A Magdebourg
Malgré l'incrédulité de certains, la stupéfaction des autres, le fatalisme de certains, les faits s'imposent d'eux-mêmes, qu'il convient d'analyser: comment ce glissement vers l'AfD a t-il été possible? Depuis longtemps déjà, des voix s'élevaient Outre Rhin et ailleurs redoutant un amplification fatale, se basant sur une tendance qui n'a fait que s'accentuer. Jusqu'où ira la contagion? Difficile de répondre à ce stade. Les causes de ce phénomène restent à mieux analyser et à hiérarchiser. Mais le pays est au pied du mur, face au péril de l'extension progressive d'une extrême-droite d'un type particulier, affichant clairement des objectifs si extrêmes, que le RN s'en est démarqué par opportunisme. La question du retour parfois explicite à un passé qu'on croyait dépassé pose le problème de la résurgence de thèmes du III° Reich les plus vilipendés en 1945. Une piqûre de rappel s'impose, ainsi que quelques rappels historiques, à l'égard de ceux qui minorisent le danger. Les félicitations trumpiennes devraient aussi nous alerter. Il n'y a pas de fatalité, mais....
Point de vue:
avons manqué de vigilance. Pourtant nous étions prévenus. Et de longue date. « Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde » : c’est ainsi que fut longtemps traduit le dernier vers de La Résistible Ascension d’Arturo Ui, pièce de théâtre écrite en 1941 dans son exil finlandais par Bertolt Brecht (1898-1956). Pour décrire la mécanique de l’avènement du nazisme, le dramaturge allemand y transforme Adolf Hitler en gangster de Chicago, chef mafieux aussi grotesque qu’impitoyable. « L’Arturo Ui, a-t-il résumé, est une parabole, conçue dans le but de détruire le respect habituel et dangereux devant les grands tueurs. » Le choix par Brecht d’un décor nord-américain n’est pas innocent. Le 31 octobre 1936, dans un discours prononcé quelques jours avant sa réélection, le président Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) s’en était pris aux « vieux ennemis de la paix » que sont « le monopole industriel et financier, la spéculation, la banque véreuse », avant de poursuivre ainsi : « Ils avaient commencé à considérer le gouvernement des États-Unis comme un simple appendice de leurs affaires privées. Nous savons maintenant qu’il est tout aussi dangereux d’être gouverné par l’argent organisé que par le crime organisé. » Voici donc le ventre fécond, dont l’évocation souligne notre actuelle mafiosisation du monde : ce capitalisme criminel, hors la loi, qui, pour survivre, est prêt à jeter aux orties les oripeaux de démocraties affaiblies et déclinantes. Mais, largement popularisée, au point d’être devenue une expression courante, cette traduction bien connue est quelque peu infidèle. Nulle « bête immonde » dans le texte original brechtien. « Car ce terreau putride est encore fécond ! », propose la plus récente des traductions françaises, qui la fait disparaître. « Le ventre est encore fécond d’où ça sort », suggérait celle qui l’a précédée, chez le même éditeur.
Avec son « ça », pronom indéfini, cette variante rejoint le cœur du propos de Brecht : ce mal politique radical ne nous est pas inconnu, il ne nous est ni étranger ni extérieur. D’ailleurs, vous le savez pertinemment, lance-t-il au public dans le sous-titre de sa pièce : « Ce grand hold-up que vous connaissez bien. » Bref, l’arrivée au pouvoir de forces autoritaires qui piétinent les droits, musèlent les libertés, discriminent les minorités et congédient l’idéal démocratique, en somme de ces ennemis de l’égalité que nous nommons « extrême droite » et dont les habits mondiaux sont infiniment variés, n’est jamais une fatalité. Loin d’une catastrophe imprévisible, inimaginable et impensable, elle est le produit d’un processus durant lequel, bien avant qu’elle n’advienne, des indifférences et des aveuglements, des renoncements et des compromissions, des abandons et des capitulations, l’ont accompagnée et facilitée. C’est le sens de ce « résistible » du titre d’Arturo Ui, adjectif auquel Brecht renoncera dans la version du texte postérieure à la Seconde Guerre mondiale, tant l’ascension s’était, hélas, révélée irrésistible. « Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe », glisse dans son Livre des passages Walter Benjamin (1892-1940), cet autre antifasciste allemand. De lucidité autant que de désespoir, son suicide à Portbou, en Espagne, le 26 septembre 1940, mit fin tragiquement à son échappée hors de l’Europe nazifiée qui devait lui permettre de retrouver, aux États-Unis, son ami exilé Theodor W. Adorno (1903-1969) avec lequel il n’avait cessé de correspondre. C’est de ce « comme avant », de cette genèse du désastre, des habitudes et des accommodements qui font le jeu et le lit de la catastrophe, que nous parle Le Nouvel Extrémisme de droite, texte prophétique d’Adorno, issu d’une conférence prononcée en 1967 à Vienne, en Autriche, aujourd’hui réédité par la collection de poche « Champs » des éditions Flammarion, dans une traduction d’Olivier Mannoni. Nous nous sommes rassurés à trop bon compte. À mesure que les générations suivantes en prenaient conscience, l’incommensurabilité des crimes nazis, au premier chef le génocide des juifs d’Europe, a fait écran, endormant nos vigilances. Face à la monstruosité de la Shoah, le « plus jamais ça » est devenu un « rien ne ressemble, rien ne ressemblera à cela », entraînant une lecture de la catastrophe par la fin, dans l’oubli, voire l’ignorance de l’ordinaire qui l’avait fait advenir. Ainsi dévitalisés, comme s’ils avaient été vidés de leurs mécanismes intérieurs, les mots « fascisme » et « nazisme » sont devenus des entraves à la lucidité. On les conjure officiellement pour mieux s’aveugler sur leurs renaissances. Encalminés dans l’époque qui les contextualise et les documente, ils ont fini par appartenir à un passé figé dont les commémorations sont autant de mises à distance, qui les enferment dans les vitrines d’une « histoire antiquaire », pour reprendre la formule de Nietzsche dans ses Considérations inactuelles. Une exigence de ressemblance a servi d’alibi à l’aveuglement : si ce n’est pas tout à fait pareil, s’il n’y a pas de bandes armées comme les sections d’assaut du parti national-socialiste, de croix gammées et de saluts nazis, c’est qu’il n’y a pas de risque de récidive. Et c’est ainsi, dans la certitude d’avoir conjuré le danger épidémique d’une nouvelle peste brune, que nos gouvernants et nos médias, ces dernières décennies, se sont accommodés de mots et d’actes, d’idéologies et de politiques – notamment sur l’immigration et la sécurité –, faisant la courte échelle aux nouveaux fascismes de ce XXIe siècle dont la progression semble, de nouveau, irrésistible..." [ Merci à E. Plenel]
______________
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire