Relire Orwell, plus que jamais d'actualité Comment faites-vous au quotidien pour résister à la pression du groupe et/ou pour vous prémunir contre la haine collective ? Tout le monde connaît le célèbre ouvrage de George Orwell, 1984. Dans ce roman, il y a une scène qui m’a toujours marqué : C’est le fameux passage des Deux Minutes de la Haine. Pour rappel, chaque jour, les membres du Parti doivent regarder un film montrant Emmanuel Goldstein, l’ennemi de l’État. Et lorsque le visage de ce dernier apparaît à l’écran, la foule se met à hurler, insulter, crier sa haine. Deux minutes de haine pure et de rage si bien que même ceux qui pourraient être plus timides au départ finissent par être emportés par le mouvement collectif.
CARNET DE BORD D'UN PASSEUR FATIGUE MAIS EVEILLE...QUI NE VEUT PAS MOURIR (TROP) IDIOT. _____________________________________________________ " Un homme ne se mêlant pas de politique mérite de passer, non pour un citoyen paisible, mais pour un citoyen inutile." [Thucydide]--------------------- " Le goût de la vérité n'empêche pas de prendre parti " [A.Camus] Pâques 2025: Un million de visites...Merci à vous fidèles lecteurs ou consultants d'un jour!
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mardi 17 mars 2026
Des gens comme vous et moi..
La scène m’a toujours troublée, car j’ai le sentiment que nous en avons des illustrations tous les jours [à des degrés moindres bien sûr] et ce malgré nos progrès en matière de droits humains et de tolérance.
Car pour peu qu’on fasse véritablement preuve de sincérité, et surtout d’honnêteté intellectuelle, il suffit juste de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur de l’histoire pour constater que les exemples de foules entières abandonnées à la haine sont malheureusement légion.
Les violences n’ont pas été uniquement le fait de “monstres” ou de “marginaux”. Elles ont malheureusement impliqué bien souvent des individus ordinaires, des gens comme vous et moi, qui, la veille encore, n’auraient sans doute pas fait de mal à une mouche. Et pourtant, dans certaines circonstances, parfois en l’espace de quelques jours, voire de quelques heures, ces mêmes personnes se sont retrouvées entraînées dans des violences collectives, parfois meurtrières.
Au Rwanda, lors du génocide, des centaines de milliers de Hutus qui entretenaient parfois des relations cordiales avec leurs voisins ont pu, en quelques semaines, se transformer en meurtriers de leurs voisins tutsis.
Avant et pendant la révolution française, les exécutions publiques étaient parfois accompagnées d’une véritable ferveur populaire. Des foules exaltées acclamaient la chute des têtes, brandies au bout de piques, parfois manipulées comme des trophées dans une atmosphère qui tenait presque de la fête.
Durant l’entre-deux guerre, une partie de la société allemande fut chauffée à blanc contre les juifs. L’un des sujets qui traverse l’œuvre Le Monde d’hier est d’ailleurs le basculement de ce monde. Dans son livre, Stefan Zweig s’interroge : comment une société si raffinée, à la pointe des arts, de la science et de la technique, a-t-elle pu basculer ?
De nos jours encore, il suffit d’observer la réception collective de certains discours pour s’en convaincre. Il y a des centaines de milliers de nos compatriotes qui applaudissent des propos appelant parfois aux pires exactions contre d’autres êtres humains, simplement parce qu’ils ont une couleur de peau différente ou parce qu’ils n’ont pas les « bons » papiers.
À la fin de la seconde guerre mondiale, après la découverte du génocide juif, beaucoup ont dit : « Plus jamais ça. » L’idée même qu’un tel crime puisse se reproduire semblait et semble encore inconcevable de nos jours pour nombre de nos compatriotes. Mais en est-on vraiment sûrs aujourd’hui ? Sommes-nous si différents, si supérieurs moralement à ceux qui nous ont précédés ?
Nous aimons croire que oui. Nous aimons penser que nos sociétés, plus instruites, plus démocratiques, plus tolérantes et plus conscientes de l’histoire, seraient désormais protégées contre de telles dérives. Mais nos prédécesseurs ont sans doute pensé la même chose de leur propre époque (Nos prédécesseurs disaient aussi de la première Guerre mondiale que ce serait « La Der des Ders »)
Et c’est peut-être là ce que je trouve le plus inquiétant, peut-être même le plus effrayant, dans toutes ces histoires. Lorsqu’on lit les témoignages et les travaux des historiens, on découvre que ceux qui ont participé/qui participent à ces violences sont rarement persuadés d’agir mal. Bien au contraire : ils pensent souvent agir au nom de bonnes raisons, au nom de la justice, des droits de l’homme (libération de peuples opprimées, fin des dictatures etc.), de leurs convictions.
« Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges » dit l’ami Nietzsche.
Je pense que si l’on avait interrogé des français moyens à l’époque de la colonisation, ou certains Américains au début de la guerre en Irak, ou encore les ouvriers français lorsqu’ils massacraient des travailleurs italiens à Aigues-Mortes du 17 août 1893, beaucoup auraient donné des justifications qui leur semblaient parfaitement légitimes.
On aurait peut-être entendu des phrases comme :
« Oui, mais tu comprends… les Boches nous ont quand même pris l’Alsace. »
Ou encore : « Oui, mais nous allons coloniser ces territoires pour apporter la civilisation à des peuples arriérés, pour mettre fin à leur pratiques barbares, aux violences qu’ils infligent dans le coin »
Ou bien : « Oui, mais les Juifs complotent, ils contrôlent tout, ils menacent notre société. »
Autant de propos qui nous paraissent aujourd’hui absurdes et spécieux. Et pourtant, à l’époque, ils pouvaient sembler plausibles, parfois même évidents, à ceux qui les prononçaient.
