La célébration change au cours des ans Mais elle demeure. Mais où sont les morts d'antan, chantait Brassens... Ce qui change, à part une mort toute naturelle, ce sont les croyances et les rituels, aussi loin que l'on remonte dans le temps. Une histoire compliquée, qui affecte même le vécu du deuil. La Toussaint n'est pas si ancienne et perd déjà de son sens traditionnel. Une nouvelle normativité du deuil s'installe petit à petit.
L'étude de Vinciane Despret apporte des éléments pour mieux comprendre l'ambiguïté dans laquelle nous sommes tous plus ou moins plongés lors du départ d'un proche, les dénis et les rationalisations que nous opérons, mais aussi les traces qui résultent parfois durablement d'une cicatrice longue à se refermer. "...Cette partition entre les vivants et les morts, même dans notre société, n’est pas tranchée. Maurice Bloch a bien montré qu’il existe des « brèches dans la frontière entre l’être et le non-être ». C’est criant dans les cultures qui continuent d’entretenir des liens avec les esprits, mais ce n’est pas du tout leur apanage. Ces brèches existent chez nous aussi. On peut même prendre des exemples très profanes : les nouvelles technologies, qui permettent de garder des personnes en état de mort cérébrale dont le cœur continue à battre et qui sont encore capables de susciter des relations autour d’eux. La technologie médicale créé ici une brèche entre l’être et le non-être – cela fait même l’objet de lois, de débats éthiques. Car d’un point de vue médical, quel est le statut de ces personnes ? Il est vrai cependant que lorsqu’il s’agit de la mort telle qu’on l’acte au moment des funérailles, on a tendance, en Occident moderne, à penser que la mort est une affaire de tout ou rien : soit on est vivant, soit on est mort. On ne peut pas être dans l’entre-deux. Mais beaucoup de technologies démentent cette position : le don d’organes pose la question de l’entre-deux, à la fois au moment où l’on doit décider si un individu en mort cérébrale est véritablement décédé ou non, et après, car les personnes ayant reçu ce don peuvent avoir le sentiment de faire vivre le donneur en eux. Une dame dont le fils avait péri dans un accident de la route et dont les organes avaient été donnés, disait un jour : « Il est possible maintenant que je sois grand-mère ». Son fils décédé faisait vivre quelqu’un d’autre. Cela montre que cette rupture entre être soit mort, soit vivant, n’est pas si nette. Mais la conception dominante est nette : la théorie du deuil pose la mort comme une affaire de tout ou rien. Il y a donc à la fois un discours officiel, dominant, normatif, et à la fois, l’on peut partout observer des pratiques qui ne cessent de contredire ce discours normatif.... Accepter la proposition de Joan Didion de « laisser partir » le mort, c’est comme si l’on disait que ne pas le tuer, c’est « tout » (mais ici, le mort est omniprésent, envahissant), et le tuer, c’est « rien » (là, le mort retourne au néant, il n’existe plus du tout). Or l’on peut très bien imaginer des relations avec les morts qui ne soient pas « tout ». En ce sens, la plupart des gens qui refusent le « rien », la disparition totale du décédé, ne veulent pas non plus être dans le « tout », soit sa présence totale. Sinon, l’on entendrait : « Votre mère est morte mais elle est là, partout ? Comment faites-vous pour faire l’amour avec votre conjoint, puisqu’elle regarde sans doute au-dessus du lit ! » Le problème vient du fait que notre tradition officielle cultive tellement peu le lien avec les morts, qu’on se retrouve à devoir choisir entre tout ou rien. Sans doute ce qu’on appelle le « deuil pathologique » relève-t-il de ce choix du tout, de l’omniprésence du mort, ce qui s’aggrave sans doute du fait qu’on ne rencontre que de l’hostilité et de l’opposition par rapport à la relation qu’on essaie de créer avec le mort, et qu’on ne peut s’accommoder de sa disparition totale. La tradition occidentale moderne ne nous permet pas d’entretenir avec nos morts des relations qui seraient de l’ordre de la nuance. Heureusement, la plupart des gens sont suffisamment sages, bien entourés et imaginatifs, pour ne pas tomber dans le tout ou rien, pour construire un lien nuancé avec le mort. Toutes les cultures exigent en ce sens la séparation des vivants et des morts, il ne faut pas croire l’inverse. Aucune culture ne laisse les morts complètement habiter le monde des vivants et interférer à tout bout de champ ! Les morts peuvent être là mais pas pleinement là, pas tout le temps là. Ils ne peuvent pas entraver les décisions des vivants. C’est le rôle du notaire, par exemple : il prolonge à la fois la volonté du mort (répartition de l’héritage), mais la limite aussi dans la mesure où le mort n’a pas à entrer dans la vie des vivants (l’héritage ne peut pas être sous condition, par exemple que les descendants fassent ou non d’autres enfants)...."
