lendemain de l’élection présidentielle. Un gouvernement en l’occurrence non représentatif du résultat des législatives, et de ce fait en violation de l’esprit de la Constitution, ce qui ouvrirait à coup sûr une grave crise de régime, potentiellement porteuse de chaos politique et social.
     Au demeurant, si l’on admet – cas éminemment improbable – que la Présidente tente un coup de force par ce biais, son gouvernement serait renversé par une motion de censure dès la première tentative de vote d’un projet de loi présenté par le gouvernement FN. Une motion de censure qui pourrait également intervenir dans le cadre d’une proposition gouvernementale de « référendum législatif », même si le projet de loi destiné à être soumis aux Français par voie référendaire ne nécessite légalement qu’un débat sans vote à l’Assemblée Nationale.
     Il resterait encore une arme à Marine Le Pen pour contourner ces difficultés : le « référendum d’initiative partagée », cette usine à gaz mise en place par Nicolas Sarkozy lors de la réforme constitutionnelle de 2008 en lieu et place du « référendum d’initiative citoyenne » espéré par le peuple français. Mais là encore, la Présidente verrait se dresser devant elle une montagne d’obstacles. Il lui faudrait en effet s’appuyer : d’une part, sur une demande émanant d’au moins 185 députés et sénateurs (1/5e des parlementaires) ; d’autre part, sur un vote des Français représentant au minimum 1/10e des électeurs inscrits sur les listes. Soit plus de 4,5 millions de nos compatriotes, autrement dit... 70 % du corps électoral de Marine Le Pen lors de la présidentielle de 2012 !
   Encore faut-il savoir que ni le « référendum législatif » ni le « référendum d’initiative partagée » – dont les champs sont encore plus limités – ne peuvent être utilisés pour une réforme constitutionnelle, visant par exemple à mettre en place aux futures élections législatives une proportionnelle nettement plus équitable que le système actuel. Pour modifier la Constitution, c’est l’article 89 de celle-ci qui est mis en œuvre et qui, sur un texte approuvé en termes identiques par les deux assemblées, débouche soit sur un vote du Congrès – les 3/5e des voix étant requis pour que le texte soit adopté –, soit sur un scrutin référendaire.
    En résumé, avec un soutien parlementaire limité à quelques dizaines de députés et en l’absence de larges alliances, Marine Le Pen serait impuissante à modifier la Constitution, et tout aussi impuissante à agir dans les domaines socioéconomiques et environnementaux. Elle ne garderait la main que sur ce qui relève du « domaine réservé », à savoir la politique étrangère, la défense relevant d’un « domaine partagé » avec le Premier ministre, exception faite de l’usage de... la force nucléaire.
     D’aucuns dans les rangs du Front National feront remarquer que des députés de l’aile droite du parti Les Républicains pourraient se joindre aux initiatives du FN. Mais cette hypothèse relève du fantasme, les élus LR n’ayant aucun intérêt à ouvrir une crise politique dans leurs rangs alors qu’ils disposeraient de Matignon et de la majorité dans les deux assemblées. Seul une Assemblée Nationale et un gouvernement de gauche pourraient rendre possible un tel scénario, mais ce n’est évidemment pas ce qui se dessine pour 2017 avec un Parti Socialiste en capilotade après 5 années de présidence Hollande.
     La Présidente Marine Le Pen pourrait-elle gouverner par ordonnances, à défaut de pouvoir faire voter des lois par l’Assemblée Nationale ?
      Là non plus, rien à attendre pour la Présidente issue du Front National. L’article 38 de la Constitution, qui définit les conditions de la mise en œuvre d’une gouvernance par ordonnances, est parfaitement limpide : ce processus doit impérativement être encadré par une... « loi d’habilitation » qui précise les domaines d’action – principalement des questions techniques – et la durée pendant laquelle le gouvernement peut avoir recours aux ordonnances.

