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mardi 28 avril 2020

Des pandémies et des hommes

Chocs historiques.      
                         Si le phénomène que nous vivons est profond, durable et perturbant, s'il est capable de ralentir et de modifier la vie économique et sans doute politique, de la manière que nous observons, il n'est pas le premier.
    Mais nous oublions vite ces épisodes tragiques qui ont affecté l'histoire des hommes, pour ce que nous pouvons en savoir, et qui les ont laissés bien plus démunis que nous, subissant souvent l'événement, court ou durable, mais terriblement mortifère, comme une manifestation de puissances extérieures se déchaînant contre eux de manière punitive.
   Elles ont eu souvent des incidences importantes sur le cours des événements, dans l'histoire humaine, au point d'en modifier les données par ses conséquences ou de contribuer à remettre en cause un système établi, comme la peste justinienne, qui eut des conséquences profondes et durables. au niveau du cours des choses comme des croyances et des institutions établies.
               "..Malgré l’effondrement de sa partie occidentale sous la pression des Barbares au Ve siècle, l’empire romain perdure en Orient autour de Constantinople, la « nouvelle Rome ». Vers elle convergent les routes commerciales de la mer Baltique à l’Égypte nourricière, de la mer du Nord à la mer de Chine !
L'empereur Justinien promulguant le Code, Maître du Retable Beaussant, vers 1480, Paris, musée du Louvre.
Par la mer Rouge et l’océan Indien, les Romains se procurent des marchandises précieuses, soie et épices en premier lieu. Ils les paient avec l’or venu du sud du Sahara et cet or rejoint ainsi les chambres fortes du sous-continent indien. Seule la Perse sassanide fait entrave à ce fructueux commerce.
      Arrivé sur le trône en 527 à la mort de son oncle Justin, Justinien s’affirme rapidement comme un empereur à poigne. Soutenu par sa femme Theodora, il mate dans le sang la sédition Nika en 532. Il fait également compiler le droit romain du Corpus iuris civilis de 528 à 534, intégrant à la fois les anciennes lois et les plus récentes.
    En matière de politique extérieure, il conclut en 532 un traité de paix avec les Perses afin d’avoir les mains libres pour restaurer son autorité sur l’Occident romain.
    La reconquête est entamée en 533-34 en Afrique vandale, poursuivie avec l’Italie ostrogothique à partir de 535 et complétée plus tard, en 552, par la prise de la Bétique (Andalousie). Mais il doit en même temps affronter un ennemi autrement plus redoutable que les Perses et les Germains…
    La peste entre dans l’empire romain en suivant la route commerciale de la mer Rouge : elle se manifeste à l’été 541 à Péluse, sur le delta du Nil. Une fièvre s’installe puis des ganglions gonflent et les malades meurent très vite, provoquant un effet de sidération dans la population.
     Une fois à Alexandrie, l’un des carrefours de l’Empire, elle profite des rats embarqués sur les navires pour gagner les ports de toute la Méditerranée. Les puces commencent par s’en prendre aux rats du lieu, puis après quelques jours, une fois tous les rongeurs tués, elles s’attaquent aux hommes. La population n’a pas les moyens de se prémunir contre la pestilence alors même qu’elle en est informée.
   À court terme, l’empire byzantin semble surmonter la crise. Tant bien que mal, Justinien et son général Bélisaire parviennent à compenser les pertes dans l’armée pour mener à bien leurs entreprises militaires, mais la crise est aussi économique. Il n’y a plus d’argent pour payer les soldats et malgré une pression fiscale maximale, les impôts ne rentrent plus par manque de contribuables. En 553, Justinien est obligé d’effacer les impôts dus depuis l’épidémie. Aucun de ses successeurs ne parviendra à surmonter la situation : trop peu d’hommes pour gérer un empire trop grand qui ne parvient pas à réduire ses ambitions et s’épuise dans d’interminables guerres avec la Perse.
Saint Sébastien intercède auprès de Dieu pour conjurer la peste, Josse Lieferinxe, XVe siècle, Baltimore, Walters Art Museum.En effet, une fois la première vague passée, l’épidémie frappe de nouveau une vingtaine de fois en deux siècles, la dernière vague étant attestée en 750. L’auteur (inconnu) des Miracles de saint Demetrius décrit ainsi la situation catastrophique de Thessalonique en 597 : « Ni les bébés, ni les femmes, ni la fleur de la jeunesse, ni les hommes en âge de porter les armes et de servir la cité n’étaient épargnés par la maladie : seuls les vieux y ont échappé [sans doute avaient-ils été immunisés lors de la précédente épidémie] ». De nouvelles habitudes se prennent comme celle de fuir les villes : en 747-748, l'empereur Constantin V lui-même s’installe à Nicodémie et « télétravaille » au moyen de dépêches officielles.
   Au total, les estimations varient beaucoup mais le nombre de décès sur ces deux siècles se chiffre en millions dans un empire d'Orient qui devait alors compter environ trente millions d'habitants et ne plus en voir que la moitié à la fin du VIème siècle (un demi-millénaire plus tôt, à son apogée, l'empire romain pouvait avoir cinquante millions d'âmes).
    La peste et ses conséquences sur l’organisation administrative contribuent à distendre les liens entre la capitale et ses possessions, surtout en Occident. Le pape Pélage II ayant succombé à la maladie le 8 février 590, son successeur Grégoire le  Grand (590-604) organise en avril une grande procession contre le fléau, au cours de laquelle la tradition postérieure rapporte qu’il aurait porté une image de la Vierge attribuée à saint Luc.
    Dans un contexte de forte angoisse religieuse, il s’affirme comme le protecteur des Romains dont il gère aussi le ravitaillement, l’administration impériale – puisque Rome se trouvait encore théoriquement dans l’Empire – n’étant pas à même de le faire : l’épidémie contribue ainsi, indirectement, à l’affirmation de la papauté en tant que puissance territoriale.
    La peste frappe profondément l’Europe, jusqu’à l’Irlande, même si les sources sont bien moins nombreuses et ne permettent pas d’en évaluer la gravité. Elle fait un retour violent dans les années 660, en Angleterre à partir de 664 : l’archevêque de Cantorbéry Didier et le roi du Kent Earconberht succombent tous deux. Son influence sur les transformations sociales et économiques s’avère toutefois impossible à préciser en l’absence de sources précises, comme dans les régions.
   C’est toutefois plus à l’Est que les conséquences sont les plus profondes : la saignée humaine subie par les empires romain et perse les a laissés vulnérables face aux armées issues d’une des rares régions qui n’avait pas été touchée par la peste, l’Arabie. L’ascension fulgurante de l’islam et ses victoires militaires déroutantes de facilité ne peuvent être appréhendées en oubliant les ravages de la peste, même s’il n’est pas question de les réduire à ce seul aspect.
     Pourquoi la peste est-elle arrivée en 541 et pas avant, ou après ? L’hypothèse souvent retenue aujourd’hui lie cette date à la vague de froid des années 530 et 540, d’une intensité exceptionnelle. Elle est la conséquence d’une part d’une tendance de fond à un refroidissement du climat depuis la fin de l’optimum climatique romain, au milieu du IIème siècle, et d’une éruption volcanique colossale survenue en 536 et peut-être d’une seconde en 539 ou 540.
     Les chroniqueurs notent la disparition du soleil en 536 et les analyses dendrochronologiques confirment que les dix ans qui suivirent cette année furent les plus froides de notre ère. Le lien entre ces conditions climatiques et l’épidémie de peste est très vraisemblable mais n’est pas établi avec certitude : les rongeurs ont-ils modifié leurs habitudes en raison des conditions climatiques ? Se sont-ils multipliés parce que les pluies intenses de ces années avaient accéléré la croissance de la végétation ?
     Quoi qu’il en soit, le climat plus froid et humide a aggravé les effets de la peste justinienne : il a occasionné une forte baisse des récoltes, notamment en Italie, et occasionné des disettes qui, en affaiblissant les organismes, les ont rendus plus réceptifs à la maladie...." (Merci à Hérodote.net)
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lundi 5 octobre 2020

