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lundi 26 juin 2023

Quelle violence?

Deux poids, deux mesures?

                                        Ce qu'on appelle, à tort ou à raison, "violence" est une notion socialement et politiquement ambigüe. La violence révolutionnaire de 1789, comme celle des esclaves ici ou là, s'expliquaient (et se justifiaient souvent), quand aucune solution légale n'était possible ou pensable, par un contexte de violences antérieures exercées par ceux qui détenaient les moyens de l'oppression, parfois au nom d'un droit prétendu, comme l'avait déjà bien noté Montesquieu. Il peut exister une violence institutionnelle, économique, parfois peu visible, parfois même une violence policière en certaines occasions. Un "ordre" peut cacher un grand désordre. 


                                                                                ____ Dissoudre un groupe au nom de désordres ou de violences commises ou potentielles peut parfois se justifier institutionnellement. Mais il est des cas où le doute est permis. Par exemple, la dissolution du groupe Soulèvements de la terre est problématique et se présente d'ailleurs comme un casse-tête. Certaines formes de radicalités écologiques peuvent se comprendre, au vu de l'urgence, de l'inertie des pouvoirs publics, sans toujours devoir être approuvées dans certains de leurs modes d'expression. L'écologie tranquille de Papa n'est plus de mise au regard des urgences absolues de notre époque, exigeant des transformations radicales.. Le qualificatif d'"écoterrorisme" est une forme d'intimidation et de mise au banc. Beaucoup protestent et relèvent les contradictions, comme Marion Cotillard.                                                                                                  Deux poids, deux mesures? Le pouvoir est moins regardant par rapport à des groupes qui sont autrement et régulièrement plus violents, sans dissolution envisageable. ".... On ménage par exemple  la FNSA, très proche du pouvoir, qui ne remet pas en cause lc modèle d'agrobusiness antiécologique qu'il a toujours encouragé même. Au cours de son histoire, le syndicat agricole n'a pas haésité à utiliser l'action violente de rue, à tort ou à raison pour obtenir satisfaction. Faudrait-il le dissoudre.   "...La FNSEA, c’est le grand lobby des agriculteurs de droite. Un «syndicat» de gros exploitants agricoles, qui milite notamment en faveur de l’agro-industrie, qui revendique l’usage intensif de pesticides et d’une agriculture toujours plus productiviste et destructrice. Ce lobby est un ennemi juré des petits paysans et des mouvements écologistes. Le journal Reporterre vient d’ailleurs de révéler que c’est la FNSEA qui a obtenu la dissolution des Soulèvements de la Terre, en faisant pression directement sur le gouvernement. Officiellement, les Soulèvements de la Terre seraient dissous parce qu’ils auraient relayé des «dégradations» sur les réseaux sociaux, et ne se serait pas désolidarisé des actions «violentes». Par exemple, l’arrachage de quelques plants de muguet bourrés de pesticides près de Nantes récemment. Mais alors, si ces actions justifient une dissolution, que dire de celles menées depuis des décennies par la FNSEA ? Petit état des lieux de leurs exploits :

➡️ 23 août 1990 : à Thouars, dans les Deux-Sèvres, plus de 200 moutons sont brûlés vifs dans un camion anglais, lors d’une manifestation de la FNSEA. Ailleurs, des affrontements violents ont lieu entre les agriculteurs et les forces de l’ordre, surtout dans les départements de l’Ouest. Aucun scandale, aucune condamnation.

➡️ 20 septembre 2013 : dans la Nièvre, une manifestation de la FNSEA est organisée à Saint-Brisson. Les agriculteurs dévastent le parc naturel régional. Une cinquantaine de tracteurs et des remorques remplies de déchets saccagent la maison du Parc et ses abords, jardin et étang compris. Les agriculteurs donnent des coups de bâton aux agents présents. Quelques lignes dans la presse locale.

➡️ Septembre 2014 : des membres de la FNSEA incendient le centre des impôts de Morlaix, sans que la police n’intervienne. Le responsable du syndicat dans le Finistère tire alors «son coup de chapeau» aux auteurs de l’incendie dans la presse.

➡️ Octobre 2014 : à Nevers, une manifestation de la FNSEA dévaste le centre-ville, en particulier la préfecture, qui reçoit des tonnes de pneus et de lisier. Des affrontements violents ont lieu avec la police.

