Mes articles dans AGORAVOX (qui n'est plus ce qu'il était...) -signés: ZEN)-

lundi 3 décembre 2018

Après la sidération

La réflexion
                    « La vérité et la politique sont en assez mauvais terme. » Hannah Arendt
                    Point de vue:
                                      Le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung appelait mercredi Emmanuel Macron à jouer l’ouverture à l’égard des « gilets jaunes ». « Dans une démocratie, cela ne suffit pas d’avoir raison », avance le journal munichois. Sauf que le problème réside peut-être précisément dans cette certitude d’avoir raison. Nourrie par l’hypothèse d’une « inculture économique des Français », cette vision semble, en réalité, être un des nœuds gordiens de cette crise.
    Face aux demandes venues d’en bas, le pouvoir répond en effet par plusieurs « impossibilités » qui seraient dictées par la macroéconomie. Les deux principales sont l’impossibilité de réduire le poids de la fiscalité en maintenant le même niveau de service public et l’impossibilité d’augmenter davantage les salaires, et singulièrement les bas salaires, dans le contexte de la compétition internationale.
       Dès lors, il ne reste plus aux mécontents inquiets pour leur pouvoir d’achat qu’à accepter la logique défendue par Emmanuel Macron : gains de compétitivité coûts et déconstruction du système social. Mais qu’en est-il vraiment ? Quelle est la valeur de ces deux impossibilités ? Sont-elles gravées dans le marbre de la science, ou sont-elles des choix politiques ? Et alors en quoi représentent-elles des impossibilités ?
    Emmanuel Macron, Édouard Philippe, Bruno Le Maire, Gérald Darmanin… Pas un qui n’ait répété ces derniers jours la même ritournelle : il est « paradoxal » de réclamer moins d’impôts et plus de services publics. Pourquoi ? Le 27 novembre, le président de la République a dénoncé cette « injonction paradoxale » : « Nous ne pouvons pas demander de manière indifférenciée sur la même affiche ou dans le même slogan : “Baissez les taxes et créez-nous plus de crèches, plus d’écoles, plus de droits, plus de services publics .” »
     Pour lui, cela relève de la démagogie et « finit sincèrement très mal ». Emmanuel Macron ne décrit pas ici cette mauvaise fin, mais elle a été développée par Édouard Philippe : c’est l’épouvantail de la dette publique. Voici donc le schéma de l’impossibilité mise en musique par le pouvoir : vous voulez payer moins pour avoir plus, ce qui va faire exploser la dette et saper la confiance des marchés. Les taux vont alors exploser et cela mènera nécessairement à une crise économique et financière majeure. Autrement dit, il faut choisir entre la baisse des taxes et la bonne gestion nécessaire des finances publiques.
     Cette démarche pose cependant plusieurs problèmes. Le premier, c’est que ce mécanisme est loin d’être évident. Si le ratio dette publique sur PIB est une aberration statistique qui compare un stock composé de dettes de divers montants et maturités à un flux, le PIB, qui n’est pas dirigé directement vers le remboursement de la dette, est souvent avancé pour prétendre à une « non-soutenabilité » de la dette. Les investisseurs observeraient ce ratio pour savoir s’ils prêtent ou non à l’État concerné.  
     Or, on constate que ce n’est pas le cas. Certains États peuvent être en crise avec un ratio faible (c’était le cas de l’Espagne et de l’Irlande) et d’autres être des rocs de confiance avec un ratio très élevé (c’est le cas du Japon ou des États-Unis). La France a plutôt tendance, du reste, à être dans cette dernière catégorie. Les taux demandés à la France (0,74 % pour le 10-ans mercredi 29 novembre) sont ainsi plus proches de ceux d’États moins endettés comme l’Autriche (0,64 % pour le 10-ans, avec une dette publique de 78 % du PIB) que de ceux de l’Espagne (1,5 % pour le 10-ans, pour 98 % du PIB de dette publique).