Corona-incertitudes

Ebranlement

                                    Celle que nous avions presque fini par oublier, par naïveté ou par insouciance, nous revient à la figure et peut-être pour plus longtemps qu'on ne le croit,    Devant des services de santé impréparés et encore désarmés, le virus poursuit son oeuvre, n'ayant pour seul objectif que de se reproduire autant qu'il le peut, sans état d'âme.      Le désarroi commence à s'installer, ainsi que des tensions sociales fortes, comme on aurait pu le prévoir, face à des mesures dont la cohérence reste à prouver.         __Aucune  pandémie n'échappe à cette loi de désorganisation et de remises en question profondes, qui redistribuent brutalement les cartes, le cours de l'histoire se trouvant soudain dévié, parfois pour une longue période.      __Comme le montrent les anciennes épidémies de peste, que nous avons oubliées, qui ont questionné plusieurs fois nos sociétés fragiles et désemparées, comme la récente grippe espagnole.      La question se repose sourdement, mais de manière lancinante: et après ..?      Dans les projets confus d'aujourd'hui, se mêlent espoirs er craintes. Comme le fait apparaître le point de vue souvent:

            "...Les épidémies se suivent et ne se ressemblent pas toujours. Mais les après-épidémies ne furent jamais vraiment des temps heureux et harmonieux. La peur et la méfiance engendrées par les fléaux, les effondrements démographiques et la profonde désorganisation économique, sociale et politique dessinent des horizons peu enthousiasmants. Et pourtant, dans ces bruits et ces fureurs, émergent souvent les prémices de mondes nouveaux…  « Le monde d’après » a donné lieu à de nombreux débats où chacun a, semble-t-il, plus cherché à projeter ses espoirs qu’à suivre le précepte spinoziste : « Ni rire, ni pleurer, ni haïr, mais comprendre. » Au risque de doucher bien des enthousiasmes, petit tour d’horizon des « après-épidémies », d’hier et d’avant-hier.                                     Il n’est pas impossible que notre conquête de la planète soit en partie liée aux premières épidémies. En effet, certains spécialistes n’excluent pas que le paludisme ait participé à notre plus importante sortie d’Afrique. C’était il y a longtemps, longtemps, c’était il y a plus de 50 000 ans. Certes, avec peu de morts, tant nous étions si peu nombreux et si isolés les uns des autres. Certes, il s’agissait d’une parasitose et non d’un virus. Certes, ce n’est qu’une hypothèse. Mais elle illustre bien combien, depuis toujours, la lutte contre les maladies et les épidémies sont un des (nombreux) moteurs de l’histoire.         La plus ancienne épidémie avérée date de 1326 avant notre ère et, depuis l’Égypte, elle s’est propagée au Moyen-Orient. C’est l’époque du Nouvel Empire, l’apogée de la civilisation de l’Égypte antique, comme en témoignent encore les temples de Louqsor et d’Abou-Simbel. C’est une période de développement des échanges avec l’Asie Mineure et la Crète, ce qui expliquerait la propagation de l’épidémie. Difficile de se faire une idée des conséquences de cette épidémie. L’époque est troublée par l’offensive des pharaons pour limiter le pouvoir des grands prêtres, mais rien ne permet d’attester un quelconque effondrement démographique.   Au Ve siècle avant notre ère, Athènes fut frappée en plein « âge d’or », durant le « grand siècle de Périclès ». Ce dernier en fut d’ailleurs la plus célèbre victime. Comme les suivantes, cette épidémie accélérera les tendances déjà à l’œuvre. Quelques décennies plus tôt, Athènes, auréolé de sa victoire contre les Perses, inquiète les autres cités grecques. Une coalition dirigée par Sparte viendra stopper net la puissance d’une Athènes affaiblie par la mort d’un bon tiers de sa population et d’une part importante de ses dirigeants.                                                                   L’Empire romain connut deux vagues d’épidémies. Dans son ouvrage de référence, Comment l’Empire romain s’est effondré l’historien Kyle Harper s’attarde longuement sur le rôle que jouèrent dans son destin les épidémies.     La première, au IIe siècle de notre ère, la peste antonine (du nom de la dynastie régnante, mais il s’agissait en fait de la variole) se propagea en grande partie par les armées, qui se trouvèrent ainsi décimées. Ce fut une des conséquences les plus immédiatement dramatiques pour la cohésion impériale. De multiples indices laissent entrevoir une grave crise économique et monétaire. Le prix de la terre s’est effondré, faute de demande, la monnaie a perdu une grande partie de sa valeur alors même que les mines qui en produisaient la matière première semblent avoir été désertées. Et nombre d’historiens ont souligné la disparition brutale des documents officiels, signe d’un affaiblissement des structures étatiques dans tout l’Empire. Désormais, conclut Kyle Harper, « l’Empire romain était un survivant ».   Quelques siècles plus tard, la peste de Justinien (du nom de l’empereur byzantin au VIe siècle) a probablement accéléré le déclin de l’Empire. Les témoignages de l’époque sont édifiants : l’ordre public, la vie économique et sociale, le ravitaillement, tout s’est effondré. Les spécialistes ont certes répertorié plus de 200 causes possibles à la chute de l’Empire romain, mais tous reconnaissent le poids des épidémies qui se répandirent de l’Égypte à la Bretagne. Kyle Harper montre bien les liens entre l’effondrement démographique et la faillite de l’Empire. Enfin, la question fiscale occupait déjà un rôle central : en refusant toute exonération fiscale pour limiter les dégâts, en alourdissant même la charge, l’Empereur étouffa toute « reprise » possible…Deux autres éléments sont troublants d’actualité : les historiens insistent de plus en plus sur la double peine de l’épidémie et des changements climatiques à l’œuvre à l’époque : pas un réchauffement mais un dramatique refroidissement : « le petit âge glaciaire de l’Antiquité tardive ». Et l’historien Bryan Ward-Perkins insiste sur la fragilité engendrée dès l’époque par la disparition des productions locales et la perte des savoir-faire consécutives à un modèle naissant de spécialisation par aire géographique. « La sophistication de la période romaine, en diffusant à grande échelle des biens de consommation d’excellente qualité, avait détruit les savoir-faire et les réseaux locaux des temps préromains. […] Il fallut des siècles pour que les habitants de l’ancien Empire recouvrent la situation préromaine. »    L’histoire s’intéresse spontanément à ce qui s’est passé, mais il arrive que ce qui n’a pas eu lieu soit tout aussi révélateur !                                                                                     