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lundi 7 septembre 2026

Nouvelle question allemande

 De nouveau au premier plan?

                                                       L'Allemagne inquiète, à une croisée des chemins inédite.  Devant une  mutation problématique et un contexte géopolitique incertain. Le virage de l'économie de guerre, suite à la défection US pose question . L'AfD est aux portes du pouvoir à Magdebourg. Quelles perspectives?  On ne peut que faire des hypothèses pour l'instant, étant donné que l'on n'est qu'au début d'un processus à multiples inconnues                                                                                                Point de vue  et hypothèses ...Approche géopolitique 

 "...Nous sommes à la veille d’une élection qui semble historique. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’extrême droite n’a jamais été aussi forte en Allemagne, et elle est sur le point de prendre le pouvoir seule dans un Land. Ce contexte politique explosif doit être compris dans un moment géopolitique singulier : alors que les États-Unis se retirent de l’Europe, l’Allemagne se réarme. Une nouvelle question allemande hante le continent...                                                                      Historiquement, depuis 1945, l’Europe avait incontestablement un hégémon : les États-Unis. Leur influence économique et militaro-politique était tellement plus importante que celle de n’importe quel État européen qu’elle constituait une hégémonie incontestable. Par conséquent, Washington a façonné l’ordre européen d’après-guerre, d’une part avec l’OTAN et d’autre part avec son soutien à l’intégration du continent.  Aujourd’hui, alors que les États-Unis se retirent d’Europe, une vieille question refait surface : qui dirige réellement l’Europe ?                      Comme les États européens, en particulier les plus influents, sont tous plus ou moins égaux en puissance, aucun ne peut prétendre à une hégémonie aussi forte que celle des États-Unis. Le retrait américain crée donc un vide de leadership. La question est de savoir si l’émergence d’une nouvelle puissance hégémonique est possible. Avec son réarmement — son budget de défense dépassera d’ici 2029 le budget cumulé actuel de la France et du Royaume-Uni —, l’Allemagne deviendra du jour au lendemain la première puissance européenne, tant sur le plan économique que militaire.    _____   Cela soulève surtout la question de la nécessité d’un leadership collectif entre les trois principaux États européens (France, Allemagne et Royaume-Uni), ou entre les cinq plus grands États, incluant la Pologne et l’Italie. Il faut répondre collectivement à la question de l’équilibre futur de l’Europe avec une Allemagne aussi forte au centre du continent. Berlin exercerait une hégémonie d’un genre nouveau, difficilement comparable à l’hégémonie américaine actuelle, c’est la raison pour laquelle je parle plutôt de domination.                                                                                                                                                                Nous avons déjà vu cette domination à l’œuvre lors de la crise financière et économique, où le pouvoir de l’Allemagne de dire « non » ne se limitait pas à dicter sa conduite aux autres, mais servait également à bloquer certaines orientations politiques, ce qui fait obstacle à toute solution collective. Désormais, le renforcement de la puissance allemande posera problème sur le plan stratégique plutôt que financier, car un refus catégorique de Berlin ne pourra plus être contourné aussi facilement qu’auparavant.               ___Il convient tout d’abord de noter que tous les pays européens se réjouissent du réarmement de l’Allemagne. Il est indéniable que l’Allemagne doit se réarmer et assumer ses responsabilités.La question n’est cependant pas de savoir si ce réarmement aura lieu, mais comment il se fera et s’il s’inscrira dans le contexte européen. C’est là que la formule de la « force armée conventionnelle la plus puissante » prend tout son sens.  Il s’agit là d’une ambition très importante. L’Allemagne a là un objectif qu’elle peut assurément atteindre si l’on ne prend pas en compte les effectifs des forces armées ukrainiennes actuelles. La Pologne nourrit bien sûr la même ambition.                                                                                                            En 1990, tout le monde savait encore que chaque renforcement de la puissance allemande impliquerait une perte de souveraineté. Helmut Kohl a obtenu la réunification, mais il a également renoncé au Deutsche Mark. Konrad Adenauer a obtenu la souveraineté de l’Allemagne de l’Ouest, mais il a également intégré la Bundeswehr aux structures de commandement de l’OTAN. Il y a toujours eu un compromis.  Pendant 35 ans, dans le discours allemand, on n’entendait plus que des critiques concernant une Allemagne jugée trop faible, et non trop forte....Berlin doit donc réfléchir aux moyens d’ancrer sa puissance dans le tissu européen et d’éviter de susciter, même involontairement, du ressentiment. C’est d’autant plus important que l’Allemagne est le pays d’Europe intellectuellement le plus dépendant des États-Unis et de l’ordre occidental placé sous leur influence. La France, par exemple, même si les États-Unis et l’idée d’un Occident uni disparaissaient, conserverait une vision propre de sa politique étrangère et un héritage historique sur lequel s’appuyer. La Grande-Bretagne possède cette vision et la Pologne se perçoit également comme une terre de résistance. L’Allemagne, en revanche, n’a plus aucun point de repère dans le passé depuis 1945.... On dit souvent aujourd’hui que l’Allemagne « accomplit son tournant historique ». Or dans la déclaration de politique générale du 27 février 2022, le chancelier Olaf Scholz emploie lui-même une formule plus passive « Nous vivons un tournant historique ». Le premier fut le choc Poutine, et le second, Trump, qui a été le catalyseur ayant rendu possible le véritable tournant historique : le retour de l’Allemagne à la puissance militaire. Sous Scholz, cela n’était possible qu’à petite échelle ; avec Friedrich Merz et l’adoption de la réforme constitutionnelle sur l’endettement, l’Allemagne peut redevenir pleinement une puissance militaire engagée dans la défense du continent....                                                                    Ce rapprochement est clairement visible dans le discours allemand, comme en témoigne la célèbre phrase « La paix est la véritable épreuve » (Frieden ist der Ernstfall), popularisée en 1969 par le président fédéral Gustav Heinemann. Initialement conçue comme une déclaration pacifiste appelant à concevoir la paix comme un effort, elle a ensuite été réinterprétée par la Bundeswehr comme un appel à la préparation militaire. « Nous devons être prêts », être si bien préparés à une éventuelle guerre que nous pouvons l’empêcher...à l’époque, le leadership américain était très clair, la Bundeswehr était quasiment intégrée aux structures de commandement de l’OTAN, ce qui rendait le réarmement allemand acceptable aux yeux des pays européens. Aujourd’hui, l’hégémonie américaine et sa prétention à exercer un leadership stratégique en Europe n’existent plus. Il est donc nécessaire de mettre en place davantage de structures européennes pour intégrer la puissance militaire allemande.....                                                                                                  Le problème majeur est plutôt politique. À Berlin, on n’entend parler que d’un « gouvernement de la dernière chance ». Comment trouver l’énergie nécessaire pour faire avancer significativement ces questions, qu’il s’agisse de politique industrielle, d’intégration de la défense ou de dette européenne ? Il faut dépasser ce discours de la « dernière cartouche de la démocratie ».Un tel discours peut être mobilisateur à court terme, mais il n’aide en rien à la réflexion stratégique si l’on se contente d’une approche de survie. La planification de notre sécurité exige une vision à long terme..."   (Merci à Le Grand Continent)