__La Fête des morts est propre à toutes les cultures connues, quelle qu'en soit la forme.Les nombreux rites , tentatives pour donner sens à l'inacceptable, pour exorciser une réalité inconnaissable donc terrifiante, sont diversifiés, largement dépendants des croyances mythiques et religieuses.
Au Mexique, par exemple, les anciens cultes se sont amalgamés aux pratiques chrétiennes tardives.
Les représentations, plus ou moins élaborées, concernant la mort sont d'une grande diversité. Elles ont beaucoup à voir avec les croyances et les cultures.
_Si chaque religion prétend vouloir guérir l'homme de sa plus grande "blessure narcissique", les philosophies, par des démarches diverses, ont tenté de penser le problème en dehors d'une transcendance et d'en donner un réponse rationnelle, pour aboutir le plus souvent au constat, finalement assez banal, que la mort est incontournable et inconcevable, faisant partie de notre finitude essentielle.
Notre absence de maîtrise est surtout éclatant dans la phase finale de notre vie. _Le lâcher-prise zen peut être vu comme une métaphore d'une mort apaisée._ S'il y a une chose que nous ne maîtrisons pas, c'est bien la mort.
__Banaliser la mort est sans doute la tentative la plus rationnelle pour évacuer son spectre récurrent.
La naturaliser, comme Epicure, en la resituant dans le cadre des phénomènes naturels d'ensemble. En ce sens, "la mort n'est rien pour nous..." . Lucrèce reprend poétiquement le même projet, dans une nature interprétée comme sans finalité, sans arrière-monde.
Envisager de la sorte la mort, c'est la voir aujourd'hui, à la lumière de la microbiologie, comme un principe agissant au coeur même du vivant, comme un élément sans lequel la vie même ne serait pas, du point de vue de l'individu comme de l'évolution. C'est ce que les récentes études de JC Ameisen montrent de manière convaincante. La mort ne joue pas contre la vie, mais avec elle et pour elle...Deux principres aussi indissociables que le yin et la yang dans la pensée chinoise.
___Maigre consolation...pour celui qui va mourir dans une expérience singulière et tragique, rarement apaisée, dont on peut trouver une expression dans un texte comme celui-là, jouant sur la métaphore du voyage, soulignant l'ambivalence vécue de la mort, refusée puis acceptée, quand The show must go on ...
Il est des textes comme celui-là, qui, mine de rien, pèsent parfois plus que maints traités de philosophie, parlent plus au coeur, dans un premier temps, que les analyses de Spinoza ou Montaigne.
Naître à la mort...reste une expérience singulière.
_ Dans la relation avec les êtres chers, l'expérience finale peut être adoucie par l'entretien des liens de mémoire. Paroles qui ne changent rien à l'implacable loi de la vie, mais qui apaisent, comme le chant de la mère apaise les terreurs de l'enfant qui s'endort...
La mort n’est rien
Je suis simplement passé dans la pièce à côté.
Je suis moi, tu es toi.
Ce que nous étions l’un pour l’autre, nous le sommes toujours.
Donne-moi le nom que tu m’as toujours donné.
Parle-moi comme tu l’as toujours fait.
N’emploie pas de ton différent, ne prends pas un air solennel ou triste.
Continue à rire de ce qui nous faisait rire ensemble...
Que mon nom soit toujours prononcé à la maison comme il l’a toujours été.
Sans emphase d’aucune sorte, sans trace d’ombre.
La vie signifie ce qu’elle a toujours signifié. Elle est ce qu’elle a toujours été.
Le fil n’est pas coupé.
Pourquoi serais-je hors de ta pensée Simplement parce que je suis hors de ta vue ?
Je t’attends.
Je ne suis pas loin, juste de l’autre côté du chemin.
Tu vois, tout est bien.
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