On parle beaucoup aujourd’hui des épidémies comme résultat de notre agression des milieux naturels. Pourtant, durant deux siècles, la France en particulier, mais aussi toute l’Europe, a passé son temps à détruire des forêts, à créer de très grandes clairières pour s’y installer, à assécher des marais et autres zones humides, sans déclencher la moindre épidémie. Bien sûr, la population était assez clairsemée et les communications étaient somme toute assez limitées, mais les colporteurs et les prêtres sillonnaient les « pays »,emportant les « miasmes » de la ville aux villages et les maladies d’origine animale des villages à la ville. Les adeptes de Gaïa, la déesse Terre, nous expliqueront peut-être que celle-ci, d’une grande patience envers les agressions humaines, a mis longtemps avant de décider de se « venger »…   La Grande Peste (ou Peste noire) du XIVe siècle, la plus célèbre, a aussi été la plus étudiée. Encore faut-il se souvenir que si la « première vague », celle de 1348 et des années suivantes, fut la plus meurtrière, l’épidémie s’installa pour plusieurs siècles, disparaissant et réapparaissant tout aussi soudainement de région en région. Au XVIIe siècle, elle tuera encore quelque 3 millions de Français. Plutôt que d’« après-épidémie », il s’est plutôt agi de « vivre avec l’épidémie »         Les plus importantes conséquences furent une nouvelle fois démographiques : les historiens voient le plus souvent les épidémies comme un facteur beaucoup plus essentiel dans la stagnation démographique que les structures familiales ou l’âge des mariages. Cet effondrement de la population aura de profondes conséquences économiques, sociales et politiques. Le manque de main-d’œuvre, entraînant la fin du servage, viendra achever un système féodal déjà bien mal en point. Campagnes désertées, champs laissés à l’abandon, le monde rural, c’est-à-dire celui de l’immense majorité de la population, s’en trouva totalement bouleversé. L’effondrement de la population ayant considérablement fait baisser les besoins en céréales, les survivants durent se diversifier, en particulier dans l’élevage et la production de laine, laquelle entraîna un essor important du tissage, secteur essentiel de l’industrialisation naissante. Désormais indépendant, le paysan commencera à trouver dans l’artisanat rural de précieux compléments de revenus. Premiers balbutiements d’un capitalisme de production.   Le délabrement urbain sera tout aussi sévère. Exemple parmi tant d’autres, le témoignage de Boccace, l’auteur du Décaméron, sur la peste à Florence : il nous décrit une disparition complète de toute autorité, une ville livrée aux pillards et où les habitants s’organisent comme ils le peuvent pour gérer les cadavres qui envahissent les rues.   De plus, même si les épidémies firent plus de ravages dans le petit peuple que chez les puissants, ces derniers furent loin d’être épargnés. Un seul roi en fut victime, celui de Castille, mais bien des familles royales furent décimées. Une épidémie de variole emporta par exemple plusieurs des héritiers successifs de Louis XIV. Dans de nombreuses cités-États, beaucoup de notables disparurent soit dans la fuite, soit dans la mort, et cela favorisa le renouvellement des élites.     Enfin, il semble bien que les mesures mises en place pour tenter d’endiguer les fléaux aient joué un rôle non négligeable dans l’immixtion des États dans la vie quotidienne et privé des populations. Dès le XIVe siècle, l’Italie est à la pointe des innovations sanitaires, tandis que les pays du nord de l’Europe accusaient un retard certain. L’année même de l’arrivée de la Peste noire, trois fonctionnaires sont chargés de la surveillance sanitaire de la ville de Venise. Quelques années plus tôt, la cité avait déjà ouvert un premier lazaret (établissement pour les mises en quarantaine). Très vite, de nombreuses villes et États se dotent d’un « secrétariat à la Santé » et de vastes hôpitaux qui pouvaient, comme à Milan, accueillir jusqu’à 16 000 malades. En France, il faudra attendre le XVIIIe siècle pour commencer à envisager l’établissement d’un véritable bilan sanitaire du pays, sous l’impulsion d’un certain Pierre Chirac, médecin de Louis XV.   Les philosophes Michel Foucault et Gilles Deleuze dénonceront cette montée du « contrôle social » cette « biopolitique » entre autres en réponse aux épidémies. Mais leur « dévoilement » aura aussi son angle mort : l’efficacité de cette politique, qui explique en grande partie le déclin de ces fléaux endémiques, comme le montrent amplement les travaux de Jean-Noël Biraben, médecin, spécialiste de l’histoire des épidémies. Avant même le triomphe de l’hygiénisme au XIXe siècle, la lutte contre les épidémies tiendra une place essentielle dans l’émergence d’une politique sanitaire. Il y a tout lieu de s’en féliciter.                                           Il y a un siècle, la grippe dite « espagnole », prolongeant la grande boucherie de la Première Guerre mondiale, aura aussi « un effet structurant sur l’histoire de la santé » débouchant sur la découverte de nouveaux vaccins, rappelle Freddy Vinet, géographe spécialisé en épidémiologie.    Le commerce étant très actif tant en Méditerranée que vers l’Asie et l’Afrique noire, les pays du Sud, qu’ils soient chrétiens ou musulmans, auront été frappés beaucoup plus sévèrement que ceux du Nord. Ils ont connu un tel effondrement démographique, une telle désorganisation économique, sociale et politique, qu’il est probable que les épidémies aient participé au déclin de l’Europe du Sud au profil de l’Europe du Nord et à l’affaiblissement du monde arabo-musulman.                                                                                          Cependant, les historiens insistent sur les conséquences culturelles, sur les mentalités, et donc sur les comportements engendrés par cette « grande peur » avec laquelle il fallut apprendre à vivre. L’épidémie, explique l’historien Laurent-Henri Vignaud, « met en danger le lien social, déclenche une forme larvée de guerre civile où chacun se méfie de son voisin ». La recherche d’un bouc émissaire, les massacres antisémites et le repli sur une macabre religiosité ont profondément marqué ces siècles.         Les épidémies auraient-elles pu participer à la montée des aspirations démocratiques ? L’historien Pierre Miquel semble le penser : « La peste niveleuse accoutume les hommes à l’idée qu’aucun pouvoir ne peut leur être imposé », affirme-t-il dans son ouvrage consacré aux grandes épidémies (Mille Ans de malheur. Les grandes épidémies du millénaire Lafon, 1999). Et de citer « la première émeute ouvrière du monde occidental », celle des célèbres ciompi ces cardeurs et tisserands de Florence en juillet 1378. La piste mériterait d’être explorée…  Dans leur étude sur la Peste noire, deux historiens britanniques tentent de résumer les conséquences des grandes épidémies dans les mentalités occidentales. Elles ont selon eux « construit une opposition binaire pollution/pureté » et nous ont légué « l’angoisse de la maladie, la peur de la pollution, de l’étranger, de la diversité, la méfiance envers les médecins, les scientifiques et les politiques ».    Et ce legs n’est probablement pas l’apanage de l’Occident…     Enfin, une des constantes dramatiques des après-épidémies semble bien être l’amnésie collective. Or, comme nous le rappelait Freddy Vinet il y a à peine deux ans, « rien n’est jamais acquis en matière de lutte anti-infectieuse. La culture épidémiologique demeure essentielle face à l’émergence inévitable de nouveaux pathogènes »...._________