➡️ Novembre 2014 : à Valence, le centre-ville est dévasté par la FNSEA qui déverse des tonnes de lisier partout et détruit du mobilier urbain. La mairie évalue les dégâts à 70.000 €. À Châlons-en-Champagne, la FNSEA réclame la suspension des contrôles de l’inspection du travail et brûle une voiture des inspecteurs en pleine rue devant leurs locaux. Des fonctionnaires sont menacés : «contrôleurs, vous êtes prévenus». Au même moment à Nantes, la FNSEA dégrade l’esplanade de la préfecture de Nantes, et torture des ragondins pendants des heures, avant d’en tuer plusieurs sous l’œil des forces de l’ordre et des journalistes.

➡️ Juillet 2015 : une mobilisation d’éleveurs de la FNSEA conduit à d’importantes violences à Rennes et Quimper. Des supermarchés sont saccagés, des voitures de police renversées. Les dégâts sont énormes.

➡️ Août 2015 : à Grenoble des dizaines d’agriculteurs, dont le président de la FNSEA locale, attaquent la Direction départementale des territoires : incendie, vitres brisées, lisier… Les CRS ne procèdent à aucune arrestation. La presse locale ne parle ni de «grogne» ni de «casseurs» mais de «raz-le-bol».

➡️ Décembre 2015 : la FNSEA se mobilise devant le Conseil d’État à Paris. Du lisier est déversé, un feu allumé. Cette fois-ci, il y a des arrestations, mais les personnes arrêtées sont relâchées le jour même. «Cette réponse policière semble démesurée, injustifiée et très sévère en comparaison d’autres actions plus violentes et haineuses vis-à-vis de la République» s’emporte la FNSEA.

➡️ Février 2016 : à Paris, des membres de la FNSEA saccagent le stand du ministère de l’Agriculture lors du salon du même nom. Le mobilier est détruit, des vitres sont brisées. Le syndicat revendique : «notre action est légitime».

➡️ Mars 2021 : opération nocturne dans les quatre sous-préfectures du Puy-de-Dôme. Dégradations, lisier déversé, envahissement des bâtiments. Les casseurs sont ensuite gentiment reçus par les autorités.

➡️ Février 2022 : à Castres, opération «coup de poing» de la FNSEA dans les supermarchés. Des ballots de paille sont enflammés devant un Leclerc avant que les manifestants ne remplissent des caddies de nourriture et partent sans payer. La direction laisse faire. Lorsque des manifestations sociales ont tenté le même type d’action ces dernières années pour redistribuer les denrées, la violence policière, les arrestations et de lourdes poursuites ont été systématiques.

➡️ Février 2023 : à Nîmes, la FNSEA bloque l’autoroute, déverse du lisiers sur les axes routiers et affronte la police. À Toulouse, les locaux de l’association France Nature Environnement sont pris pour cible, du fumier déversé, des projectiles sont lancés et des salariés menacés et agressés. Les forces de l’ordre laissent terroriser les associatifs.

➡️ Mars 2023 : à La Rochelle, la maison personnelle d’un militant écologiste est attaquée lors d’une manifestation de la FNSEA. Les murs sont saccagés et recouverts de tags homophobes, une habitante menacée.

Ce ne sont que quelques exemples parmi beaucoup d’autres que vous pouvez chercher dans les colonnes de la presse locale. Pourtant, jamais d’indignation nationale, pas de dissolution, pas de surveillance ni de mise sur écoute, pas de prison, pas d’enquêtes, pas de mutilations par les armes de la police…

Et non seulement la FNSEA n’est jamais dénoncée ni dans les médias ni par la classe politique, malgré l’usage systématique et concerté de la violence comme outil de revendication, mais elle est félicitée et récompensée. La FNSEA travaille avec le pouvoir en place, pour une agriculture industrielle et polluante.

Alors la prochaine fois que vous entendrez parler de la «violence» et de la «radicalité» des actions écologistes qui visent rien de moins qu’à sauver la vie sur terre, pensez-y. Ce qui est reproché aux Soulèvements, ce n’est en réalité ni la violence, ni la radicalité : c’est l’espoir que leurs actions font vivre chez des millions de personnes qui veulent retrouver leur capacité à prendre leurs vies en main...."....____________

vendredi 13 janvier 2023

Europe et criminalité financière

 La pieuvre

                                   Depuis l'affaire de corruption concernant le Qatar, la vigilance est de mise, les mises en garde se multiplient, les promesses fleurissent. Mais a-t-on pris la mesure de l'ampleur et du développement du phénomène?...qui ne manque pas de laisser songeur et légitimement inquiet, si des parades ne sont pas rapidement mise en place.                                                                                  Un rapport officiel récent fait le point sur l'urgence qu'il y a à mettre un terme à une gangrène qui s'étend. Il n'y a pas que les mafias qui gagnent du terrain, pas seulement en Italie, même si Bruxelles commence enfin à protester contre les diverses dérives qui affaiblissent les Etats. Mais avec quels moyens? Le juge Michel Claisse n'y va pas par quatre chemins, sans langue de bois: 


Avocatdurant 20 ans, Michel Claise est depuis deux décennies juge d’instruction, spécialisé dans la lutte contre la criminalité financière, attaché au tribunal de grande instance de Bruxelles. 

 

Avocat                         "...Avocat durant 20 ans, Michel Claise est depuis deux décennies juge d’instruction, spécialisé dans la lutte contre la criminalité financière, attaché au tribunal de grande instance de Bruxelles.   À l’actif de ce très redouté magistrat belge, plusieurs fois placé sous protection policière, de nombreuses enquêtes retentissantes ont envoyé de puissants cols blancs derrière les barreaux. La dernière fait trembler le Parlement européen depuis un mois et a valu à l’une de ses anciennes vice-présidentes, Eva Kaili, et à trois autres personnes d’être écrouées : elle concerne les soupçons de corruption d’élu·es par le Maroc et le Qatar. 

Avoc durant 20 ans, Michel Claise est depuis deux décennies juge d’instruction, spécialisé dans la lutte contre la criminalité financière, attaché au tribunal de grande instance de Bruxelles. À l’actif de ce très redouté magistrat belge, plusieurs fois placé sous protection policière, de nombreuses enquêtes retentissantes ont envoyé de puissants cols blancs derrière les barreaux. La dernière fait trembler le Parlement européen depuis un mois et a valu à l’une de ses anciennes vice-présidentes, Eva Kaili, et à trois autres personnes d’être écrouées : elle concerne les soupçons de corruption d’élu·es par le Maroc et le Qatar. Michel Claise, qui ne cesse d’alerter sur l’ampleur de la corruption et du blanchiment d’argent depuis des années en Europe, a accepté de rencontrer Mediapart à une condition : pas un mot sur ses dossiers en cours.   Il dénonce le manque de moyens de la justice pour faire face à la catastrophe, s’alarme de l’impéritie politique qui profite aux organisations criminelles et appelle à un sursaut démocratique. 