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vendredi 17 juillet 2026

Point d'histoire

    Deux hommes, une carte, un empire à dépecer...

                   Et du pétrole.

                   Si, après la guerre de 14, qui a remis en question bien des empires, notamment la dissolution de l'empire ottoman,  cet accord (ou ce marchandage colonial) n'avait pas existé...la fin du Moyen-Orient eut été changé...  De grands effets peuvent suivre de petites causes, comme disait Pascal.  L'Orient "compliqué" (comme disait de Gaulle), comme le Levant, serait doute plus simple à comprendre, car certainement moins conflictuel, surtout depuis les dernières décennies.                                                                                                      Selon  Henry Laurens  Laurens: « Un certain nombre d’esprits romantiques du Caire, dont le plus célèbre sera T.E. Lawrence, le futur Lawrence d’Arabie, misent sur une renaissance arabe qui, fondée sur l’authenticité bédouine, se substituerait à la corruption ottomane et au levantinisme francophone.  Ces Bédouins, commandés par les fils de Hussein, les princes de la dynastie hachémite, accepteront naturellement une tutelle britannique “bienveillante”. Londres leur promet bien une “Arabie” indépendante, mais par rapport aux Ottomans.____De leur côté, les Français veulent étendre leur “France du Levant ‘ à l’intérieur des terres et construire ainsi une grande Syrie francophone, francophile et sous leur tutelle.’ Français et Britanniques ont un intérêt commun à rallier à leur camp les tribus arabes, pour les retourner contre les Ottomans. Mais tout en leur faisant de grandes promesses, ils négocient secrètement, derrière leur dos, leurs futurs zones d’influence.  Mark Sykes et François Georges-Picot s’y attellent pendant plusieurs mois de négociation difficile, pour aboutir en 1916 à la signature d’un accord signé par l’ambassadeur de France à Londres, Paul Cambon, et le secrétaire au Foreign Office, Edward Grey.                                                     Fin 1915, toutefois, comme le raconte Jeremy Wilson, auteur d’une formidable biographie de Lawrence d’Arabie (éd. Denoël, 1994), un négociateur britannique résume l’impasse dans un mémorandum : ‘Ainsi que vous le verrez, les choses ne démarrent pas très favorablement, ce qui n’est pas très surprenant avec Picot comme représentant français. Les prétentions de Picot sont absurdes et ses arguments valent pratiquement zéro’.” Dans ce choc des puissances coloniales, plus habituées à se combattre depuis des siècles qu’à coopérer, le personnage de François Georges-Picot cristallise les ambitions contradictoires. Le 10 décembre 1915, un négociateur britannique écrit à son ministère : “Le choix de Picot pour les représenter est une indication décourageante de l’attitude des Français. Sur la question syrienne, Picot est un fanatique notoire et il est absolument incapable de participer à un règlement mutuel sur la base du sens commun raisonnable qu’exige la situation actuelle.”  Les Britanniques redoutent que l’affichage des ambitions françaises sur la Syrie, incarnées par François Georges-Picot, ne rendent plus difficile le soulèvement des tribus arabes contre l’Empire ottoman auquel s’active Lawrence d’Arabie. Ils ont appris qu’un diplomate français en poste au Caire a déclaré à un notable arabe de Damas que le gouvernement français n’accepterait jamais que la Syrie fasse partie d’un empire arabe. Ce diplomate, selon Londres, aurait annoncé la couleur :“La Syrie sera sous le protectorat de la France et nous enverrons bientôt une armée pour l’occuper.”                                                                                                                                   Quelques mois plus tard, néanmoins, l’accord se fait entre Sykes et Georges-Picot, ratifié par les deux gouvernements qui font passer leur intérêt à gagner la guerre en Europe avant leurs rivalités au Moyen-Orient. D’autant que, selon Jeremy Wilson, les Britanniques se disent que cet accord a toutes les chances de ne pas être appliqué..."                            Avec l'accord secret franco-britannique Sykes et Picot, établi en 1916 sur un coin de table en fonction des intérêts géopolitiques et économiques franco-anglais, on a un des éléments importants pour comprendre les convulsions anciennes, récentes et actuelles du Moyen-Orient, sur fond d'enjeux pétroliers...