                            En conclusion, faute de disposer d’une majorité Front National au parlement et d’un gouvernement issu de cette majorité, Marine Le Pen devrait faire une croix sur ses ambitions réformatrices et se contenter des pouvoirs limités que donne la Constitution au Président en période de cohabitation. Et cela pendant au minimum un an, jusqu’à la tenue de nouvelles élections législatives consécutives à une éventuelle dissolution à l’Assemblée Nationale, comme le permet l’article 12 de la Constitution. Encore faudrait-il, pour que la Présidente prenne cette initiative, que la conjoncture politique soit favorable à une entrée significative de nouveaux députés du FN dans l’enceinte du Palais-Bourbon. Or, cela ne pourrait se faire qu’en cas d’échec caractérisé de la majorité en place, sans pour autant que le Front National soit assuré de renforcer suffisamment ses effectifs au lendemain du scrutin.
   Dur d’être aux commandes sans pouvoir piloter !
_____________(Merci à Fergus)____

2- Quelles tendances pour l'Europe de demain?

            La crise n’est pas terminée, mais elle laisse déjà un paysage social dévasté. Après en avoir décrit les effets sociaux, cette contribution s’interroge sur l’existence d’alternatives aux politiques néolibérales menées aujourd’hui en Europe.
    L’empreinte de la crise
                                      On peut résumer simplement le bilan sur l’emploi en remarquant qu’il y a aujourd’hui le même nombre de personnes disposant d’un emploi qu’au moment où la crise a éclaté: la création nette d’emplois a été nulle dans la zone euro au cours de ces huit dernières années. Il n’est donc pas étonnant de constater que le taux de chômage est aujourd’hui de 10 %, soit près de deux points de plus qu’au début de la crise. Cette moyenne recouvre d’importantes disparités entre pays: le taux de chômage dépasse les 20 % en Grèce et en Espagne, alors qu’il est inférieur à 5 % en Allemagne et au Royaume-Uni. Mais surtout, ces chiffres globaux ne rendent pas compte des transformations structurelles enclenchées par la crise.
  La crise a d’abord un impact sur la démographie: à partir de 2009, la population totale diminue dans les pays les plus frappés par la crise, notamment l’Espagne, le Portugal et la Grèce. Ce phénomène s’explique par l’inversion des soldes migratoires: les entrées d’immigrés se tarissent, et l’émigration se développe. Mais la crise laisse aussi sa marque sur un autre indicateur dont on pourrait penser qu’il était relativement indépendant, à savoir le nombre de naissances. Il est frappant de constater qu’il a suivi la même évolution en Espagne et en Grèce: baisse jusqu’au milieu des années 1980, stabilisation, puis augmentation depuis le début du siècle (voir graphique 1). Et, dans les deux pays, l’irruption de la crise provoque un nouveau retournement à la baisse.

Graphique 1 Nombre de naissances en Grèce et en Espagne
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[En milliers. Source: Eurostat]
    Ces involutions contribuent à la dévitalisation des pays concernés, avec le départ de jeunes qualifiés. Elles renforcent le cercle vicieux de l’austérité, à court terme, mais aussi à long terme en rendant plus difficile l’équilibre et le financement des retraites.
Les mouvements souterrains
                                       Les chiffres du chômage et de l’emploi recouvrent des mouvements moins visibles, des transformations qui correspondent pour la plupart à des inflexions irréversibles.
Le chômage des jeunes est mieux appréhendé par la part des jeunes (de 15 à 29 ans) ne travaillant pas et ne suivant ni études ni formation (NEET, Not in Education, Employment or Training) que par le taux de chômage. Cette proportion a augmenté dans l’Union européenne, passant de 13,2 % en 2007 à 15,9 % en 2013. Elle a ensuite commencé à baisser pour revenir à 14,8 % en 2015. Mais elle reste très élevée dans les pays les plus touchés par la crise, comme l’Italie (25,7 %), la Grèce (24,1 %) ou l’Espagne (19,4 %). Le chômage de longue durée augmente depuis 2008 et recule, mais plus lentement que le chômage global. La crise a ici creusé un double sillon: elle a éloigné durablement de l’emploi une partie des travailleurs, souvent les plus âgés, et elle a inscrit dans la réalité sociale le long et difficile accès des jeunes à l’emploi.