Avocat durant 20 ans, Michel Claise est depuis deux décennies juge d’instruction, spécialisé dans la lutte contre la criminalité financière, attaché au tribunal de grande instance de Bruxelles.  À l’actif de ce très redouté magistrat belge, plusieurs fois placé sous protection policière, de nombreuses enquêtes retentissantes ont envoyé de puissants cols blancs derrière les barreaux. La dernière fait trembler le Parlement européen depuis un mois et a valu à l’une de ses anciennes vice-présidentes, Eva Kaili, et à trois autres personnes d’être écrouées : elle concerne les soupçons de corruption d’élu·es par le Maroc et le Qatar.  Michel Claise, qui ne cesse d’alerter sur l’ampleur de la corruption et du blanchiment d’argent depuis des années en Europe, a accepté de rencontrer Mediapart à une condition : pas un mot sur ses dossiers en cours.  Il dénonce le manque de moyens de la justice pour faire face à la catastrophe, s’alarme de l’impéritie politique qui profite aux organisations criminelles et appelle à un sursaut démocratique.....                                                                                                      Corruption: " il y a une aggravation du phénomène. Le système de fonctionnement des organisations criminelles est aujourd’hui démultiplié par les nouvelles technologies. Le deuxième phénomène, c’est l’énorme fortune qui se crée sur la base du produit de ces trafics.  On peut partir de l’exemple à la mode des narcotrafiquants. Rien que sur le port d’Anvers, en Belgique, la cocaïne représente 10 % à 12 % du montant global annuel de l’importation. D’autres ports de l’Union européenne sont touchés : Le Havre en France, mais aussi Amsterdam et Rotterdam aux Pays-Bas.  Ajoutez à cela les autres drogues, qui représentent des montants très importants. On estime par exemple à 10 milliards, 15 milliards peut-être, par an le blanchiment de la résine de cannabis en provenance du Rif au Maroc.  Ajoutez encore la contrefaçon, qui vient essentiellement de Chine et qui passe aussi par les ports cités. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) évoque un montant de 300 milliards pour l’Union européenne de produits de contrefaçon chaque année.                          Une autre criminalité, la cybercriminalité, est en train de nous dévorer. Grâce à elle, les organisations criminelles font des profits monstrueux. Cela va du hacking de comptes, à raison de 2 000, 3 000 euros, jusqu’à des montants considérables – 350 millions par an, pour l’UE, rien que pour la cybercriminalité. Ce ne sont pas mes chiffres, mais ceux de la Banque mondiale. Ajoutez les trafics d’armes, les escroqueries traditionnelles…   Les montants énormes que je vous décris portent sur une année. Imaginez sur plusieurs années. Quand l’argent est blanchi, il continue de rapporter, et on ne contrôle pas cela. Jacques Attali l’avait écrit dans son essai Une brève histoire de l’avenir : « Un jour, les entreprises illicites auront pris le pas sur les entreprises licites. »            Je pense que nous le vivons depuis un certain nombre d’années déjà. Dans mes différentes interventions, et je l’ai encore dit devant la commission de justice du Parlement fédéral, je répète qu’il faut absolument faire l’état des lieux. Pourquoi ? Parce qu’il y a une impéritie politique et une incompréhension du citoyen qui ne parvient pas à matérialiser l’importance du phénomène.  Pour cela, il faut faire comme avec l’autre métastase de notre société aujourd’hui, qui est le dérèglement climatique. Il faut que le dérèglement économique par la criminalité financière fasse l’objet d’une étude de toutes les conséquences qu’elle entraîne, avec des sociologues, des économistes, des criminologues.  Je demande à la police judiciaire fédérale de me désigner des enquêteurs, et on me répond, pour la moitié de mes dossiers : “Nous n’avons pas les forces.” Je vais vous donner un exemple d’impact monstrueux. L’un des pays de l’UE, l’Italie, est gangréné par des mafias gorgées de fric, et qui rachètent toutes les entreprises qui s’effondrent les unes derrière les autres : 50 % de l’économie est actuellement détenue par les mafias de type ’Ndrangheta, Cosa Nostra, etc. Cela s’est encore aggravé avec la crise du Covid et préalablement avec la crise de 2008.  Je pense très sincèrement qu’il n’y a pas de volonté politique de prise en compte de la gravité de la situation. Pourquoi ? Certaines personnes essaient de me faire dire : parce que les politiques sont corrompus eux-mêmes. Je ne crois pas. En Europe en tout cas. Mais ils deviennent complices de cette situation en ne la prenant pas en considération. 

