Mes articles dans AGORAVOX (qui n'est plus ce qu'il était...) -signés: ZEN)-

samedi 31 mars 2018

Relire Clément Rosset

Il s'appelait Rosset
                        Clément était son prénom.
    Il vient de mourir, lui que la mort n'effrayait pas, qu'il avait apprivoisé, à sa manière, comme Epicure ou Montaigne (...pour moi j'aime la vie...), mais sur un mode plus existentiel, plus tragique, avec une tension dialectique paticulière.
     Certes, il ne fut pas un philosophe de première grandeur dans le firmament des penseurs qui comptent. Comme certains qui ont pignon sur média: les BHL, les R. Enthoven et les autres...
 Un philosophe sans bruit, une pensée sans tapage, qui a peu écrit, qui avait lu avec attention le meilleur de Nietzsche et de Schopenhauer.
   Un chasseur d’illusions, qui, refusant tous les arrière-monde, invitait à penser la mort comme phénomène incontournable, faisant partie de la vie. Un destin dont l'acceptation sereine change le regard sur la vie, qui n'est plus tourmentée par un fantasme vain.
    Il s'agit bien de vivre en s'efforçant de concilier les deux dimensions vécues à première vue comme contradictoires, le tragique et de la joie.
  Comme pour Spinoza, la joie de comprendre la nécessité de la nature finit par prendre la place de l'effet de panique de l'idée de la mort, qui n'est rien pour nous, et qui tend à compromettre l'adhésion à l'existence, l'unique qui nous soit donné de vivre, à chaque instant. L'amor fati comme disait Niezsche, qui n'est pas résignation, mais prémisse à plus de liberté.
...Le sens du tragique ne s’oppose guère chez lui à la joie « miraculeuse » d’exister. Au contraire, comme il le martèle inlassablement : « la philosophie est une quête intérieure de compréhension et d’acquiescement à la réalité, un chemin par lequel on trouve une joie enivrante. 
     Le meilleur des mondes est à notre portée, mais pas là où on le pense généralement.
         Dans ouvrage phare intitulé Le Réel et son double (Gallimard, 1976), où il étudie cette tentation que les hommes développent : échapper à la réalité, en concevant des « doubles » du réel – idées pures, utopies, croyances… Les philosophes idéalistes raffolent ; lui traque cette illusion. « Il resterait enfin à montrer la présence de l’illusion, écrit-il, – c’est-à-dire de la duplication fantasmatique – dans la plupart des investissements psychologico-collectifs d’hier et d’aujourd’hui : par exemple dans toutes les formes de refus ou de “contestation” du réel…
        Un refus qui n'est pas une inaction ou un fatalisme.
   Si le hasard est originel, si le réel peut être qualifié d'insignifiant, si le sens fait défaut, c'est à l'homme de lui en donner un.
    Comme disait Camus, à la fin du Mythe de Sisyphe: il faut imaginer Sisyphe heureux....
        Malgré tout.
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_ Clément Rosset plus réel que jamais
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vendredi 30 mars 2018

Intelligence artificielle:

De la réalité aux fantasmes.
                                          On ne parle plus que de ça.
  Le Directeur de la start-up France, très bottom up génération, y voit le moyen de remettre le pays sur les rangs des pays les plus innovants.

   Son ministre enrubanné, attachant médaillé, envoyé en missus dominicus de la nouvelle cause, Cédric Villaniy, va se son couplet enthousiaste sur ce produit du numérique et des mathématiques, qui a des incidences de plus en plus grande sur maints aspects de la production. Non sans quelques nuances, mais pas sans ambition, dans la perspective des années à venir, où les algorithmes vont envahir un peu plus notre vie, pour le meilleur et pour le pire.
     Algorithmes qu'un ministre voulait enseigner aux enfants, nouveau latin de l'école moderne, utilisé  à toutes les sauces au sein de la révolution numérique.
   L'ambition est de promouvoir les diverses formes de l'intelligence artificielle, clé souvent fantasmée de notre avenir de plus en plus numérisé.
   L'intelligence artificielle est sans doute prometteuse dans certains domaines, mais est encore au berceau et ne pourra se substituer à la pensée vivante et multifonctionnelle.
     Penser n'est pas que calculer.
Le Président est sur tous les fronts il a reçu à dîner mercredi à l'Elysée une quinzaine de sommités mondiales du secteur, dont le Français Yann Le Cun (chef de l'IA chez Facebook), la Japonaise Noriko Araï, qui a conçu un robot capable de réussir un examen d'entrée à l'université ou le Britannique Demis Hassabis, fondateur de DeepMind, père du logiciel AlphaGo qui a battu en 2016 le plus grand maître mondial de go.  Jeudi, un sommet de l'intelligence artificielle organisé au Collège de France rassemble les grands noms du secteur avant d'accueillir vers 15 heures le chef de l'Etat....
     C'est l'enthousiasme, du moins dans certains milieux. Ecouteront-ils les mises en garde du regretté Stephen Hawking, dramatisant à souhait?
   Saura-t-on mettre à temps les garde-fous nécessaires contre une intelligence (non artificielle) parfois dévoyée?
        Saura-t-on garder un sens critique redoublé face à un discours purement scientiste/positiviste et aux risques déjà entrevus dans certaines des applications de ce nouvel eldorado qui fait rêver à l'Elysée?
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- Les Big Data entre promesses et dangers
- Vivre au milieu des algorithmes
- Les dessous d'un rapport
- Intelligence artificielle: une course mondiale à l'innovation
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jeudi 29 mars 2018

Qu'est-ce qu'elle a ma gueule?