vendredi 16 octobre 2020

Corona-incertitudes

 Ebranlement

                                    Celle que nous avions presque fini par oublier, par naïveté ou par insouciance, nous revient à la figure et peut-être pour plus longtemps qu'on ne le croit,    Devant des services de santé impréparés et encore désarmés, le virus poursuit son oeuvre, n'ayant pour seul objectif que de se reproduire autant qu'il le peut, sans état d'âme.      Le désarroi commence à s'installer, ainsi que des tensions sociales fortes, comme on aurait pu le prévoir, face à des mesures dont la cohérence reste à prouver.         __Aucune  pandémie n'échappe à cette loi de désorganisation et de remises en question profondes, qui redistribuent brutalement les cartes, le cours de l'histoire se trouvant soudain dévié, parfois pour une longue période.      __Comme le montrent les anciennes épidémies de peste, que nous avons oubliées, qui ont questionné plusieurs fois nos sociétés fragiles et désemparées, comme la récente grippe espagnole.      La question se repose sourdement, mais de manière lancinante: et après ..?      Dans les projets confus d'aujourd'hui, se mêlent espoirs er craintes. Comme le fait apparaître le point de vue souvent:

            "...Les épidémies se suivent et ne se ressemblent pas toujours. Mais les après-épidémies ne furent jamais vraiment des temps heureux et harmonieux. La peur et la méfiance engendrées par les fléaux, les effondrements démographiques et la profonde désorganisation économique, sociale et politique dessinent des horizons peu enthousiasmants. Et pourtant, dans ces bruits et ces fureurs, émergent souvent les prémices de mondes nouveaux…  « Le monde d’après » a donné lieu à de nombreux débats où chacun a, semble-t-il, plus cherché à projeter ses espoirs qu’à suivre le précepte spinoziste : « Ni rire, ni pleurer, ni haïr, mais comprendre. » Au risque de doucher bien des enthousiasmes, petit tour d’horizon des « après-épidémies », d’hier et d’avant-hier.                                                                   Il n’est pas impossible que notre conquête de la planète soit en partie liée aux premières épidémies. En effet, certains spécialistes n’excluent pas que le paludisme ait participé à notre plus importante sortie d’Afrique. C’était il y a longtemps, longtemps, c’était il y a plus de 50 000 ans. Certes, avec peu de morts, tant nous étions si peu nombreux et si isolés les uns des autres. Certes, il s’agissait d’une parasitose et non d’un virus. Certes, ce n’est qu’une hypothèse. Mais elle illustre bien combien, depuis toujours, la lutte contre les maladies et les épidémies sont un des (nombreux) moteurs de l’histoire.         ____La plus ancienne épidémie avérée date de 1326 avant notre ère et, depuis l’Égypte, elle s’est propagée au Moyen-Orient. C’est l’époque du Nouvel Empire, l’apogée de la civilisation de l’Égypte antique, comme en témoignent encore les temples de Louqsor et d’Abou-Simbel. C’est une période de développement des échanges avec l’Asie Mineure et la Crète, ce qui expliquerait la propagation de l’épidémie. Difficile de se faire une idée des conséquences de cette épidémie. L’époque est troublée par l’offensive des pharaons pour limiter le pouvoir des grands prêtres, mais rien ne permet d’attester un quelconque effondrement démographique.   Au Ve siècle avant notre ère, Athènes fut frappée en plein « âge d’or », durant le « grand siècle de Périclès ». Ce dernier en fut d’ailleurs la plus célèbre victime. Comme les suivantes, cette épidémie accélérera les tendances déjà à l’œuvre. Quelques décennies plus tôt, Athènes, auréolé de sa victoire contre les Perses, inquiète les autres cités grecques. Une coalition dirigée par Sparte viendra stopper net la puissance d’une Athènes affaiblie par la mort d’un bon tiers de sa population et d’une part importante de ses dirigeants.                                                                ______   L’Empire romain connut deux vagues d’épidémies. Dans son ouvrage de référence, Comment l’Empire romain s’est effondré l’historien Kyle Harper s’attarde longuement sur le rôle que jouèrent dans son destin les épidémies.     La première, au IIe siècle de notre ère, la peste antonine (du nom de la dynastie régnante, mais il s’agissait en fait de la variole) se propagea en grande partie par les armées, qui se trouvèrent ainsi décimées. Ce fut une des conséquences les plus immédiatement dramatiques pour la cohésion impériale. De multiples indices laissent entrevoir une grave crise économique et monétaire. Le prix de la terre s’est effondré, faute de demande, la monnaie a perdu une grande partie de sa valeur alors même que les mines qui en produisaient la matière première semblent avoir été désertées. Et nombre d’historiens ont souligné la disparition brutale des documents officiels, signe d’un affaiblissement des structures étatiques dans tout l’Empire. Désormais, conclut Kyle Harper, « l’Empire romain était un survivant ».   Quelques siècles plus tard, la peste de Justinien (du nom de l’empereur byzantin au VIe siècle) a probablement accéléré le déclin de l’Empire. Les témoignages de l’époque sont édifiants : l’ordre public, la vie économique et sociale, le ravitaillement, tout s’est effondré. Les spécialistes ont certes répertorié plus de 200 causes possibles à la chute de l’Empire romain, mais tous reconnaissent le poids des épidémies qui se répandirent de l’Égypte à la Bretagne. Kyle Harper montre bien les liens entre l’effondrement démographique et la faillite de l’Empire. Enfin, la question fiscale occupait déjà un rôle central : en refusant toute exonération fiscale pour limiter les dégâts, en alourdissant même la charge, l’Empereur étouffa toute « reprise » possible…Deux autres éléments sont troublants d’actualité : les historiens insistent de plus en plus sur la double peine de l’épidémie et des changements climatiques à l’œuvre à l’époque : pas un réchauffement mais un dramatique refroidissement : « le petit âge glaciaire de l’Antiquité tardive ». Et l’historien Bryan Ward-Perkins insiste sur la fragilité engendrée dès l’époque par la disparition des productions locales et la perte des savoir-faire consécutives à un modèle naissant de spécialisation par aire géographique. « La sophistication de la période romaine, en diffusant à grande échelle des biens de consommation d’excellente qualité, avait détruit les savoir-faire et les réseaux locaux des temps préromains. […] Il fallut des siècles pour que les habitants de l’ancien Empire recouvrent la situation préromaine. »    L’histoire s’intéresse spontanément à ce qui s’est passé, mais il arrive que ce qui n’a pas eu lieu soit tout aussi révélateur !                                                                                     