    Dans un premier temps, la durée du travail a servi de variable d’ajustement entre activité économique, emploi et chômage. Sous des formes diverses (chômage partiel, maintien négocié des effectifs, travail à temps partiel, etc.) la baisse du temps de travail a permis d’amortir l’impact immédiat de la crise sur les effectifs employés. Mais cet hommage du vice à la vertu était provisoire: le mouvement s’est interrompu dès qu’une légère reprise a semblé s’installer. Tout se passe depuis comme si les modulations de la durée du travail étaient purement liées à la conjoncture: la crise n’a pas conduit à faire d’une réduction collective du temps de travail un instrument structurel de lutte contre le chômage. Tout au contraire, les réformes visent à une utilisation différenciée de la durée du travail: elle devrait augmenter pour les emplois «compétitifs» et être réduite pour permettre la multiplication des petits boulots.
   Le travail à temps partiel est en effet le moyen de créer un plus grand nombre d’emplois pour un même volume d’heures travaillées. Il n’est donc pas étonnant de constater qu’il a franchi une marche d’escalier dans les pays les plus frappés par la crise. Entre 2007 et 2015, la part de salariés à temps partiel est ainsi passée de 13,4 % à 18,3 % en Italie et de 11,4 % à 15,6 % en Espagne. Cette évolution est d’autant plus régressive que la part du temps partiel subi est très élevée (68,8 % en Grèce, 63,9 % en Italie et 63,4 % en Espagne) et qu’elle s’accompagne dans ces pays d’une progression encore plus rapide des contrats courts (moins de 15 heures par semaine).
   Comme les emplois à temps partiel sont majoritairement occupés par des femmes, on s’aperçoit alors que la progression du temps partiel équivaut à une autre bascule importante dans la structure de l’emploi. Entre 2008 et 2015, le nombre d’emplois à temps plein a baissé de 7,6 millions dans l’Union européenne et ce recul a été compensé à peu près pour moitié par une augmentation de 3,7 millions d’emplois à temps partiel. En même temps, l’emploi masculin a reculé de 4,7 millions alors que l’emploi féminin a augmenté de 0,8 million. La part des femmes dans l’emploi total a donc continué à progresser pendant la crise, mais cette progression a été largement conditionnée par celle du temps partiel (voir graphique 2). La crise a ainsi réaffirmé et généralisé la «fatalité» du temps partiel pour les femmes

Graphique 2 Emploi des femmes et travail à temps partiel
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[Source: Eurostat]
   La bipolarisation de l’emploi
                                       La crise a accentué les tendances à la segmentation et à la bipolarisation du marché du travail, entre les «petits boulots» et les emplois qualifiés et mieux rémunérés. Une très intéressante étude [1] l’a récemment montré au niveau de l’Union européenne. Elle classe les emplois en cinq quintiles ou tranches de rémunération et observe leur progression entre 2011 et 2015 selon les différents statuts d’emploi. Le graphique 3 illustre les principaux résultats de cette étude: chaque colonne représente la progression du nombre d’emplois selon la tranche de salaires considérée. La première colonne correspond aux 20 % les moins bien payés, la deuxième aux 20 % suivants, et ainsi de suite jusqu’au 5e quintile le mieux payé.

       Graphique 3 Croissance de l’emploi dans l’UE entre 2011 et 2015 selon la tranche de salaires et le statut
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En millions. Source: Fernández-Macías et al. [1]
On peut repérer quatre évolutions significatives.

  1. la polarisation des emplois s’accentue: seules les catégories extrêmes voient leurs effectifs progresser significativement;

  1. la précarisation s’installe: dans toutes les catégories d’emploi, sauf les 20 % les mieux payés, les emplois à plein temps reculent; pour les 20 % les moins bien payés, la progression des emplois se fait pour l’essentiel sous forme de CDD et de temps partiel;

  1. les inégalités salariales se creusent: l’emploi des 20 % les mieux payés augmente principalement sous forme de temps plein.

  1. l’emploi indépendant recule, sauf parmi les salariés les mieux payés.
