Point de vue et mise au point.
Sans minimiser les événements et leur caractère terrifiant, il importe de veiller au sens des mots, de garder la mesure, en même temps que son sang-froid.
Les mots ont leur importance, surtout quand ils ont une portée publique.

Nous sommes en guerre, répètent certains journalistes et hommes politiques, parfois le menton relevé.
Cette rhétorique frappe les esprits et renforce les émotions, suscite l'angoisse, voire la panique, c'est sûr. Mais n'en fait-on pas trop?
Qu'il y ait affrontement, lutte, oui; âpre combat sans doute durable, coups de main abominables guidés par une idéologie haïssable, objet d'investigations policières et de répressions judiciaires, sûrement. Mais pas une guerre.
Chacun y va de ses excès, ajoutant la confusion à l'indignation.
__________ Guerre totale ou... mondiale pour le président du Crif, et le pape François, qui a évoqué au lendemain des attentats un «morceau d’une Troisième Guerre mondiale». Guerre encore pour Alain Juppé. Pour le Figaro, qui en a fait sa Une. Pour Le Monde, dont le directeur a affirmé que «la France est en guerre. En guerre contre un terrorisme totalitaire, aveugle, terriblement meurtrier». Guerre aussi à n’en pas douter pour de multiples experts en tous genre, qui se succèdent sur les plateaux de BFMTV et d’iTélé.
Pourtant, la plupart des philosophes, des juristes, des
théoriciens politiques et des historiens spécialistes du sujet savent
cette réalité: il ne s’agit pas à proprement parler d’une guerre, ou
alors, seulement en un sens métaphorique. En un sens nouveau, et qui
impliquerait de trouver un autre mot pour tout ce que nous avons appelé
guerre pendant des siècles. Tout élève de Sciences Po, par exemple, qui a
préparé son grand oral sait
que la guerre, au sens traditionnel du terme, ne correspond pas aux
événements du 13 novembre. Devant les jurés, celui qui tient à défendre
que les actions terroristes menées par un proto-État non reconnu sur le
plan international sont une guerre, a plutôt intérêt à avoir des
arguments bien fourbis s’il ne veut pas écoper d’une note éliminatoire.

Ces derniers jours, rares ont été les voix qui ont pu se faire entendre dans ce concert belliqueux pour rappeler ces éléments simples de théorie politique, et mettre en garde sur une utilisation abusive du terme. Le professeur à Sciences Po et spécialiste des relations internationales Bertrand Badie s’y est essayé sur France Inter, en tentant la pédagogie face à l’impatience et l’incrédulité de ses intervieweurs Léa Salamé et Patrick Cohen: «Une guerre, moi j’ai toujours appris, et depuis l’aube de nos temps modernes, que c’est une tentative d’utiliser la force pour régler un différend entre États. Daech n’est pas un État, Daech n’a pas d’armée, Daech n’est pas dans une rationalité de négociation. Le propre de la guerre, c’est de pousser à un moment donné vers des négociations pour obtenir une fin politique précise, c’est-à-dire le règlement de ce différend.» ___Même si certains justifient un emploi métaphorique du terme, la plupart des chercheurs que nous avons interrogés sont d’accord sur ce point: les attentats du 13 novembre ne sont pas une «guerre» à proprement parler.

___________________________
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire