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vendredi 17 février 2023

D'une guerre à l'autre

             Πόλεμος πάντων μὲν πατήρ ἐστι... 

                                        La guerre serait-elle le père de tout, comme l'écrivait le vieil Héraclite, en prenant le terme au sens large? Ou l'accoucheuse de nouvelles formes de société, comme le pensent certains du terrible conflit de 14-18, qui a amené un changement d'ère. Mais le philosophe grec pensait aussi aux luttes conflictuelles qui conditionnent la vie dans la nature: la lutte des espèces, comme les confit internes de notre vie organique entre les forces de vie et celles de dissolution, ente les virus et les globules blancs... Aucun cynisme ici, c'est une réalité vitale. Pour la guerre, c'est autre chose. Là s'affrontent passions et intérêts, parfois jusqu'à la démesure...    Si on sait comment elle commence, on ne peut deviner comment elle finira...                                                                                                                                 Qu'en est-il du conflit qui se déroule sous nos yeux, dont on voit pas l'issue, ni même la logique? Où est impliquée la Russie et sa prétendue partie rebelle, l'Ukraine. Les appréciations sont hésitantes, même si les partis pris sont fermes. Les incertitudes sont grandes sur la suite d'événements qui s'incrustent et se durcissent et ses conséquences, pas seulement européennes.           Certains parlent de course au désastre, par analogie avec le conflit e 14-18, qui vit, par le jeu des alliances, un conflit s'éterniser dans des extrêmes non envisagés au départ. Difficile à savoir, à anticiper, dans les crispations actuelles et le feu de l'action. Dans l'aveuglement général, certains tentent des hypothèses, comme Stéphane Audoin-Rouzeau  "... directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), spécialiste de la Première Guerre mondiale et président du Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre. Il publie aux Belles Lettres La Part d’ombre. Le risque oublié de la guerre, en forme de dialogue avec Hervé Mazurel, historien des affects et des imaginaires.  À partir de son travail sur la Première Guerre mondiale et sur l’anthropologie des violences de guerre, Stéphane Audoin-Rouzeau remet en cause la perception du conflit ukrainien. Pourquoi croire à une prochaine offensive russe ? Continuer à questionner les origines de la guerre revient-il à négliger de penser l’événement actuel ? Que serait une paix juste et à quel déni correspond le fait d’imaginer qu’un accord négocié en constitue l’inévitable issue ? Enfin : les pacifistes contemporains sont-ils des collabos ? Point de vue et entretien


                                                                  
Mediapart : Andriy Yermak, bras droit de Volodymyr Zelensky, a récemment affirmé : « C’est la bataille de Verdun du XXIe siècle qui a lieu en ce moment à Bakhmout et à Soledar. » Au-delà de la communication ukrainienne, habile à renvoyer chaque pays à ses propres références, qu’est-ce que cela inspire à l’historien de la Grande Guerre que vous êtes ?  _________
Stéphane Audoin-Rouzeau : Je suis effectivement frappé par les ressemblances entre la Première Guerre mondiale et ce qui se déroule aujourd’hui en Ukraine. Après l’échec de la « guerre de mouvement » russe en février et mars 2022, le conflit s’est transformé en guerre de positions, sur un front très étendu, quoique beaucoup moins « compact » que durant la Grande Guerre.    À l’époque, on trouvait près de trois millions d’hommes de chaque côté d’un front étendu sur 700 kilomètres. Aujourd’hui, il y a quelques centaines de milliers d’hommes de part et d’autre d’un front qui s’étire sur plus de 1 000 kilomètres. Mais, dans les zones très disputées, on voit se reconstituer des lignes de tranchées dont la morphologie est très similaire à celle des tranchées de la Grande Guerre, organisées selon un dispositif de lignes de défense successives.                                                                                                                                          Ce système de siège réciproque, où chacun s’est enterré pour se protéger, est extrêmement difficile à briser, comme l’expérimentent les Russes à Bakhmout, mais aussi les Ukrainiens ailleurs : dans cette configuration, la défensive l’emporte sur l’offensive. C’est un type d’affrontement épuisant pour les combattants, puisque la bataille est continue et qu’il faut tenir les lignes jour et nuit. Un type de combat extraordinairement meurtrier également. Alors qu’on s’attendait à un scénario très différent, on se retrouve donc dans une situation proche de ce que l’on a connu il y a plus d’un siècle. On constate ainsi que l’arme de domination du champ de bataille est, de nouveau, l’artillerie, et non l’aviation, pour appuyer une infanterie dont le rôle reste déterminant. Du même coup, une notion qu’on pensait vieillie, celle de « forces morales », retrouve une nouvelle jeunesse pour rendre compte de la résistance militaire ukrainienne.       ____Sans vouloir rejouer une querelle historiographique ancienne sur la part de consentement et de contrainte qui pèse sur les soldats du premier conflit mondial, diriez-vous que l’on voit aujourd’hui s’affronter en Ukraine une « armée du consentement » et une « armée de la contrainte », à en croire par exemple la vidéo récemment publiée par le « Guardian » montrant des soldats du groupe Wagner en train d’achever un de leurs officiers ?  ____Tant qu’on ne disposera pas d’enquêtes approfondies de sciences sociales permettant de savoir comment la société ukrainienne et la société russe, ainsi que les forces armées des deux camps, ont réagi à la guerre lors des différentes phases de celle-ci, il me semble impossible de répondre de manière fiable à votre question. Sait-on ce qui se passe en profondeur dans la société russe ?             Côté ukrainien, en tout cas, nous pouvons observer une société qui, dans son ensemble, consent à la guerre, en effet : ce qui signifie une acceptation du conflit et des sacrifices qu’il implique, une acceptation pleine de résolution qui vaut pour la partie armée de la population comme pour la population civile, en dépit des premières alertes lancées par Zelensky récemment, au sujet d’une forme de « relâchement » dans certaines villes. Ce consentement paraît reposer sur des bases assez semblables à celui des sociétés d’Europe occidentale en 1914 : un patriotisme défensif très fort et une hostilité marquée, voire une haine à l’égard de l’envahisseur.   Il est rare d’être ainsi confronté à des formes de réitération de situations susceptibles de constituer en quelque sorte un « laboratoire » historique : or, la guerre en Ukraine suscite une sorte de boucle de rétro-interprétation de la Grande Guerre. Beaucoup ont eu du mal à admettre un « consentement » des soldats et des sociétés dans leur ensemble en 1914-1918 : précisément, l’évidence du consentement ukrainien depuis un an ne nous permet-il pas de mieux comprendre le consentement à la guerre des sociétés européennes au début du XXe siècle ?  ____Vous rappelez dans votre dernier livre qu’« il faut un soubassement idéologique au déploiement des atrocités de guerre ». Quel serait-il, dans le cas de l’armée poutinienne qui commet ces atrocités de guerre ? L’argumentaire anti-Otan ou de « dénazification » peut-il vraiment faire office de soubassement idéologique suffisant ?