      Il y a bientôt 100 ans...Ce fut le dépeçage de l'empire ottoman, prélude à des bouleversements  profonds..  en attendant les interventions des néoconservateurs américains en quête d'un nouvel ordre, sur la base d'un désordre planifié (réputé créateur!) jouant sur les prétextes sécuritaires, les divisons internes, les connivences saoudiennes, les intérêts pétroliers... menant de proche en proche au chaos actuel, dont on voit qui en tire les marrons du feu, quel Frankenstein en est issu, reposant le problème des frontières dans les pires conditions.
        A la faveur de l'agonie d' un empire, homme malade de l'Europe, des frontières furent remises en question
                  La crise actuelle en Irak laisse à penser que les frontières actuelles du Moyen-Orient sont réellement menacées d’éclatement. "Il y a un risque réel de reformation dans la région dans les années qui viennent", reconnaît Didier Billion, qui estime que l'EIIL est le groupe djihadiste le plus puissant actuellement. 
                                 Au coeur d'un conflit mondial meurtrier, Paris et Londres refaisaient le Moyen-Orient sur le dos des Arabes. 
                 C’est une page d’histoire vieille d’un siècle qui est en train de se refermer progressivement, dans les fracas de la guerre. En 1916, en plein conflit mondial et dans le plus grand secret, Français et Britanniques redessinaient la carte du Moyen-Orient post-ottoman en s’attribuant des zones d’influence : ce sont les célèbres accords Sykes-Picot que les convulsions actuelles de l’Irak menacent, de facto, de détruire...
 ...L’état d’esprit concernant le futur Moyen-Orient est parfaitement résumé dans un article du Monde diplomatique de 2003, par Henry Laurens, professeur au Collège de France et grand connaisseur de l’histoire de cette région :
        « Un certain nombre d’esprits romantiques du Caire, dont le plus célèbre sera T.E. Lawrence, le futur Lawrence d’Arabie, misent sur une renaissance arabe qui, fondée sur l’authenticité bédouine, se substituerait à la corruption ottomane et au levantinisme francophone. Ces Bédouins, commandés par les fils de Hussein, les princes de la dynastie hachémite, accepteront naturellement une tutelle britannique “bienveillante”. Londres leur promet bien une “Arabie” indépendante, mais par rapport aux Ottomans. De leur côté, les Français veulent étendre leur “France du Levant ‘ à l’intérieur des terres et construire ainsi une grande Syrie francophone, francophile et sous leur tutelle.’  Français et Britanniques ont un intérêt commun à rallier à leur camp les tribus arabes, pour les retourner contre les Ottomans. Mais tout en leur faisant de grandes promesses, ils négocient secrètement, derrière leur dos, leurs futurs zones d’influence...
                   Selon H Laurens: ... En 1918, la question pétrolière devient dominante. Selon l’accord, la France devrait contrôler la région de Mossoul, où se trouvent d’importantes réserves potentielles, mais les Britanniques, eux, ont les droits de concession. Georges Clemenceau veut bien satisfaire le groupe de pression colonial, mais en se limitant à une « Syrie utile » ne comprenant pas la Terre sainte, mais permettant un accès aux ressources pétrolières......
        La division du Proche-Orient en plusieurs Etats n’était pas en soi condamnable : les Hachémites l’avaient envisagée dès le début en faveur des fils aînés de Hussein. Mais elle s’est opérée contre la volonté des populations et en utilisant une rhétorique libérale que l’utilisation de la force rendait vide de sens. Par rapport à l’évolution politique de la dernière décennie ottomane, où la cooptation des notables et l’établissement d’un système électoral, certes très imparfait, avaient tracé la voie à une vraie représentation politique, l’autoritarisme franco-anglais constitue une régression durable.
            En tant que découpage territorial, le partage a duré, essentiellement parce que les nouvelles capitales et leurs classes dirigeantes ont su imposer leur autorité sur le nouveau pays. Mais les événements de 1919-1920 furent ressentis comme une trahison des engagements pris (en premier lieu, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes). Ils dépossédèrent surtout les élites locales de leur destin. Quand le nationalisme arabe reviendra en force, il ne reconnaîtra pas la légitimité de ce découpage et appellera à la constitution d’un Etat unitaire, panacée à tous les maux de la région. Les Etats réels seront ainsi frappés d’illégitimité et durablement fragilisés. La constitution du Foyer national juif entraînera la région dans un cycle de conflits qui semble loin de se terminer....
                           ______  Il a fallu compter avec le double jeu anglais à l'égard de la Palestine.
        En annonçant, en juillet, la création d’un « califat islamique », après la prise de Mossoul, le chef de l’« État islamique », cette force islamiste radicale qui ravage l’Irak et la Syrie, proclamait son intention « d’effacer les frontières coloniales des accords Sykes-Picot ». Et il est vrai que les frontières entre les États du Moyen-Orient (Turquie, Irak, Syrie, Liban, Palestine et Jordanie) découlent du coup de crayon tracé le 16 mai 1916, en pleine guerre mondiale, par deux diplomates, l’Anglais Marc Sykes et le Français Henri-Georges Picot, sur la carte de l’Empire ottoman. Un empire en grande difficulté depuis quelques décennies déjà : ses sultans avaient du mal à contrôler les peuples disparates et remuant de territoires qui s’étendaient du Caucase à l’Algérie et que grignotaient avec appétit les puissances européennes. Les Français avaient déjà pris l’Algérie ; les Anglais l’Égypte, et les Italiens la Libye, tandis que la Russie tsariste s’était imposée dans le Caucase. Ils allaient profiter de la Première Guerre mondiale, où la Turquie s’était rangée du côté de l’Allemagne, pour lui porter le coup de grâce : la ligne tracée par les deux diplomates allait de Mossoul à Haïfa. Tout ce qui était au nord reviendrait à la France, ce qui était au sud, à l’Angleterre.
      Pour les combattants de l’État islamique, point n’est besoin de visa ni de passeport pour passer de la Syrie à l’Irak et vice versa. La kalachnikov suffit. « Nous ne croyons pas à l’accord Sykes-Picot », se vantent-ils...______
- La face cachée du pétrole -   Reconfiguration des conflits - Le vrai rôle de Lawrence d'Arabie