_____Depuis mars 2021 et l’affaire Sky ECC, du nom de la messagerie cryptée canadienne démantelée par les polices belge et néerlandaise, qui a fait tomber un supercartel de trafiquants de cocaïne en Europe (1 230 arrestations, 13 milliards d’euros de drogues interceptés), la classe politique semble cependant commencer à ouvrir les yeux en Belgique et aux Pays-Bas…  Avec cette affaire, nous nous sommes soudain aperçus en Belgique et aux Pays-Bas que nous sommes entièrement dévorés par les organisations criminelles. Pour la première fois, on a réalisé que la corruption touche toutes les strates de la société, comme les fonctionnaires. Or cette affaire est la preuve de ce que nous, professionnels, n’arrêtons pas de crier depuis des années. Petit à petit, cela rentre dans la tête des politiques, qui se disent qu’ils ne pourront pas négliger le phénomène, les élections arrivant en 2024.                                                    J’ai eu l’occasion de croiser deux hommes politiques sur un plateau de télévision récemment. Le premier me dit : « Il faut constater que la situation est grave. » Je réponds : « Il serait temps. » Le second dit : « Il faudrait vraiment faire quelque chose. » Je réponds : « Le simple fait d’utiliser ce conditionnel rend complice de cette situation. » Je lui dis : « Il faut faire quelque chose ! » Il me dit : « Mais en termes de budget, c’est trop tard, il faut attendre que… » Je le coupe : « Vous vous rendez compte de l’énormité de ce que vous dites ?! Pour contrôler le port d’Anvers, il y a six scanners très performants, il en faudrait vingt. Qu’attendez-vous pour en acheter quatorze ? » Vous avez alors un silence ennuyé.  J’ai eu aussi une petite prise de bec, par interposition, avec le premier ministre, Alexander De Croo, parce que j’avais tenu ce discours, avant qu’éclate l’affaire Sky ECC, et avant les menaces d’enlèvement de notre ministre de la justice, Vincent Van Quickenborne [visé par la mafia de la drogue en septembre 2022 – ndlr]. Le premier ministre avait été pris à partie par un journaliste de RTL Belgique, lui rapportant mes propos : « La situation devient maintenant intenable en termes de corruption. » Il a répondu : « Mais qu’il le prouve ! » Nous sommes maintenant un an plus tard… Que lui faut-il de plus ?   _____________Votre ministre de la justice est toujours dans une maison de sécurité. Aux Pays-Bas, le premier ministre et la princesse héritière Amalia sont sous protection policière...  Ce n’est pas une guerre larvée mais bien une guerre qui a été déclarée par les narcotrafiquants, d’où la montée de la prise de conscience de la classe politique. Mais c’est lent, épouvantablement lent. Ce n’est pas proportionné par rapport au phénomène. Je ne crois pas que le sentiment d’impunité et la violence actuelle des criminels proviennent du fait qu’ils seraient cernés et traqués, notamment depuis le démantèlement de Sky ECC, mais plutôt du fait qu’ils ont atteint une énorme puissance financière. Pour casser le trafic, il faut saisir le maximum d’argent et empêcher l’argent de tourner, il faut renforcer les contrôles dans les ports, faire des surveillances indiciaires des dockers, des employés des systèmes douaniers et administratifs, car sans eux, la drogue ne rentre pas. Il faut aussi poursuivre les professionnels du blanchiment car le trafic ne prospère que si l’argent est blanchi.                                                                                                                                     Ce ne sont pas seulement les truands qu’il faut traquer mais aussi les conseillers fiscaux, les avocats, les comptables, les banquiers, même si nous avons un système de contrôle solide, Tracfin en France et Ctif en Belgique. Bref, tous ceux qui participent à rendre propre l’argent sale, selon le bon vieux principe d’Al Capone, qui investissait l’argent de son business dans les laveries à Chicago.  Il faut aussi une éducation à la consommation. La cocaïne est devenue une mode, avec des consommateurs issus de milieux particulièrement aisés, fortunés, qui engraissent les organisations criminelles. Pourquoi, en matière de drogues dures, ne pas estimer que la personne qui consomme fait partie du réseau criminel puisqu’elle l’enrichit ? Je sais que je choque en disant cela, mais la meilleure manière de lutter contre la pédopornographie a été d’incriminer les clients. De temps en temps, outre l’éducation, la peur du gendarme peut jouer un rôle.  _____________Vous avez déclaré dans un entretien qu’une affaire comme Sky ECC, « c’est exceptionnel », « un coup de bol extraordinaire ». Vous dites « mener une guerre avec des catapultes face à des gens extrêmement équipés ». Quels sont les moyens dont vous disposez en Belgique ?Les moyens dont on dispose sont d’abord internationaux. La création du Parquet européen, pour les affaires financières, représente une avancée. Il y a sept juges européens en Belgique, j’en fais partie, je m’occupe de la partie francophone du ressort de la cour d’appel de Bruxelles. Je suis en première ligne pour voir que le bébé commence à marcher, même à courir. Il y a des outils formidables comme Europol et Eurojust, les collaborations entre police et justice à La Haye.   En dehors de cela, sur le plan national, en Belgique, nous vivons un recul. En 2015, un ministre [Jan Jambon, du parti indépendantiste flamand N-VA – ndlr] avait même décidé de supprimer l’Office central de lutte contre la délinquance économique et financière organisée… Mon bras armé ! Mais pourquoi fait-il cela ? Il ne s’était même pas renseigné. Alors qu’on obtenait à l’époque des résultats dans le cadre de la lutte contre la fraude au carrousel de la TVA.   Heureusement, nous avons tellement crié à l’époque qu’il a fait marche arrière. Mais il a fallu monter au créneau, dans les médias, au Parlement, et on a réussi. Heureusement. Sinon, c’était la catastrophe. Les moyens nationaux chez nous sont en recul. D’un autre côté, les moyens des organisations criminelles augmentent – que ce soit la cybercriminalité pure ou l’utilisation du « cyberworld » pour faciliter n’importe quelle activité illégale, ça pète, ça augmente, c’est effrayant. Et nos forces de police, dans ce domaine, restent toujours les mêmes, nos moyens insuffisants.   Le danger que nous courons est terrible : il n’y a pas un jour sans un grand scandale de hacking. Je vous parle de choses très importantes. Pensez aussi aux bitcoins, qui sont des monnaies virtuelles à blanchir l’argent, qu’on n’a pas encore véritablement trouvé le moyen de contrôler…   Dans plusieurs dossiers, je cherche désespérément des policiers et je ne les ai pas. Je demande à la police judiciaire fédérale de me désigner des enquêteurs, et on me répond, pour la moitié de mes dossiers : « Nous n’avons pas les forces. » Je le dis souvent dans mes interviews : nous poursuivons des Porsche avec des 2CV, ce n’est pas la peine de faire la course. L’art de les poursuivre, c’est l’art de créer des embouteillages.    Il y a des réussites, certes, mais des tas de dossiers se terminent par des prescriptions, faute de moyens. Ce qui me fait tenir, c’est que je m’amuse, c’est vraiment passionnant. J’ai rencontré des personnes fantastiques qui sont mes collègues mais aussi les policiers spécialisés avec lesquels je travaille, doués et humains. La police, ce n’est pas que la castagne.  Je suis magistrat instructeur depuis 22 ans. Il est vraiment nécessaire pour moi d’informer les citoyens. C’est pourquoi j’ai choisi aussi la voie littéraire. Un jour, j’ai dit à mon éditrice : « Je vais faire un polar sur le carrousel à la TVA. » Elle n’était pas convaincue. Ce fut un succès, le bouquin est aujourd’hui épuisé. J’avais deux messages : le premier : « N’essayez pas » ; le second : la réalité dépasse la fiction. En 2010, j’en ai fait un autre, cette fois sur les techniques de blanchiment de la drogue : Souvenirs du Rif. Six ans plus tard, une affaire semblable me tombait dessus, j’étais rattrapé par le réel.   