Traçage facial
                  Est-ce un monde hyper orwellien que l'on nous prépare?
    Un monde de surveillance généralisée où, sans que l'on s'en rende compte ou avec notre consentement, nous serions dans l'espace public sous les yeux d'un puissant Big Brother, autrement performant que les caméras de surveillance classique.
    Un monde où chacun, par le miracle des algorithmes,  aurait l'illusion de se croire protégé, car reconnu, mais sans se douter qu'il fait l'objet d'un contrôle permanent à des fins politiques et commerciales.
      Prendrons-nous le chemin de la Chine, qui avance vite dans ce domaine, pour un contrôle non avoué des populations.
         Son grand bond en avant en cours semble ne pas devoir connaître de limites. La Chine 4.0 est en route.
     Elle brûle les étapes dans de nombreux domaines, même dans les secteurs de pointe, comme la robotique.
    Mais même s'il y a lieu d'éviter la sino- admiration béate, voire la sino-lâtrie (sans tomber dans la sino-phobie) il y a lieu de s'interroger sur certaines applications en cours.
     Il est un point sur lequel des questions se posent avec une certaine inquiétude: celui du développement rapide des technologies basées sur la reconnaissance faciale, qui progressent à grande vitesse, en même temps que le déploiement rapide des caméras de surveillance presque omniprésentes.
         Presque partout, les personnes peuvent être suivies et reconnues, sans que pour l'instant personne ne semble s'interroger là-bas  sur les dangers de ce développement rapide et performant dans de nombreux lieux publics et qui n' a pas qu'un but utilitaire.
       Csystème performantconçu pour assurer la sécurité des citoyens, a été déployé dans de nombreuses municipalités chinoises. D'ici 2020, près de 600 millions de caméras devraient être installées dans le pays. Certaines d'entre elles, dont le nombre reste secret, sont dotées d'outils de reconnaissance faciale et permettent d'associer une identité aux visages filmés. D'autres se contentent d'en identifier l'âge, le sexe ou certains traits physiques. 
     On peut facilement imaginer, étant donné la nature du régime, que ces nouveaux moyens sophistiqués peuvent être facilement utilisés pour le contrôle des personnes et des foules à des fins sociales et  politiques.
     Il y aura bientôt une caméra pour deux habitants. Difficile de passer entre les mailles de ce nouveau Big Brother.
         Le Wall Street Journal a expliqué l’intention du régime chinois d’installer quelques 600 millions de caméras à reconnaissance faciale CCTV dans le pays – soit une pour trois personnes, alors qu’il en existe déjà 176 millions aujourd’hui. Le pays est aidé dans sa tâche par l’obligation pour tout citoyen de plus de 16 ans d’enregistrer auprès des autorités une photo d’identité. Une réalité un peu trop proche de la fiction.
   Aux USA, les photographies de la moitié de la population adulte américaine sont stockées dans des bases de données auxquelles le FBI a accès. Les polices ont maintenant une arme puissante en main pour surveiller les criminels, mais le coût des atteintes éventuelles à la vie privée du citoyen est énorme. Un visage n’est pas une simple photo de badge. Il diffuse beaucoup d’autres informations et les machines sont capables de lire ces informations....
       Nous voilà entrés dans un type de société où la surveillance généralisée tend à devenir la norme. Un monde que Orwell n'aurait même pas imaginé, qui fait rêver les responsables de l'ordre public à courte vue et les magnats inétéressés du marketing.
 Nos traits sont devenus des données exploitables et utilisables de manière la plus contestable
     On peut craindre que le système n'en soit qu'à ses tous débuts et on peut le généraliser en douceur pour des raisons en apparence les plus acceptables. Il serait temps que la CNIL anticipe l'emballement du phénomène hors des frontières de la cybersécurité.
             - «Plus on est habitué à être observé, moins on est sensible aux atteintes à la vie privée» (A.Rouvroy)
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mercredi 28 mars 2018

Varia

__ Points d'histoire: * La bataille de Koursk et les raisons de l'échec allemand.
                                                        L'économie de guerre en URSS.
                                 * 21-26 mars 1918: les jours où tout put basculer.

__ La City aurait tout fait pour attirer l'argent russe.

__ Electrolux: autopsie d'un pitoyable déclin industriel. "Production délocalisée en Pologne
Comment en est-on arrivé à un tel gâchis ? Pour quelle raison une usine entièrement modernisée depuis deux ans se prépare-t-elle à partir à la casse ? A Revin, chacun cherche à comprendre cette curieuse histoire, symbolique de la désindustrialisation qui se poursuit en France malgré les efforts..."

__ OxyContin: cet antidouleur qui décime l'Amérique, comme le fentanyl.
                                      Une guerre sans fin.

__ Le foot français,  qu'on appelle encore du sport, attire les investisseurs étrangers.

__ Agriculture et transition énergétique : les atouts du biogaz et de l’agroforesterie.
__ Secret des affaires: un texte pour réduire la société civile au silence.