    Il n’existe pas de règles dans ce domaine et il est donc mensonger d’affirmer qu’il en existe une. La dette est, pour reprendre le titre d’un ouvrage récent de l'économiste Jacques Rigaudiat, une « arme de dissuasion sociale massive ». On l’utilise pour pouvoir obtenir une adhésion nécessaire à la politique de déconstruction du système social en vertu d’un « ordre économique transcendant » que Friedrich von Hayek, le penseur du néolibéralisme, appelait « catallaxie ».
     Mais cet ordre est immanent, il est le fruit d’un choix politique. Car, on l’oublie souvent, la dépense publique est… une dépense. Elle contribue donc à l’activité économique. Construire une école ou une crèche, donner de nouveaux droits ou créer des services publics, pour reprendre les exemples d’Emmanuel Macron, sont autant d’éléments qui, comme la dépense privée, alimentent l’économie à court et long terme.
    La dette n’est pas le produit d’un « trou noir » où l’argent public serait dissipé. C’est le cas dans certains pays fortement corrompus, où cette dépense peut aller alimenter des fortunes personnelles qui s’enfuient à l’étranger. Ce n’est pas le cas en France. Le mal, ce n’est donc pas la dette publique. Et, contrairement à ce que prétend cet éditorialiste du Monde dans cette analyse sur l'« inculture économique » des citoyens, il n’existe pas, loin de là, un consensus sur son caractère néfaste dans la communauté économique.
     Car l’économie n’est pas statique. Dans le choix imposé par Emmanuel Macron, on a le sentiment qu’une baisse d’impôts ne produit rien et que de nouveaux services publics ne produisent rien non plus. Si l’on enlève des recettes, on doit donc couper proportionnellement dans les dépenses afin de ne pas alourdir le déficit. Dans cette vision, il n’y a pas d’effet des recettes sur les dépenses, et inversement. Il faut choisir, nécessairement. Tout ceci relève de l’habituel anthropomorphisme des néolibéraux, qui usent et abusent de la comparaison entre les États et les ménages. Lorsqu’un ménage a moins de ressources, il lui faut s’endetter ou réduire ses dépenses.
     Mais on ne raisonne pas ici dans le vase-clos d’une économie domestique. Le raisonnement doit être macroéconomique. Or, un État agit sur l’activité : c’est ce qu’on appelle l’effet multiplicateur. Si l’on baisse les impôts, on peut ainsi avoir un dynamisme économique renforcé en favorisant la consommation ou l’investissement. La croissance est plus forte et, partant, les recettes fiscales de l’État, qui peut donc dépenser plus sans s’endetter davantage. En passant, on peut même faire baisser l’absurde ratio dette publique sur PIB nominal en agissant sur ce dernier 
     Or, certains « gilets jaunes » demandent précisément des baisses d’impôts ciblées sur les classes les plus susceptibles d’en faire profiter l’ensemble de l’économie, y compris l’État. Leurs exigences, qu’on peut discuter du point de vue du consentement à l’impôt ou de l’efficacité réelles des dépenses publiques en termes de redistribution, ne sont pas « impossibles », ni « irréalistes », mais au contraire fort cohérentes.
     En réduisant l’impôt sur les plus prompts à consommer, on favorise davantage la croissance, donc les recettes fiscales. Ce que l'on ne fait pas en défiscalisant l'entreprise et le capital. Ceci suppose évidemment de préserver le système de financement et de redistribution du modèle social (donc la cotisation que le gouvernement a attaqué de front). Mais, bien ciblée, une baisse d'impôt sur les plus fragiles peut répondre à une demande de pouvoir d'achat et donner des moyens à l’État d’investir dans les services publics. On le voit, l’inculture économique n’est pas toujours où l’on croit. Et ne saurait se justifier que par l'idéologie (ou l'intérêt).
       C’est un non-dit dans cette crise. Les « gilets jaunes » préfèrent se battre contre les taxes que pour leurs salaires. Or, le salaire est l’élément clé du pouvoir d’achat. C’est lui qui, en théorie, peut s’adapter à l’évolution des prix. Beaucoup de mécontents en jaune le reconnaissent : les salaires ne suivent plus. Les syndicats tentent de raviver cette demande. Mais ils peinent à le faire. Tout se passe comme s’il y avait là une autre impossibilité, qui, cette fois, n’est pas qu’avancée par le gouvernement, mais aussi par une partie de la population.
