De nouveau au premier plan?
L'Allemagne inquiète, à une croisée des chemins inédite. Devant une mutation problématique et un contexte géopolitique incertain. Le virage de l'économie de guerre, suite à la défection US pose question . L'AfD est aux portes du pouvoir à Magdebourg. Quelles perspectives? On ne peut que faire des hypothèses pour l'instant, étant donné que l'on n'est qu'au début d'un processus à multiples inconnues Point de vue et hypothèses ...Approche géopolitique
"...Nous sommes à la veille d’une élection qui semble historique. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’extrême droite n’a jamais été aussi forte en Allemagne, et elle est sur le point de prendre le pouvoir seule dans un Land. Ce contexte politique explosif doit être compris dans un moment géopolitique singulier : alors que les États-Unis se retirent de l’Europe, l’Allemagne se réarme. Une nouvelle question allemande hante le continent... Historiquement, depuis 1945, l’Europe avait incontestablement un hégémon : les États-Unis. Leur influence économique et militaro-politique était tellement plus importante que celle de n’importe quel État européen qu’elle constituait une hégémonie incontestable. Par conséquent, Washington a façonné l’ordre européen d’après-guerre, d’une part avec l’OTAN et d’autre part avec son soutien à l’intégration du continent. Aujourd’hui, alors que les États-Unis se retirent d’Europe, une vieille question refait surface : qui dirige réellement l’Europe ? Comme les États européens, en particulier les plus influents, sont tous plus ou moins égaux en puissance, aucun ne peut prétendre à une hégémonie aussi forte que celle des États-Unis. Le retrait américain crée donc un vide de leadership. La question est de savoir si l’émergence d’une nouvelle puissance hégémonique est possible. Avec son réarmement — son budget de défense dépassera d’ici 2029 le budget cumulé actuel de la France et du Royaume-Uni —, l’Allemagne deviendra du jour au lendemain la première puissance européenne, tant sur le plan économique que militaire. _____ Cela soulève surtout la question de la nécessité d’un leadership collectif entre les trois principaux États européens (France, Allemagne et Royaume-Uni), ou entre les cinq plus grands États, incluant la Pologne et l’Italie. Il faut répondre collectivement à la question de l’équilibre futur de l’Europe avec une Allemagne aussi forte au centre du continent. Berlin exercerait une hégémonie d’un genre nouveau, difficilement comparable à l’hégémonie américaine actuelle, c’est la raison pour laquelle je parle plutôt de domination. Nous avons déjà vu cette domination à l’œuvre lors de la crise financière et économique, où le pouvoir de l’Allemagne de dire « non » ne se limitait pas à dicter sa conduite aux autres, mais servait également à bloquer certaines orientations politiques, ce qui fait obstacle à toute solution collective. Désormais, le renforcement de la puissance allemande posera problème sur le plan stratégique plutôt que financier, car un refus catégorique de Berlin ne pourra plus être contourné aussi facilement qu’auparavant. ___Il convient tout d’abord de noter que tous les pays européens se réjouissent du réarmement de l’Allemagne. Il est indéniable que l’Allemagne doit se réarmer et assumer ses responsabilités.La question n’est cependant pas de savoir si ce réarmement aura lieu, mais comment il se fera et s’il s’inscrira dans le contexte européen. C’est là que la formule de la « force armée conventionnelle la plus puissante » prend tout son sens. Il s’agit là d’une ambition très importante. L’Allemagne a là un objectif qu’elle peut assurément atteindre si l’on ne prend pas en compte les effectifs des forces armées ukrainiennes actuelles. La Pologne nourrit bien sûr la même ambition. En 1990, tout le monde savait encore que chaque renforcement de la puissance allemande impliquerait une perte de souveraineté. Helmut Kohl a obtenu la réunification, mais il a également renoncé au Deutsche Mark. Konrad Adenauer a obtenu la souveraineté de l’Allemagne de l’Ouest, mais il a également intégré la Bundeswehr aux structures de commandement de l’OTAN. Il y a toujours eu un compromis. Pendant 35 ans, dans le discours allemand, on n’entendait plus que des critiques concernant une Allemagne jugée trop faible, et non trop forte....Berlin doit donc réfléchir aux moyens d’ancrer sa puissance dans le tissu européen et d’éviter de susciter, même involontairement, du ressentiment. C’est d’autant plus important que l’Allemagne est le pays d’Europe intellectuellement le plus dépendant des États-Unis et de l’ordre occidental placé sous leur influence. La France, par exemple, même si les États-Unis et l’idée d’un Occident uni disparaissaient, conserverait une vision propre de sa politique étrangère et un héritage historique sur lequel s’appuyer. La Grande-Bretagne possède cette vision et la Pologne se perçoit également comme une terre de résistance. L’Allemagne, en revanche, n’a plus aucun point de repère dans le passé depuis 1945.... On dit souvent aujourd’hui que l’Allemagne « accomplit son tournant historique ». Or dans la déclaration de politique générale du 27 février 2022, le chancelier Olaf Scholz emploie lui-même une formule plus passive « Nous vivons un tournant historique ». Le premier fut le choc Poutine, et le second, Trump, qui a été le catalyseur ayant rendu possible le véritable tournant historique : le retour de l’Allemagne à la puissance militaire. Sous Scholz, cela n’était possible qu’à petite échelle ; avec Friedrich Merz et l’adoption de la réforme constitutionnelle sur l’endettement, l’Allemagne peut redevenir pleinement une puissance militaire engagée dans la défense du continent.... Ce rapprochement est clairement visible dans le discours allemand, comme en témoigne la célèbre phrase « La paix est la véritable épreuve » (Frieden ist der Ernstfall), popularisée en 1969 par le président fédéral Gustav Heinemann. Initialement conçue comme une déclaration pacifiste appelant à concevoir la paix comme un effort, elle a ensuite été réinterprétée par la Bundeswehr comme un appel à la préparation militaire. « Nous devons être prêts », être si bien préparés à une éventuelle guerre que nous pouvons l’empêcher...à l’époque, le leadership américain était très clair, la Bundeswehr était quasiment intégrée aux structures de commandement de l’OTAN, ce qui rendait le réarmement allemand acceptable aux yeux des pays européens. Aujourd’hui, l’hégémonie américaine et sa prétention à exercer un leadership stratégique en Europe n’existent plus. Il est donc nécessaire de mettre en place davantage de structures européennes pour intégrer la puissance militaire allemande..... Le problème majeur est plutôt politique. À Berlin, on n’entend parler que d’un « gouvernement de la dernière chance ». Comment trouver l’énergie nécessaire pour faire avancer significativement ces questions, qu’il s’agisse de politique industrielle, d’intégration de la défense ou de dette européenne ? Il faut dépasser ce discours de la « dernière cartouche de la démocratie ».Un tel discours peut être mobilisateur à court terme, mais il n’aide en rien à la réflexion stratégique si l’on se contente d’une approche de survie. La planification de notre sécurité exige une vision à long terme..." (Merci à Le Grand Continent)
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