Les intellectuels du trumpisme et leur maître
Décrire la sphère Maga, pour comprendre ce phénomène inouï ou pour en faire la critique, est une entreprise assez ardue, car ce n'est pas un bloc monolithique et récent. Les ouvrages ne manquent pas pour tenter de comprendre ce qui fait l'originalité de ceux qui gravitent autour de Trump pour lui fournir l'idéologie qu'il n'a pas ou pour jouer leur propre partition dans la musique de la Maison Blanche, souvent cacophonique. Lumières sombres, ce titre volontairement paradoxal, reste pour l'instant un ouvrage de référence pour entrer dans les arcanes de cette nouvelle église d'inspiration antilibérale, qui tente d'introduire le chaos dans l'ancien monde de la mondialisation ci-devant "heureuse". Un désordre créateur d'une nouvelle ère planétaire, selon les adeptes les plus zêlés du techno-fascisme en gestation, de la contestation des règles du droit le plus commun au nom d'un marché devenu sans règles, aux dépends les plus faibles: le stade ultime d'un capitalisme débridé profitant aux plus forts. La pensée libre et critique est dangereusement menacée Certains considèrent la sphère Maga comme un rassemblement de "têtes brûlées", parfois dangereux, comme certains projets de la Silicon Valley en gestation, d'autres y voient une certaine cohérence dans un désordre inquiétant, les rivalités visibles ou non. Des penseurs ou des imposteurs, comme Curtis Yarvin, un des influenceurs majeurs, ou comme certaines institutions qui ont fait allégeance. Les appréhensions de Tocqueville semblent bien se vérifier. Avant que peut-être le système ne s'effondre sur lui-même sous le poids de ses contradictions. Dane une étude récente, Furius Minds, Laura K.Field décrit la complexité et l'irrationalité du système Maga, une sorte de secte à connotations religieuses, au service d'un foi dont l'inconsistance lui semble un signe d'implosions futures...
"...Le mouvement MAGA est beaucoup plus complexe que le seul « trumpisme », et sa base n’est pas satisfaite de la tournure que prend ce second mandat. Certaines des personnalités intellectuelles dont parle Laura sont elles aussi mal à l’aise face aux politiques de l’administration. Mais elles ont le sentiment qu’un moment décisif est à portée de main, et qu’il ne faut pas laisser passer cette fenêtre d’opportunité pour transformer les États-Unis de l’intérieur.Ils y voient la dernière chance de mettre en œuvre des changements transformateurs, malgré la personnalité de Trump. Ils espèrent que les choses continueront d’évoluer dans la direction qu’ils souhaitent, et que Marco Rubio, ou — mieux encore aux yeux de la Nouvelle Droite — J. D. Vance, deviendra président pour ancrer ces changements à long terme. Si l’on essaie d’imaginer quels changements idéologiques et politiques survivront à l’ère Trump, je pense que les valeurs illibérales survivront au mouvement trumpiste lui-même.En tant qu’Européenne qui observe les États-Unis, j’ai ressenti à la lecture de ce livre à la fois une grande familiarité et une forme d’étrangeté. La dimension raciale et ségrégationniste extrêmement prégnante n’appartient pas à la tradition européenne de manière aussi radicale. Le rapport à la violence est également différent entre Europe et États-Unis. Un autre élément frappant est la relation entre religion et politique. Je crois que l’on assiste, dans un contexte européen très sécularisé, à un retour des idées religieuses et de la spiritualité — mais pas nécessairement des pratiques religieuses en tant que telles. Et c’est précisément là que la comparaison avec la culture politique américaine devient intéressante. La majorité de la droite chrétienne est protestante, mais son aile intellectuelle est catholique. Cette place croissante de la religion est parfois difficile à concevoir vu d’Europe. Le nationalisme américain a également été interprété de manière très différente dans le contexte européen. L’administration Trump II a constitué une leçon importante pour les dirigeants illibéraux européens qui s’étaient réjouis de son élection, en espérant bénéficier d’un élan favorable. Ils se sont retrouvés dans une position délicate : devoir défendre l’Europe face à ce qui ressemblait de plus en plus à un impérialisme trumpien, du Groenland à la guerre en Iran, en passant par l’enlèvement de Maduro au Venezuela.Les illibéraux européens n’ont aucun problème avec le « America First » lorsqu’il s’agit de protectionnisme, d’isolationnisme ou de politique civilisationniste. Ils approuvent l’insistance sur la souveraineté de l’État-nation, car c’est ce qu’ils souhaitent. Mais lorsque cette « America First » prend une tournure impérialiste contre l’Europe, il leur faut reconsidérer leur position. Cela s’est manifesté clairement en Italie, par exemple, où Giorgia Meloni a dû trouver le moyen de défendre les États-nations européens tout en maintenant ses relations cordiales avec Trump. L’impérialisme trumpien constitue donc un moment important, parce qu’il a rendu manifestes les tensions entre les projets illibéraux aux États-Unis et en Europe.Nous avons beaucoup à apprendre de l’expérience américaine que Laura Field décrit dans ce livre. Les États-Unis ont, dans de nombreux domaines, une longueur d’avance sur nous, mais nous avançons dans la même direction — avec, bien sûr, toutes nos nuances européennes.La banalisation, dans le contexte européen, de références issues des sous-cultures politiques de droite radicale est désormais largement normalisée, voire acceptée : théories du complot, vocabulaire exclusionnaire, imaginaire de forces occultes gouvernant le monde, dont la théorie du Grand Remplacement constitue l’un des exemples les plus emblématiques. C’est pourquoi les travaux de Laura Field sur l’évolution de ces milieux aux États-Unis au cours de la dernière décennie sont particulièrement éclairants pour comprendre des dynamiques déjà à l’œuvre en Europe..." ______________
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