           Tout d’abord, j’ai été frappé par le fait que, comme à l’été 14, les atrocités de guerre se soient manifestées immédiatement, dès la phase initiale de la guerre, au cours de laquelle la Russie pouvait encore espérer l’emporter rapidement. Elles ne sont donc pas liées à des phénomènes de résistance dans les zones occupées, ou à des formes de radicalisation ou d’épuisement des combattants russes après une longue phase de combats.   C’est d’ailleurs la manière dont les contemporains de 14-18 se représentaient les choses. Très peu étaient capables de penser que la guerre allait durer des années, et moins encore de le dire. On attend donc la prochaine offensive comme les contemporains d’il y a un siècle l’attendaient eux aussi, dans un calendrier surdéterminé par les saisons. Alors, l’attente de l’offensive prochaine est-elle une forme de rumeur de guerre ? Observons que la logique de la guerre de positions pousse à ne pas rester éternellement enterré et à essayer d’ouvrir une brèche pour tenter d’en finir.     ___Pendant la Grande Guerre, imaginait-on aussi des offensives « anniversaires » comme celle qui serait prévue autour du 24 février prochain ?     Cette rumeur-là est étrange, car ce serait stratégiquement assez absurde, mais elle est peut-être intéressante à un deuxième degré. Dans toute guerre, je le disais, le problème du temps se pose à ceux qui la subissent : il faut essayer de le « rationaliser » pour rendre supportable son lent écoulement. On tente donc de baliser, chronologiquement, un calendrier dont les échéances restent, par nature, imprévisibles.                                                                                                                          Mais dans ce conflit, ce qui retient l’attention d’un historien, au-delà la guerre elle-même, c’est ce qu’il révèle « en creux » de notre relation à la guerre en général en Europe occidentale. Et notamment la façon dont nous avons collectivement oublié qu’elle demeurait un risque menaçant pour nos sociétés, au titre de mode de résolution des différends entre les États. Ce déni de guerre s’est manifesté constamment, notamment lors de l’avant-guerre, lorsque personne ou presque ne croyait à la possibilité d’une attaque russe.       ___En annonçant un budget des armées de 413 milliards d’euros pour la période 2024-2030, en augmentation d’un tiers, Emmanuel Macron sort-il la société française du déni de la possibilité de la guerre ?    Le réarmement européen actuel porte effectivement la marque d’une volonté de sortie de ce déni. Mais il faut distinguer les décisions des politiques et les réactions des sociétés. Jusqu’ici, la guerre en Ukraine ne « mord » pas sur la société française comme elle le fait en Pologne, dans les pays Baltes ou en Roumanie. Collectivement, je ne crois donc pas que nous soyons encore sortis du déni de la guerre – je veux dire : du déni de sa gravité, de la gravité de ses développements potentiels. Sent-on une inquiétude profonde à l’endroit de cette guerre ? Pensons-nous être directement concernés ? Pensons-nous que nous risquons de l’être ? Je ne crois pas…___Comment comprenez-vous la « surprise » qui a accompagné la révélation des crimes de Boutcha et d’autres villages ukrainiens, alors que vous rappelez dans votre dernier livre que la guerre, au moins depuis la Première Guerre mondiale, vise aussi, voire d’abord les civils ?  Tout se passe comme si les conditions de possibilité de ces atrocités étaient tellement insupportables qu’il faut redécouvrir leur réalité à chaque nouveau conflit. Nous n’arrivons pas à considérer qu’elles sont toujours « dans les cartes », sans doute parce que cela reviendrait à admettre sur nos sociétés et sur nous-mêmes quelque chose à quoi nous nous refusons.   Reconnaître pleinement que les atrocités de guerre sont un phénomène systémique - et selon moi central en temps de conflit - ne reviendrait-il pas à regarder en face ce qui se joue en profondeur en temps de guerre, du point de vue des acteurs sociaux ? C’est précisément ce qui est insupportable : paradoxalement, notre surprise et notre indignation nous protègent de cet aspect terrifiant du réel de la guerre…     ____Vous revenez dans « La Part d’ombre » sur le concept de « brutalisation » des sociétés par la guerre, forgé par l’historien George Mosse. Est-ce qu’il désigne seulement la façon dont une société peut être brutalisée à long terme par la guerre, ou est-ce qu’il permet de penser les ressorts cachés de la violence dans une société ?    Ce qui obsédait Mosse, c’était le lien, en Allemagne, entre la Première et la Seconde Guerre mondiale, et la façon dont la brutalisation des sociétés en 14-18 avait facilité la réitération de la guerre en 1939-1945, au prix de niveaux de violence plus élevés encore.                                                                                                              Mais on peut regarder les choses autrement et s’intéresser aux ressorts cachés de la violence, plus puissants qu’on ne le croit généralement. Je pense que la vision de Norbert Elias selon laquelle nous formerions des sociétés à « haut niveau de pacification », comparées aux sociétés du passé, est fausse. Ce « haut niveau de pacification » n’est qu’une pellicule superficielle : dans une configuration qui l’autorise, le passage est aisé vers la violence. La plupart des conflits contemporains se sont réglés par la victoire militaire de l’un des belligérants sur l’autre et non par un accord de paix.  