   Vers la fragmentation salariale
                      La progression du pouvoir d’achat des salaires a évidemment été freinée par la crise mais n’a pas complètement été annulée. En moyenne, ce pouvoir d’achat a augmenté de 4 % dans l’Union européenne entre 2008 et 2015. Mais ce résultat global est trompeur parce qu’il ne prend pas en compte les effets de structure: la crise a surtout détruit des emplois à plus bas salaires, et cela fait que le salaire moyen est tiré vers le haut [2]. Et, bien sûr, les salariés qui perdent leur emploi perdent une bonne partie de leur revenu. Et, bien sûr aussi, cette moyenne recouvre de grandes disparités selon les pays: là encore, il faut citer la Grèce où le recul du pouvoir d’achat atteint le record de 17 %.
   De manière apparemment paradoxale, la crise a fait monter la part des salaires dans la valeur créée. Mais ce n’est pas vraiment un paradoxe: en moyenne toujours, ni le freinage salarial ni les suppressions d’emplois n’ont pleinement compensé le recul de la production. On pourrait alors parler de «retour à la normale», dans la mesure où la part des salaires a retrouvé son niveau du début des années 2000.
    Cependant cette évolution globale recouvre des processus moins visibles qui concernent la structure sectorielle de la masse salariale. Dans une précédente contribution [3], nous analysions les projets visant à déconnecter l’évolution relative des salaires entre les deux grands secteurs de l’économie: le secteur exposé à la concurrence internationale et celui qui en est «abrité». On pouvait déjà montrer que s’amorçait un changement de régime salarial, d’une progression relativement homogène des salaires dans ces deux grands secteurs à une déconnexion [4].
    C’est d’ailleurs une recommandation de la Commission européenne qui, dans le jargon qui lui est propre, invoque une «nécessaire réallocation des ressources des secteurs non échangeables vers les secteurs échangeables». Autrement dit, la «dévaluation interne» (l’autre nom de l’austérité salariale) ne suffirait pas, il faudrait aussi dévaluer le «taux de change interne» entre les salaires des secteurs exposé et abrité. Bref, l’austérité devrait être particulièrement ciblée sur les salaires du secteur dit abrité, celui qui n’est pas exposé à la concurrence internationale. Et c’est bien ce qui se passe: dans presque tous les pays [5], le salaire moyen dans les services décroche par rapport au salaire moyen dans l’industrie (voir graphique 4).

Graphique 4 La déconnexion salariale Différentiel d’évolution du salaire moyen entre les services et l’industrie
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[Base 100 en 2000. Source: Ameco]
      Une telle tendance à la déconnexion des salaires entre grands secteurs de l’économie signifie que la majorité des pays européens converge vers un modèle «à l’allemande» où la progression des salaires ne suit plus la productivité du travail moyenne dans l’ensemble de l’économie mais la productivité spécifique de chaque secteur, voire de chaque entreprise. Le secteur exposé à la concurrence internationale ne serait ainsi plus handicapé par les coûts du travail «excessifs» dans le secteur des services.
   Les réformes structurelles portant sur l’organisation des marchés du travail ont notamment pour fonction de rendre cette déconnexion possible. L’objectif est de décentraliser au maximum la négociation collective pour la rapprocher de la réalité des entreprises et d’ajuster la progression des salaires aux performances de chaque entreprise. La «loi travail» française est un bon exemple de cette logique, puisque la plupart de ses dispositions visent à rendre possibles des accords dérogatoires par rapport aux conventions collectives de branche.
   Les transformations que l’on vient de décrire ne sont pas le produit d’évolutions spontanées. Elles ont été accompagnées par la mise en œuvre de «réformes structurelles» qui marquent déjà de leur empreinte le fonctionnement des marchés du travail. Une enquête de la Banque Centrale Européenne sur les salaires [6] montre ainsi que 10 % des employeurs européens trouvent qu’il est plus facile d’«ajuster l’emploi» en 2013 qu’en 2010. Ce pourcentage est particulièrement élevé (30 % et plus) dans les pays les plus touchés par lesdites «réformes» comme la Grèce, l’Espagne ou le Portugal. Le classement est analogue en ce qui concerne l’ajustement des salaires, qui est devenu plus facile dans à peu près tous les pays, notamment pour les nouvelles embauches.