__ Le sport, un bon remède contre l'Alzheimer?

__ Les compteurs Linky en question, après le rapport de la Cours des comptes.
             * La Cnil met en demeure Direct Energie pour le compteur Linky
             *Les 5 questions que pose le compteur Linky.
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mardi 27 mars 2018

DRH

Silence, on licencie
                              Ressources humaines en question.
     On se souvient du film de Laurent Cantet qui mettait en évidence au coeur d'une entreprise les ravages de l'idéologie managériale telle qu'elle s'est installée dans les grands groupes industriels surtout depuis les années 1980, dans le contexte de la financiarisation progressive des entreprises soumises à la loi de la mondialisation, d'une concurrence exacerbée, de rachats de secteurs de production dans l'intérêt privilégié des actionnaires grands et petits.    (*)
      Hier, ce sont les pratiques inavouables des grands groupes qui sont dénoncées par un ancien DRH, à partir de son expérience personnelle.
   L'auteur met en avant le caractère inhumain de certaines gestions du personnel (comme on disait autrefois), à seule fin de procéder à une sélection le plus souvent éliminatoire, où le dégraissage prime sur le reste, dans une logique qui est souvent, paradoxalement, loin de l'intérêt bien compris de l'entreprise. "Certaines méthodes deviennent même contre-productives, telles que la sous-notation forcée, qui établit un quota de personnes à licencier, même si c’est dommageable pour la bonne marche de l’entreprise. Il faut immoler pour contenter le dieu Chiffre. Cette pratique, le forced ranking, venue des États-Unis, a été condamnée par la justice en France en 2013. Illégale, elle est donc inavouable, mais reste encore pratiquée, permettant notamment départs volontaires et gains de compétitivité.
  Didier Bille lâche le morceau et avoue avoir licencié plus de 1.000 salariés, décrivant un véritable délitement du lien social en entreprise, reflet ce qui se passe dans nos sociétés. Les hommes ne sont plus au centre du système.
   Il sont devenus des ressources . Au terme usuel de « ressources humaines », relativement impersonnel, on revient aux sources de ce qui constitue l’individu, en suggérant que l’on ne gère pas des « ressources humaines » (interchangeables, par nature), mais des « hommes », des êtres uniques dotés chacun d’attentes, d’aspirations, de leur personnalité propre et de leurs qualités intrinsèques, qui attendent d’être valorisées et de trouver leur place et leur plein épanouissement au sein de la structure d’accueil."
       Une  folle dérive, qui ne vise que le quantifiable, au sein d'une logique souvent arbitraire et inhumaine.
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     (*)    Une gestion barbare mais à visage humain. "... Ressources humaines constitue une illustration parfaite de quelques ouvrages récents dénonçant les dégâts de l'idéologie managériale, à l'oeuvre depuis le début des années 80. Le sociologue Jean-Pierre Le Goff parle ainsi de «barbarie douce» (1). «La barbarie telle qu'on l'entend aujourd'hui implique une violence et une cruauté qui s'appliquent à des régimes totalitaires et dictatoriaux. Celle qui sévit dans notre société apparaît aux antipodes. Elle ne laisse guère apparaître les signes d'une agressivité première, n'agit pas par la contrainte externe et la domination. ["] L'"autonomie, la "transparence et la "convivialité sont ses thèmes de prédilection. Elle s'adresse à chacun en ayant de cesse de rechercher sa participation, et ceux qui la pratiquent affichent souvent une bonne volonté et un sourire désarmants.» Résultat: «l'entreprise individualisée», comme la nomme Jean-Pierre Le Goff, est peuplée d'employés parfaitement «autonomes», qui, parce qu'ils sont «consultés», «responsabilisés» pensent que ce qui est bon pour l'entreprise est bon pour eux. Le Goff rend responsable de cet état de fait «la gauche moderniste» issue de 1968 qui, en réhabilitant l'entreprise et en stimulant les valeurs d'autonomie, de créativité, bref des «ressources humaines», a accru (à son insu?) la violence molle et le brouillage des cartes. Le jeune héros du film incarne en cela un digne héritier désarmé des doctrines du business cool. Il met en oeuvre une consultation, donc il croit bien faire, mais celle-ci révèle plus tard qu'elle cache un plan de licenciement.
     Cette rupture du «contrat social» (et moral) le fait basculer dans la défiance. Le «miroir aux alouettes» entrepreneurial qu'on lui avait tendu pendant si longtemps (son père en premier) se révèle une belle entourloupe. Les sociologues Luc Boltanski et Eve Chiapello en développent certains aspects dans le Nouvel esprit du capitalisme . «Les situations de travail en entreprise aujourd'hui sont de fait particulièrement susceptibles de faire l'objet d'accusation de "manipulation, expliquent-ils. En effet, si le management consiste toujours à "faire faire quelque chose à quelqu'un, la manipulation et le soupçon de manipulation se développent quand il devient difficile de recourir aux formes classiques de commandement, consistant à donner des ordres ["] Or, les vingt dernières années ont plutôt été marquées par l'affaiblissement des ordres conventionnels et des relations hiérarchiques ["] Dans un tel contexte, on est amené à substituer au commandement hiérarchique dans le plus grand nombre de cas possibles des pratiques visant à amener les gens à "faire d'eux-mêmes, et comme sous l'effet d'une décision volontaire et autonome, ce qu'on désire "leur voir faire.»
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lundi 26 mars 2018

Du passé (simple)...