On parle beaucoup aujourd’hui des épidémies comme résultat de notre agression des milieux naturels. Pourtant, durant deux siècles, la France en particulier, mais aussi toute l’Europe, a passé son temps à détruire des forêts, à créer de très grandes clairières pour s’y installer, à assécher des marais et autres zones humides, sans déclencher la moindre épidémie. Bien sûr, la population était assez clairsemée et les communications étaient somme toute assez limitées, mais les colporteurs et les prêtres sillonnaient les « pays »,emportant les « miasmes » de la ville aux villages et les maladies d’origine animale des villages à la ville. Les adeptes de Gaïa, la déesse Terre, nous expliqueront peut-être que celle-ci, d’une grande patience envers les agressions humaines, a mis longtemps avant de décider de se « venger »…                     La Grande Peste (ou Peste noire) du XIVe siècle, la plus célèbre, a aussi été la plus étudiée. Encore faut-il se souvenir que si la « première vague », celle de 1348 et des années suivantes, fut la plus meurtrière, l’épidémie s’installa pour plusieurs siècles, disparaissant et réapparaissant tout aussi soudainement de région en région. Au XVIIe siècle, elle tuera encore quelque 3 millions de Français. Plutôt que d’« après-épidémie », il s’est plutôt agi de « vivre avec l’épidémie »         Les plus importantes conséquences furent une nouvelle fois démographiques : les historiens voient le plus souvent les épidémies comme un facteur beaucoup plus essentiel dans la stagnation démographique que les structures familiales ou l’âge des mariages. Cet effondrement de la population aura de profondes conséquences économiques, sociales et politiques. Le manque de main-d’œuvre, entraînant la fin du servage, viendra achever un système féodal déjà bien mal en point. Campagnes désertées, champs laissés à l’abandon, le monde rural, c’est-à-dire celui de l’immense majorité de la population, s’en trouva totalement bouleversé. L’effondrement de la population ayant considérablement fait baisser les besoins en céréales, les survivants durent se diversifier, en particulier dans l’élevage et la production de laine, laquelle entraîna un essor important du tissage, secteur essentiel de l’industrialisation naissante. Désormais indépendant, le paysan commencera à trouver dans l’artisanat rural de précieux compléments de revenus. Premiers balbutiements d’un capitalisme de production.   Le délabrement urbain sera tout aussi sévère. Exemple parmi tant d’autres, le témoignage de Boccace, l’auteur du Décaméron, sur la peste à Florence : il nous décrit une disparition complète de toute autorité, une ville livrée aux pillards et où les habitants s’organisent comme ils le peuvent pour gérer les cadavres qui envahissent les rues.   De plus, même si les épidémies firent plus de ravages dans le petit peuple que chez les puissants, ces derniers furent loin d’être épargnés. Un seul roi en fut victime, celui de Castille, mais bien des familles royales furent décimées. Une épidémie de variole emporta par exemple plusieurs des héritiers successifs de Louis XIV. Dans de nombreuses cités-États, beaucoup de notables disparurent soit dans la fuite, soit dans la mort, et cela favorisa le renouvellement des élites.     Enfin, il semble bien que les mesures mises en place pour tenter d’endiguer les fléaux aient joué un rôle non négligeable dans l’immixtion des États dans la vie quotidienne et privé des populations. Dès le XIVe siècle, l’Italie est à la pointe des innovations sanitaires, tandis que les pays du nord de l’Europe accusaient un retard certain. L’année même de l’arrivée de la Peste noire, trois fonctionnaires sont chargés de la surveillance sanitaire de la ville de Venise. Quelques années plus tôt, la cité avait déjà ouvert un premier lazaret (établissement pour les mises en quarantaine). Très vite, de nombreuses villes et États se dotent d’un « secrétariat à la Santé » et de vastes hôpitaux qui pouvaient, comme à Milan, accueillir jusqu’à 16 000 malades. En France, il faudra attendre le XVIIIe siècle pour commencer à envisager l’établissement d’un véritable bilan sanitaire du pays, sous l’impulsion d’un certain Pierre Chirac, médecin de Louis XV.   Les philosophes Michel Foucault et Gilles Deleuze dénonceront cette montée du « contrôle social » cette « biopolitique » entre autres en réponse aux épidémies. Mais leur « dévoilement » aura aussi son angle mort : l’efficacité de cette politique, qui explique en grande partie le déclin de ces fléaux endémiques, comme le montrent amplement les travaux de Jean-Noël Biraben, médecin, spécialiste de l’histoire des épidémies. Avant même le triomphe de l’hygiénisme au XIXe siècle, la lutte contre les épidémies tiendra une place essentielle dans l’émergence d’une politique sanitaire. Il y a tout lieu de s’en féliciter.                                           Il y a un siècle, la grippe dite « espagnole », prolongeant la grande boucherie de la Première Guerre mondiale, aura aussi « un effet structurant sur l’histoire de la santé » débouchant sur la découverte de nouveaux vaccins, rappelle Freddy Vinet, géographe spécialisé en épidémiologie.    Le commerce étant très actif tant en Méditerranée que vers l’Asie et l’Afrique noire, les pays du Sud, qu’ils soient chrétiens ou musulmans, auront été frappés beaucoup plus sévèrement que ceux du Nord. Ils ont connu un tel effondrement démographique, une telle désorganisation économique, sociale et politique, qu’il est probable que les épidémies aient participé au déclin de l’Europe du Sud au profil de l’Europe du Nord et à l’affaiblissement du monde arabo-musulman.                                                                                          Cependant, les historiens insistent sur les conséquences culturelles, sur les mentalités, et donc sur les comportements engendrés par cette « grande peur » avec laquelle il fallut apprendre à vivre. L’épidémie, explique l’historien Laurent-Henri Vignaud, « met en danger le lien social, déclenche une forme larvée de guerre civile où chacun se méfie de son voisin ». La recherche d’un bouc émissaire, les massacres antisémites et le repli sur une macabre religiosité ont profondément marqué ces siècles.       ______  Les épidémies auraient-elles pu participer à la montée des aspirations démocratiques ? L’historien Pierre Miquel semble le penser : « La peste niveleuse accoutume les hommes à l’idée qu’aucun pouvoir ne peut leur être imposé », affirme-t-il dans son ouvrage consacré aux grandes épidémies (Mille Ans de malheur. Les grandes épidémies du millénaire Lafon, 1999). Et de citer « la première émeute ouvrière du monde occidental », celle des célèbres ciompi ces cardeurs et tisserands de Florence en juillet 1378. La piste mériterait d’être explorée…  Dans leur étude sur la Peste noire, deux historiens britanniques tentent de résumer les conséquences des grandes épidémies dans les mentalités occidentales. Elles ont selon eux « construit une opposition binaire pollution/pureté » et nous ont légué « l’angoisse de la maladie, la peur de la pollution, de l’étranger, de la diversité, la méfiance envers les médecins, les scientifiques et les politiques ».    Et ce legs n’est probablement pas l’apanage de l’Occident…   ______  Enfin, une des constantes dramatiques des après-épidémies semble bien être l’amnésie collective. Or, comme nous le rappelait Freddy Vinet il y a à peine deux ans, « rien n’est jamais acquis en matière de lutte anti-infectieuse. La culture épidémiologique demeure essentielle face à l’émergence inévitable de nouveaux pathogènes »...._________

mardi 31 mars 2020

Troublants parallèles

Les pandémies se suivent
                          Et se ressemblent étrangement.
   Dans le Décaméron, Boccacio décrit la situation à Florence, à l'heure où la peste décime sévèrement la région, s'abattant sur elle comme un fléau de Dieu,  où l'impuissance est totale. Désarroi absolu. Stupeur presque indicible.
   Il dessine dans ce contexte où il est question de vie et de mort, une nouvelle approche de la vie et de ses plaisirs. Vivre prend alors une intensité plus forte que jamais, dans ce qu'elle peut avoir d'essentiel. La légèreté et la truculence surgissent chez l'auteur, au coeur du drame, comme un salut réactif à la vie.
       [Thucydide aussi, beaucoup plus tôt, en termes d'historien.]
  Dans son adaptation cinématographique, Pasolini mettra l'accent sur la transgression , la critique religieuse et sociale, comme si le drame qui se jouait faisait sauter les conventions. Repenser la vie s'impose comme aujourd'hui.
De la peste noire à aujourd'hui (cliquez)_Bosch et la peste.

