Mes articles dans AGORAVOX (qui n'est plus ce qu'il était...) -signés: ZEN)-

mercredi 1 décembre 2010

Nouvelles frontières?

Ambivalentes frontières

___Retour aux frontières rassurantes?

_________Des frontières plutôt que des murs...






_La frontière n'a pas bonne presse. Bornant le territoire,elle est souvent associée à ce qui sépare au lieu de réunir, ce qui divise au lieu d'associer, l'occasion de la guerre plus que de la paix. Il est vrai que les limites frontalières (naturelles ou artificielles, mais toujours conventionnelles), variables ou fixées, ont souvent été défendues avec âpreté, avec brutalité parfois, même quand l'idée moderne de nation n'était pas encore revendiquée. Le territoire de la tribu est un élément de son identité et de sa survie économique, l'espace des échanges internes. Celui du royaume ou de l'empire , réduit ou étendu en fonction des conquêtes, stable ou extensible selon les aléas des conquêtes. Les données de l'histoire plaident plutôt en défaveur de la frontière, expression concrète des rivalités et des guerres, des diversités ethniques et linguistiques, des affrontement de puissances. Le 19° siècle, avec la montée de l'idée de nation, puis des nationalismes, nous en donne des exemples assez tragiques, avec les cartes redessinées, les limites territoriales imposées par le colonialisme...comme encore aujourd'hui.
____Mais la frontière, c'est aussi ce qui permet l'identité d'un peuple, matérialise sa spécificité, ses particularismes. Elle est un élément de reconnaissance de
soi, le résultat de son histoire, d'un destin commun, de la pérennité des échanges mutuels à tous les niveaux. Elle est la signature de la stabilité d'un peuple dans le temps, si elle est sûre et reconnue. Elle est sur le terrain et dans les têtes. Sans limites, pas d'identité.
C'est déjà vrai organiquement pour la cellulle, par exemple, qui a besoin d'une membrane pour ses fonctions mais aussi pour ses échanges avec extérieur. La peau protège, mais aussi favorise les échanges entre l'intériorité et l'extériorité, à la
fois vitale et hostile. On peut voir aussi la frontière comme la limite qui sépare les peuples, tout en permettant les passages et les échanges réglés, en protégeant des ennemis réels et potentiels.
__En fait, dit R.Debray
,"Ceux qui ne veulent pas de frontières sont acculés à faire des murs. La frontière, c’est le vaccin contre le mur. Voyez le Proche-Orient. Tant qu’il n’y aura pas de frontière entre Israël et la Palestine, il y aura un mur. Le propre de la bonne frontière est qu’on la traverse des deux côtés. C’est un aller-retour. C’est le moyen, pour nous, de reconnaître un autre que nous. Eloge des frontières se veut aussi une réflexion sur le vivant. On ne trouve pas de vivant sans peau. La matière inerte n’a pas de peau. Les arbres, les plantes en ont une. "Ce qu’il y a de plus profond chez l’homme, c’est la peau", disait Paul Valéry. "
_______Alors qu'elle semblait d'une autre époque, la problématique de la frontière réapparait aujourd'hui, à l'heure de la mondialisation, de la constitution de blocs d'échanges élargis, d'espaces moins fermés, à la suite des chocs meurtriers des nationalistes expansionnistes dont on veut éviter le retour à l'avenir et de nécessités économiques exigeant un marché plus étendu, nécessitant des espaces plus larges, avec le moins d'entraves possibles. Déjà les marchands vénitiens ne se limitaient pas à leur périmètre réduit.
-__En Europe , devenue une entité économique plus que politique, les anciennes frontières disparaissent
peu à peu , par unification formelle d'un territoire évolutif où tendent à s'unifier les réglementations, à s'homogénéiser les pratiques économiques et commerciales. Cette homogénéisation fait tomber les frontières, tend à effacer les diversités, au profit d'un modèle dominant inspiré par la puissance mondiale encore en pointe , le modèle américain, depuis 1945. Les mêmes références à un modèle économique unique, anglo-saxon et néolibéral, imposant une concurrence interne qui affaiblit les moins performants, contribuent en même temps à exacerber les tensions, à renforcer les inégalités de développement....
La "guerre économique" joue en faveur de l'éclatement, surtout en période de crise, où ces tensions s'exacerbent.
Frontières gommées, diversités en voie d'effacement, perte d'identité du fait des contradictions d'une unité crée trop vite et trop artificiellement. On s'interroge plus que jamais sur ce qu'on est, sa nature, les nouvelles formes de vivr