      ____Parmi les enquêtes marquantes que vous avez menées, celle qui a contraint la banque HSBC, accusée de fraude fiscale et de blanchiment d’argent, à verser en 2019 à l’État belge près de 300 millions d’euros, une transaction pénale record en Belgique. On vous surnomme d’ailleurs « Monsieur 100 millions » pour les sommes que vous ramenez dans le giron de l’État belge… En Belgique, nous avons une loi de transaction pénale qui permet de se racheter une virginité judiciaire en payant. On peut estimer que ce système est une rupture d’égalité car selon que vous êtes puissant ou misérable, les jugements vous rendront blanc ou noir, comme dirait La Fontaine, mais c’est un mal qui permet néanmoins d’avoir un peu de bien.  Demeure un problème : actuellement la transaction pénale est uniquement négociée par le parquet, le juge d’instruction ne s’en mêle pas. Notre système judiciaire est tellement lamentable en termes de manque de moyens, de considération, que les négociations se font avec le revolver tourné sur la tempe du parquet au lieu d’être braqué sur la tempe des personnes poursuivies. Il faut augmenter le montant des amendes et l’indemnisation des parties civiles. Certains montants paraissent énormes mais cela reste une tête d’épingle par rapport au phénomène. Êtes-vous inquiet pour le système démocratique, l’État de droit ?  Tout à fait. Pourquoi ces organisations criminelles sont-elles aussi puissantes ? Un, je vous l’ai dit, les chiffres. Deux, elles fonctionnent avec toute une série de professionnels et de personnes qui sont en dehors des organisations, mais qui finalement vont sur le plan pénal être associées à elles. C’est tout le système du blanchiment d’argent. La corruption est privée, mais elle est aussi publique. Cela devient fondamental de réagir proportionnellement à l’immensité du phénomène et il est de notre rôle d’alerter. En Belgique, nous avons une plus grande liberté de parole que les magistrats français, non pour parler de nos dossiers – nous serions immédiatement renvoyés – mais par rapport à la jurisprudence européenne : les magistrats ont l’obligation de dénoncer les situations antidémocratiques.  En Belgique, le juge d’instruction a plus de pouvoir qu’en France, où on a enlevé une aile à l’instruction en créant le juge des libertés et de la détention. Mais j’envie la France sur certains points. Je fais partie du Greco (Groupe d’États contre la corruption du Conseil de l’Europe) et, en tant qu’expert, j’avais été engagé pour l’évaluation de la France en 2019.  J’avais alors rencontré le chef de cabinet du président Macron, le chef de la police française, les plus hauts fonctionnaires, et je trouvais qu’en France, contrairement à la Belgique, très en retard dans la lutte contre la corruption, il y avait vraiment eu sur le plan législatif des mouvements extrêmement intéressants, en particulier les lois Sapin après l’affaire Cahuzac.  Vous avez créé l’Agence française anticorruption, le Parquet national financier, et nous sommes quelques experts à la commission justice de la Chambre des représentants à Bruxelles à faire pression pour la création d’un Parquet national financier en Belgique – plus indépendant, de préférence, qu’en France.  Quand on touche à l’argent sale, et que ça touche au monde politique, les personnes se transforment en bêtes féroces. Dans ma carrière, j’ai rencontré des soucis avec le monde politique mais pas en termes de pressions. L’indépendance est encore tout à fait totale.  [Merci à Rachida El Azzouzi et Ludovic Lamant]_______________