Aujourd’hui encore, des guerres continuent parfois d’être justifiées au nom de la défense des droits humains ou de la nécessité de « remettre de l’ordre » des sociétés jugées arriérées, sur fond de campagnes médiatiques contribuant parfois à enfermer des populations et des nations entières dans des catégories simplificatrices.
Les formes ont changé, le vocabulaire aussi, mais le mécanisme demeure remarquablement efficace.
Contrairement à ce que nous aimons croire, nous ne sommes pas immunisés contre la propagande. J’ai même parfois l’impression que nos sociétés contemporaines ont simplement développé des formes plus raffinées, plus subtiles et plus sophistiquées en termes de propagande.
Dès lors, une question me hante.
Comment s’en prémunir ?
Comment être certain que, placés dans certaines circonstances, nous ne serions pas nous-mêmes emportés par la logique du groupe, par l’émotion collective, par la pression de l’époque ?
Car cela m'a semblé toujours facile, depuis le présent, de juger les foules du passé. Mais l’histoire nous rappelle malheureusement ceci : collectivement, nous ne sommes pas immunisés. Nous pouvons, nous aussi, devenir la proie de peurs attisées, d’ennemis fabriqués de toutes pièces.
Et lorsqu’on croise les enseignements de la psychologie, de la sociologie et même de l’évolution, ce constat devient encore plus troublant. De nombreuses expériences en psychologie sociale (expérience de Solomon Ash pour exemple) ont montré/montrent à quel point les individus sont conformistes.
Et après tout, cela n’a peut-être rien d’étonnant. Nous sommes des êtres profondément sociaux. Depuis toujours, notre espèce dépend du groupe pour survivre. L’assentiment des autres nous rassure ; l’exclusion, elle, nous inquiète, pour des raisons encore une fois profondément anthropologiques. Dans ces conditions, résister à la dynamique collective demande parfois beaucoup plus de courage qu’on ne l’imagine.
Et il n’est même pas nécessaire d’aller chercher des exemples historiques extrêmes pour le constater au quotidien
Combien de fois n’ai-je pas vu, de mes propres yeux, des étudiants sympathiques et/ou même des collègues pourtant « bien sous tous rapports » se laisser entraîner dans ce type de mécanisme ? Il suffit parfois qu’une classe prenne quelqu’un en grippe pour que, sous la pression du groupe, certains camarades se mettent à participer eux aussi aux moqueries ou aux mises à l’écart. Comme si, sous l’emprise de la foule, notre esprit critique s’éteignait peu à peu.
D’ailleurs, qui d’entre nous n’a jamais, sous l’effet du groupe ou simplement par peur du regard des autres, fait ou dit des choses qu’il a regrettées plus tard; des choses dont il savait pourtant, au fond de lui, qu’elles étaient stupides ou injustes ?
Alors, je vous pose la question.
Dans un monde malheureusement polarisé, en proie quotidiennement à des indignations permanentes (et encore une fois, pour de bonnes raisons !) et de passions collectives, sommes-nous réellement capables d’échapper à cette fameuse mécanique des Deux Minutes de la Haine telle que décrite dans le roman d’Orwell ?
Comment faites-vous concrètement, pour que votre esprit critique/indépendance d’esprit ne soit pas emporté par le mouvement du groupe ? Comment résistez-vous à la tentation d’hurler avec les loups au quotidien ?
Votre opinion/avis m'intéresse vraiment.
Wilfried M.
Quelques commentaires subsidiaires :
1. Que les choses soient claires : dans cet article, je ne suis nullement en train de dire qu’il faudrait se méfier de toute conviction et renoncer à agir dans le cadre d’une dynamique collective. L’histoire montre au contraire que certains des plus grands progrès moraux ont été portés par des femmes et des hommes animés de convictions extrêmement fortes, adossées à un réel élan populaire (cf Martin Luther King, Nelson Mandela, Rosa Parks etc.)
Je sais également que trop de recul, trop d’analyse, trop d’intellectualisation peuvent aussi conduire à une autre forme de dérive : l’inaction ou la passivité. On peut passer sa vie à disséquer les mécanismes du monde sans jamais rien faire pour le transformer.
Bref, ce que je défends ici est autre chose : une certaine éthique de la vigilance et du doute. Une disposition d’esprit qui consiste à se méfier de la facilité des certitudes, à examiner ses propres jugements, et à rester attentif aux mécanismes collectifs qui peuvent parfois nous entraîner plus loin que nous ne l’aurions imaginé.
2. Je ne prétends nullement être une autorité morale, ni détenir des réponses définitives. J’en suis même très loin. Comme tout un chacun, je suis moi aussi exposé à quantité de biais, d’erreurs de jugement et de perceptions trompeuses.
Cet article n’a donc pas pour ambition d’asséner des vérités ou une vérité, mais plutôt d’ouvrir un espace de questionnement. Une invitation à réfléchir, collectivement, aux mécanismes qui peuvent parfois nous entraîner là où nous n’aurions jamais imaginé aller.
A ce titre, c’est sans doute la raison pour laquelle j’ai toujours apprécié certains dialogues de Platon, les fameux dialogues dits aporétiques. Ceux dans lesquels la discussion ne se clôt pas par une réponse définitive, mais par une conclusion ouverte : les interlocuteurs n’ont pas nécessairement trouvé la vérité, mais ils ont, au fil de l’échange, déplacé leur regard, affiné leurs questions, et parfois même remis en cause certaines de leurs certitudes.
Bref, comme le dit si bien Bernard Werber : « L’important n’est pas de convaincre, mais de donner à réfléchir. » ____
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