À cet égard, ne peut-on pas suggérer que la société russe a été brutalisée depuis le début du XXe siècle ? Première Guerre mondiale, révolutions bolchéviques, guerre civile, collectivisation agraire et Grande Terreur stalinienne, Seconde Guerre mondiale, famine et durcissement du régime stalinien en sortie de guerre, effondrement final de l’URSS avec ses conséquences économiques, sociales, politiques et culturelles… Le concept de brutalisation, décidément, me paraît assez opérant pour rendre compte de certains phénomènes sociaux… ____Comment se fait-il qu’on parle presque moins aujourd’hui de la sortie de guerre qu’un mois après le déclenchement des hostilités ?  On continue d’en parler, mais sur le mode : « à un moment ou à un autre, il faudra se mettre à la table des négociations et arriver à un accord de paix ». Mais qu’en sait-on ? La guerre de Corée ne s’est pas terminée par un accord de paix mais par un simple cessez-le-feu. Et la plupart des conflits contemporains se sont réglés par la victoire militaire de l’un des belligérants sur l’autre. L’idée que l’on va, à un moment, « revenir à la raison » et négocier me semble participer, une fois encore, d’une forme de déni. N’est-ce pas une manière – une de plus – de nous rassurer ?   ___Qu’est-ce qu’une mauvaise paix ? Une paix qui humilie ou une paix qui permet à l’agresseur de reconstituer ses forces    Je vous réponds par un détour. En 1951, alors qu’on ne sait pas si la guerre froide va devenir une guerre ouverte contre l’URSS, Raymond Aron, dans un essai intitulé Les Guerres en chaîne, écrit qu’« il importe cette fois d’abattre le monstre sans qu’il puise dans le sang versé et dans la défaite même des forces nouvelles ». S’il parle ici de l’URSS, Aron pense bien évidemment au précédent de l’Allemagne vaincue en 1918, dont le sang versé pendant la Grande Guerre avait fourni le terreau du nazisme, promoteur d’une guerre nouvelle infiniment plus meurtrière que la précédente.  Entre 1989 et 1991, l’URSS s’est trouvée vaincue, mais sans une goutte de « sang versé » comme l’envisageait Aron quarante ans plus tôt. Pourtant, dans le ressentiment et le sentiment d’humiliation alors éprouvés, la Russie n’a-t-elle pas puisé, en effet, ces « forces nouvelles » dont il nous faut acquitter le prix, trente ans plus tard ?   Une paix mauvaise me paraît donc le type de paix que redoutait Raymond Aron en 1951. Ce qui signifie sans doute qu’il n’y a pas d’autre issue que de gagner la guerre. Et de la gagner vraiment.    Qu’entendez-vous par là ?    C’est difficile à exprimer. Peut-on dire que nous avons malheureusement besoin d’une défaite russe décisive ? Et comment méconnaître alors les risques immenses que cela comporte pour nous tous ? Pour autant, peut-on espérer autre chose, au point où nous en sommes arrivés ?    Si, à l’inverse, la Russie gagnait la guerre, nos démocraties occidentales, si fragilisées déjà, s’en remettraient-elles ? Nous aurions sur nos épaules la culpabilité de n’avoir pas suffisamment soutenu militairement l’Ukraine. Et nous aurions face à nous ces trois puissances qui constituent les soutiens directs de la Russie en guerre : la Chine, l’Iran, la Corée du Nord.    C’est en ce sens que nous sommes face à une guerre idéologique, et même de plus en plus. La Russie a continûment durci son discours idéologique, tout en renforçant ses liens avec les pays déjà cités. Le camp démocratique de même, tout en resserrant ses rangs. Ce n’est pas parce que certaines guerres ont été fallacieusement menées au nom de la démocratie – et la Grande Guerre en fait partie dans une large mesure – que la guerre d’Ukraine ne met pas en jeu le sort de celle-ci.   L’historien François Furet, à propos de la guerre de 14-18, disait que « plus un événement est lourd de conséquences, et moins il est possible de le penser à partir de ses causes ». On entend beaucoup de débats sur les causes de la guerre d’Ukraine, sur le rôle de l’Otan, etc. Tout cela a-t-il un grand intérêt, aujourd’hui ? Cette guerre longue, avec sa logique propre, a acquis une importance surdéterminante qui écrase la question des origines. Le propre des grands événements – et celui-ci en est un, assurément – est que ses enjeux dépassent la question des causes qui l’ont provoqué.    Comment regardez-vous celles et ceux qui font aujourd’hui proclamation de pacifisme ?     Le pacifisme de la Première Guerre mondiale, qu’il soit français, allemand ou britannique, n’a jamais été complaisant vis-à-vis de l’adversaire. En revanche, une partie des pacifistes français des années 1930 étaient pro-Allemands, c’est à dire pronazis. Le pacifisme éthique qui refuse par principe le déploiement de toute violence de guerre, comment ne pas le comprendre et le respecter ? Mais aujourd’hui, les pacifistes qui se refusent à armer l’Ukraine au nom de principes de paix travaillent en réalité, consciemment ou non, à une victoire russe. N’est-ce pas la nouvelle version d’un pacifisme de collabos ? (Joseph Confavreux)______________________________

