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lundi 3 août 2026

Services publics

Pas de fatalité

          Dans le sillage de la révision des politiques publiques inaugurées par N.Sarkozy et F.Fillon, dans le contexte néolibéral inauguré plus tôt tendant à réduire, parfois drastiquement, le rôle de l'Etat, dans des domaines parfois cruciaux, les services publics, ou encore appelés tels, parfois réduits à la portion congrue, sont devenus des cibles de choix...

           Le manque de moyens apparus lors des incendies en cours, sans parler de l'état souvent désastreux de nos hôpitaux, a mis en évidence une nouvelle fois l'état dégradé de nos services publics. Tout cela est le processus de choix politiques qui ne sont pas si lointains et qui ont provoqué un infléchissement de l'engagement de l'Etat sous l'effet de choix néolibéraux. Réduire les coûts, quelles qu'en soient les conséquences, diminuer les personnels et les crédits alloués, sans perspectives à long terme, sinon favoriser le secteur privé,  libéraliser à tout va, dans le sens contraire des objectifs fixés initialement. N. Sarkozy et F.Fillon, qui se comparait à M. Thatcher, ont donné le ton, avec quelques précautions oratoires d'usage. Le logiciel est resté inchangé, malgré quelques aménagements circonstanciels.                        Depuis l’instauration de la révision générale des politiques publiques (RGPP) imaginée par Nicolas Sarkozy à son arrivée à la présidence en 2007 – devenue par la suite modernisation de l’action publique (MAP) –, la feuille de route du ministère des finances n’a pas changé. Chaque loi de finances est l’occasion de donner un coup de rabot supplémentaire dans les services publics, considérés comme dépensiers et improductifs, de supprimer des effectifs, de lancer des réorganisations permanentes alimentant l’impuissance.                                                                                                                                                                                            Point de vue           « Le logiciel gouvernemental reste le même : il faut réduire la dépense publique. Alors que les besoins augmentent, qu’il faudrait investir massivement pour faire face aux dérèglements climatiques, on assiste à un définancement des services publics. À l’exception de l’intérieur, de l’armée et, dans une moindre mesure, de la justice, mais dans des proportions nettement insuffisantes, tous les budgets des services publics sont en baisse », relève Marie Pla, coporte-parole de l’association Nos services publics, qui documente depuis plusieurs années la mise à sac de nos biens communs.                                     Aussi essentielle soit-elle, la sécurité civile n’a pas échappé à la règle. Vivement critiqué par toutes les oppositions pour le manque de moyens dévolus aux pompiers, le gouvernement se défend d’avoir sacrifié la sécurité de la population et des territoires.   Du côté de Renaissance, on assure que « depuis 2017, les moyens pour la sécurité civile ont été augmenté de plus de 70 % », et notamment chez l’ancien premier ministre Gabriel Attal, sur la sellette après avoir annulé, en 2024, la commande de deux canadairs, pourtant promis en 2017 (lire l’encadré).                             Les chiffres relativisent, toutefois, l’effort de l’État. Il consacre chaque année 800 millions d’euros à la sécurité civile. C’est presque soixante fois moins que le budget de l’armée. Cela représente à peine 10 % des dépenses totales pour les services incendies et de sécurité.  Car l’essentiel est payé par les départements et les collectivités locales. Mais depuis des années, le budget stagne autour de 7 milliards d’euros. « On dépense [deux ou trois fois plus] pour nos déchets » que pour la lutte contre les incendies, constate le député La France insoumise (LFI) Damien Maudet, coauteur de deux rapports sur la sécurité civile...Alors qu’en 1983 la France disposait de 24 canadairs, elle en possède deux fois moins aujourd’hui. Et encore, près de la moitié est clouée au sol. En effet, Sabena Technics, la société sous-traitante chargée de la maintenance, n’a pas tenu ses engagements de disponibilité à l’été, faute de pièces détachées suffisantes, comme l’a expliqué Éric Durand, secrétaire général adjoint du Syndicat du personnel navigant de l’aéronautique civile dans Le Monde.      