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lundi 22 juin 2026

Chine: équilibre instable?

 Une Chine devenue indépassable?

                                   Elle bat tous les records, à une vitesse qui stupéfie. Surtout dans les technologies de demain. Mais les arbres ne montent pas jusqu'au ciel, selon la parole attribuée à Lao Tseu, qu'on évoque aussi dans le domaine de la Bourse.                       Dans sa montée vers les sommets de croissance, la puissance chinoise reste ambiguë. Des zônes d'ombre échappent à notre compréhension, nous poussant à relatviser ce qui peut passer pour un "miracle".   La consommation intérieure est en berne.                                                                                                                                                                                                                                                                                            C'est comme une déferlante inquiétante,  ou une puissance d'équilibre, comme le suggère cette opinion? En tous cas, pas un avenir fabuleux...   Avec un type formidable.  disait l'imperator de Washington, en position de faiblesse...    Comme disait Deng Xiaoping, il ne peut y avoir deux tigres sur la même colline ...                                  __   Si on peut s'inquiéter de la montée fulgurante de la puissance chinoise, il ne faut pas oublier que, il n'y a pas si longtemps, elle dépassait celles de l'Europe . Notamment sur les mers.                     Ce n'est , toutes choses égales par ailleurs, qu'un retour à un passé plus ou moins lointain, quand la flotte de l'Empire du Milieu s'aventurait très loin de ses ports d'attache, bien en avance sur les puissances de l'Ouest, comme Venise, qui devront beaucoup à leur partenaire chinois, qui n'a d'ailleurs jamais agressé un quelconque pays et a surtout passé beaucoup de temps à se défendre.           Si tu veux t'enrichir, construit une route, dit un ancien proverbe chinois                Et les routes maritimes sont tout aussi importantes que les autres. 


                   Retour à la puissance navale d'antan, bien avant  la dynastie des Ming,  Quand elle était la première puissance du monde. Et à quelle vitesse!
  Les impressionnants bateaux de Zheng He faisaient un négoce florissant, sur de longues distances, bien avant les Portugais, à la suite d'une longue tradition, surtout depuis la dynastie Song.
  Ils anticipaient sur la circumnavigation, a-t-on dit, non sans quelques exagérations.
Les inventeurs de la boussole poussèrent tout de même assez loin leurs expéditions, jusqu'aux confins du monde arabe et des Philippines.   Avec des types de bateaux étonnants (jusqu'au au 19°siècle), des jonques originales. Puis ce fut le renoncement à la puissance navale, pour parer aux dangers venus du Nord, avant que beaucoup plus tard, la Chine se replie sur elle-même et perde en efficacité sur les puissances industrielles montantes de l' Ouest.    Pour des raisons que l'on cherche toujours à élucider.                                __  Aujourd'hui, la marine chinoise sillonne de nouveau les océans. Un développement spectaculaire, qui n'a pas fini de nous surprendre et d'inquiéter l'oncle Sam, parfois source de tensions. A la mesure de la puissance économique du pays. L'équivalent de la marine française construit en quatre ans.  Pour le meilleur et pour le pire l'empire?..  - La Chine et la mer (2) deviennent consubstantielles.  
Mais la Chine à la fois fascine et inquiète.  Une formidable montée en puissance... avec des objectifs ambigüs au service de ses intérêts économiques dévorants. _______

                          " La Chine avance sur une ligne de crête : jamais son appareil industriel n’a paru aussi puissant, jamais ses fragilités internes n’ont été aussi visibles. Elle monte en gamme, accroît ses capacités de production et gagne des parts de marché dans des secteurs de plus en plus stratégiques. Mais cette puissance productive s’accompagne d’un envers de plus en plus préoccupant : surcapacités, marges comprimées, productivité en ralentissement, endettement massif, crise immobilière et une consommation intérieure insuffisante qui s’installe dans la durée.Pour penser cette tension, certains économistes mobilisent le concept d’« involution ». Dans le débat public chinois, ce terme désigne plus largement une forme de compétition de plus en plus intense – dans l’éducation, le travail, ou l’économie – où chacun doit fournir davantage d’efforts sans amélioration proportionnelle de sa situation....Le parallèle japonais met surtout en lumière un déséquilibre macroéconomique central : une économie dont les capacités productives progressent plus vite que la demande intérieure. Tant que les gains de productivité restent élevés, que l’investissement demeure rentable et que les débouchés extérieurs continuent de croître, ce modèle peut soutenir un rattrapage rapide. Mais, lorsque les rendements du capital diminuent et que la demande intérieure ne prend pas le relais, la même mécanique produit des surcapacités, une compression des marges, des pressions désinflationnistes, une dépendance accrue au crédit et un besoin croissant de débouchés extérieurs. Une telle dynamique ne reste pas confinée à l’économie chinoise : elle se diffuse au reste du monde par les exportations.C’est là que la question devient européenne. Même si ce modèle devait finir par devenir insoutenable, rien ne dit qu’il s’ajustera rapidement. Les déséquilibres peuvent durer de nombreuses années. Pendant ce temps, l’intensification des surcapacités et de la concurrence chinoise peut fragiliser en profondeur l’industrie européenne..."