StéphaneAudoin-Rouzeau est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), spécialiste de la Première Guerre mondiale et président du Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre. Il publie aux Belles Lettres La Part d’ombre. Le risque oublié de la guerre, en forme de dialogue avec Hervé Mazurel, historien des affects et des imaginaires. À partir de son travail sur la Première Guerre mondiale et sur l’anthropologie des violences de guerre, Stéphane Audoin-Rouzeau remet en cause la perception du conflit ukrainien. Pourquoi croire à une prochaine offensive russe ? Continuer à questionner les origines de la guerre revient-il à négliger de penser l’événement actuel ? Que serait une paix juste et à quel déni correspond le fait d’imaginer qu’un accord négocié en constitue l’inévitable issue ? Enfin : les pacifistes contemporains sont-ils des collabos ? Entretien.

jeudi 24 mars 2016

Rhéthorique guerrière en question

Vous avez dit guerre
                                           Point de vue et mise au point.
                                                    Sans minimiser les événements et leur caractère terrifiant, il importe  de veiller au sens des mots, de garder la mesure, en même temps que son sang-froid.
  Les mots ont leur importance, surtout quand ils ont une portée publique.
      ...     S'ils ont encore un sens
    Nous sommes en guerre, répètent certains journalistes et hommes politiques, parfois le menton relevé.
   Cette rhétorique frappe les esprits et renforce les émotions, suscite l'angoisse, voire la panique, c'est sûr. Mais n'en fait-on pas trop?
    Qu'il y ait affrontement, lutte, oui; âpre combat sans doute durable, coups de main abominables guidés par une idéologie haïssable, objet d'investigations policières et de répressions judiciaires, sûrement. Mais pas une guerre. 
    Chacun y va de ses excès, ajoutant la confusion à l'indignation.
     __________  Guerre totale ou... mondiale pour le président du Crif, et le pape François, qui a évoqué au lendemain des attentats un «morceau d’une Troisième Guerre mondiale». Guerre encore pour Alain Juppé. Pour le Figaro, qui en a fait sa Une. Pour Le Monde, dont le directeur a affirmé que «la France est en guerre. En guerre contre un terrorisme totalitaire, aveugle, terriblement meurtrier». Guerre aussi à n’en pas douter pour de multiples experts en tous genre, qui se succèdent sur les plateaux de BFMTV et d’iTélé.
    Pourtant, la plupart des philosophes, des juristes, des théoriciens politiques et des historiens spécialistes du sujet savent cette réalité: il ne s’agit pas à proprement parler d’une guerre, ou alors, seulement en un sens métaphorique. En un sens nouveau, et qui impliquerait de trouver un autre mot pour tout ce que nous avons appelé guerre pendant des siècles. Tout élève de Sciences Po, par exemple, qui a préparé son grand oral sait que la guerre, au sens traditionnel du terme, ne correspond pas aux événements du 13 novembre. Devant les jurés, celui qui tient à défendre que les actions terroristes menées par un proto-État non reconnu sur le plan international sont une guerre, a plutôt intérêt à avoir des arguments bien fourbis s’il ne veut pas écoper d’une note éliminatoire.
«Avant, tout était simple ou semblait l'être. La guerre, c'était, disait Alberico Gentili, un des fondateurs du droit public international à la fin du XVe siècle, “un conflit armé, public et juste”. Un conflit entre deux armées, deux duchés, deux royaumes, deux États», résume Nicolas Truong sur le Monde, dans un article au titre explicite: «La guerre est finie, les combats continuent»
       Ces derniers jours, rares ont été les voix qui ont pu se faire entendre dans ce concert belliqueux pour rappeler ces éléments simples de théorie politique, et mettre en garde sur une utilisation abusive du terme. Le professeur à Sciences Po et spécialiste des relations internationales Bertrand Badie s’y est essayé sur France Inter, en tentant la pédagogie face à l’impatience et l’incrédulité de ses intervieweurs Léa Salamé et Patrick Cohen: «Une guerre, moi j’ai toujours appris, et depuis l’aube de nos temps modernes, que c’est une tentative d’utiliser la force pour régler un différend entre États. Daech n’est pas un État, Daech n’a pas d’armée, Daech n’est pas dans une rationalité de négociation. Le propre de la guerre, c’est de pousser à un moment donné vers des négociations pour obtenir une fin politique précise, c’est-à-dire le règlement de ce différend.»  ___Même si certains justifient un emploi métaphorique du terme, la plupart des chercheurs que nous avons interrogés sont d’accord sur ce point: les attentats du 13 novembre ne sont pas une «guerre» à proprement parler.
     «La guerre, c’est une situation où ce ne sont pas simplement les enfants des autres qui sont impliqués. C’est la transformation profonde de notre société, où chaque individu qui est en âge de porter des armes peut être appelé à porter la mort et à la subir. Le reste, c’est de la métaphore, plus ou moins juste. Porter la guerre dans des zones comme en Syrie ne veut pas dire qu’on est en guerre», déclare François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique, et président de l'International institute for strategic studies de Londres et du Centre de politique de sécurité de Genève.
      Ceux qui sont tous les jours sur le terrain de la guerre ont eux aussi trouvé ce terme abusif. Quel mot utiliserons-nous le jour où nous serons vraiment en guerre, où la population sera appelée sur le terrain de guerre, où les morts tomberont chaque jour? De quels mots disposerons-nous, lorsque nous aurons usé tous les précédents? «Ces derniers jours, j’entends beaucoup parler de “scènes de guerre, de “situation de guerre, de “médecine de guerre”. Mais il faut tout de même relativiser», a tenté de tempérer le photographe de l’AFP Dominique Faget, sur le blog making of de l’agence.
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mercredi 11 novembre 2020

Le jour de gloire...

 Entre liesse et larmes 

             Une guerre (et quelle guerre!) est terminée, s'effaçant peu à peu des esprits, mais laissant encore des traces matérielles, dont on peut toujours mourir. La commémoration reste toujours d'actualité. Genevoix aura son heure de gloire.  Ce qu'on appelé la grande course au désastre, avec ses mythes, est un peu oubliée au profit de sa fin, qui a laissé l'Europe exsangue et plus divisée, prête à de nouveaux affrontements futurs. Il a fallu reconstruire, et pas seulement les édifices. Une victoire à l'arraché.

         La célébration est déjà partie, au niveau national, local, à la télévision.
   Non sans instrumentalisation émotionnelle ou hyper-simplification, parfois.
    Retour sur des images, parfois inédites, qui nous paraissent presque d'un autre âge, mais dont l'empreinte est encore présente, que nous le voulions ou non, malgré la disparitions des derniers acteurs et témoins.
   Mais il est à parier qu'on ne va guère se poser la question encore largement taboue concernant la question épineuse des responsabilités.
    La question: qui a commencé? n'a pas beaucoup de sens, car les commencements sont a rechercher loin en amont, si l'on ne veut pas tomber dans le piège aveuglant de l'événementiel.
   Mais on peut porter l'éclairage sur la question des responsabilités ultimes, en dehors de tout préjugé, de nationalisme étroit, de simple commémoration passive et stérile.
          "Si l’on veut que nos enfants comprennent pourquoi cette catastrophe a eu lieu, il faut être prêt à débattre des origines de la guerre. Si c’est pour aller dans un cimetière et se lamenter sur le sort des victimes, alors les commémorations n’auront servi à rien. Je trouve cela déprimant que la France soit si réticente à engager un débat sur les responsabilités de la guerre. Apparemment, les historiens français n’ont absolument pas envie de s’aventurer sur ce terrain. Il me semble qu’il y a une grande peur de réveiller les hostilités avec l’Allemagne. », signale l'historien anglais  Max Hastings.
      La question des origines est la seule intéressante, la répétition ad nauseam de documents sur les faits et leurs enchaînements ne donnant aucun éclairage sur le sens de cette guerre, absurde mais géopolitiquement explicable..
__________ Cette question est sur le chantier depuis longtemps chez les historiens, et ne cessera pas, tant la question est complexe. Le débat sera-t-il sans fin?
     Pas tout à fait, car à la lumière de nouveaux documents, à force de confrontations de poins de vue informés, toujours partiels mais le plus souvent pertinents, dans le dialogue normal et parfois conflictuel entre historiens de tous pays, de tous horizons...L'historiographie de la guerre de 14 se renouvelle sans cesse.
       Le poids du présent pèse encore sur l'interprétation des faits, notamment les aléas des relations franco-allemandes. Les mises en  parallèle entre notre époque et celle qui a précédé la tragédie mondiale sont encore parfois établies, comme l'a fait récemment JP Chevènement, de manière souvent intéressante, à la lumière des difficultés actuelles de la construction européenne.
  ________________On dit que Angela Merkel lit en ce moment le livre récent très érudit de l'historien  C.Clark: Les somnanbules, qui a la particularité de réduire la responsabilité du Reich allemand, en la portant d'avantage sur le couple serbo-russe et le rôle de Poincaré, dans le déclenchement fatal d'une mécanique dont plus personne n'a ensuite pu maîtriser le cours..
                                                   Un lecteur attentif de Clarktout en reconnaissant l'intérêt de ce livre foisonnant et très pointu, s'interroge sur la notion de somnanbulisme, sur le titre qui à ses yeux fait problème, suggérant une certaine passivité des puissances vis à vis d'une tragédie que personne n'aurait sciemment voulu,  et sur le fait que minimiser la responsabilité allemande correspond à l'interprétation à chaud de Lloyd George 
   Il note: « Nous avons tous été entraînés dans la guerre.... »"Il est faux de dire qu’ils étaient loin de se rendre compte qu’ils approchaient du gouffre. Ils savaient parfaitement que la guerre était à l’horizon, l’admettaient comme inéluctable mais n’ont rien fait pour l’empêcher. Pourquoi ?Pourtant on appelle cette guerre la Grande guerre. Les Allemands qui jusqu’à présent n’utilisaient pas cette expression s’y mettent aussi. Dois-je en conclure qu’on appelle « grande », une affaire de « somnambules » ? Peut-on appeler cette orgie sanglante une « grande » guerre. Aucune guerre d’ailleurs ne peut s’appeler grande, ce devrait être une épithète interdite. Pas par une loi mais par nos pratiques de langage...
    Bref, le titre choisi est un bon coup marketing, il est aisément instrumentalisable sans doute parce qu’il charrie quelque chose de l’air du tempsC’est ainsi, en effet, que nous apparaissent nos hommes politiques d’aujourd’hui. Le discrédit qui les frappe est tel que nous imaginons volontiers qu’il devait en être de même avant 1914. Est-ce cependant la réalité sous la surface des choses ? C’est un titre qui bloque la réflexion  sur les origines de la guerre, sur ce qui en fait la matrice de ce qui est peut-être encore notre présent..."
        L'auteur cite l'historien, très contesté Outre-Rhin dans les années 60, Fritz Fischer, qui, dans les années 60,  avait secoué l’Allemagne avec son livre « Les buts de guerre de l’Empire allemand » qui faisait porter sur l’Allemagne le poids principal du déclenchement de la guerre.   Fritz Fischer considère qu’on ne peut pas traiter isolément la politique allemande de juillet 1914. : Elle n’apparaît sous son vrai jour, écrit-il, que si on la regarde comme un lien entre la politique d’expansion de l’Allemagne depuis les années 1890 et la politique des buts de guerre depuis août 1914 .    Aussi rappelle-t-il que la question se situe d’emblée dans un cadre impérialiste et de la volonté de faire passer l’Allemagne du statut de grande puissance à celle de puissance mondiale..." (*)
      Il rappelle qu' August Bebel, prenant la parole au Reichtag en novembre 1911, déclarait, de manière quasi prémonitoire: 
                "Ainsi de tous côtés on s’armera encore et encore […] jusqu’au moment où l’une ou l’autre partie dira plutôt une fin dans la terreur qu’une terreur sans fin […] Ce sera alors la catastrophe. Alors ce sera en Europe la grande mobilisation générale qui verra 16 à 18 millions d’hommes, dans la fleur de l’âge, de différentes nations, jetés les uns contre les autres sur les champs de bataille, armés des meilleurs instruments meurtriers.[...]. Le crépuscule des Dieux du monde bourgeois est annoncé[...].
                  Max Hastings, de son côté, cherchant à justifier l'intervention britannique, fait porter sur le Kaiser et à sa clique de généraux la responsabilité principale du déclenchement de la guerre et de l'invasion fatale de la Belgique, à l'origine de l'engagement de Londres.
       Présenter la première guerre industrielle mondiale comme une simple développement de mécanismes aveugles échappant à la volonté des hommes, comme le simple jeu des engagements réciproques, comme semble le suggérer Clarck (si on l'a bien lu), est souvent équivoque concernant une détermination plus nette des responsabilités initiales, surtout à la fin de son étude, et  n'est donc pas sans conséquences théoriques.
  Le débat rebondit...
______
(*)  « Il est incontestable que, dans ce heurt d’intérêts politiques et militaires, de  ressentiments et d’idées qui atteignent leur maximum pendant la crise de  juillet, tous les gouvernements des pays européens engagés n’aient eu leur  part de responsabilité au déclenchement de la guerre mondiale. Il ne nous appartient pas de discuter en détail la responsabilité de la guerre, ni d’étudier ou de juger la responsabilité des hommes d’État et des militaires des puissances engagées dans le conflit. [...] Ici, il importe de démontrer les buts et la politique pratique du gouvernement allemand au cours de la crise de juillet.Une fois de plus, il faut souligner que sous l’effet des tensions internationales de l’année 1914, provoquées partiellement par la politique d’expansion de l’Allemagne qui avait entraîné déjà trois crises graves en 1905/1906, 1908/1909 et 1911/1912, chaque guerre localisée en Europe à laquelle se trouverait mêlée une grande puissance devait presque inévitablement provoquer une conflagration générale. L’Allemagne, confiante dans sa supériorité militaire, ayant voulu, souhaité et appuyé la guerre austro-serbe, prit sciemment le risque d’un conflit militaire avec la France et la Russie. Le gouvernement allemand portait ainsi la part décisive de la responsabilité historique de la guerre mondiale. La tentative de l’Allemagne d’arrêter en dernière minute cette fatalité ne diminue pas sa part de responsabilité. Ce n’est d’ailleurs que la menace d’une intervention anglaise qui donna lieu aux démarches allemandes à Vienne: ces démarches furent tentées, sans grande conviction, trop tard et aussitôt annulées.Les politiciens allemands et avec eux la propagande allemande pendant la guerre ainsi que l’historiographie allemande d’après-guerre – surtout après Versailles – soutinrent la thèse selon laquelle l’Allemagne fut contrainte de faire la guerre, ou au moins que la part de responsabilité allemande ne fut pas plus grande que celle des autres dans le sens donné et politiquement motivé par Lloyd George: « Nous avons tous été entraînés dans la guerre. » (-Fritz Fischer: pages 99-100)
_______
Comment les belligérants ont financé 1914-1918
L'intervention américaine dans la guerre de 1914-1918 
La politique des emprunts étrangers aux USA
La guerre et la dette
La finance derrière la Grande Guerre  __________________________________

mardi 11 novembre 2025

Qui s'en souvient encore?

