La question de la guerre se pose à nouveau.
Dramatiquement et sans perspectives. Et nous met face à l'inconnu et face à nos contradictions. Les voix discordantes ne manquent pas. Triomphalistes ou désespérées. Fac aux incertitudes, de rares voix d'Orient s'élèvent pour donner provisoirement un jugement à chaud. Il n'y a pas de guerre juste. Tout au plus le cas peut exister légitimement quand elle est purement défensive. Une "bonne guerre" n'existe pas. Surtout venant de l'"empereur" de Washington, avec des buts de guerre discutables. Un choc "énergétique" profond et durable n'est pas à exclure. Une guerre, on sait comment ça commence, on ne sait jamais comment ça finit. Les négociations n'auront pas lieu...
Maintenant un grand Israêl est possible, selon les voeux de l'extrême droite de Tel Aviv, qui impose ses vues, ses projets d'extensions, à la Maison Blanche. On peut entendre cette voix d'Orient, qui tente de nous éciairer sur le vécu et les perspectives, vu du terrain, au delà des simples faits relatés, qui nous aveuglent bien souvent.
"...La géopolitique au Moyen-Orient est-elle en train d’être définie par une interview de Tucker Carlson ? Depuis 24 heures, l’homme de Donald Trump en Israël est en train d’unir les pays arabes. Depuis les propos tenus par l’ambassadeur des États-Unis à Jérusalem, le républicain pro-Netanyahou Mike Huckabee, les pays de la région et au-delà ont réagi quasiment à l’unisson contre un prétendu droit d’Israël d’exercer une souveraineté sur les territoires appartenant à des pays arabes en vertu de l’alliance abrahamique. Un communiqué conjoint signé par les ministères des Affaires étrangères d’Arabie saoudite, d’Égypte, de Jordanie, des Émirats arabes unis, d’Indonésie, du Pakistan, de Turquie, du Qatar, du Koweït, d’Oman, de Bahreïn, du Liban, de Syrie, des territoires palestiniens, ainsi que l’Organisation de coopération islamique, la Ligue arabe et le Conseil de coopération du Golfe exprime ainsi une « ferme condamnation et leur profonde préoccupation concernant les déclarations faites par l’ambassadeur des États-Unis en Israël, dans lesquelles il a indiqué qu’il serait acceptable qu’Israël exerce un contrôle sur des territoires appartenant à des États arabes, y compris la Cisjordanie occupée. » Dans le podcast, Tucker Carlson invitait Mike Huckabee à tirer toutes les conséquences de ses déclarations : pour l’ambassadeur des États-Unis, tenant du sionisme chrétien — thématique qui est au centre de tout l’échange suivant, que nous retranscrivons et traduisons — le fondement historico-légal d’Israël ne serait autre que l’alliance entre Dieu et Abraham exprimée au chapitre 15 de la Genèse. Carlson relève que si l’on s’en tient au texte — « En ce jour-là, l’Éternel fit alliance avec Abram, et dit : Je donne ce pays à ta postérité, depuis le fleuve d’Égypte jusqu’au grand fleuve, au fleuve d’Euphrate » (Genèse 15:18, trad. Segond) — le territoire concerné devrait représenter tout le Moyen-Orient. C’est interrogé sur cela que Mike Huckabee prononce la phrase qui provoque depuis deux jours la colère et la condamnation unanime des pays arabes : « ce serait bien s’ils prenaient tout ». S’il a aujourd’hui des conséquences dans la région — alors que les États-Unis ont massé un nombre historique de forces autour de l’Iran et qu’un nouveau cycle de négociations sous haute pression devrait avoir lieu cette semaine — le grand contexte de cette controverse est en réalité étatsunien : il oppose une frange des nationalistes chrétiens plutôt sceptiques voire hostiles à la mise en place d’un partenariat stratégique avec Israël — dont fait partie Tucker Carlson, qui était même allé jusqu’à interviewer l’antisémite admirateur d’Hitler Nick Fuentes — aux sionistes chrétiens, des évangéliques pour qui la création de l’État d’Israël en 1948 doit être lue comme le début d’une réalisation des prophéties bibliques. L’extrait que nous traduisons commence précisément par le repentir de Carlson, qui avait vivement critiqué cette mouvance — une manière de captatio qui lui permet ensuite d’amener son interlocuteur sur les conséquences géopolitiques de l’alliance abrahamique pour les sionistes chrétiens...3
