Mes articles dans AGORAVOX (qui n'est plus ce qu'il était...) -signés: ZEN)-

lundi 15 octobre 2018

Démocratie en péril

 Un système si fragile...
                          Oui, la démocratie peut mourir, faute d'en entretenir la flamme si faible, toujours trop faible..
   Certains épisodes de l'histoire récente l'ont bien montré, cette flamme peut s'éteindre ou devenir extrêmement ténue, jusqu'à s'éteindre.. Au nom de la démocraie, on peut même en inverser les valeurs.

        Par les temps qui courent, il semble que nous soyons entrés dans une sorte de somnambulisme politique.
  La montée de tendances de repli identitaire, quel que soit le nom qu'on donne à ces phénomènes nouveaux de nationalismes autocratiques, qui voit l'émergence de partis qui ne manquent d'inquiéter, parfois avec d'effrayantes régressions, ne semble pas  soulever de grandes protestations.   Parfois, on se précipite même dans le bras de ceux qui prétendent vouloir notre bien, aveuglés par une démagogie qui stimulent les peurs, les frustrations, en jouant sur l'ignorance et la vue à court terme, en flattant les désirs les moins nobles. En jouant aussi sur les insuffisances et les fautes des régimes ou gouvernements précédents.
     On connaît hélas! la chanson. Elle semble se répéter, de Washington à Budapest, de Rio à Ankara.
        Tocqueville avait en son temps, à sa manière, décrit les symptômes des défaillances possibles d' institutions qui demandent une vigilance de tous les instants.   (*)
             Le plus grand danger pour la démocratie est de se croire acquise.
    Rousseau allait jusqu'à dire qu'il il n'y aura jamais de véritable démocratie, qu'on ne peut atteindre qu'imparfaitement, si on la définit strictement, qu'elle est sans cesse améliorable, ceci étant l'affaire de tous, et pas seulement en période électorale. On peut toujours démocratiser la démocratie ou ce qui finit par en tenir lieu. La représentation est une notion-clé; quoique complexe.
  Oui, on peut en perdre jusqu'à la notion, du moins pour un temps.
     Il y a tant de précédents!  Là, il y a péril en la demeure. Certaines évidences démocratiques sont  parfois bafouées depuis longtemps, par des impératifs économiques néolibéraux, qui tentent de coloniser l'Etat et de dénaturer les institutions à leur profit.
    Dès lors qu'on ne défend plus ses principes ou que l'on se contente de quelques apparences, c'est déjà le début de la fin.
  Le crépuscule démocratique ouvre la voie à tous les populismes, quels que soient leurs formes..Surtout en période de forte précarité pour une majorité et d'inégalités galopantes. La relative égalité des conditions et des chances est en régression un peu partout. Les Etats sont de plus en plus soumis aux marchés aux intérêts financiers à court terme/  
      Par exemple, la sous-représentation des classes modestes et défavorisées dans les assemblées parlementaires et les degrés supérieurs de l'enseignement est devenue patente. Une régression spectaculaire.
    Un certaine privatisation de la politique nous entraîne vers l'agonie de l'intérêt public, et des notions de relative égalité, de service publics, valeur fondatrice de la République. Depuis que l'Etat est le problème, comme disait Reagan, nous filons dans ce sillage de désengagement des institutions publiques et de libéralisation jusqu' au coeur des institutions. 
   Les élections sont devenues trop souvent des processus truqués reposant sur de faux choix.
Certains désignent cette dénaturation, devenue parfois une caricature, souvent désertée,et en soulignent les périls.
« Contre les élections » : le titre provocateur donné, en 2014, à son essai par le Flamand David Van Reybrouck, (est là) pour souligner le fait que non seulement le vote n’était pas une garantie de démocratie, mais qu'il pouvait même miner celle-ci de l’intérieur, prend une nouvelle lumière aujourd’hui.
    En effet, avec le virage en tête d’un candidat nostalgique de la dictature au Brésil, qui succède à la prise de fonction d’un Donald Trump, ce sont les deux pays les plus peuplés d’Amérique, représentant plus de 500 millions d’habitants, qui se proclament déterminés à remettre leur destin, sans coup de force, à des adeptes d’une politique autoritaire et d’une économie inégalitaire.
   Même si on sait, depuis au moins les élections législatives allemandes de 1932, que le fait de voter n'amène pas nécessairement des démocrates au pouvoir, les élections d’hier aux États-Unis, d’aujourd’hui au Brésil ou de demain en Europe, produisent un vertige inédit.
   En effet, ces votes, à l’instar des diplômes qui valident et réifient des inégalités sociales qu’ils sont censés combattre, légitiment et pérennisent des dangers qu’ils sont censés prévenir. Dans des sociétés aussi divisées et inégalitaires, socialement et racialement, que le Brésil ou les États-Unis, la démocratie réduite à sa façade électorale est en train de se retourner contre elle-même.
    Nous sommes de plus en plus confrontés, en ces temps périlleux, à la question cruciale; disparition ou changement en matière démocratique? Eclipse ou renouveau? Sommeil ou sursaut?
 Mais qui donnera le signal de ce sursaut? Il n'y aura pas d'homme providentiel sans la réaction des peuples eux-mêmes, attachés au libéralisme politique, tel qu'on le définissait déjà chez Montesquieu.
    Face à cette situation où les effets du néolibéralisme entachent les promesses du libéralisme historique et où la démocratie libérale n’est plus défendue que par ceux qui en ont trahi les aspirations en la livrant définitivement aux plus puissants, la tentation peut sembler forte, pour une partie de la gauche, de renoncer à défendre la démocratie libérale, tant les démocraties néolibérales contemporaines se sont désintéressées de la question sociale.   Le risque est pourtant élevé, en voulant se débarrasser de l’eau sale du bain néolibéral, de verser au tout-à-l’égout les principes du libéralisme, indissociables des droits individuels. Et de se priver ainsi d’un vaccin contre les dérives autoritaires, xénophobes ou réactionnaires de certaines majorités ou coalitions politiques.    La façon dont le Mouvement Cinq Étoiles, né d’aspirations légitimes au renversement d’une vie politique corrompue et confisquée et dont le programme originel était fortement marqué à gauche, s’est allié à l’extrême droite italienne et lui a servi de piédestal, est un rappel récent de la nécessité de puissants contrepoisons.
    Le surgissement d'un populisme vertueux peut seul inverser les courants qui nous mènent à l'impasse, ou pire encore.