                                                                                                        _______________

mercredi 10 juin 2026

Justice malmenée

 Services publics en déshérence

    Certes, les dysfonctionnements dans le le domaine de la justice ne sont pas à négliger, en dehors même du cas dramatique qui vient de susciter une indignation massive et légitime. Des défaillances internes et personnelles méritent d'être relevées et corrigées, après une enquête sérieuse, qui ne pourra pas être rapide.   


                                                    Mais, le problème dépasse les cas individuels, si dramatiques soient-ils, et les fautes particulières, quelles qu'elles soient. Les fonctionnaires, de quelque niveau qu'ils soient, ne peuvent être intouchables. Le problème est essentiellement structurel et touche le fonctionnement du service public concerné, qui est un des moins doté de tous les pays comparables..  Question de moyens. On s'explique mieux la souffrance au travail. Comme dans beaucoup d'autres secteurs. Comme à l'hôpital, où l'Etat libéral désinvestit. " Le constat n’est pas nouveau. Il résulte de vingt années de négligence de cette mission régalienne dans les priorités budgétaires des majorités successives. Le retard est tel que les efforts, apparus sur le tard, depuis le cri de Jean-Jacques Urvoas sur la justice « en voie de clochardisation », en avril 2016, quelques semaines après avoir été nommé à ce ministère, n’y ont rien changé. Le Conseil de l’Europe a beau jeu de rappeler les termes de la Commission de Venise, qui lui fournit une expertise juridique, selon laquelle « l’Etat a le devoir d’allouer des ressources financières suffisantes au système judiciaire. Même en temps de crise, le bon fonctionnement et l’indépendance des juges ne doivent pas être mis en péril ».                                                              Notre ministre sonne le tocsin, pour "faire peuple", tardivement, comme Nicolas fustigeant la racaille, mais enlevant d'importants moyens à la police. Un ministre devrait tourner dix fois sa langue dans sa bouche et ne pas être obnubilé par les élections qui viennent...La justice serait trop laxiste? Il faudrait y regarder à deux fois et ce n'est pas elle qui fait les lois, elle les applique, avec les moyens trop limités qu'on lui donne, parmi les plus faible budgets des pays européens! Qui a laissé les "quartiers " à leur sort depuis quarante ans, en rétrécissant les services publics, de sécurité et de services? ....Voilà des questions de bons sens..! Un peu d'histoire ne nuit pas.  La police souffre, mais pour quelles raisons? Je sais, le ministre veut couper l''herbe sous les pieds des gars de la Marine, mais il contribue à alimenter le mouvement qui monte et que son patron redoute. Sacré Gérald!


       Documents:      __
Olivia Dufour et Michèle Bauer, « Justice : “On ne peut plus tolérer les délais de traitement engendrés par le manque de moyens” », Actu Juridique, 31 mars 2021. .____. « L’envers du décor. Enquête sur la charge de travail dans la magistrature », Syndicat de la magistrature, Paris, mai 2019.  ____ « Rapport “Systèmes judiciaires européens” — Rapport d’évaluation de la Commission européenne pour l’efficacité de la justice (Cepej) — Cycle d’évaluation 2020 (données 2018) », Conseil de l’Europe, Strasbourg, 2020.______Loïc Cadiet, « La justice face aux défis du nombre et de la complexité », Les Cahiers de la justice, 2010/1, Dalloz, Paris, janvier 2010.____ Yoann Demoli et Laurent Willemez (sous la dir. de), « L’âme du corps. La magistrature dans les années 2010 : morphologie, mobilité et conditions de travail », mission de recherche droit et justice, Paris, octobre 2019.____ Cf. Manuela Cadelli, Radicaliser la justice. Projet pour la démocratie, Samsa Éditions, Bruxelles, 2018.____ Cf. Sophie Prosper, « Réformes de la justice et désengagement de l’État : la mise à distance du juge », Délibérée, n° 9, Paris, janvier 2020.____ Laurence Neuer, « Saisir le tribunal est devenu très compliqué pour beaucoup », Le Point, Paris, 23 juillet 2020.____ Bartolomeo Cappellina et Cécile Vigour, « Les changements des pratiques et instruments gestionnaires des magistrats. Retours européens et comparés », dans « Magistrats : un corps saisi par les sciences sociales », actes du colloque organisé par la mission de recherche droit et justice et l’École nationale de la magistrature, Paris, janvier 2020.____ Véronique Kretz, « Juger ou manager, il faut choisir », Délibérée, n° 11, novembre 2020.____ Antoine Garapon, La Raison du moindre État. Le néolibéralisme et la justice, Odile Jacob, Paris, 2010.____ « Approche méthodologique des coûts de la justice. Enquête sur la mesure de l’activité et l’allocation des moyens des juridictions judiciaires », Cour des comptes, Paris, décembre 2018.____ Cf. Éric Dupond-Moretti (avec Laurence Monsénégo), Le Dictionnaire de ma vie, Kero, Paris, 2018. Le propos cité est du magistrat Serge Fuster, alias Casamayor. 
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lundi 8 juin 2026