   Les mutations du marché du travail passent aussi par des changements dans les systèmes de négociation collective. Les tendances défavorables aux salariés (réduction de la couverture conventionnelle, recul de la syndicalisation, décentralisation des négociations salariales) étaient à l’œuvre avant la crise et engendraient déjà un creusement des inégalités [7]. Mais la crise a introduit une «rupture politique», comme le souligne Jelle Visser [8]. L’intervention de l’État est devenue beaucoup plus prégnante en matière notamment de formation des salaires: les plans sociaux qui visaient à obtenir un relatif compromis ont ainsi disparu du paysage et, dans les pays les plus touchés par la crise, la négociation salariale a «plus ou moins disparu». Là encore, l’effet de la crise a été d’approfondir le clivage entre quelques pays «régulés» et les autres, plus nombreux, «où ce sont les marchés qui décident, où la négociation salariale est fractionnée et non coordonnée, et où les niveaux d’inégalité de revenus sont plus élevés» [9].
   Grande récession, grande bifurcation?
                                                            Ce rapide survol a permis d’illustrer la variété des processus d’ajustement d’un pays à l’autre, qui rend assez vaines les tentatives de comparaisons internationales fondées sur tel ou tel indicateur unidimensionnel. Le constat le plus frappant de ce passage en revue est sans doute que la crise a accéléré la divergence entre les différentes zones de l’Union européenne. Elle n’a pas frappé tous les pays de la même manière et les politiques d’austérité ont été inégalement sévères. Dans les pays du «Nord», les tendances déjà présentes avant la crise ont été accentuées alors que, dans les pays du «Sud», le recul de l’emploi s’accompagne d’inflexions irréversibles dans le fonctionnement des marchés du travail. Enfin, la déconnexion salariale entre secteurs abrités et exposés semble s’être généralisée à l’ensemble des pays européens: avec la montée du temps partiel, c’est sans doute l’indice d’une inflexion durable vers un nouveau modèle social essentiellement dualiste.
   There is no alternative
                                      Le rapide tableau qui vient d’être brossé montre que les réformes néolibérales du marché du travail sont porteuses d’une régression sociale systématique, et on pourrait facilement généraliser ce diagnostic à l’ensemble des politiques menées en Europe [10]. Au-delà de ce constat, la question qui se pose est d’interroger la cohérence et l’efficacité de ces politiques.
   Il faut commencer par dépasser l’analyse marxiste basique des enjeux de la crise. Elle consiste à dire que l’austérité et les réformes structurelles sont des politiques cohérentes parce qu’elles visent à rétablir le taux de profit, et qu’il n’y a pas d’autre manière pour le capitalisme de sortir de la crise.
  C’est vrai, mais c’est incomplet. L’austérité salariale ne suffit pas pour sortir d’une grande récession: il faut aussi une dévalorisation massive du capital qui remette les compteurs à zéro. Or, et c’est l’un des paramètres de la situation actuelle, le capitalisme financier n’en veut pas. Une lecture sans doute plus adéquate pourrait être la suivante. Les différentes fractions du Capital poursuivent (dans des proportions diverses) deux objectifs: rétablir le taux de profit certes, mais aussi conserver et valider les droits de tirage acquis avant la crise sous forme de capital fictif. Bref, les capitalistes refusent de «prendre leurs pertes»: ils veulent le beurre et l’argent du beurre.
  Mais ces deux objectifs sont manifestement contradictoires. Ils le sont encore plus si l’on prend en compte deux autres paramètres essentiels de la période ouverte par la crise, à savoir l’épuisement des gains de productivité et le freinage de la mondialisation. Pour présenter les choses autrement, il y a au fond trois manières de faire monter le taux profit: en dévalorisant le capital, en faisant des gains de productivité ou en baissant les salaires. Dévaloriser le capital, les capitalistes ne veulent pas. Faire des gains de productivité, ils ne peuvent pas, apparemment. Si on laisse de côté le pari sur les «réformes structurelles» qui relève de la pensée magique, il ne reste qu’un seul levier: la compression salariale.
