Un héritage ambigü
Une image qui s'efface peu à peu. Une chute mémorielle, même parmi les siens. La part d'ombre de l'homme d'Etat revient. Est-ce la fin d'un mythe? Le fantôme de Tonton hante encore beaucoup de responsables politiques. Certains prennent leur distance par rapport à l'homme d'Etat, à ses ambigüités. Un héritage complexe et souvent contesté. Le tournant politique de 1983 lui a été souvent reproché, qui a été largement à l'origine d'un affaiblissement de plus en plus marqué du parti qui se réclamait de lui. Qu'en reste-t-il? Après trois ans de promesses, de réformes se voulant audacieuses, la sphère financière a pris son envol avec P.Bérégovoy, qui épousa son époque en matière financière. Les espoirs nés en 1981 retombèrent assez vite. Le néolibéralisme s'installa durablement. Difficile de résumer un parcours présidentiel qui eut aussi sa grandeur, surtout en matière de culture. Un oeuvre cinématographique peut-elle résumer un destin si complexe? Difficile de faire un bilan exhaustif d'un homme politique hors norme... Points de vue: ____François Mitterrand à Georges-Marc Benamou:
___________________À l’occasion des trente ans de la disparition de François Mitterrand, il est temps de sortir du récit commémoratif pour dresser un bilan politique sérieux. Derrière l’image du président cultivé et stratège se dessine un héritage autrement plus lourd : celui d’une gauche durablement coupée du peuple, rupture que Mitterrand n’a ni subie ni découverte, mais méthodiquement organisée. Arrivé au pouvoir en 1981 porté par les classes populaires, il opère dès 1983 un tournant décisif avec la politique dite de rigueur. Ce choix ne relève pas d’un simple ajustement conjoncturel. Il répond à une volonté claire : se conformer aux contraintes monétaires, budgétaires et commerciales de la Communauté économique européenne, préfiguration directe de l’Union européenne actuelle.
La priorité devient la crédibilité financière et l’ancrage européen. En contrepartie, la promesse sociale est abandonnée. Le travail, les salaires, la protection de l’industrie et les conditions de vie des classes populaires cessent d’être centraux. Le peuple, moteur de l’alternance, devient un embarras politique.
Ce renoncement n’est jamais assumé frontalement. À aucun moment le pouvoir socialiste n’explique clairement aux électeurs qu’il renonce à transformer l’ordre économique et social. Il n’y a ni débat démocratique de fond ni validation populaire explicite.
Le choix est présenté comme technique, inévitable, imposé par des règles extérieures. Pour en neutraliser les effets politiques, le débat public est progressivement déplacé vers le terrain moral.
À mesure que la question sociale recule, l’antifascisme et l’antiracisme deviennent des axes structurants du discours politique. Non comme réponses à des dangers imminents, mais comme outils de disqualification.
La création et la mise en avant de SOS Racisme, dans le sillage de la Marche des Beurs, participent de cette stratégie. L’antiracisme institutionnalisé ne sert pas à traiter les causes sociales profondes des tensions, mais à moraliser le débat et à neutraliser toute contestation.
Mitterrand ne croyait pas sincèrement à ce combat moral. Les faits montrent au contraire un usage cynique et instrumental de l’antiracisme : toute critique de la mondialisation, de l’immigration ou de la désindustrialisation est progressivement assimilée à une dérive raciste ou réactionnaire.
Les inquiétudes populaires cessent d’être discutées comme des faits sociaux ; elles sont disqualifiées comme fautes morales. Le peuple n’est plus un acteur politique rationnel ; il devient un problème à encadrer.
Dans le même temps, Mitterrand utilise sciemment la montée du Front National comme un levier tactique. La médiatisation du FN et l’introduction de la proportionnelle aux législatives de 1986 ne relèvent pas de l’erreur, mais du calcul : fragmenter la droite, installer un repoussoir moral durable et structurer le débat public autour d’un clivage artificiel. Le FN devient l’ennemi commode, indispensable à la survie d’une gauche qui a renoncé à défendre matériellement les classes populaires.
Ce glissement est documenté. La critique de l’ouverture des marchés, des délocalisations, de la perte de souveraineté économique ou des effets sociaux de l’intégration européenne n’est plus discutée sur le fond. Elle est disqualifiée. Celui qui conteste est suspect. Le conflit social est remplacé par un théâtre moral, l’analyse par l’anathème.
Ce choix stratégique a des conséquences durables. En se conformant aux contraintes européennes et en abandonnant toute politique de protection des classes populaires, la gauche se recompose socialement.
Elle se rapproche des élites économiques, médiatiques et culturelles, dont les intérêts sont compatibles avec la mondialisation. Le projet de transformation sociale est remplacé par une posture morale permanente. La politique devient affaire de symboles, de communication et de mise en scène vertueuse.
Il ne s’agit pas d’une erreur, mais d’une orientation délibérée, froide, cynique et pensée pour durer. Ce tournant structure durablement la gauche de gouvernement.
Trente ans plus tard, le résultat s’impose. La gauche n’a pas seulement du mal à parler au pays réel : elle ne lui parle plus. Elle l’a abandonné. Elle ne traite plus ses préoccupations comme légitimes, mais comme suspectes. François Mitterrand n’a pas seulement gouverné à rebours de ses promesses ; il a rompu le lien démocratique entre la gauche et le peuple, en substituant la morale à la justice sociale et le calcul politique à la représentation populaire."
On retiendra cet ultime avertissement lucide, qui n'a guère été retenu après lui: " La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Oui, ils sont très durs les Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C’est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort. »
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