...Faisons table rase?
                               Le passé n'est jamais simple et toute langue a une histoire compliquée.
     De volonté de simplifications en volonté de modernisations, la langue risque bien de s'aplatir sans limite.
        La généralisation du passé composé n'est qu'une facilité apparente , contrairement à ce que l'on croit et le temps du récit aurait beaucoup à perdre à la disparition de ses formes les plus usitées.
 Que ferions-nous surtout pour suggérer l'action (soudain, je vis...)?
    Passé simple et passé composé ne sont pas toujours interchangeables, comme un exemple de Maupassant le suggère dans La Horla: « L’impossibilité de le voir m’exaspérait et j’allumais toutes les lumières de mon appartement, comme si j’eusse pu, dans cette clarté, le découvrir.
Je le vis, enfin.Vous ne me croyez pas. Je l’ai vu, cependant. »   
     Discriminant, le passé simple? Pas du tout. Et si l'on veut simplifier sans limites, où s'arrêtera-t-on?
     Avec la guerre de l'accent circonflexe et celle du prédicat, nous voilà entrés dans l'ère des révolutions linguistiques, qui, par définition, ne peut avoir de fin. L'école ne sera jamais tout à fait une partie de plaisir. Même si elle peut être un apprentissage au plaisir de la lecture. La langue pourra toujours être source de créativité.
    Mais il faut être moderne, nous dit-on, à l'ère des SMS, du parler approximatif et du recul de l'écrit.
        Va-t-on vers une réduction à tout prix des difficultés (toute langue est difficile), au motif que l'effort devient problématique.
   Déjà que notre langue est en souffrance...
        Donc, à la poubelle, le passé simple ?"Avec cette polémique sur le passé simple, nous nous trouvons une fois de plus face à un bel exemple de nivellement par le bas qui entraîne d'année en année, sournoisement, une cassure entre ceux qui peuvent se nourrir de culture hors de l'école, et les autres. Après l'orthographe, on s'attaque au verbe, ce qui aura l’avantage de ne pas avoir à donner des conseils sur la phrase, puisqu'elle se vide déjà de contenu. Mais simplifions, il en restera toujours quelque chose !"...
    À l’heure où tout doit aller vite, on ne va pas s’attarder sur ce dinosaure qui n’a pas sa place dans les jeux vidéo et fait blêmir nos smartphones. Il est temps de le reléguer sur l’étagère des antiquités, à côté du subjonctif et des guillemets, qui, je vous le rappelle, ne font plus le poids dans les dialogues face à la déferlante de tirets. S’il essaye de survivre encore chez quelques auteurs nostalgiques, reconnaissons qu’il est rare d’entendre dans la rue ce temps chantant.....___________________
______On peut toujours se gausser, comme Alphonse Allais, sur des formes aujourd'hui désuètes.. La passé n'est pas simple...
Oui dès l'instant que je vous vis
Beauté féroce, vous me plûtes !
De l'amour qu'en vos yeux je pris,
Sur-le-champ vous vous aperçûtes.
Mais de quel air froid vous reçûtes
Tous les soins que pour vous je pris !
Combien de soupirs je rendis !
De quelle cruauté vous fûtes !
Et quel profond dédain vous eûtes
Pour les veux que je vous offris !
En vain, je priai, je gémis,
Dans votre dureté vous sûtes
Mépriser tout ce que je fis ;
Même un jour je vous écrivis
Un billet tendre que vous lûtes
Et je ne sais comment vous pûtes,
De sang-froid voir ce que je mis.
Ah ! Fallait-il que je vous visse !
Fallait-il que vous me plussiez,
Qu'ingénument je vous le disse,
Qu'avec orgueil vous vous tussiez !
Fallait-il que je vous aimasse,
Que vous me désespérassiez,
Et qu'enfin je m'opiniâtrasse
Et que je vous idolâtrasse
Pour que vous m'assassinassiez !

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jeudi 15 mars 2018

Interlude

Notes en folies
                               Ça va jazzer
                                                    Tous azimuts
                                                                     Avec ou sans Deezer.
        Melody au coeur. La rescapée.
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mercredi 14 mars 2018

Esprit, où es-tu?

De l'esprit de Philadelphie
                                               Au consensus de Washington
__ Deux logiques politiques et sociales opposées.