Allemagne et Europe

  Nouvelle question allemande                                         Sortir du déni                                                                      Parallèlement au virage français, la question du réarmement allemand, en cette période particulière d'incertitudes  de menaces venant de l'Est, paraît déjà comme une vieille histoire qui a plusieurs fois hanté l'Europe. Aujourd'hui, elle a changé de nature, dans un contexte géopolitique totalement différent. Faut-il s'en inquiéter ou y voir comme un chemin pour aider à constituer une Europe plus intégrée à l'abri d'un péril venu de l'Est, qu'il s'agit d'abord de dissuader.? Un tournant fait d'armement à grande vitesse, parfois contesté à l'intérieur du pays, plus facilement accepté par les syndicats, qui y voient surtout un moyen de dépasser la crise actuelle de la métallurgie. Une ambiguïté traverse cependant le pays.   
                                                        "...Inscrite dans le contexte de la guerre froide et portant sur une question intimement liée à l’identité de la construction politique allemande — faut-il, est-il possible d’historiciser la Shoah ? —, la Querelle des historiens semble pourtant d’une actualité troublantePlus de quatre-vingts ans après la chute du régime nazi, l’extrême droite est devenue la première force politique dans plusieurs Länder dans un mouvement concomitant à l’accélération réactionnaire de la Silicon Valley et aux ingérences de l’administration Trump. Les débats des années 1980 sur la mémoire, la responsabilité historique et la défense des fondements normatifs de la démocratie trouvent ainsi une résonance inattendue...."   

                                                                                                                        
Un 
"réarmement qui se fait souvent sous tension, au coeur d'une sorte de révolution copernicienne, entrainant des réticences internes et externes.                                                                                                                         "...
L’Europe est seule . Certes pas entièrement, ni de manière irrévocable, mais force est de constater qu’elle ne l’avait jamais vraiment été depuis 1945. Cette solitude aurait sans doute stupéfié les architectes de l’ordre mondial d’après-guerre, de Monnet, à Schuman, en passant par Adenauer, Bevin, Spinelli et Churchill, voire de Gaulle lui-même lorsqu’il était d’humeur frondeuse. Pour la première fois depuis trois générations, nous nous retrouvons contraints de réfléchir sérieusement à la défense de notre continent, à la sécurité de son voisinage et à la crédibilité de ses moyens de dissuasion, sans pouvoir compter sur l’hypothèse qu’une cavalerie alliée viendra toujours nous sauver depuis l’étranger. Alors comment s’en sortir ? Cette situation largement inédite exige la construction d’une réponse structurée.                                                              D’une certaine manière, nous avons déjà commencé à la mettre en pratique : en témoignent les sommes sans précédent mises sur la table, les nouvelles institutions, des prises de décision plus rapides, qui s’enchaînent à un rythme encore impensable en 2019. Mais les moyens financiers mobilisés et les acronymes ne sauraient constituer à eux seuls une stratégie. Autrement dit : nous avons un budget, mais pas encore de doctrine. C’est un problème. Par ailleurs, si la réponse proposée doit être une vraie réponse européenne, la question allemande doit occuper une place prépondérante. L’essor de l’Allemagne comme puissance militaire constitue l’une des évolutions les plus marquantes au sein de l’arsenal sécuritaire de l’Europe depuis la chute du Rideau de Fer. La question de savoir si cette transformation est une chance ou un problème pour le reste du continent dépendra de son ancrage en Europe. Dans cette perspective, Berlin a besoin d’une feuille de route renouvelée pour entrer dans cette nouvelle ère......                                                                                                 La guerre d’Ukraine a surtout permis de prendre acte que, même si les États-Unis de Biden restaient — à l’époque — disposés à jouer un rôle de premier plan, la sécurité européenne ne pouvait plus être un bien militaire produit aux États-Unis et passivement consommé par les Européens. La deuxième administration Trump a explicité ce constat : de même que le pivot vers l’Asie est bien réel, le désengagement de l’Europe est concret. Les conditions liées à l’article 5, autrefois murmurées, sont désormais énoncées haut et fort. Le retrait récemment annoncé de cinq mille soldats américains d’Allemagne — motivé, nous dit-on, moins par un calcul stratégique que par le mécontentement du président face aux critiques du chancelier Merz à l’égard de la guerre contre l’Iran — est un détail mineur — les États-Unis ayant annoncé qu’ils allaient envoyer le même nombre de troupes en Pologne, pays dont le président est un allié politique de Donald Trump — mais révélateur. La défense de l’Europe dépend désormais en partie des sautes d’humeur d’un homme à Washington...."     ___________________

vendredi 22 mai 2026

Billet d'humeur

Une guerre si jolie?

         De nouveau en Europe circulent des rumeurs de guerre. Alors que l'on se croyait à tout jamais à l'abri. La menace russe, qu'on n'avait pas vu venir, reste toujours présente.  Il s'est passé un lâchage inattendu du parapluie américain, incitant les pays de l'Otan  à se prendre en charge pour les question de défense.   Pourtant, on le sait maintenant, Poutine n'arrivera jamais aux portes de Berlin, encore moins  de Paris.  L'ombre d'une  défaite se précise pour lui; il cherche maintenant, pour autant qu'on le sache, les moyens de sortir par le haut du bourbier  ukrainien où il s'est mis, pour retrouver la puissance de Catherine II.                                                                                                     Il n'en reste pas moins que nous sommes entrés dans un keynésianisme de guerre, variable selon les pays. Pour relancer l'économie, résoudre la crise industrielle, en Allemagne notamment. La France mobilise des moyens financiers. L'épargne va être mise à contribution. Nous sommes en guerre, dit le généralissime. La Caisse des dépôts emboîte le pas.