Au mieux, la France disposera de deux nouveaux appareils en 2030-2032. Le constructeur canadien De Havilland a arrêté la production des canadairs en 2017, faute de commandes suffisantes. Il a accepté de la relancer en 2019 après que l’Union européenne (UE) lui a passé commande de 24 canadairs dans le cadre du plan « Reset ». Mais il a les plus grandes difficultés à retrouver son rythme de production antérieur.   À voir les délais imposés pour seulement obtenir deux avions, la situation est inexplicable. Alors que le secteur aéronautique français est reconnu dans le monde, pourquoi le gouvernement ne lui a-t-il pas demandé de plancher sur des projets de bombardiers d’eau ou de drones capables de lutter contre les feux de forêt ? Pourquoi lui a-t-il préféré De Havilland ?         Certains expliquent que les grands constructeurs aéronautiques ne sont pas tellement intéressés par des projets qui, pour l’instant au moins, ne représentent que des marchés de niche. Le gouvernement français n’aurait donc pas eu d’alternatives industrielles. Dans les faits, elles existent, comme le relève le rapport parlementaire « sur la stratégie de renouvellement de la flotte aérienne de la sécurité civile ». L’entreprise Hynaero est en train de développer un bombardier d’eau dit Frégate F-100, avec le soutien d’Airbus.  Mais le projet le plus avancé est celui mis au point par les ingénieurs de Positive Aviation à Toulouse. Il consiste à transformer des modèles de l’ATR-72, avion de transport régional, en bombardiers d’eau, ce qui permet de réduire les coûts de production. Le premier avion sera disponible en 2029.    Ce qu’il manque pour que ces projets décollent vraiment ? « Le soutien de l’État et des commandes publiques », dit le député insoumis Damien Maudet, coauteur d’un rapport à ce sujet. Même Bpifrance, la banque publique d’investissement, ne semble s’engager qu’avec précaution.     Alors que les moyens stagnent, les charges, elles, explosent. Elles ont augmenté en moyenne de 30 % sur les dix dernières années. D’autant que les services de sécurité doivent assumer de nouvelles missions, comme le transport de malades, à la suite des demandes du gouvernement de centraliser les appels d’urgence afin d’éviter l’engorgement des services d’urgence hospitaliers et de diminuer le coût des ambulanciers privés.       « Cela nous mobilise pendant 80 % de notre temps », dénoncent les syndicats de pompiers. Mais ces missions supplémentaires ne sont pas compensées par les caisses d’assurance-maladie.     Résultat ? Des services de sécurité sous tension permanente ; des pompiers mal payés et mal considérés qui ne veulent plus renouveler leur engagement volontaire après cinq ans ; des équipements hors d’âge et insuffisants ; des moyens financiers qui se réduisent comme une peau de chagrin, au point que certains départements ne peuvent leur acheter des masques filtrants pour les protéger.  Cette description de leurs conditions de travail faite par les pompiers pourrait tout aussi bien être faite par les professeur·es, les personnels de santé, les chercheurs et chercheuses, les personnels pénitentiaires et tant d’autres, tant le secteur public souffre d’un sous-investissement chronique.Pressées de toutes parts, les collectivités territoriales – départements et villes – disent qu’elles ne peuvent guère faire plus. Au nom de la rigueur budgétaire, les gouvernements successifs n’ont cessé de rogner leur autonomie financière et de renforcer la tutelle de Bercy, en les privant de recettes indépendantes (suppression des taxes professionnelle et d’habitation, par exemple) et en ne compensant pas intégralement le manque à gagner. Le ruissellement espéré par ces suppressions d’impôt devait participer à cette compensation. Il est toujours attendu.                                  Dans le même temps, l’État n’a cessé de leur demander d’assumer de nouvelles charges, sociales pour l’essentiel. En 2022 et 2023, deux rapports de l’Assemblée des départements de France (ADF) décrivaient « un système à bout de souffle » et demandaient une remise à plat du système de financement de la sécurité civile. Les catastrophes en cours les amènent à renouveler leur alerte.  « On ne peut pas demander aux départements d’investir toujours davantage alors qu’eux-mêmes sont au bord de l’asphyxie financière. À force d’attendre, c’est notre capacité collective à protéger les Français qui est fragilisée », dit François Sauvadet (UDI), président de l’ADF.                Jusqu’alors, le gouvernement a joué la montre. La dernière grande loi de programmation de la sécurité civile remonte à 2003, reposant sur des bases de taxation à partir des immatriculations qui n’ont jamais été révisées et sont devenues obsolètes. Depuis lors, plus rien.                                                                                              Un Beauvau de la sécurité civile, qui a bien été réuni en 2025, était censé aboutir à une grande réforme permettant la remise à plat du système de financement du secteur. Promis début 2026, le texte a été renvoyé aux calendes grecques, comme le dénonce la députée écologiste Sandra Regol, autrice de nombreuses propositions de loi sur le sujet.                     « La sécurité civile, ce n’est pas un sujet politique. Après l’été, tout le monde oublie les feux de forêt et on passe à autre chose », constate l’insoumis Damien Maudet. Sans guère rencontrer d’opposition, le gouvernement a pu ainsi réécrire une disposition adoptée au Parlement accordant des trimestres supplémentaires pour le calcul de retraite des pompiers. Au lieu de six trimestres supplémentaires, l’exécutif a décidé mesquinement de limiter la compensation à trois trimestres au bout de quarante années de service volontaire. La mesure devait concerner une poignée de pompiers. C’est ce qui s’appelle une gestion « en bon père de famille », sans doute.                                               Dans le même élan, outre la suppression de la commande de deux canadairs en 2024, le gouvernement a décidé, dans sa réécriture du budget 2026, de supprimer l’amendement prévoyant l’achat supplémentaire de retardateur d’incendie, dispersé aujourd’hui lors des vols d’A400M. Il a déjà prévenu les collectivités territoriales qu’elles seraient associées aux nouveaux efforts de réduction du déficit et devaient prévoir des budgets en baisse.    Le nouveau maire de Bordeaux, Thomas Cazenave, peut désormais mesurer les effets de ses réductions budgétaires, dont il était un fervent défenseur quand il était ministre des comptes publics (2023-2024). Aujourd’hui, il réclame l’aide de l’État. « Quand on fera l’addition financière des catastrophes de cet été, il est probable, compte tenu de l’ampleur des sinistres, qu’elle sera plus élevée que le budget consacré à la sécurité civile », prédit Damien Maudet. Mais Bercy ne compte jamais comme cela : il note les dépenses mais jamais ce qu’elles apportent ou les dégâts qu’elles évitent.                                                                                                                           Une erreur, selon le député socialiste Philippe Brun. Reprenant une idée émise dans un des rapports parlementaires, il préconise que l’État évalue aussi le montant des catastrophes évitées grâce au système public de protection civile et que les assurances participent à son financement.                                                                                     À peine émise, l’idée paraît déjà mort-née. Par principe, le gouvernement se refuse à demander au privé de participer à l’effort général. Et s’il s’est tant désintéressé de la sécurité civile ces dix dernières années, c’est que ces missions ne peuvent pas être déléguées au privé, qu’il n’y a pas moyen d’en tirer profit. Au contraire. Ce ne sont que des externalités négatives qu’il importe de faire supporter au public.                     Quand les missions de service public peuvent être déléguées au privé, l’État s’empresse de les encourager, quel qu’en soit le prix pour la collectivité. Alors que les moyens et les effectifs diminuent partout, les transferts de financement et l’externalisation des missions de service public n’ont jamais été aussi nombreux. Selon les calculs de Nos services publics, l’externalisation s’élève désormais à 160 milliards d’euros par an.                                                                                                                   