     
  En mai 1944, avait lieu à Philadelphie la Déclaration de l’Organisation internationale du travail, à la fin d'une guerre qui touchait à sa fin avec son cortège d'horreurs.
__ Un guerre dont le fascisme allemand fut le principal initiateur, conséquence d'un terrible désordre financier, dont la source majeure fut la décision US en crise de retirer ses importants fonds bancaires à Berlin, ce qui créa le chaos et facilita la montée d'un petit parti qui allait connaître une aventure sinistre.
___ A Philadelphie, on voulait instaurer un nouveau socle démocratique: Ce texte, première déclaration internationale des droits à vocation universelle, a un caractère pionnier dans la mesure où il entendait faire de la justice sociale l’une des pierres angulaires de l’ordre juridique international. Affirmant que « le travail n’est pas une marchandise » et qu’« une paix durable ne peut être établie que sur la base de la justice sociale », ce texte, qui introduit la notion de « sécurité économique », revêt une singulière actualité aujourd’hui, comme le dit Alain Supiot.
__ Dans le même esprit que le CNR (le conseil National de la Résistance) en France, posant les principes d'une logique politique économique en rupture avec les pratiques d'avant-guerre, , les bases d'une vie politique nouvelle.
___ Face au marché total il s'agissait à Philadelphie d'établir les fondement d'une démocratie réelle où l'homme et ses besoins essentiels seraient au centre d'une économie à son service, libérée de la course aux profits au service d'une caste de privilégiés, régulièrement source de crises.. 
._____..Ce texte américain, première déclaration internationale des droits à vocation universelle, a un caractère pionnier dans la mesure où il entendait faire de la justice sociale l’une des pierres angulaires de l’ordre juridique international. Affirmant que « le travail n’est pas une marchandise » et qu’« une paix durable ne peut être établie que sur la base de la justice sociale », ce texte, qui introduit la notion de « sécurité économique », revêt une singulière actualité aujourd’hui...
____ Mais cela ne dura pas
Peu à peu, de glissements en glissements, surtout depuis les années 70, la logique inverse s'est imposée, sous l'influence d'un courant de pensée néolibérale et d'initiatives politiques mettant en question le rôle régulateur de l'Etat. 
.___.. Alain Supiot retrace comment l’« esprit de Philadelphie » a aujourd’hui cédé la place à son exact contraire, sous l’influence de la contre-révolution ultra-libérale anglo-américaine et de la conversion des ex-pays communistes à l’économie de marché. Mise en œuvre à partir des années 1980 aux états-Unis et au Royaume-Uni, la doctrine ultra-libérale s’est ensuite répandue dans tous les pays occidentaux. Elle s’est attachée à défaire méthodiquement les acquis du programme du Conseil national de la Résistance. Elle a opéré une privatisation de l’état-providence et une mise en concurrence à l’échelle internationale des travailleurs, des droits et des cultures. Le principe de justice sociale a disparu de l’agenda de la globalisation à la faveur de la conversion des régimes communistes à l’économie de marché. La privatisation des produits ou services qui, comme l’électricité, le gaz, la poste, les autoroutes, les chemins de fer, répondent à des besoins également partagés par toute la population et dont l’entretien s’inscrit dans un temps long qui n’est pas celui des marchés, apparaît comme une régression, après leur nationalisation dans l’après-guerre. L’auteur déplore la course au « moins-disant » social qui est à l’œuvre dans le monde globalisé d’aujourd’hui. Démontant les mécanismes de cette transformation vécue par le monde depuis quelques décennies, il fustige la doctrine du « New Public Management », selon laquelle les états doivent être soumis aux mêmes règles de fonctionnement que les entreprises opérant sur des marchés concurrentiels. Il montre aussi que la « responsabilité sociale des entreprises » promue depuis quelques années n’est qu’un leurre : sans responsable clairement identifiable, sans organisation susceptible de demander des comptes et sans tiers devant qui répondre, cette responsabilité n’en est en fait pas une.
____ L’auteur oppose à ce mouvement ultra-libéral actuel les principes humanistes et sociaux contenus dans la Déclaration de Philadelphie, et met en avant l’importance du principe de solidarité, affirmé pour la première fois par l’Afrique dans la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples en 1981. Ce principe a été repris par la Charte européenne des droits fondamentaux adoptée à Nice en 2000.
..

____ L esprit de philadelphie s'en est allé, avec les conséquences que l'on connaît aujourd'hui.
Le marché total s'est imposé, adopté finalement par Bruxelles, suivant les principes de l'OMC, sorte de nouvelle bible qui mène aujourd'hui l'UE au bord de l'implosion. Déjà avant Maastricht et Lisbonne, Pierre _Mendes-France critiquait le traite de Rome le 18 janvier 1957. _____ Comme l’avait proclamé Reagan, lui aussi en ricanant, « Les pouvoirs publics [government] ne sont pas la solution mais le problème ». Aujourd’hui, ces pouvoirs publics, l’État ne sont plus un recours, un outil de régulation mais un objet de prédation, comme lorsqu’il a servi à renflouer les banques ou les assureurs faillis. Dans la même optique, les groupes de pression médicaux tirent l’essentiel de leurs revenus de prélèvements obligatoires, mais n’acceptent aucune contrainte en contrepartie. Mieux (ou pire), on a vu que lorsqu’ils ont perdu leur emploi, les traders londoniens, qui avaient mis le système en faillite, avaient pu, « en application du droit social communautaire, percevoir des caisses françaises de chômage auxquelles ils n’ont jamais cotisé, des indemnités représentant quatre fois le montant du plafond de la sécurité sociale. »
L’accroissement de la production et du commerce est une fin en soi qui ne peut être atteinte que par une mise en concurrence généralisée de tous les hommes dans tous les pays. Pour les libéraux (" socio " ou pas), toute différence autre que monétaire doit être abolie, d’où le programme de démantèlement des statuts professionnels et des services publics. L’activité des travailleurs, leurs rémunérations, les " charges " , sont inscrites au passif des entreprises.
Supiot s’attarde sur une donnée tellement évidente qu’elle n’est jamais prise en compte : pas plus la Commission de Bruxelles que l’OCDE...
Les États doivent être gérés sous l’égide du New Public Management, donc être soumis aux mêmes règles de fonctionnement que les entreprises opérant sur des marchés concurrentiels. Les indicateurs conçus par l’Union européenne tiennent pour négligeable la précarisation de l’emploi, privilégient l’" employabilité " (concept popularisé par le social-libéral Tony Blair dès 1996) au détriment de la capacité des travaill
eurs. 