 Onze Novembre,  encore  [Bis repetita]   

             Entre liesse et larmes    

                     Une guerre (et quelle guerre!) est terminée, s'effaçant peu à peu des esprits, mais laissant encore des traces matérielles, dont on peut toujours mourir. La commémoration reste toujours d'actualité. Genevoix aura son heure de gloire.  Ce qu'on appelé la grande course au désastre, avec ses mythes, est un peu oubliée au profit de sa fin, qui a laissé l'Europe exsangue et plus divisée, prête à de nouveaux affrontements futurs. Il a fallu reconstruire, et pas seulement les édifices. Une victoire à l'arraché.

         La célébration est déjà partie, au niveau national, local, à la télévision.
   Non sans instrumentalisation émotionnelle ou hyper-simplification, parfois.
    Retour sur des images, parfois inédites, qui nous paraissent presque d'un autre âge, mais dont l'empreinte est encore présente, que nous le voulions ou non, malgré la disparitions des derniers acteurs et témoins.
   Mais il est à parier qu'on ne va guère se poser la question encore largement taboue concernant la question épineuse des responsabilités.
    La question: qui a commencé? n'a pas beaucoup de sens, car les commencements sont a rechercher loin en amont, si l'on ne veut pas tomber dans le piège aveuglant de l'événementiel.
   Mais on peut porter l'éclairage sur la question des responsabilités ultimes, en dehors de tout préjugé, de nationalisme étroit, de simple commémoration passive et stérile.
          "Si l’on veut que nos enfants comprennent pourquoi cette catastrophe a eu lieu, il faut être prêt à débattre des origines de la guerre. Si c’est pour aller dans un cimetière et se lamenter sur le sort des victimes, alors les commémorations n’auront servi à rien. Je trouve cela déprimant que la France soit si réticente à engager un débat sur les responsabilités de la guerre. Apparemment, les historiens français n’ont absolument pas envie de s’aventurer sur ce terrain. Il me semble qu’il y a une grande peur de réveiller les hostilités avec l’Allemagne. », signale l'historien anglais  Max Hastings.
      La question des origines est la seule intéressante, la répétition ad nauseam de documents sur les faits et leurs enchaînements ne donnant aucun éclairage sur le sens de cette guerre, absurde mais géopolitiquement explicable..
__________ Cette question est sur le chantier depuis longtemps chez les historiens, et ne cessera pas, tant la question est complexe. Le débat sera-t-il sans fin?
     Pas tout à fait, car à la lumière de nouveaux documents, à force de confrontations de points de vue informés, toujours partiels mais le plus souvent pertinents, dans le dialogue normal et parfois conflictuel entre historiens de tous pays, de tous horizons...L'historiographie de la guerre de 14 se renouvelle sans cesse.
       Le poids du présent pèse encore sur l'interprétation des faits, notamment les aléas des relations franco-allemandes. Les mises en  parallèle entre notre époque et celle qui a précédé la tragédie mondiale sont encore parfois établies, comme l'a fait récemment JP Chevènement, de manière souvent intéressante, à la lumière des difficultés actuelles de la construction européenne.
  ________________On dit que Angela Merkel lit en ce moment le livre récent très érudit de l'historien  C.Clark: Les somnanbules, qui a la particularité de réduire la responsabilité du Reich allemand, en la portant d'avantage sur le couple serbo-russe et le rôle de Poincaré, dans le déclenchement fatal d'une mécanique dont plus personne n'a ensuite pu maîtriser le cours..
                                                   Un lecteur attentif de Clarktout en reconnaissant l'intérêt de ce livre foisonnant et très pointu, s'interroge sur la notion de somnanbulisme, sur le titre qui à ses yeux fait problème, suggérant une certaine passivité des puissances vis à vis d'une tragédie que personne n'aurait sciemment voulu,  et sur le fait que minimiser la responsabilité allemande correspond à l'interprétation à chaud de Lloyd George 
   Il note: « Nous avons tous été entraînés dans la guerre.... »"Il est faux de dire qu’ils étaient loin de se rendre compte qu’ils approchaient du gouffre. Ils savaient parfaitement que la guerre était à l’horizon, l’admettaient comme inéluctable mais n’ont rien fait pour l’empêcher. Pourquoi ?Pourtant on appelle cette guerre la Grande guerre. Les Allemands qui jusqu’à présent n’utilisaient pas cette expression s’y mettent aussi. Dois-je en conclure qu’on appelle « grande », une affaire de « somnambules » ? Peut-on appeler cette orgie sanglante une « grande » guerre. Aucune guerre d’ailleurs ne peut s’appeler grande, ce devrait être une épithète interdite. Pas par une loi mais par nos pratiques de langage...
    Bref, le titre choisi est un bon coup marketing, il est aisément instrumentalisable sans doute parce qu’il charrie quelque chose de l’air du tempsC’est ainsi, en effet, que nous apparaissent nos hommes politiques d’aujourd’hui. Le discrédit qui les frappe est tel que nous imaginons volontiers qu’il devait en être de même avant 1914. Est-ce cependant la réalité sous la surface des choses ? C’est un titre qui bloque la réflexion  sur les origines de la guerre, sur ce qui en fait la matrice de ce qui est peut-être encore notre présent..."