Point de vue: "....La guerre en Iran “nous met face à nos contradictions”, écrit le rédacteur en chef du journal libanais “L’Orient-Le Jour”. Car si elle nous fait basculer dans un monde où le plus fort peut tout se permettre, elle reste la moins mauvaise des options face au régime sanguinaire des mollahs. Nous aurions toutes les raisons de nous opposer à cette guerre. Elle est conduite en totale violation du droit international, sans même tenter d’en sauver les apparences. Elle est menée par un homme, Donald Trump, dont l’unique boussole est la préservation de ses intérêts, au sens le plus affairiste du terme, et l’exaltation de son ego nourri par tout ce que l’époque produit de plus vulgaire. Elle pourrait aboutir à réaliser le rêve d’un autre, Benyamin Nétanyahou, criminel de guerre dont le pays a annihilé Gaza, disséqué la Cisjordanie et redessiné le visage du Moyen-Orient. Elle nous fait basculer encore plus dans un monde où le plus fort peut absolument tout se permettre, y compris assassiner un chef d’État sans avoir à rendre le moindre compte, et dans une région sous la coupe de l’hégémonie militaire israélienne. Et comme si tout cela ne suffisait pas, elle est aussi incertaine que le sont toutes les guerres qui visent à en finir avec un régime en place depuis des décennies, si bien que nous pourrions en payer le prix durant de longues années.
Et pourtant, nous n’y sommes pas opposés. Pas comme nous le devrions en tout cas. Peut-être regretterons-nous ces mots comme tant d’intellectuels de la région ont regretté d’avoir soutenu l’invasion américaine de l’Irak en 2003, un désastre moral et stratégique qui a profondément déstabilisé le Moyen-Orient. Mais en attendant, l’on ne peut s’empêcher de considérer que cette guerre lancée samedi [28 février] par le couple américano-israélien contre l’Iran est – pour le moment – la moins mauvaise des solutions dans une configuration où il n’y avait de toute façon que de mauvaises options. Cette guerre nous met face à toutes nos contradictions. Mais quelle était l’alternative ? Même fragilisé, même isolé, même honni par la grande majorité de sa population, le régime pouvait tenir ad vitam aeternam à partir du moment où son appareil sécuritaire était prêt à massacrer jusqu’au dernier Iranien pour assurer sa survie. Un accord diplomatique n’aurait été possible que sur le nucléaire, qui n’est plus aussi stratégique que par le passé, et aurait probablement fait le jeu du régime en question et le malheur de sa population et de la région. L’usage de la force comme instrument de règlement des conflits est évidemment une chimère au Moyen-Orient, encore plus qu’ailleurs. Mais l’idée que le régime iranien pouvait changer, sans même parler de tomber, sans un usage massif de la force est encore plus chimérique. Un régime qui s’est construit uniquement sur la violence et la propagande pendant des décennies crée de facto, avec ou sans intervention étrangère, non seulement l’impossibilité de le renverser pacifiquement, mais aussi celle de se défaire de son héritage, sans plonger le pays dans le chaos ou la violence. Donald Trump et Benyamin Nétanyahou seront évidemment responsables de ce que nous allons vivre ces prochains mois et ces prochaines années, mais Khamenei [le guide suprême de la République islamique, tué dans l’attaque américano-israélienne] l’est tout autant qu’eux. Les deux premiers seront jugés par l’histoire à l’aune de la réussite ou non de leur opération. Il ne fait quasiment aucun doute qu’ils vont parvenir à décapiter le régime, à détruire partiellement ou totalement ses programmes balistiques et nucléaires, et à exercer une pression sur lui comme il n’en a jamais subi auparavant. Depuis le 7 octobre 2023, nous avons constamment surestimé les capacités de l’axe iranien et sous-estimé celles du couple américano-israélien. Le différentiel de forces est en réalité si grand que les seconds peuvent mener une guerre dans laquelle ils sont capables de bombarder ou d’éliminer n’importe quelle cible à tout moment, sans que les premiers puissent leur infliger une riposte suffisamment lourde pour les faire reculer. Mais ensuite ? Quel est le plan ?