___ Ce sont les principes de Thatcher, de Reagan, héritier de la pensée de Hayek et de l'école de Chicago, celle de Milton Friedmann en particulier, qui finirent par devenir la règle dite incontournable (TINA: pas d'alternative!...)
 _____Supiot met en avant la possibilité d'une conception alternative de la mondialisation. 
___C'est sur ce point que l'auteur mérite d'être discuté, après avoir été lu avec attention.
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mardi 13 mars 2018

Sept ans après 

Fukushima.
           Une affaire classée? 
                          Il semblerait que ce soit le cas, tant chez nous le silence médiatique s'est abattu sur cette catastrophe hors du commun, mais qui restera dans les mémoires.
   Mais, après avoir évité le pire, comme l'a rappelle l'ancien premier ministre de l'époque, entre autres, le site de Fukushima en a pour des décennies à se remettre dans la gestion chaotique de ce chantier inédit, qui pose toujours des problèmes à ceux que préoccupe le dossier nucléaire en France et ailleurs, qui a entraîné la décision d'abandons du nucléaire aussi bien en Italie, en Suisse qu'en Allemagne.

      Les conclusions des experts ne prêtent que peu d’attention au récit de Masao Yoshida, alors directeur de la centrale et décédé en 2013.Qui sait quelles décisions il a dû prendre pour éviter le pire entre le 11 et le 15 mars 2011 ? Son témoignage, disponible en français, remet en cause à lui seul les fondements de la sûreté nucléaire....
    Rien ne sera plus comme avant, on le sait.
         Les conséquences de cette catastrophe inédite ne sont pas gérables, tant au niveau du contrôle du corium en fusion, des déchets qui s'amoncellent, des rejets en mer de l'eau contaminée.
   Au Japon, l'opposition se mobilise toujours pour la sortie du nucléaire, étant donné la nature sismique du pays  " la sortie du nucléaire est aussi promue par les anciens premiers ministres, Junichiro Koizumi – mentor de Shinzo Abe, l’actuel premier ministre –, Morihiro Hosokawa ou encore Naoto Kan, qui dirigeait le gouvernement au moment de la catastrophe."
         Il y a quelques années, on s'interrogeait sur ce qu'on peut appeler le paradoxe japonais.   Comment une nation aussi technicienne et aussi avertie a-t-elle pu glisser vers de telles dérives tragiques? Une énigme technico-culturelle.
   On peine à comprendre le Japon.
  Beaucoup de voyageurs et d'experts qui en reviennent le soulignent assez souvent.
Pour ce qui est de la tragédie de Fukushima, au fur et à mesure des rapports et des témoignages, on tombe dans des abîmes de perplexité et d'incrédulité.
____ L'arrêt du nucléaire aura bien lieu, le gouvernement l'a confirmé officiellement, mais un grand flottement, une cacophonie subsistent et un certain déni général persiste. Pourtant, il semble que la construction des nouvelles centrales programmées continuent...
__Rompant avec la langue de bois précédente, le rapport de la commission nommée par la Diète avait souligné très lucidement que "La direction de Tepco était consciente des retards dans les travaux antisismiques et des mesures contre les tsunami et savait que Fukushima Daiichi était vulnérable", ce qui invalidait toutes les déclarations officielles précédentes de la firme.
    Les conclusions partielles de ce rapport n'ont pas étonné certains spécialistes japonais avertis, notamment  le sismologue Ishibashi Katsuhiko, professeur à l'université de Kobe, quifaisait partie du comité d'experts chargé d'établir les normes sismiques des centrales nucléaires japonaise et en avait démissionné pour protester contre la position du comité, estimant que ses recommandations étaient beaucoup trop laxistes. Il écrivait le 11 août 2007 dans le quotidien International Herald Tribune (L'article complet est à lire ici): " A moins que des mesures radicales ne soient prises pour réduire la vulnérabilité des centrales aux tremblements de terre, le Japon pourrait vivre une vraie catastrophe nucléaire dans un futur proche."
"Il avait prévenu les autorités de son pays que les centrales japonaises souffraient d'une « vulnérabilité fondamentale » aux séismes. Mais ses avertissements ont été ignorés tant par le gouvernement que par Tepco. 
   Katsuhiko a lancé son alerte en 2006. Les faits lui ont donné raison dès l'année suivante. Le 16 juillet 2007, un séisme de magnitude 6,8 a provoqué des incidents sérieux à la centrale de Kashiwazaki-Kariwa, la plus importante unité de production d'électricité nucléaire au monde..
 __D'autres ont suivi. et de nombreux et graves dysfonctionnement techniques avaient été notés mais tus dans plusieurs autres centrales.....Les risques des tremblements de terre étaient connus et signalés avant la catastrophe historique
_________________On comprend mal a priori comment tant d'aveuglement et de déni aient pu coexister avec tant d'assurance et de confiance collective dans une société jugée si performante.      Le Japon tout entier vivait sur un mythe, celui de lasécurité nucléaire absolue. ___Dans Mediapart, des éléments intéressants de réponse sont fournis par "Reiko Hagesawa, chercheuse à l’Iddri (Institut du développement durable et des relations internationales), qui participe au projet franco-japonais Devast, destiné à évaluer l’impact de la catastrophe de Fukushima sur les populations de la région.Cette coopération originale a permis d’apporter un éclairage nouveau sur le grand paradoxe de Fukushima : _________Comment un tel désastre a-t-il pu se produire dans l’une de sociétés technologiquement les plus avancées de la planète, marquée par la mémoire d’Hiroshima, et rompue depuis la nuit des temps à la gestion du risque des séismes et des tsunamis ?     