    L’impasse réformiste
                                    Il y a là une logique implacable et c’est pourquoi toutes les tentatives de convaincre les capitalistes     qu’il existe une manière plus rationnelle et plus efficace de sortir de la crise ont quelque chose de pathétique. C’est l’un des enseignements de la crise grecque que l’on peut évoquer rapidement: le gouvernement Syriza est arrivé aux négociations avec la Troïka porteur d’un projet de restructuration de la dette. Un plan avait été concocté en liaison avec la banque Lazard, dont les grandes lignes avaient été présentées par le banquier Mathieu Pigasse: il suffit d’écouter son interview [11] pour vérifier que ce plan était parfaitement rationnel, raisonnable, et qu’il constituait a priori une bonne base de départ pour un compromis lui aussi raisonnable.
   On sait ce qu’il en est advenu, et on pourrait malheureusement généraliser cette leçon de choses à toutes les alternatives rationnelles, aussi cohérentes soient-elles: ce n’est pas par la conviction qu’elles pourraient être mises en œuvre, parce qu’elles impliquent forcément l’abandon de l’un ou l’autre des objectifs cités plus haut, soit en freinant la course à la rentabilité, soit en remettant en cause les droits acquis sur la plus-value.
   L’effroi bourgeois
                     Une autre politique des dominants n’est pas possible, mais cela ne veut pas dire que celle qu’ils imposent aux peuples fonctionne. Nous avions déjà commenté les inquiétudes du FMI [12] à propos de l’économie mondiale. Elles sont peut-être encore plus grandes en Europe, comme en témoignent ces cris d’alarme lancés par trois responsables européens: «Jamais encore, je n’avais vu une telle fragmentation, et aussi peu de convergence dans notre Union», «L’Union européenne est en danger. Personne ne peut dire si [elle] existera encore en l’état dans dix ans», «L’Europe ne produit pas assez de résultats» [13].
   Plus récemment encore, une tribune (passée relativement inaperçue) est proprement hallucinante [14]. Les signataires composent un étrange équipage, puisqu’on y trouve Christine Lagarde, directrice générale du FMI et Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC, mais aussi les PDG d’Air France-KLM et de Veolia. Et même celui du PMU (Pari Mutuel Urbain) plus habitué sans doute aux paris hippiques qu’à la prospective économique.
    Les quinze personnalités déplorent que «la poursuite excessive d’une finalité exclusive – maximiser les profits pour les actionnaires – a isolé l’entreprise et nourri la suspicion à son égard», récusent «l’idée fausse qu’une entreprise appartient à ses actionnaires» et reprennent à leur compte «le consensus de plus en plus fort» selon lequel «la financiarisation du capitalisme est une erreur». Ils se prononcent donc «en faveur d’une économie de marché responsable», et, pour y arriver, nos apprentis altermondialistes se bornent à proposer la modification des articles 1832 et 1833 du Code civil français, ce qui va assurément bouleverser le fonctionnement du capitalisme.
   Il faut cependant prendre au sérieux ces manifestations d’inquiétude parce qu’elles expriment le sentiment des gestionnaires des intérêts capitalistes de ne pas disposer des outils nécessaires pour «mordre» sur tous les aspects de la réalité. De ce point de vue, le désarroi exprimé par la Commission européenne dans une récente communication [15] mérite d’être détaillé. On y trouve d’abord une autocritique sur l’austérité budgétaire menée à contretemps: «l’orientation budgétaire de la zone euro a été restrictive au cours de la période 2011-2013, à un moment où l’économie se détériorait».
   La Commission va encore plus loin, quand elle découvre les problèmes posés par l’absence de coordination budgétaire au niveau européen. La politique optimale ne saurait être «le résultat spontané de l’application des règles budgétaires à chaque Etat membre» et elle est difficile à atteindre «en l’absence d’un budget centralisé qui pourrait jouer un rôle plus actif». La Commission se met même à rêver: il faudrait «considérer la zone euro comme une entité unique, comme s’il y avait un ministre des Finances pour l’ensemble de la zone euro, et définir la politique budgétaire en termes agrégés».