Le couple américano-israélien veut affaiblir le régime de façon si significative qu’il soit contraint de capituler ou d’être renversé en interne par une nouvelle vague de manifestations. Soit une reproduction de ce qu’Israël a fait au Hezbollah [au Liban] avec une sorte de “Naïm Qassem iranien” qui finirait par signer un accord répondant à toutes les exigences américaines [Naïm Qassem est secrétaire général du Hezbollah depuis le 29 octobre 2024 ; il a succédé à Hassan Nasrallah, tué dans une frappe israélienne]. Soit un scénario où le régime, à force d’être bombardé et ses piliers éliminés, s’écroulerait sous le poids des dissensions internes, de la pression de la rue et des frappes américano-israéliennes. À l’issue de cette guerre, l’Iran ne sera plus une puissance régionale et sa capacité de nuisance sera, sinon anéantie, au moins très fortement réduite. Mais si le régime ne capitule pas, le couple américano-israélien est-il prêt à mener une guerre de longue haleine ? Et si l’appareil sécuritaire tient malgré tout, si la rue ne parvient pas à le renverser, si les manifestants sont tués par milliers ou si la suite est chaotique, qui en portera la responsabilité ? Ali Khamenei a empoisonné la vie des Iraniens, des Libanais, des Syriens, des Irakiens, des Yéménites, et de bien d’autres encore. Son héritage n’est fait que de ruines, de répression, de mensonges, de petits calculs et d’erreurs stratégiques qui auront fini par le conduire à sa perte. Quelle que soit l’issue de cette guerre, la République islamique telle que nous l’avons connue n’existera plus. Quelle que soit son issue, le Moyen-Orient aura tourné la page de 1979, une ère de fanatisme et de désolation qui a tant coûté à la région.
Cette guerre est probablement le point d’orgue de la reconfiguration régionale à l’œuvre depuis le 7 Octobre, qui a provoqué une série de séismes menant à l’effondrement de l’autoproclamé “axe de la résistance”. Mais le nouveau Moyen-Orient qui en a émergé est loin – même très loin – d’être une garantie de davantage de paix ou de stabilité. Les suprémacistes ont changé de camp, de stratégies et de moyens mais sont loin, eux aussi, d’avoir disparu. Ils occupent, sinon la tête, des positions aux portes du pouvoir, dans le pays désormais le plus puissant de la région. Certains pourraient en conclure que le nouveau Moyen-Orient est ou sera encore pire que l’ancien. Pour les Palestiniens, cela semble évident, mais pour le reste de la région, cela demeure plus que discutable pour le moment. Tout ce que l’on peut dire néanmoins, c’est que l’enjeu fondamental de ce conflit n’est pas de décider qui de l’ancien ou du nouveau Moyen-Orient est le plus enviable. Mais plutôt de savoir si nous allons continuer à vivre dans cet entre-deux-mondes où nous supportons à la fois les effets néfastes du nouveau et les résidus de l’ancien, sans qu’aucun équilibre positif en ressorte, ou si nous allons définitivement basculer dans une nouvelle ère où toute la région risque de se reconfigurer autour de la question israélienne...." (souligné par nous) (Anthony Samrani) [ _ Merci à Grand Continent --] _____ ________________
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