     Pourquoi ? Les salaires français ont, durant les années 2000, progressé relativement vite. « Relativement », parce que, comme l’ont montré dans leur ouvrage Against The Troïka (Verso, 2015) Costas Lapavitsas et Heiner Flassbeck, « la croissance des salaires nominaux en France a suivi un chemin raisonnable » compte tenu de la croissance de la productivité. Leur hausse a rarement dépassé de 2 % celle de la productivité, ce qui signifie que cette croissance respectait l’objectif d’inflation de la BCE (l’écart entre salaire nominal et productivité définit l’inflation à moyen terme).
    En revanche, l’Allemagne a, elle, fortement modéré ses salaires, au niveau (et parfois en deçà) de l’évolution de sa productivité. Cette déflation salariale sur une économie affichant une forte compétitivité hors coût a été redoutable pour la compétitivité de ses partenaires de la zone euro (car la compétitivité est toujours relative). Cette nuance est importante : la France n’a pas trop augmenté ses salaires, c’est l'Allemagne qui ne les a pas assez augmentés, réduisant ainsi par ailleurs la demande en zone euro et affaiblissant ses voisins. 
    Avec la crise, la France s’est retrouvée piégée dans une compétitivité inadaptée et a engagé une politique de réduction de ses coûts salariaux par des cadeaux fiscaux, mais aussi par une réduction de sa croissance des salaires. Celle-ci a été obtenue par une série de dérégulations du marché du travail (lois Rebsamen en 2015, El Khomri en 2016 et ordonnances Macron en 2017). Ces mesures visent à réduire la capacité de formation des salaires par les travailleurs, notamment par les accords dits de compétitivité, la fin des négociations annuelles obligatoires ou la réduction du rôle des représentants du personnel dans les entreprises. Parallèlement, le développement de la précarité et du temps partiel a favorisé une « sagesse » salariale.
     Cette dernière ne saurait être niée si l’on observe l’évolution du salaire réel, qui prend donc en compte l’inflation. Au troisième trimestre 2018, le salaire moyen de base (hors primes) n’a sur un an, d’après la Dares, la direction du ministère du travail, progressé que de 1,5 %, alors que l’inflation a augmenté de 1,9 %. La chute en termes réels est nette et ceux qui prétendent que la hausse de l’inflation n’est que provisoire ne peuvent nier que les salaires n’ont pas été en mesure de répondre à cette hausse des prix. Il y a donc un affaiblissement de la capacité des travailleurs de peser sur le salaire. Sur l’ensemble de l’année, l’Insee prévoit certes une hausse de 2 % des salaires par tête dans le secteur marchand non agricole, mais cela signifie une hausse réelle, hors inflation, de 0,4 %, un rythme égal à celui de 2017.