  Pourtant, il y a les fonds structurels, la Banque européenne d’investissement et son Fonds européen pour les investissements stratégiques, le plan Juncker, mais cela ne semble pas suffisant à la Commission qui suggère une relance équivalant à 0,5 % du PIB européen, soit environ 50 milliards d’euros. Mais qui va relancer? «Ceux qui n’ont pas de marge de manœuvre budgétaire voudraient l’utiliser; ceux qui en ont ne veulent pas l’utiliser» tel est le «paradoxe» que souligne la Commission. Cet appel du pied à l’Allemagne pour qu’elle prenne sa part dans une «orientation budgétaire plus positive» est évidemment appelé à rester lettre morte.
  Les manifestations de cet «effroi bourgeois» renvoient à une autre source d’inquiétude: la régression sociale – qui découle mécaniquement des politiques capitalistes de sortie de crise – est le tremplin qui propulse les courants souverainistes polarisés par l’extrême-droite. Les ravages sociaux du néolibéralisme leur fournissent la base économique, l’enrobage xénophobe et réactionnaire n’étant au fond que la «superstructure» qui sert à dévier la question sociale vers les affirmations identitaires.       (Novembre 2016, pour A l’Encontre)
               *   Notes:
[1] Enrique Fernández-Macías, John Hurley, Martina Bisello, What do Europeans do at work? A task-based analysis, Eurofound, European Jobs Monitor 2016.
[2] Sur cette question technique (mais essentielle dans les négociations salariales) voir: Michel Husson, «Les salaires ne baissent pas assez en France?», note hussonet n° 79, 20 janvier 2015.
[3] Michel Husson, «Europe. Le tout-compétitivité contre les salaires», A l’encontre, 24 décembre 2014.
[4] Pour une analyse plus détaillée, voir: Odile Chagny et Michel Husson, «Quel régime salarial optimal pour la zone euro?», La Revue de l’Ires n° 81
[5] Les principales exceptions sont la Suède et l’Allemagne. La Suède maintient une structure stable des salaires. En Allemagne, la période ouverte par la crise a corrigé la tendance antérieure à une déconnexion très marquée et qui faisait alors figure d’exception en Europe, notamment avec la mise en place d’un salaire minimum interprofessionnel.
[6] «New evidence on wage adjustment in Europe during the period 2010-13», ECB Economic Bulletin, Issue 5/2016.
[7] Florence Jaumotte et Carolina Osorio Buitron, «Le pouvoir et le peuple», Finances & Développement, mars 2015.
[8] Jelle Visser, «What happened to collective bargaining during the great recession?», IZA Journal of Labor Policy, 2016, 5:9.
[9] Paul Marginson and Christian Welz, Changes to wage-setting mechanisms in the context of the crisis and the EU’s new economic governance regime, Eurofound, 2014.
[10] Pour un passage en revue systématique des effets économiques et sociaux de ces politiques, voir: Thomas Fazi, «How Can Europe Change? Civil Society Proposals», ISI growth, October 2016.
[11] Mathieu Pigasse sur la dette grecque, France Inter, 3 février 2015.
[12] Michel Husson, «Les désarrois du professeur Obstfeld», A l’encontre, 20 avril 2016.
[13] Les citations sont respectivement de: Jean-Claude Juncker (président de la Commission européenne), Discours sur l’état de l’Union 2016, 14 septembre 2016; de: Martin Schulz (président du Parlement européen), «Die Europäische Union ist in Gefahr», Die Welt, 07.12.2015, et de: Pierre Moscovici (commissaire européen aux affaires économiques et financières), «L’Europe ne produit pas assez de résultats», FranceTVinfo, 11 septembre 2016.
[14] Collectif, «Plaidoyer en faveur d’une économie de marché responsable», lemonde.fr, 16 novembre 2016.
[15] European Commission, «Towards a Positive Fiscal Stance for the Euro Area», Communication, 16 November 2016. Voir aussi le communiqué de presse: «Oeuvrer à une reprise économique plus forte et plus intégratrice».          (Merci à  Michel Husson)
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