      ...De ces choses et de beaucoup d’autres semblables, naquirent diverses peurs et imaginations parmi ceux qui survivaient, et presque tous en arrivaient à ce degré de cruauté d’abandonner et de fuir les malades et tout ce qui leur avait appartenu ; et, ce faisant, chacun croyait garantir son propre salut. D’aucuns pensaient que vivre avec modération et se garder de tout excès, était la meilleure manière de résister à un tel fléau. S’étant formés en sociétés, il vivaient séparés de tous les autres groupes. Réunis et renfermés dans les maisons où il n’y avait point de malades et où ils pouvaient vivre le mieux ; usant avec une extrême tempérance des mets les plus délicats et des meilleurs vins ; fuyant toute luxure, sans se permettre de parler à personne, et sans vouloir écouter aucune nouvelle du dehors au sujet de la mortalité ou des malades, ils passaient leur temps à faire de la musique et à se livrer aux divertissements qu’ils pouvaient se procurer. D’autres, d’une opinion contraire, affirmaient que boire beaucoup, jouir, aller d’un côté et d’autre en chantant et en se satisfaisant en toute chose, selon son appétit, et rire et se moquer de ce qui pouvait advenir, était le remède le plus certain à si grand mal. Et, comme ils le disaient, ils mettaient de leur mieux leur théorie en pratique, courant jour et nuit d’une taverne à une autre, buvant sans mode et sans mesure, et faisant tout cela le plus souvent dans les maisons d’autrui, pour peu qu’ils y trouvassent choses qui leur fissent envie ou plaisir. Et ils pouvaient agir ainsi en toute facilité, pour ce que chacun, comme s’il ne devait plus vivre davantage, avait, de même que sa propre personne, mis toutes ses affaires à l’abandon. Sur quoi, la plupart des maisons étaient devenues communes, et les étrangers s’en servaient, lorsqu’ils les trouvaient sur leur passage, comme l’aurait fait le propriétaire lui-même. Au milieu de toutes ces préoccupations bestiales, on fuyait toujours les malades le plus qu’on pouvait. En une telle affliction, au sein d’une si grande misère de notre cité, l’autorité révérée des lois, tant divines qu’humaines, était comme tombée et abandonnée par les ministres et les propres exécuteurs de ces lois, lesquels, comme les autres citoyens, étaient tous, ou morts, ou malades, ou si privés de famille, qu’ils ne pouvaient remplir aucun office ; pour quoi, il était licite à chacun de faire tout ce qu’il lui plaisait. Beaucoup d’autres, entre les deux manières de vivre susdites, en observaient une moyenne, ne se restreignant point sur leur nourriture comme les premiers, et ne se livrant pas, comme les seconds, à des excès de boisson ou à d’autres excès, mais usant de toutes choses d’une façon suffisante, selon leur besoin. Sans se tenir renfermés, ils allaient et venaient, portant à la main qui des fleurs, qui des herbes odoriférantes, qui diverses sortes d’aromates qu’ils se plaçaient souvent sous le nez pensant que c’était le meilleur préservatif que de réconforter le cerveau avec de semblables parfums, attendu que l’air semblait tout empoisonné et comprimé par la puanteur des corps morts, des malades et des médicaments. Quelques-uns, d’un avis plus cruel, comme étant par aventure le plus sûr, disaient qu’il n’y avait pas de remède meilleur, ni même aussi bon, contre les pestes, que de fuir devant elles. Poussés par cette idée, n’ayant souci de rien autre que d’eux-mêmes, beaucoup d’hommes et de femmes abandonnèrent la cité, leurs maisons, leurs demeures, leurs parents et leurs biens, et cherchèrent un refuge dans leurs maisons de campagne ou dans celles de leurs voisins, comme si la colère de Dieu, voulant punir par cette peste l’iniquité des hommes, n’eût pas dû les frapper partout où ils seraient, mais s’abattre seulement sur ceux qui se trouvaient au dedans des murs de la ville, ou comme s’ils avaient pensé qu’il ne devait plus rester personne dans une ville dont la dernière heure était venue.

Et bien que de ceux qui émettaient ces opinions diverses, tous ne mourussent pas, il ne s’ensuivait pas que tous échappassent. Au contraire, beaucoup d’entre eux tombant malades et de tous côtés, ils languissaient abandonnés, ainsi qu’eux-mêmes, quand ils étaient bien portants, en avaient donné l’exemple à ceux qui restaient sains et saufs. Outre que les citadins s’évitaient les uns les autres, que les voisins n’avaient aucun soin de leur voisin, les parents ne se visitaient jamais, ou ne se voyaient que rarement et seulement de loin. Par suite de ce deuil public, une telle épouvante était entrée dans les cœurs, aussi bien chez les hommes que chez les femmes, que le frère abandonnait son frère, l’oncle son neveu, la sœur son frère, et souvent la femme son mari. Et, chose plus forte et presque incroyable, les pères et les mères refusaient de voir et de soigner leurs enfants, comme si ceux-ci ne leur eussent point appartenu. Pour cette raison, à ceux qui, et la foule en était innombrable, tombaient malades, il ne restait d’autre secours que la charité des amis — et de ceux-ci il y en eut peu — ou l’avarice des serviteurs qui, alléchés par de gros salaires, continuaient à servir leurs maîtres. Toutefois, malgré ces gros salaires, le nombre des serviteurs n’avait pas augmenté, et ils étaient tous, hommes et femmes, d’un esprit tout à fait grossier. La plupart des services qu’ils rendaient, ne consistaient guère qu’à porter les choses demandées par les malades, ou à voir quand ils mouraient ; et souvent à un tel service, ils se perdaient eux-mêmes avec le gain acquis. De cet abandon des malades par les voisins, les parents et les amis, ainsi que de la rareté des serviteurs, provint une habitude jusque-là à peu près inconnue, à savoir que toute femme, quelque agréable, quelque belle, quelque noble qu’elle pût être, une fois tombée malade, n’avait nul souci d’avoir pour la servir un homme quel qu’il fût, jeune ou non, et de lui montrer sans aucune vergogne toutes les parties de son corps, absolument comme elle aurait fait à une femme, pour peu que la nécessité de la maladie l’exigeât ; ce qui, chez celles qui guérirent, fut sans doute causé, par la suite, d’une honnêteté moindre. Il s’ensuivit aussi la mort de beaucoup de gens qui, par aventure, s’ils avaient été secourus, s’en seraient échappés. Sur quoi, tant par le manque de services opportuns que les malades ne pouvaient avoir, que par la force de la peste, la multitude de ceux qui de jour et de nuit mouraient, était si grande dans la cité, que c’était une stupeur non pas seulement de le voir, mais de l’entendre dire. Aussi, la nécessité fit-elle naître entre ceux qui survivaient des mœurs complètement différentes des anciennes.