Tout y passe : de l’établissement des cartes grises, qui donne lieu à des fraudes gigantesques, à la perception des amendes, en passant par certaines tâches douanières ; les réseaux de cliniques privées prospèrent sur le dos du système de santé ; les transporteurs ferroviaires concurrencent la SNCF sans assumer aucune charge pour l’entretien du réseau ; les producteurs indépendants d’électricité sont assurés d’une rente garantie sans aucune obligation, tandis qu’EDF paie toutes les charges.                                                                                                                                            Tandis que les fermetures de classes s’accélèrent dans l’Éducation nationale, les financements de l’enseignement privé ne cessent d’augmenter et dépassent désormais celui de la sécurité civile. Quelques dizaines de milliers d’élèves valent bien qu’on leur consacre plus d’argent qu’à 66 millions d’habitant·es.                                   « Il serait temps de se poser la question de l’efficacité de la dépense publique. Car l’État verse de l’argent au privé sans contrôle, sans évaluation. Ces dépenses doivent être conditionnées, voire, pour certaines, totalement supprimées », dit Marie Pla.  En tout cas, cette politique de réduction du secteur public et de transfert au privé n’a pas permis de diminuer l’endettement : en dix ans, il s’est accru de 1 300 milliards d’euros. Aucun gouvernement n’a affiché un bilan aussi désastreux.                                      Le gouvernement ne semble pas prêt à en prendre le chemin. Les ravages forestiers pourraient même lui donner l’occasion d’étendre encore la politique de mise en coupe réglée des services publics. Depuis quelque temps, l’Office national des forêts (ONF), lointain héritier des services royaux institués par François Ier pour protéger le domaine patrimonial forestier, est entré dans le champ d’intérêt d’Emmanuel Macron.      Une vaste réforme de l’organisme a été entreprise. Objectif : faire le plus d’argent possible en se mettant au service des intérêts privés. Un tiers des effectifs de l’ONF a été supprimé, créant un malaise interne profond. « L’État fait obligation aux propriétaires de débroussailler ses terrains. Mais il n’est pas sûr que l’ONF soit lui-même en capacité de le faire, tant il a supprimé d’emplois », dénonce Damien Maudet.                                                                                                                                  Avec les incendies, le chef de l’État voit une occasion d’accélérer son projet. Comme après l’incendie de Notre-Dame, il a promis, lundi 27 juillet depuis la Gironde, de reconstituer la forêt disparue, mais une « forêt différente » qui tienne compte des changements climatiques, ainsi que de la pression urbaine. Ce même jour, lors du conseil des ministres, il a rappelé qu’il s’agissait d’« un enjeu de premier plan ».                                                                                                                       La ministre de la transition écologique, Monique Barbut, semble poser les premiers jalons de cette ambition présidentielle. Le week-end des 25 et 26 juillet, alors que les habitant·es, les pompiers et les autorités étaient en pleine panique dans la région bordelaise, elle a annoncé la création d’un fonds, associant public et privé, pour préserver et replanter les massifs forestiers en France, afin de les rendre plus résistants aux dérèglements climatiques. Elle pourrait surtout donner lieu à une vaste redistribution territoriale et foncière entre public et privé.  Les expériences récentes de ce mélange public-privé pour défendre des enjeux climatiques ou environnementaux, que ce soit dans l’énergie, l’automobile ou ailleurs, aboutissent souvent aux mêmes résultats : à la fin, ce sont toujours la vision et les intérêts privés qui priment, et le public paie, surtout en cas d’échec. Nos biens communs, nos services publics, l’intérêt général et, désormais, comme le prouvent les catastrophes en cours, notre sécurité valent mieux que cela..."(Martine Orange _ Merci à Médiapart)     _________    

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