"  Voir un missile sortir de nos usines pour être livré aux forces, ça rend mon métier extrêmement concret, j’y ai ma part de responsabilité. » « Thibault », technicien dont le témoignage est cité dans une vidéo promotionnelle du fabricant MBDA, ne croit pas si bien dire. Les produits de son employeur ont récemment foudroyé écoles, mosquées et camps de réfugiés gazaouis, causant la mort de plus de cinq cents personnes, dont une centaine d’enfants (1). Cette entreprise européenne d’armement — au carnet de commandes bien garni, à hauteur de 44 milliards d’euros (Challenges, 23 février 2026) — met pourtant tout en œuvre pour enjoliver ses marchandises : un code éthique qui « veille au respect des libertés fondamentales et des droits humains » ; des opérations de sensibilisation du personnel sur l’identité de genre, la neurodiversité ou la ménopause ; le lancement de projets de reforestation et de préservation des nappes phréatiques ; ou encore l’adoption de « pratiques d’écoconception » du matériel de guerre, afin de « réduire l’impact environnemental à la source » (2) — un pas vers les bombes bio ?          ___  Mais cette stratégie de gestion du risque réputationnel a-t-elle encore un sens quand les médias, les principaux partis de gouvernement et la présidence de la République communient dans la célébration du grand réarmement et de l’activité militaire (3) ? Les lecteurs de L’Express, du Point ou du Parisien ont récemment pu feuilleter des catalogues promotionnels d’engins français, les auditeurs de France Culture apprendre « comment préparer les hommes à la guerre » (30 octobre 2025), cependant que les abonnés du quotidien Le Monde découvraient en mars 2025 un dossier en six volets dont l’article initial s’intitule « Les dépenses militaires, un levier pour la croissance ».      ___ Ce dernier fait écho aux directives de la « Revue nationale stratégique 2025 », qui appelle de ses vœux « une économie qui se prépare à la guerre ». Pour faire tomber sur le secteur une pluie d’« investissements massifs, qu’ils soient publics ou privés », le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) recommande que l’État s’assure que « les politiques internes des banques et des assurances n’aillent pas au-delà des exclusions réglementaires » : en clair, il s’agit de veiller à ce que les « règles ESG (critères environnementaux, sociaux et de gouvernance) ne dissuadent pas les investisseurs de financer les entreprises de la base industrielle et technologique de défense (BITD) »          ___    Le 20 mars 2025, devant un parterre d’investisseurs et de patrons réunis à Bercy, M. Sébastien Lecornu, alors ministre des armées, soucieux de « lever les derniers verrous culturels et réglementaires », rappelait avec « fermeté » que le secteur militaire ne représentait pas un investissement « sale ». La Commission européenne a, elle, décidé que « la finance durable de l’Union européenne [était] compatible avec l’investissement dans le secteur de la défense » (5). Ainsi, certaines armes nucléaires, incendiaires, munitions à uranium appauvri deviennent éligibles aux investissements « éthiques », au même titre que les chars, les canons, les avions de chasse, les obus et les logiciels de surveillance. Seules les armes interdites restent pour le moment taboues. Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, le nombre de fonds ESG exposés à l’industrie de l’armement nucléaire aurait augmenté de plus de 50 % (Bloomberg, 24 août 2025). Ces placements gérés selon des critères « environnementaux, sociaux et de gouvernance » sont réputés liés au développement durable…                                    __    Un consortium de journalistes a récemment révélé que 120 milliards d’euros issus des fonds « verts » de banques telles que le Crédit agricole, le Crédit mutuel, la Banque populaire et la Caisse d’épargne (groupe BPCE) ont été investis entre 2021 et 2025 dans l’industrie des armes — dont certaines impliquées dans le génocide à Gaza. La Commission européenne les a justifiés par leur contribution à la « durabilité sociale ». Sans le savoir, de petits épargnants européens ont potentiellement contribué à valoriser les actions d’Elbit Systems, le plus grand fabricant d’armes israélien, impliqué dans la destruction de terres agricoles à Gaza, par le biais de fonds ESG consacrés à la « transition climatique » (6).   ___ Ce fléchage des investissements privés en faveur du complexe militaro-industriel s’inscrit dans une stratégie de soutien institutionnel plus large. La sollicitation du contribuable européen — 800 milliards d’euros avec le plan « ReArm Europe » — et français — plus de 700 milliards cumulés sur les deux dernières lois de programmation militaire — s’accompagne d’une mobilisation du premier investisseur européen, la Bpifrance. Détenue par l’État, la « banque des entrepreneurs » a lancé en octobre 2025 une quête de financement auprès des particuliers, en partenariat avec le groupe BPCE. Avec leurs plans d’épargne-retraite (PER) ou leurs assurances-vie, les Français peuvent à présent directement miser sur des entreprises d’armement. Ces investissements, particulièrement risqués et sans garantie de rendement, s’ajoutent au milliard d’euros injecté chaque année depuis 2021 par Bpifrance dans les « jeunes pousses » du secteur (7). Trois dispositifs couronnent l’ensemble : un « fonds innovation défense » alimenté par la direction générale de l’armement (DGA), l’assureur allemand Allianz et MBDA à hauteur de 400 millions d’euros pour prendre des participations dans les entreprises prometteuses ; un « accélérateur défense » pour les accompagner dans leurs choix stratégiques ; un « prêt DEF’FI » avantageux pour combler leurs besoins de trésorerie. La banque d’investissement public vante même une « opération de porte à porte » auprès de centaines d’entreprises pour les avertir de cette manne financière à leur disposition.     _____ Une fois créées et consolidées, les petites et moyennes entreprises seront mûres pour tomber dans les filets tendus par quelques grands groupes militaires Illustration de cette mécanique économique bien huilée : en janvier dernier, Dassault Aviation annonçait un investissement de 200 millions d’euros dans le vendeur de drones autonomes Harmattan AI, dont le jeune fondateur assimile ses marchandises à des « armées robotiques napoléoniennes » (Le Grand Continent, 15 février 2026). La valorisation de cette entreprise créée en 2024 dépasse à présent le milliard d’euros.  Si les investisseurs institutionnels ont depuis longtemps intégré les valeurs de l’armement dans leurs portefeuilles d’actifs, « la nouveauté réside dans l’appétit des fonds de capital-investissement [private equity funds], qualifiés de finance alternative, pour le secteur de l’armement », allant « à l’inverse des discours selon lesquels les marchés n’aiment pas la guerre », analyse Claude Serfati, économiste et spécialiste de l’industrie de l’armement. Dans un contexte d’intensification des guerres et des tensions géopolitiques, miser sur des entreprises grassement subventionnées et soutenues par des commandes pluriannuelles de l’État représente un bon pari, car « peu de secteurs industriels bénéficient d’un taux de croissance de leur chiffre d’affaires équivalent à celui de l’armement », complète le chercheur. En 2025, les entreprises technologiques de défense ont vu les investissements en provenance du capital-risque — largement dominé par les acteurs nord-américains — bondir de 132 % en Europe, soit la plus importante progression tous secteurs confondus (8).       D’autres filières industrielles réclament elles aussi leur part du gâteau. D’après une étude publiée en octobre 2025 par Bpifrance et titrée « Aux armes, dirigeants ? », une entreprise non liée au secteur militaire sur deux aimerait « s’y développer, soit par opportunité de développement, (…) soit par contrainte ». Les exemples récents de Renault, constructeur automobile en difficulté qui lance un projet de production de drones militaires, et Mistral IA, start-up d’intelligence artificielle en vogue ayant conclu un partenariat avec le ministère des armées, illustrent cette tendance.  Comme le rappelle Serfati, les dépenses publiques d’éducation, de transports ou de communications représentent des investissements beaucoup plus fructueux, en termes économiques et sociaux, que celles destinées aux armements : « Les entreprises n’utilisent pas de Rafale pour produire autre chose, pas plus que les ménages ne consomment de missiles. » Financer la santé ou le logement génère en outre davantage d’emplois indirects que les secteurs à dominante militaire, grâce notamment aux liens qu’ils établissent avec les autres filières de l’économie. L’activité à finalité sociale crée par exemple trois fois plus de postes que les secteurs de production militaire (9).            ___  Mais considérer l’économie de guerre comme une industrie banale est-il seulement envisageable ? Aux millions de morts engendrés par les conflits armés depuis la seconde guerre mondiale s’ajoutent les désastres écologiques qu’ils entraînent. En excluant l’impact des combats, on estime que le complexe militaro-industriel représenterait à lui seul 5,5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (10) ; atteindre le seuil des 3,5 % du produit intérieur brut (PIB) consacrés aux dépenses militaires fixé par l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) reviendrait à émettre 2,33 milliards de tonnes d’équivalent CO2 d’ici à 2030 — soit une consommation annuelle proche de celle du Brésil et du Japon réunis (11). Chargé d’études à l’Observatoire des armements, Tony Fortin compare la dérégulation du marché militaire à un « un libéralisme autoritaire opaque, où les industriels font ce qu’ils veulent ». Le secret-défense empêche en effet la Cour des comptes d’accéder à certaines données pour vérifier l’usage des ressources publiques, tandis que l’État invite les entreprises militaires « à recourir à la loi du 26 juillet 1968, dite de blocage, pour contrer des demandes d’informations, voire des audits intrusifs » (12).     ___  Pour reprendre le contrôle, Fortin préconise un plus fort niveau de transparence de l’État sur les exportations. « Les Pays-Bas doivent rendre publiques sous deux semaines les licences d’exportation accordées aux entreprises militaires », tout comme l’Allemagne, où le Parlement contrôle tous les appels d’offres supérieurs à 25 millions d’euros. En France, la commission parlementaire créée en 2023 pour contrôler les exportations n’est pour lui qu’« une coquille vide qui ne commencera à exercer pleinement son rôle que si le débat prend de l’ampleur dans la société civile ». L’Observatoire a créé un réseau de surveillance des entreprises d’armement et formé des citoyens à enquêter sur leurs activités. La coalition d’organisations militantes Guerre à la guerre, créée en 2025, tente également de mobiliser la société civile au travers d’actions et de rassemblements — quatre mille personnes se sont réunies au salon aéronautique du Bourget pour s’opposer aux « marchands de mort ». Les récentes mobilisations des dockers de Gênes — soutenus par un cortège de cinquante mille personnes dans la ville —, Marseille et Tanger, mais aussi de leurs collègues de Suède et de Belgique (13), pour bloquer des cargaisons de matériel militaire à destination d’Israël, traduisent la volonté d’une partie de la société de peser sur les conflits. La perspective d’une production militaire par Renault provoque elle aussi des remous chez les travailleurs. Car le « grand réarmement » que l’Union européenne  d’argent public dont la paix menace les bénéfices."  [Merci à Médiapart et à Thomas Jusquiame. _ Souligné par moi]                   _______________________