Il était alors d’usage, comme nous le voyons encore faire aujourd’hui, que les parentes et les voisines se réunissent dans la maison du mort, et là, pleurassent avec celles qui lui appartenaient de plus près. D’un autre côté devant la maison mortuaire, les voisins et un grand nombre d’autres citoyens se réunissaient aux proches parents ; puis, suivant la qualité du mort, les prêtres arrivaient, et il était porté sur les épaules de ses égaux, avec une grande pompe de cierges allumés et de chants, jusqu’à l’église choisie par lui avant de mourir. Ces usages, dès que la fureur de la peste vint à s’accroître, cessèrent en tout ou en partie, et des usages nouveaux les remplacèrent. C’est ainsi que les gens mouraient, non seulement sans avoir autour de leur cercueil un nombreux cortège de femmes, mais il y en avait beaucoup qui s’en allaient de cette vie sans témoins ; et bien rare étaient ceux à qui les larmes pieuses ou amères de leurs parents étaient accordées. Au contraire, ces larmes étaient la plupart du temps remplacées par des rires, de joyeux propos et des fêtes, et les femmes, ayant en grande partie dépouillé la pitié qui leur est naturelle, avaient, en vue de leur propre salut, complètement adopté cet usage. Ils étaient peu nombreux, ceux dont les corps étaient accompagnés à l’église de plus de dix ou douze de leur voisins ; encore ces voisins n’étaient-ils pas des citoyens honorables et estimés, mais une manière de croquemorts, provenant du bas peuple, et qui se faisaient appeler fossoyeurs. Payés pour de pareils services, il s’emparaient du cercueil, et, à pas pressés, le portaient non pas à l’église que le défunt avait choisie avant sa mort, mais à la plus voisine, le plus souvent derrière quatre ou cinq prêtres et quelquefois sans aucun. Ceux-ci, avec l’aide des fossoyeurs, sans se fatiguer à trop long ou trop solennel office, mettaient le corps dans la première sépulture inoccupée qu’il trouvaient. La basse classe, et peut-être une grande partie de la moyenne, était beaucoup plus malheureuse encore, pour ce que les gens, retenus la plupart du temps dans leurs maisons par l’espoir ou la pauvreté, ou restant dans le voisinage, tombaient chaque jour malades par milliers, et, n’étant servis ni aidés en rien, mouraient presque tous sans secours. Il y en avait beaucoup qui finissaient sur la voie publique, soit de jour soit de nuit. Beaucoup d’autres, bien qu’ils fussent morts dans leurs demeures, faisaient connaître à leurs voisins qu’ils étaient morts, par la seule puanteur qui s’exhalait de leurs corps en putréfaction. Et de ceux-ci et des autres qui mouraient partout, toute la cité était pleine. Les voisins, mus non moins par la crainte de la corruption des morts que par la charité envers les défunts, avaient adopté la méthode suivante : soit eux-mêmes, soit avec l’aide de quelques porteurs quand ils pouvaient s’en procurer, ils transportaient hors de leurs demeures les corps des trépassés et les plaçaient devant le seuil des maisons où, principalement pendant la matinée, les passants pouvaient en voir un grand nombre. Alors, on faisait venir des cercueils, et il arriva souvent que, faute de cercueils, on plaça les cadavres sur une table. Parfois une seule bière contenait deux ou trois cadavres, et il n’arriva pas seulement une fois, mais bien souvent, que la femme et le mari, les deux frères, le père et le fils, furent ainsi emportés ensemble. Il advint aussi un nombre infini de fois, que deux prêtres allant avec une croix enterrer un mort, trois ou quatre cercueils, portés par des croquemorts, se mirent derrière le cortège, et que les prêtres qui croyaient n’avoir qu’un mort à ensevelir, en avaient sept ou huit et quelquefois davantage. Les morts n’en étaient pas pour cela honorés de plus de larmes, de plus de pompe, ou d’une escorte plus nombreuse ; au contraire, les choses en étaient venues à ce point qu’on ne se souciait pas plus des hommes qu’on ne soucierait à cette heure d’humbles chèvres. Par quoi il apparut très manifestement que ce que le cours naturel des choses n’avait pu montrer aux sages à supporter avec patience, au prix de petits et rares dommages, la grandeur des maux avait appris aux gens simples à le prévoir ou à ne point s’en soucier. La terre sainte étant insuffisante pour ensevelir la multitude des corps qui étaient portés aux diverses églises chaque jour et quasi à toute heure, et comme on tenait surtout à enterrer chacun en un lieu convenable suivant l’ancien usage, on faisait dans les cimetières des églises, tant les autres endroits étaient pleins, de très larges fosses, dans lesquelles on mettait les survenants par centaines. Entassés dans ces fosses, comme les marchandises dans les navires, par couches superposées, ils étaient recouverts d’un peu de terre, jusqu’à ce qu’on fût arrivé au sommet de la fosse.
Et pour ne pas nous arrêter davantage sur chaque particularité de nos misères passées, advenues dans la cité, je dis qu’en cette époque si funeste, la campagne environnante ne fut pas plus épargnée. Sans parler des châteaux, qui dans leurs étroites limites, ressemblaient à la ville, dans les villages écartés, les misérables et pauvres cultivateurs, ainsi que leur famille, sans aucun secours de médecin, sans l’assistance d’aucun serviteur, par les chemins, sur les champs mêmes qu’ils labouraient, ou dans leurs chaumières, de jour et de nuit, mouraient non comme des hommes, mais comme des bêtes. Pour quoi, devenus aussi relâchés dans leurs mœurs que les citadins, eux aussi ne se souciaient plus de rien qui leur appartînt, ni d’aucune affaire. Tous, au contraire, comme s’ils attendaient la mort dans le jour même où ils se voyaient arrivés, appliquaient uniquement leur esprit non à cultiver, en prévision de l’avenir, les fruits de la terre, mais à consommer ceux qui s’offraient à eux. C’est pourquoi il advint que les bœufs, les ânes, les brebis, les chèvres, les porcs, les poules et les chiens mêmes, si fidèles à l’homme, chassés de leurs habitations, erraient par les champs — où les blés étaient laissés à l’abandon sans être récoltés, ni même fauchés — et s’en allaient où et comme il leur plaisait. Et beaucoup, comme des êtres raisonnables, après avoir pâturé tout le jour, la nuit venue, s’en retournaient repus à leurs étables, sans être conduits par aucun berger.
Mais laissons la campagne et revenons à la ville. Que pourrait-on dire de plus ? Si longue et si grande fut la cruauté du ciel, et peut-être en partie celle des hommes, qu’entre le mois de mars et le mois de juillet suivant, tant par la force de la peste, que par le nombre des malades mal servis ou abandonnés grâce à la peur éprouvée par les gens bien portants, plus de cent mille créatures humaines perdirent certainement la vie dans les murs de la cité de Florence. Peut-être, avant cette mortalité accidentelle, on n’aurait jamais pensé qu’il y en eût tant dans notre ville. Oh ! que de grands palais, que de belles maisons, que de nobles demeures où vivaient auparavant des familles entières, et qui étaient pleines de seigneurs et de dames demeurèrent vides jusqu’au moindre serviteur ! Que de races illustres, que d’héritages considérables, que de richesses fameuses, l’on vit rester sans héritiers naturels ! Que de vaillants hommes, que de belles dames, que de beaux jeunes gens, que Gallien, Hippocrate ou Esculape eux-mêmes auraient jugés pleins de santé, dînèrent le matin avec leurs parents, leurs compagnons, leurs amis, qui, le soir venu, soupèrent dans l’autre monde avec leurs ancêtres !...
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lundi 2 novembre 2020

Danse particulière

                Les grandes pandémies ont vu naître des bouleversements socio-économiques souvent profonds, accompagnés de changements culturels, de modifications notables dans divers domaines, notamment dans celui des croyances, des expressions artistiques, dont il nous reste des témoignages et des traces bien visibles.               C'est d'elles, surtout celle de la grande peste, qu'est née ce qu'on nomme encore la danse appelée "macabre".  Celle de la vie et de la crainte de mort omniprésente.                                      Suite aux terribles pandémies de peste du 14° siècle, elle a fait son entrée dans une partie de l'art de l'époque et a laissé des traces multiples.       Un tel malheur collectif incompris a suscité la terreur à travers une partie de l'Europe, qui dans ses croyances a renoué plus fortement avec ses hantises de l'apocalypse.   Les conséquences furent profondes.