        L'auteur cite l'historien, très contesté Outre-Rhin dans les années 60, Fritz Fischer, qui, dans les années 60,  avait secoué l’Allemagne avec son livre « Les buts de guerre de l’Empire allemand » qui faisait porter sur l’Allemagne le poids principal du déclenchement de la guerre.   Fritz Fischer considère qu’on ne peut pas traiter isolément la politique allemande de juillet 1914. : Elle n’apparaît sous son vrai jour, écrit-il, que si on la regarde comme un lien entre la politique d’expansion de l’Allemagne depuis les années 1890 et la politique des buts de guerre depuis août 1914 .    Aussi rappelle-t-il que la question se situe d’emblée dans un cadre impérialiste et de la volonté de faire passer l’Allemagne du statut de grande puissance à celle de puissance mondiale..." (*)
      Il rappelle qu' August Bebel, prenant la parole au Reichtag en novembre 1911, déclarait, de manière quasi prémonitoire: 
                "Ainsi de tous côtés on s’armera encore et encore […] jusqu’au moment où l’une ou l’autre partie dira plutôt une fin dans la terreur qu’une terreur sans fin […] Ce sera alors la catastrophe. Alors ce sera en Europe la grande mobilisation générale qui verra 16 à 18 millions d’hommes, dans la fleur de l’âge, de différentes nations, jetés les uns contre les autres sur les champs de bataille, armés des meilleurs instruments meurtriers.[...]. Le crépuscule des Dieux du monde bourgeois est annoncé[...].
                  Max Hastings, de son côté, cherchant à justifier l'intervention britannique, fait porter sur le Kaiser et à sa clique de généraux la responsabilité principale du déclenchement de la guerre et de l'invasion fatale de la Belgique, à l'origine de l'engagement de Londres.
       Présenter la première guerre industrielle mondiale comme une simple développement de mécanismes aveugles échappant à la volonté des hommes, comme le simple jeu des engagements réciproques, comme semble le suggérer Clarck (si on l'a bien lu), est souvent équivoque concernant une détermination plus nette des responsabilités initiales, surtout à la fin de son étude, et  n'est donc pas sans conséquences théoriques.
  Le débat rebondit...
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(*)  « Il est incontestable que, dans ce heurt d’intérêts politiques et militaires, de  ressentiments et d’idées qui atteignent leur maximum pendant la crise de  juillet, tous les gouvernements des pays européens engagés n’aient eu leur  part de responsabilité au déclenchement de la guerre mondiale. Il ne nous appartient pas de discuter en détail la responsabilité de la guerre, ni d’étudier ou de juger la responsabilité des hommes d’État et des militaires des puissances engagées dans le conflit. [...] Ici, il importe de démontrer les buts et la politique pratique du gouvernement allemand au cours de la crise de juillet. Une fois de plus, il faut souligner que sous l’effet des tensions internationales de l’année 1914, provoquées partiellement par la politique d’expansion de l’Allemagne qui avait entraîné déjà trois crises graves en 1905/1906, 1908/1909 et 1911/1912, chaque guerre localisée en Europe à laquelle se trouverait mêlée une grande puissance devait presque inévitablement provoquer une conflagration générale. L’Allemagne, confiante dans sa supériorité militaire, ayant voulu, souhaité et appuyé la guerre austro-serbe, prit sciemment le risque d’un conflit militaire avec la France et la Russie. Le gouvernement allemand portait ainsi la part décisive de la responsabilité historique de la guerre mondiale. La tentative de l’Allemagne d’arrêter en dernière minute cette fatalité ne diminue pas sa part de responsabilité. Ce n’est d’ailleurs que la menace d’une intervention anglaise qui donna lieu aux démarches allemandes à Vienne: ces démarches furent tentées, sans grande conviction, trop tard et aussitôt annulées.Les politiciens allemands et avec eux la propagande allemande pendant la guerre ainsi que l’historiographie allemande d’après-guerre – surtout après Versailles – soutinrent la thèse selon laquelle l’Allemagne fut contrainte de faire la guerre, ou au moins que la part de responsabilité allemande ne fut pas plus grande que celle des autres dans le sens donné et politiquement motivé par Lloyd George: « Nous avons tous été entraînés dans la guerre. » (-Fritz Fischer: pages 99-100)
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Comment les belligérants ont financé 1914-1918
L'intervention américaine dans la guerre de 1914-1918 
La politique des emprunts étrangers aux USA
La guerre et la dette
La finance derrière la Grande Guerre                                                                                                                                      ______   En deux mots _______ A l'Ouest rien de nouveau...