Comprendre ce paradoxe, c’est aussi répondre à une question clé : la catastrophe de Fukushima est-elle avant tout un drame japonais, ou concerne-t-elle l’industrie nucléaire dans son ensemble ? Cette interrogation, dont l’enjeu est crucial pour l’avenir du nucléaire, a été le fil rouge d’une conférence internationale sur le risque après Fukushima organisée à Paris les 17 et 18 septembre par l’Iddri et Sciences-Po.    Le mythe de la sécurité nucléaire évoqué par Reiko Hasegawa est au cœur du problème. Il explique que des populations aient pu accepter de vivre près de centrales nucléaires installées dans des zones sismiques. Il contribue aussi à expliquer le chaos dans lequel se sont déroulées les opérations d’évacuation, auxquelles ni les autorités ni les populations n’étaient préparées, ce qui a aggravé le traumatisme des personnes déplacées.
[Propos d’un vétérinaire évacué de Naraha, commune située dans la zone d’exclusion de 20 km autour de la centrale : « Tepco (l’exploitant de la centrale accidentée) avait lancé une vaste campagne de propagande dans les villes où la compagnie a construit des sites nucléaires. D’après elle, ses centrales nucléaires étaient les plus sûres du monde par leur système de sécurité et de défense. On croyait donc au “mythe de sécurité” ; on n’aura jamais d’accident et on n’aura jamais besoin de s’en inquiéter. Voilà, les habitantes de ces villes avaient subi un lavage de cerveau total de la part de Tepco... On n’a donc jamais pensé qu’un accident pouvait s’y produire... » 
Un fonctionnaire de la ville voisine de Futaba raconte : « Je pensais que même si un accident se produisait, on pourrait le régler en 24 heures. Donc, les exercices qu’on faisait à Futaba étaient basés sur l’éventualité d’un accident de ce niveau. Nous n’étions pas préparés pour faire évacuer tous les habitants de Futaba... » (les deux citations sont extraites d’un mémoire réalisé par Rina Kojima, étudiante qui a travaillé avec les chercheurs du projet Devast).]
   ___________Comment une telle croyance a t-elle pu s’installer, au détriment d’une perception réaliste des faits ? Lors de la conférence de l’Iddri, le professeur Noriyuki Ueda, anthropologue à l’Institut de technologie de Tokyo, a démonté la construction du mythe japonais de la sécurité nucléaire.
 __Selon Ueda, ce mythe fonctionne en évacuant la réalité et les faits objectifs. Illustration frappante : à la suite des accidents de Three Mile Island et de Tchernobyl, les pays européens ont installé dans toutes leurs centrales nucléaires des systèmes de filtres qui permettent de ventiler les bâtiments des réacteurs en cas de surpression. Autrement dit, d’effectuer des rejets volontaires afin de ne pas soumettre l’enceinte du réacteur à de trop fortes contraintes. Les filtres servent à diminuer la radioactivité des rejets. En France, il s’agit des filtres à sable dits « U5 », mis en place par EDF après Three Mile Island.
   Or, explique Ueda, aucun système de ce type n’a été installé sur les centrales japonaises (de sorte que les rejets volontaires effectués lors de l’accident de Fukushima ont été très radioactifs). Mais pourquoi les industriels du nucléaire japonais n’ont-ils pas équipés leurs centrales d’un tel dispositif ? Ueda répond par cette citation d’un ingénieur de Toshiba : « Si nous ajoutons des filtres, cela prouvera que les centrales nucléaires n’étaient pas parfaites et portera atteinte à la croyance selon laquelle elles sont absolument sûres. »
   Venant d’un ingénieur du nucléaire, une telle déclaration est ahurissante, car elle revient à éliminer une démarche qui constitue l’un des piliers de la sûreté nucléaire : le retour d’expérience, autrement dit l’utilisation des expériences antérieures pour améliorer la sécurité des installations. En fait, Ueda montre que le mythe de la sécurité nucléaire se développe en effaçant le passé et en se débarrassant de tous les faits qui contredisent l’idée que la technologie japonaise est parfaite et exempte d'erreur...
  Les géologues et sismologues japonais disposaient depuis longtemps de données historiques qui montraient qu’un tsunami de grande ampleur pouvait se produire à Fukushima. Ainsi, en 1896, un séisme de magnitude 8,5, associé à un tsunami dont certaines vagues atteignaient 24 mètres, s’est produit sur la côte de Sanriku. La même côte a été frappée en 1933 par un autre séisme majeur, lui aussi accompagné d’un tsunami. Cette côte est située dans la région de Tohoku, où se trouve aussi Fukushima, et les deux séismes ont touché des zones qui se situent à environ 200 km au nord de la centrale nucléaire accidentée. 
Comment toutes ces informations ont-elles pu être ignorées ? Selon Ueda, « la société japonaise rend la réalité invisible ». Rien ne doit obscurcir le mythe d’une industrie nucléaire absolument sûre et sans défauts. Ueda établit un parallèle assez frappant entre ce mythe de la perfection nucléaire et celui de l’invincibilité japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale....
  Un désastre « made in Japan » ?