e ensemble... Sous le coup des excès du libéralisme financier, facteur de crises et de nouveaux conflits, on se remet à penser aux frontières pour réinstituer un certain protectionnisme ( Maurice Allais, J.Sapir), de nouvelles formes de souveraineté (monétaire, institutionnelle...)
______Régis Debray fait même l'"Eloge des frontières", comme portes de sortie de crise.
Nous sommes actuellement en Europe surtout, toujours écartelés entre la propension à l'élargissement sans fin à un monde sans frontières (jusqu'où?) et les réactions défensives contre certains effets de cet élargissment (dumping de toutes sortes, marchés faussés...) Les limites , devenues poreuses, poussent à en recréer d'autres, à des fins de protection (espace Schengen...) -Les excès d'un capitalisme financier offensif et sans frontières, nouveau mur de l'argent, porté par les multinationales apatrides par nature, finissent par produire, par réaction, l'effet inverse de ce quelles visent: la tentation du repli, d'un protectionnisme outrancier, d'un souverainisme défensif...mais peut aussi constituer le risque d'un nationalisme autoritaire et régressif...au risque de conflits.
__Frontières ambigües.
Dialectique complexe entre l'intérieur et l'extérieur... illustré aujourd'hui par le cas de la Chine qui a besoin des USA pour assurer l'essentiel de ses exportations, et qui lui fournit les fonds financiers pour la soutenir à cet effet...Amis/ennemis...Solidarités contraintes , intéressées, mais périlleuses...
--On comprend mieux le retour à "l'
éloge des frontières." Regis Debray va jusqu'à dire, dans une posture très néogaullienne, paradoxale dans le contexte historique actuel: ''La frontière, c'est la paix"
"...
J’ai parcouru le Proche-Orient et vu à quel point la frontière était névralgiq
ue, positive, apaisante. La frontière, c’est la paix. Là où il n’y a pas de frontière, il y a un état de guerre. Ce gymkhana à travers les barbelés que constitue un périple au Proche-Orient nous enseigne que la frontière est quelque chose de vital que nous, Occidentaux, avons refoulé dans l’illusion du "sans-frontiérisme". Il y a un hiatus entre notre sens commun et la réalité du monde. La résurrection des frontières est le grand fait contemporain. Les exemples sont partout. L’Inde et le Pakistan avec le Cachemire ; l’Ethiopie et l’Erythrée ; le Cambodge et la Thaïlande; et, derrière notre porte, la Belgique. Il est toujours pénible de découvrir ce qui est, quand ce qu’on souhaite ou rêve est tellement plus joli. "
___________Manent le rejoint
".... Bien loin d'empêcher l'humanité de montrer le meilleurs d'elle même, la frontière et les nations sont en fait les seules constructions qui crée l'homme civilisé. C'est la frontière qui rend possible l'existence de la diversité humaine sous son meilleurs jour. Nier les frontières nier les nations c'est nier la diversité du monde. La négation des frontières est donc tout simplement anti-humaniste, elle est une idéologie profondément dangereuse pour notre espèce. Pierre Manent va donc bien plus loin que je ne l'ai fait en sortant largement du cadre des questions bassement économique. Tout comme Malakine qui fait le lien entre la frontière étatique et les mécanismes cellulaires, Manent montre que sans frontière il n'y a pas d'homme civilisé, pas de culture et pas d'avenir..."

__Comment trouver le point d'équilibre entre deux excès: fermeture crispée des frontières, porteuse de conflits assurés et de régression économique ou ouverture sans frein et sans limites réglées des échanges, qui déstructure les nations et fait le jeu des forces dissolvantes et déstructurantes du marché, qui brise les solidarités et attise les compétitions sans fin? Sommes-nous actuellement à un point où l'échec politique de l'aventure européenne, en panne de projets, ne peut plus être, vu le nombre de membres et les influences idéologiques, qu'une vaste zône de libre-échange, dont la crise présente révèle les limites et peut-être la fin? Le retour aux nations ne représenteraient-elles pas le salut de l'humanité ,"le moyen d'agir sur son destin"?...
Nous sommes à un tournant .
Quelle synthèse originale sortira (peut-être) de la crise, où la sortie de l'euro s'annonce comme une possibilité?
Quel scénario pour 2020 ?
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« Eloge des frontières », l'hymne à la résistance de Debray
Détournement de frontières...

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