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lundi 28 avril 2014

Point d'histoire: 1914

     La course au désastre
                                        On va beaucoup célébrer, cette année.
  Jusqu'à saturation.
C'est déjà parti, au niveau national, local, à la télévision.
   Non sans instrumentalisation émotionnelle ou hypersimplification, parfois.
    Retour sur des images, parfois inédites, qui nous paraissent presque d'un autre âge, mais dont l'empreinte est encore présente, que nous le voulions ou non, malgré la disparitions des derniers acteurs et témoins.
   Mais il est à parier qu'on ne va guère se poser la question encore largement taboue concernant la question épineuse des responsabilités.
    La question: qui a commencé? n'a pas beaucoup de sens, car les commencements sont a rechercher loin en amont, si l'on ne veut pas tomber dans le piège aveuglant de l'événementiel.
   Mais on peut porter l'éclairage sur la question des responsabilités ultimes, en dehors de tout préjugé, de nationalisme étroit, de simple commémoration passive et stérile.
          "Si l’on veut que nos enfants comprennent pourquoi cette catastrophe a eu lieu, il faut être prêt à débattre des origines de la guerre. Si c’est pour aller dans un cimetière et se lamenter sur le sort des victimes, alors les commémorations n’auront servi à rien. Je trouve cela déprimant que la France soit si réticente à engager un débat sur les responsabilités de la guerre. Apparemment, les historiens français n’ont absolument pas envie de s’aventurer sur ce terrain. Il me semble qu’il y a une grande peur de réveiller les hostilités avec l’Allemagne. », signale l'historien anglais  Max Hastings.
      La question des origines est la seule intéressante, la répétition ad nauseam de documents sur les faits et leurs enchaînements ne donnant aucun éclairage sur le sens de cette guerre, absurde mais géopolitiquement explicable..
__________ Cette question est sur le chantier depuis longtemps chez les historiens, et ne cessera pas, tant la question est complexe. Le débat sera-t-il sans fin?
     Pas tout à fait, car à la lumière de nouveaux documents, à force de confrontations de poins de vue informés, toujours partiels mais le plus souvent pertinents, dans le dialogue normal et parfois conflictuel entre historiens de tous pays, de tous horizons...L'historiographie de la guerre de 14 se renouvelle sans cesse.
       Le poids du présent pèse encore sur l'interprétation des faits, notamment les aléas des relations franco-allemandes. Les mises en  parallèle entre notre époque et celle qui a précédé la tragédie mondiale sont encore parfois établies, comme l'a fait récemment JP Chevènement, de manière souvent intéressante, à la lumière des difficultés actuelles de la construction européenne.
  ________________On dit que Angela Merkel lit en ce moment le livre récent très érudit de l'historien  C.Clark: Les somnanbules, qui a la particularité de réduire la responsabilité du Reich allemand, en la portant d'avantage sur le couple serbo-russe et le rôle de Poincaré, dans le déclenchement fatal d'une mécanique dont plus personne n'a ensuite pu maîtriser le cours..
                                                   Un lecteur attentif de Clark, tout en reconnaissant l'intérêt de ce livre foisonnant et très pointu, s'interroge sur la notion de somnanbulisme, sur le titre qui à ses yeux fait problème, suggérant une certaine passivité des puissances vis à vis d'une tragédie que personne n'aurait sciemment voulu,  et sur le fait que minimiser la responsabilité allemande correspond à l'interprétation à chaud de Lloyd George 
   Il note: « Nous avons tous été entraînés dans la guerre.... »"Il est faux de dire qu’ils étaient loin de se rendre compte qu’ils approchaient du gouffre. Ils savaient parfaitement que la guerre était à l’horizon, l’admettaient comme inéluctable mais n’ont rien fait pour l’empêcher. Pourquoi ?Pourtant on appelle cette guerre la Grande guerre. Les Allemands qui jusqu’à présent n’utilisaient pas cette expression s’y mettent aussi. Dois-je en conclure qu’on appelle « grande », une affaire de « somnambules » ? Peut-on appeler cette orgie sanglante une « grande » guerre. Aucune guerre d’ailleurs ne peut s’appeler grande, ce devrait être une épithète interdite. Pas par une loi mais par nos pratiques de langage...
    Bref, le titre choisi est un bon coup marketing, il est aisément instrumentalisable sans doute parce qu’il charrie quelque chose de l’air du temps. C’est ainsi, en effet, que nous apparaissent nos hommes politiques d’aujourd’hui. Le discrédit qui les frappe est tel que nous imaginons volontiers qu’il devait en être de même avant 1914. Est-ce cependant la réalité sous la surface des choses ? C’est un titre qui bloque la réflexion  sur les origines de la guerre, sur ce qui en fait la matrice de ce qui est peut-être encore notre présent..."
        L'auteur cite l'historien, très contesté Outre-Rhin dans les années 60, Fritz Fischer, qui, dans les années 60,  avait secoué l’Allemagne avec son livre « Les buts de guerre de l’Empire allemand » qui faisait porter sur l’Allemagne le poids principal du déclenchement de la guerre.   Fritz Fischer considère qu’on ne peut pas traiter isolément la politique allemande de juillet 1914. : Elle n’apparaît sous son vrai jour, écrit-il, que si on la regarde comme un lien entre la politique d’expansion de l’Allemagne depuis les années 1890 et la politique des buts de guerre depuis août 1914 .    Aussi rappelle-t-il que la question se situe d’emblée dans un cadre impérialiste et de la volonté de faire passer l’Allemagne du statut de grande puissance à celle de puissance mondiale..." (*)
      Il rappelle qu' August Bebel, prenant la parole au Reichtag en novembre 1911, déclarait, de manière quasi prémonitoire: 
                "Ainsi de tous côtés on s’armera encore et encore […] jusqu’au moment où l’une ou l’autre partie dira plutôt une fin dans la terreur qu’une terreur sans fin […] Ce sera alors la catastrophe. Alors ce sera en Europe la grande mobilisation générale qui verra 16 à 18 millions d’hommes, dans la fleur de l’âge, de différentes nations, jetés les uns contre les autres sur les champs de bataille, armés des meilleurs instruments meurtriers.[...]. Le crépuscule des Dieux du monde bourgeois est annoncé[...].
                  Max Hastings, de son côté, cherchant à justifier l'intervention britannique, fait porter sur le Kaiser et à sa clique de généraux la responsabilité principale du déclenchement de la guerre et de l'invasion fatale de la Belgique, à l'origine de l'engagement de Londres.
       Présenter la première guerre industrielle mondiale comme une simple développement de mécanismes aveugles échappant à la volonté des hommes, comme le simple jeu des engagements réciproques, comme semble le suggérer Clarck (si on l'a bien lu), est souvent équivoque concernant une détermination plus nette des responsabilités initiales, surtout à la fin de son étude, et  n'est donc pas sans conséquences théoriques.
  Le débat rebondit...
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(*)  « Il est incontestable que, dans ce heurt d’intérêts politiques et militaires, de  ressentiments et d’idées qui atteignent leur maximum pendant la crise de  juillet, tous les gouvernements des pays européens engagés n’aient eu leur  part de responsabilité au déclenchement de la guerre mondiale. Il ne nous appartient pas de discuter en détail la responsabilité de la guerre, ni d’étudier ou de juger la responsabilité des hommes d’État et des militaires des puissances engagées dans le conflit. [...] Ici, il importe de démontrer les buts et la politique pratique du gouvernement allemand au cours de la crise de juillet.Une fois de plus, il faut souligner que sous l’effet des tensions internationales de l’année 1914, provoquées partiellement par la politique d’expansion de l’Allemagne qui avait entraîné déjà trois crises graves en 1905/1906, 1908/1909 et 1911/1912, chaque guerre localisée en Europe à laquelle se trouverait mêlée une grande puissance devait presque inévitablement provoquer une conflagration générale. L’Allemagne, confiante dans sa supériorité militaire, ayant voulu, souhaité et appuyé la guerre austro-serbe, prit sciemment le risque d’un conflit militaire avec la France et la Russie. Le gouvernement allemand portait ainsi la part décisive de la responsabilité historique de la guerre mondiale. La tentative de l’Allemagne d’arrêter en dernière minute cette fatalité ne diminue pas sa part de responsabilité. Ce n’est d’ailleurs que la menace d’une intervention anglaise qui donna lieu aux démarches allemandes à Vienne: ces démarches furent tentées, sans grande conviction, trop tard et aussitôt annulées.Les politiciens allemands et avec eux la propagande allemande pendant la guerre ainsi que l’historiographie allemande d’après-guerre – surtout après Versailles – soutinrent la thèse selon laquelle l’Allemagne fut contrainte de faire la guerre, ou au moins que la part de responsabilité allemande ne fut pas plus grande que celle des autres dans le sens donné et politiquement motivé par Lloyd George: « Nous avons tous été entraînés dans la guerre. » (-Fritz Fischer: pages 99-100)
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- Comment les belligérants ont financé 1914-1918
- L'intervention américaine dans la guerre de 1914-1918 
- La politique des emprunts étrangers aux USA
- La guerre et la dette
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