   Il est déjà bien tard, au vu des dérives auxquelles nous assistons et qui ne nous épargneront peut-être pas, si nous ne sortons pas du sommeil démocratique dans lequel nous nous sommes mollement installés, en tant que consommateurs infantilisés.
   La démocratie (la chose, pas le mot) sera toujours à construire et à reconstruire, toujours imparfaite, parfois trahie ou menacée.
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         (*)  « Il y a un passage très périlleux dans la vie des peuples démocratiques. Lorsque le goût des jouissances matérielles se développe chez un de ces peuples plus rapidement que les lumières et que les habitudes de la liberté, il vient un moment où les hommes sont emportés et comme hors d’eux-mêmes, à la vue de ces biens nouveaux qu’ils sont prêts à saisir. Préoccupés du seul soin de faire fortune, ils n’aperçoivent plus le lien étroit qui unit la fortune particulière de chacun d’eux à la prospérité de tous. Il n’est pas besoin d’arracher à de tels citoyens les droits qu’ils possèdent ; ils les laissent volontiers échapper eux-mêmes(…)
« Si, à ce moment critique, un ambitieux habile vient à s’emparer du pouvoir, il trouve que la voie à toutes les usurpations est ouverte. Qu’il veille quelque temps à ce que tous les intérêts matériels prospèrent, on le tiendra aisément quitte du reste. Qu’il garantisse surtout le bon ordre. Les hommes qui ont la passion des jouissances matérielles découvrent d’ordinaire comment les agitations de la liberté troublent le bien-être, avant que d’apercevoir comment la liberté sert à se le procurer ; et, au moindre bruit des passions politiques qui pénètrent au milieu des petites jouissances de leur vie privée, ils s’éveillent et s’inquiètent ; pendant longtemps la peur de l’anarchie les tient sans cesse en suspens et toujours prêts à se jeter hors de la liberté au premier désordre.
« Je conviendrai sans peine que la paix publique est un grand bien ; mais je ne veux pas oublier cependant que c’est à travers le bon ordre que tous les peuples sont arrivés à la tyrannie. Il ne s’ensuit pas assurément que les peuples doivent mépriser la paix publique ; mais il ne faut pas qu’elle leur suffise. Une nation qui ne demande à son gouvernement que le maintien de l’ordre est déjà esclave au fond du cœur ; elle est esclave de son bien-être, et l’homme qui doit l’enchaîner peut paraître. (…)

« Il n’est pas rare de voir alors sur la vaste scène du monde, ainsi que sur nos théâtres, une multitude représentée par quelques hommes. Ceux-ci parlent seuls au nom d’une foule absente ou inattentive ; seuls ils agissent au milieu de l’immobilité universelle ; ils disposent, suivant leur caprice, de toutes choses, ils changent les lois et tyrannisent à leur gré les mœurs ; et l’on s’étonne en voyant le petit nombre de faibles et d’indignes mains dans lesquelles peut tomber un grand peuple…
« Le naturel du pouvoir absolu, dans les siècles démocratiques, n’est ni cruel ni sauvage, mais il est minutieux et tracassier. » [Alexis de Tocqueville _Extrait de De la Démocratie en Amérique, Livre II, 1840]____________________

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