Kivoshi Kurokawa
Cette idée a été avancée par le docteur Kiyoshi Kurokawa, président de la commission d’enquête parlementaire indépendante sur l’accident de Fukushima ou Naiic (voir notre article ici). Lors de la publication du rapport de cette commission, en juillet dernier, un passage de l’avant-propos rédigé par Kurokawa retenait l’attention : le président de la commission parlementaire qualifiait l’accident de « désastre causé par l’homme », mais parlait aussi de « désastre “made in Japan” » dont les causes fondamentales « doivent être recherchées dans les conventions enracinées dans la culture japonaise : notre obéissance réfléchie ; notre réticence à questionner l’autorité ; notre propension à “coller au programme prévu” ; notre esprit de groupe ; et notre insularité ....
Un propos qui semble imputer la responsabilité de la catastrophe à la seule culture japonaise et peut être entendu comme exonérant l’industrie nucléaire mondiale de toute remise en question : si Fukushima est une affaire japonaise, pourquoi s’en préoccuper – en dehors de la dimension de compassion que suscite le malheur des Japonais ?
Curieusement, le passage sur la culture japonaise ne figure que dans la synthèse du rapport traduite en anglais et présentée début juillet à la presse internationale. Dans le rapport original en japonais (qui n’a pas encore été traduit), cette référence à la culture japonaise est totalement absente (ainsi que nous l’ont affirmé plusieurs interlocuteurs, japonais ou spécialistes français du Japon).
    Selon Noriyuki Ueda, le discours d’autocritique de la culture japonaise tenu par Kurokawa serait inacceptable pour beaucoup de ses compatriotes. Ueda n’exclut pas non plus que ce discours, dirigé vers l’étranger, ait une finalité « non nécessairement consciente » de relations publiques internationales en suggérant que ce n’est pas l’industrie nucléaire qui est en cause, mais ce Japon lointain, exotique et insulaire. Le Japon poursuivrait ainsi son rôle d’ambassadeur de l’énergie nucléaire pacifique, malgré Fukushima.
    Mais quelle part de vérité y a-t-il dans ce discours ? Dans quelle mesure la catastrophe de Fukushima est-elle l’affaire des Japonais, et dans quelle mesure concerne-t-elle le monde nucléaire dans son ensemble ?
   Pour Ueda, même si l’accident nucléaire a été « profondément lié au système socio-culturel japonais, cela ne signifie pas que l’industrie nucléaire soit plus sûre dans les autres pays. Cela montre que les industries nucléaires, dans tous les pays, sont fortement dépendantes d’un contexte socioculturel et que le risque doit à chaque fois être examiné dans ce contexte ».
  Il faut ajouter que ce contexte socioculturel n’est jamais immuable et ne détermine pas tout. Le Japon en est aujourd’hui l’illustration vivante : malgré la force des représentations culturelles décrites ci-dessus, un gouvernement japonais vient de décider une sortie progressive du nucléaire.
   Cette décision est encore fragile – une victoire du parti libéral démocrate aux prochaines élections pourrait tout changer. Pourtant, Ueda estime que la société japonaise est aujourd’hui à un tournant. L’opinion est majoritairement favorable à l’arrêt du nucléaire, même progressif, tandis que les lobbies industriels font pression sur les politiques pour remettre en route les centrales. Mais, ce qui est nouveau, les citoyens ordinaires manifestent de plus en plus clairement leur opposition.
Depuis avril 2012, des manifestations contre le nucléaire et plus particulièrement contre le redémarrage de la centrale nucléaire de Ohi, sur la côte ouest du Japon, se tiennent chaque vendredi devant les bureaux du premier ministre. Entre avril et fin juin, le nombre de manifestants est passé de quelques centaines à 200 000. Un réacteur a été remis en route le 2 juillet, un autre deux semaines plus tard. Mais les manifestations hebdomadaires continuent. La société japonaise a peut-être entamé sa révolution culturelle...(M. de Pracontal)
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Fukushima 福島第一 - Un blog consacré entièrement à la catastrophe nucléaire: "les Japonais savent maintenant que le nucléaire est équivalent au danger mortel, et qu’il faut se protéger contre un autre accident nucléaire futur, vu la grande probabilité d’un séisme important dans les 30 prochaines années dans la région de Kanto selon des sismologues."
Quelle gouvernance des risques nucléaires en France ? 
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