     Un thème qui traverse toutes les époques, qui se retrouve même parfois dans l'inspiration musicale. ♫♪♫
    La grande faucheuse était omniprésente et menaçait, en ces périodes troublées.
 Le thème de la danse macabre apparaît dans des poèmes de la fin du XIIIe ou du début du XIVe siècle qui, tel le Dict des trois morts et des trois vifs, évoquaient l'inéluctabilité et l'impartialité de la mort. Deux fléaux contribuèrent probablement à la popularité des danses macabres : la peste noire (milieu du XIVe s.) et la guerre de Cent Ans (1337-1453). Il ne faut pas oublier l'élément de satire sociale que comporte un thème qui souligne vigoureusement l'égalité de tous devant la mort et qui contribua vraisemblablement à son succès. (EU)

    La guerre avons, mortalité, famine...Bref misère domine
Nos méchants corps dont le vivre est très court »...

« Mort, qui jamais ne sera lasse
de renverser les rangs, les places,
comme j'aimerai aux deux rois
Dire, si j'en avais l'audace,
Comment de ton couteau de chasse,
Tu rases ceux qui ont de quoi.
Les hauts placés par toi déchoient ;
Tu réduis en cendre les rois... »
« Mort, tu abats en un seul jour
Le roi à l'abri de sa tour
Et le pauvre dans son village... »
(Hélinand de Froimond, Vers de la Mort, strophes XX et XXI)
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jeudi 10 décembre 2020

Marseille et ses "miasmes"

 Aux premières loges 

                        Grand port méditerranéen, par où transitaient toutes sortes de produits venant du Moyen-Orient et de plus loin, Marseille était une porte d'entrée idéale pour l'arrivée des biens, mais aussi des "miasmes", des germes de toutes sortes que les marins amenaient avec eux. Les pandémies se répétaient, sans qu'on sache leur donner un nom, sans qu'on en connaisse la source ni les mécanismes.     Avec l'expérience, on essayait d'isoler, de confiner comme on pouvait, mais jamais sans le succès escompté. Malgré des mesures mal respectées.   On connaît celle de 1720, qui emporta la moitié de la population dans cette ville prospère et des environs. Un seul bateau, transportant des tapisseries, semble avoir été mis en cause: le Grand St Antoine. Les saignées n'y firent rien. L'aide et le dévouement, non plus. 

        Désespoir généralisé. De quoi relativiser ce que nous vivons aujourd'hui.  Des sépultures de catastrophes sont retrouvées régulièrement. Les rats n'auraient peut-être pas été les seuls propagateurs.  Selon Olivier Dutour, "...le terrifiant pathogène ne venait pas d’Asie, comme on le croyait jusqu’alors, mais descendait directement du responsable de la première pandémie ayant ravagé l’Europe au 14e siècle, connue sous le nom effrayant de "peste noire". Entre 1342 et 1353, elle avait en effet décimé près de la moitié de la population de l’Europe ! Autrement dit, "le bacille de cette peste noire médiévale a persisté localement pendant plusieurs  siècles avant de resurgir brusquement !" 

          Il y eut plus tôt la "grande pestilence" de1347, qui affecta une population déjà fragilisée et se répandit en plusieurs phases successives sur une partie de l'Europe.    ___________________


dimanche 29 mars 2020

Parenthèse

Nous vivons entre parenthèses
                     Et nous perdons le mode d'emploi de nos vies ordinaires, condamnés à en réinventer de nouveau. C'est le temps de l'extra-ordinaire.
  En plein paradoxe. Il nous vivre  solidaire dans l'isolement. Solidaire par nécessité, de manière plus ou moins assumée, avec des tensions et parfois des souffrances lourdes. Ne plus pouvoir visiter des proches, les assister, les enterrer dignement. Il n'y a pas que Romeo qui ne parle à distance à Juliette que par skype, situation pénible mais non dramatique. Les beaux jours refleuriront..
  Il y a pire, dans les logements minuscules, les Ehpad, la double peine dans les prisons surpeuplées, les peuples déjà exclus depuis longtemps, pestiférés de notre temps.
    Les injonctions contradictoires nous déchirent, même si nous pouvons les juger nécessaires. Il faut bien que l'économie, surtout alimentaire tourne au ralenti, pour ne pas ajouter des drames au drame. Mais quel besoin de continuer à construire des Airbus, quand tous les avions sont cloués au sol et que la reprise des marchés tarderont? Plus rien ne presse à Flamanville, les besoins en électricité chutant drastiquement.
   On invente des parades, on construit des barrages. Mais on peut douter de leur efficacité, étant donnés les intérêts en jeu et les mauvais coups déjà prévisibles. On se souvient de 2008 et des sauvetages floués.
  Le coeur encore chaud de l'économie mondiale est atteint et sera affecté plus sévèrement avec son système de santé défaillant, ses décisions drastiques tardives et la dispersion des décisions.
    Ne parlons du cinglé criminel de Brasilia qui met en péril son peuple, mais ne se remettra pas sans doute de sa folie bornée, encouragée pas des Evangélistes, qui n'on rien retenu de l'affaire de Mulhouse.
    Il ferait bien de relire Boccace, faisant un tableau surréaliste de la célèbre peste de  Florence et en tirant quelques leçons de vie à sa manière..
       « C'était alors l'usage que dames, parentes ou voisines, s'assemblassent dans la maison du mort pour y pleurer avec celles qui appartenaient directement à sa famille [...] et ses pairs, avec toute une pompe de cierges et de chants funèbres, le portaient sur leurs épaules jusqu'à l'église choisie par lui avant de mourir. Ces usages, après que la fureur de la peste eut commencé de croître, cessèrent en totalité ou en grande partie et des usages nouveaux les remplacèrent. Car non seulement les gens mouraient sans une nombreuse assistance féminine, mais beaucoup d'entre eux quittaient cette vie sans témoins. » (G. Boccaccio, Décaméron, éd. de Ch. Bec, Paris, Livre de Poche, 1994, p. 42-43)
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          Une pratique mortuaire, toujours présente à Béthune, insolite pour l'étranger,  témoigne encore d'une époque où des laïcs prenaient en charge, à leurs risques et périls, l'enterrement des pestiférés.
  A Bergame, il n'y a que des camions militaires qui "évacuent" le plus rapidement possible les corps vers les incinérateurs débordés...Une mort industrielle.

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