     Parallèlement, sous prétexte de créer des emplois peu qualifiés, les gouvernements ont subventionné les emplois au salaire minimum par deux biais : une évolution a minima du Smic (confirmée encore par Édouard Philippe sur 2019) depuis dix ans (hormis une exception en 2012) et une forte baisse des cotisations (encore amplifiée en 2019) à ce niveau de salaire. Tout cela a créé une « trappe à bas salaires », qui a pesé sur les revenus des ménages. Selon l’étude publiée récemment par l’OFCE sur l’évolution des revenus des ménages, on constate que les revenus d’activité des couches les plus pauvres de la société française ont fortement chuté entre 2008 et 2016, et pas seulement à cause du chômage, mais bien en raison de la modération salariale. Cette politique pratiquée au nom de la compétitivité et de l’emploi a été fortement intégrée par une grande partie des salariés, qui jugent que, pour sauver leurs emplois, ils doivent modérer leurs demandes salariales. Salariés qui, donc, naturellement, pour augmenter leur pouvoir d’achat, se tournent vers l’État en réclamant la baisse des taxes et des cotisations.  Pourtant, cette politique est loin d’être indiscutable. Comme l’a récemment rappelé dans les colonnes de Mediapart l’économiste de l’OFCE Éric Heyer, « les politiques de compétitivité coûts sont des impasses ». Il est vain de tenter de regagner des parts de marché par la baisse du coût du travail, à moins d’accepter, comme en Espagne, mais en pire, une paupérisation massive de la population. La clé est évidemment la montée de gamme. Cette dernière permettrait, du reste, d’améliorer la productivité et donc de donner plus d’espace pour l’augmentation des salaires. Mais l’investissement français, un des plus élevés de la zone euro, ne participe que très peu à l’amélioration de la productivité et de la compétitivité hors coûts. Les choix faits par les entreprises semblent donc mauvais.        Or, en favorisant les bas salaires et la baisse du coût du travail par des mesures comme le CICE ou les baisses de cotisations, ainsi que par la dérégulation du marché du travail, les gouvernements ont incité à réduire la productivité (par un travail moins bien rémunéré) et n’ont pas « fléché » le soutien à l’investissement qui aurait pu découler d’une amélioration des marges. Une récente étude a d’ailleurs fait le lien entre précarité et baisse de la productivité, donc des salaires. On le constate : le coût du travail non qualifié ne cesse de baisser et le chômage reste élevé.        Et de fait, le coup du travail unitaire, qui intègre la productivité et est un des critères pour juger de la compétitivité coûts, a évolué de façon très modérée en France au cours des dernières années. Le pays figure parmi les pays de l’OCDE les plus « sages » sur ce plan en 2016, avec une hausse de 0,4 %. Dans l’industrie, le coût de l’heure française est désormais inférieur à celui de l’heure allemande. Mais la compétitivité demeure faible et les gains de parts de marché inexistants. Les exportations françaises restent centrées sur quelques secteurs clés et la base se réduit. Bref, cette politique est perdante.
Dans un tel contexte, une hausse plus appuyée des salaires est-elle absurde ? Pas vraiment si elle est accompagnée d’investissements publics (pourquoi pas dans la transition écologique, puisque le secteur privé peine à jouer ce rôle ?) et d’un réel effort de formation (former les salariés en subventionnant les bas salaires, comme le fait l’actuel gouvernement, est peu cohérent). La hausse des salaires contribue par ailleurs à une hausse de l’activité par le canal de la demande. Rappelons que l’inflation sous-jacente, celle qui ne dépend pas de l’énergie et de l’alimentation, mais bien plutôt de l’activité, demeure faible, aux alentours de 1 %.   La BCE sort prudemment de son programme de soutien pour cette raison. Du reste, on peut également envisager une meilleure coordination des politiques européennes, où l’Allemagne accélèrerait ses salaires pour favoriser une impulsion de la demande dans la zone qui permettrait de créer des emplois mieux payés chez ses partenaires.
Bien sûr, ces hausses doivent rester raisonnables, mais l’économie française n’a rien à gagner à poursuivre une politique de course à l’échalote sur le coût du travail et, comme le rappelait l’économiste Antonio Fatas en 2014, les salaires sont un élément clé du niveau de vie et ne sont pas les seuls déterminants de l’inflation et de la perte de compétitivité. Les salaires peuvent donc retrouver une place importante dans la formation du pouvoir d’achat, à condition d’être accompagnés d’une politique publique ambitieuse.    Les impossibilités soulevées par Emmanuel Macron et le gouvernement ne sont donc rien d’autre que les limites de sa propre vision économique. Une vision néoclassique, étriquée, déconnectée des réalités. Tout se passe comme si l’exécutif s’était effectivement enfermé dans sa propre conviction de sa supériorité intellectuelle. Mais si, comme le dit la Süddeutsche Zeitung, « avoir raison ne suffit pas », qu’en est-il d’avoir tort seul contre tous ?  ___(Merci à R.Godin)________________
- La faute de l'abbé Macron. - Précarité en question. _ Sécession des élites. -L  'évitement fiscal. - -Inégalités: point critique  - Transfert de souveraineté.- La question de la dette
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