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vendredi 16 mai 2014

Point d'histoire: Charlemagne

Sacré Charlemagne!
                                     Comme Clovis, comme Jeanne d'Arc, l'empereur à la barbe fleurie a été malmené par une tradition historique ambigüe.
          Il a été bon à tout faire, à tout justifier.
Tiré à hue et à dia, il a été utilisé pour défendre des causes aussi diverses qu'opposées parfois.
     Dans la fabrique d'une histoire mythique et/ou instrumentalisée, il a incarné des figures diverses, selon les besoins de la cause, les croyances d'époque.
      L'Eglise le sanctifia dès 1165, malgré ses moeurs peu orthodoxes, ou ce que l'on en sait. 
  Il est plutôt hasardeux de reconstituer les traits de personnalité du résident d' Aix-la -Chapelle, là où on retrouve encore des traces de son ancienne grandeur célébrée.
   Sous la plume de V.Hugo puis de Michelet, et tout au long du 19° siècle, on sculpta une figure héroïque, héros national, unificateur éphémère, sans masquer certains des excès, comme le massacre des Saxons.
                    A l'origine du projet européen, la figure de Charlemagne, entre histoire et légende,  a été invoquée et le reste parfois encore, même s'il s'épuise,  comme s'il était, de manière parfaitement anachronique, le père de de l'Europe.
         Le discours hitlérien l'a récupéré dans le cadre de sa volonté de domination d'une Europe promise à la soumission politique et économique au joug fasciste. Dans sa mythologie fourre-tout, « Hitler considérait Charlemagne comme l'un des plus grands hommes de l'histoire d'Allemagne, car il voyait d'abord en lui l'unificateur des Allemands et le créateur de l'Empire ; il l'approuvait d'avoir, en vue de ce « but national suprême », aussi bien introduit la religion chrétienne dans les pays germaniques que d'avoir agi avec une rigueur impitoyable contre tous ceux qui ne voulaient pas coopérer à l'unification sous l'égide du christianisme. C'était pour cela qu'il ne tolérait pas que l'on pût critiquer les massacres du grand empereur Charles… » (Dr Otto Dietrich, Hitler démasqué)
    Dans cette entreprise, la division Charlemagne, de sinistre mémoire, a combattu jusqu'au denier jour au service du Führer jusqu'à la chute de Berlin...
   La propagande franco-nazie parisienne  a utilisé cyniquemment  le nom de l'empereur, comme on le voit dans certaines expositions officielles ou affiches de circonstance.(document  ci-joint).
____________Sur les ruines d'une Europe en lambeaux, le projet européen renaissant aspire à une nouvelle unification, pacifique celle-là, en invoquant aussi l'esprit de Charlemagne au  secours de l'Europe  (*).
   L'esprit démocrate-chrétien de la plupart des pères fondateurs utilisa ce mythe utile, comme un moteur de refondation, sans grand souci d' objectivité historique, sans se demander si l'unification voulue aurait la même brièveté historique que l'oeuvre unique mais fragile de Karolus Magnus.
                                   [ Dans ses mémoires, le fondateur du mouvement Paneuropa, Richard de Coudenhove-Kalergi évoque la proposition qu’il aurait faite en 1951 à De Gaulle de lancer à partir de la ville d’Aix-la-Chapelle un appel à la restauration de l’empire carolingien dans l’esprit du XXe siècle. L’idée aurait plu à De Gaulle mais aurait échoué « à cause de ses conseiller nationalistes » (Koudenhove, 1958,340).
En octobre 1952, Mrg Frings, archevêque de Cologne exhortait les jeunes assistant au congrès des Jeunesses catholiques de son diocèse de contribuer à restaurer l’Empire de Charlemagne.] 
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  (*)   "... . Ces précédents en matière d’instrumentalisation du passé expliquent pourquoi la référence à l’empire de Charlemagne était bien adaptée pour fournir l’ancrage historique qui manquait au processus d’intégration européenne à ses débuts.   Le lien établi au cours des dernières décennies entre la symbolique carolingienne et le projet d’unification européenne ne doit toutefois pas cacher que l’Europe n’a jamais été un concept politique ou spirituelle dans la pensée de Charlemagne ou de sa cour (Fried, 2003, 41). Dans le rapport que les sociétés entretiennent avec leur passé, l’amnésie et les lacunes sont, il est vrai, tout aussi importantes que le souvenir et la commémoration . Les références faites à la mémoire collective sont par nature parcellaires et sélectives et passent consciemment sous silence les contradictions possibles entre réalité historique et objectif de l’instrumentalisation, afin de mettre uniquement en avant ce qui sert à mettre en valeur l’unité et l’existence de points communs. Ainsi, dans les discours visant à faire de l’empereur franc un modèle de référence, la polygamie de Charlemagne tout comme le fait qu’il ne savait pas écrire, sont le plus souvent ignorés. [ Dans le discours qu’il prononça à Aix-la-Chapelle le...] 
 En bref, la présentation de Charlemagne en tant que figure tutélaire de l’Europe unifiée est donc des plus subjectives et relève en grande partie du mythe. [ Ce qui n’enlève en rien de son importance, bien au..].      L’importance de Charlemagne comme figure tutélaire de la construction européenne est donc liée tout à la fois à l’émergence de ce qui a longtemps été la forme centrale d’organisation politique en Europe et de son dépassement. On sait en effet aujourd’hui, que le véritable lieu de naissance du complexe féodal - expérience fondamentale pour l’apparition des États-nations - a été l’Europe continentale de l’Ouest, l’ancien territoire des Carolingiens. De là, il s’étendit lentement et inégalement à l’Angleterre, l’Espagne et la Scandinavie, puis, moins parfaitement il gagna l’Europe orientale. [ C’est tout du moins l’analyse que Perry Anderson fait...] 
                 Concrètement, l’instrumentalisation de la figure historique de Charlemagne prend la forme d’un discours sur l’Europe dans lequel la nécessité de l’intégration est étroitement liée au rappel de ses mérites. L’effet ainsi produit a été évoqué de manière paradigmatique par deux membres du directoire du Prix Charlemagne pour qui « l’unification de l’Europe ne se fera certes pas par des discours. Peut-elle cependant être atteinte sans que l’on en parle ? Agir en faveur de l’Europe et l’évoquer sont deux formes de comportement qui s’influence réciproquement » [ Kurt Malangré, maire d’Aix-la-Chapelle, et Hugo Cadenbach,...] .     De telles pratiques discursives associant symboles, références et idées directrices visent, on le voit, à faire émerger ce que l’on peut qualifier comme une communauté d’expression dans laquelle l’identité collective s’exprime, permettant le développement du sentiment pour l’individu de tirer une partie de son identité de son appartenance à un groupe plus grand (Peters, 1993). 
                 L’objectif premier de l’instrumentalisation de la symbolique carolingienne est de susciter une adhésion de type émotionnelle au projet européen.     Pour ce faire, des symboles et des représentations historiques sont mis en relation avec des thèmes politiques contemporains. Grâce à ces connexions explicites ou implicites, les discours en question produisent de la légitimation et peuvent conférer celle-ci au processus d’intégration ainsi qu’aux initiatives proposées par les responsables politiques qui ont recours à ces symboles. L’utilisation de la symbolique carolingienne à des fins politiques est productrice de sens, en particulier grâce à l’accentuation d’événements ou de personnalités historiques qui passent pour incarner certaines valeurs et caractéristiques et qui, pour cette raison, sont proposés comme modèle et point de référence. La condition pour qu’un symbole agisse est qu’il possède une capacité virtuelle d’évocation. La charge affective des symboles a le pouvoir, dans certaines occasions, de déclencher de riches associations, notamment de réactiver une mémoire faite de savoirs engrangés d’émotions éprouvées ou inculquées (Braud, 1996,89)....
      La référence à Charlemagne en relation avec construction européenne est essentiellement le fait d’hommes politiques et non d’intellectuels ou de penseurs. Par ailleurs, il s’avère que les institutions communautaires y ont peu recours.Un des bâtiments de la Commission européenne porte...] Son utilisation répétée et continue démontre en tout cas que son potentiel politique a été reconnu dès le début du processus d’intégration [ Le fait que la figure de Charlemagne ait été préalablement... ] .          Dans les années 1950 et 1960, elle remporta un grand succès, entre autres par ce que, associée au projet d’unité européenne, la référence à Charlemagne permettait aux Allemands de raviver positivement l’idée d’empire qui avait été sérieusement disqualifié par l’expérience du IIIème Reich et par l’épisode Wilhelminien. Par ailleurs, sa dimension religieuse en faisait une option très attractive pour les tenants de l’idée de chrétienté. Le fait que des catholiques convaincus comme Konrad Adenauer, Alcide de Gasperi et Robert Schuman aient adhéré à l’idée d’Europe carolingienne comme incarnation de l’Europe chrétienne est certainement à mettre en relation avec le paganisme affiché par le bloc communiste (Münkler, 1996,147). Enfin, il se trouve que, du fait de la guerre froide et de la séparation du continent par le rideau de fer, à travers l’action des six pays participant à l’aventure de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier, les limites de l’intégration en Europe occidentale correspondaient aux frontières de l’empire de Charlemagne.
                 À travers le Prix Charlemagne qui donne l’occasion d’invoquer à intervalles réguliers le souvenir de l’empereur franc, l’instrumentalisation de la symbolique carolingienne a été en quelque sorte institutionnalisée et pérennisée. Cependant, malgré les tentatives répétées de relier la situation actuelle au passé carolingien de l’Europe, au fil des ans, la rhétorique développée autour du symbole de Charlemagne est devenue de plus en plus générale et abstraite ; ce qui restreint sa capacité à susciter une légitimité émotionnelle et limite par la même occasion son effet mobilisateur. La référence à Charlemagne s’éloigne de la réalité historique pour se concentrer sur l’aspect mythique, à savoir son aura d’unificateur, dont la réputation dépassait les frontières de son empire. Il n’en reste pas moins qu’avec l’élargissement à l’Est de l’Union européenne, la figure de Charlemagne n’est plus suffisamment rassembleuse et ne dispose pas d’une dimension pan-européenne suffisante pour être autre chose qu’une vague figure tutélaire.    Même si en Europe centrale et orientale l’instrumentalisation du passé à des fins politiques est encore une pratique courante, la figure de Charlemagne ne trouve que peu d’échos dans la mémoire collective de ces peuples. Là où elle avait un ancrage historique, ce genre de références à un passé lointain a en revanche perdu beaucoup de sa portée. Dans nos sociétés postmodernes, fortement individualistes, rationnelles et utilitaristes, la référence historique ne peut qu’être démocratique et consensuelle et de ce fait limitée au niveau du plus petit dénominateur commun...."
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