vendredi 16 juillet 2021

Néolibéralisme en action

   Logique, paradoxes et dérives (Notes de lecture à discuter)

                      Le néolibéralisme, depuis sa fondation , a comme projet de soumettre l'Etat aux lois du marché, comme en exprimaient clairement les voeux Mme Thatcher ("la société n'existe pas", "Il n'y a pas d'alternative"), comme disait R. Reagan (l'Etat est le "problème"), F Mitterrand ("On a tout essayé"), L.Jospin ("L'Etat ne peut pas tout". Ils ouvrirent la voie qu'empruntèrent les institutions bruxelloises. La "gauche" a fini par se rallier. Les institutions étatiques, instrumentalisées, tendent à devenir elles-mêmes les facilitatrices de cette nouvelle logique, la voie royale de son accomplissement.                                                                                                         ___"...Le caractère funeste du modèle néolibéral, dont le Chili de Pinochet a été le précurseur à l’échelle internationale (chapitre 1), ne réside pas seulement dans les conséquences délétères des politiques qu’il justifie. Certes, la privatisation des services publics, la marchandisation de biens universels (santé, éducation, eau), l’imposition des retraites par capitalisation ou encore la dérégulation du marché du travail sont préjudiciables par définition, dans la mesure où elles privent les citoyens de leurs droits les plus fondamentaux, brisent toute idée de solidarité et plongent la société dans son ensemble, et en particulier les classes les plus précaires, dans l’incertitude du futur. Mais, plus fondamentalement, si « le néolibéralisme nous tue », c’est parce qu’il a été pensé à cette fin, ou plus exactement, parce qu’il procède d’une volonté consubstantielle à sa nature : dominer par la guerre civile.                     ____Défendant une thèse radicale, cet essai est le fruit d’un travail collectif entrepris par le Groupe d’études sur le néolibéralisme et les alternatives (GENA), créé à l’automne 2018. Son ambition est d’appréhender, dans une perspective transdisciplinaire, cette nouvelle conjoncture internationale marquée par la victoire électorale de candidats à la fois pro-marché et réactionnaires d’une part, et par la diffusion à grande échelle de modalités de gouvernance autoritaires et répressives d’autre part. L’ouvrage cherche à mettre en cohérence les pratiques coercitives du pouvoir avec une idéologie néolibérale qui a pour substrat le plus essentiel une conception belligérante et mortifère du monde. Pour les auteurs qui emploient le terme de « stratégie » – qui plus est au pluriel (introduction), il s’agirait bel et bien d’une volonté des pouvoirs publics que de mener, depuis une quarantaine d’années et partout sur la planète, une guerre antidémocratique et antisociale en vue de faire advenir la société pure de marché.                On doit au philosophe anglais Thomas Hobbes la théorie contractualiste selon laquelle les hommes auraient choisi de mettre fin à la guerre de tous contre tous, en acceptant de céder une part de leur liberté à l’État, en échange de sa protection. La puissance publique aurait ainsi émergé du consentement à l’autorité, ainsi que l’illustre le célèbre frontispice du Léviathan (1651) où les sujets se mettent sous la coupe du Prince, et mieux encore, s’agrègent dans la tunique du pouvoir. Selon cette vision absolutiste il revient à l’État en tant que puissance régalienne d’assurer l’ordre institutionnel et de garantir la paix civile.    Pour ainsi dire, l’idéologie néolibérale retourne contre elle-même la vulgate hobbesienne, en faisant du Léviathan le suprême belligérant d’une nouvelle guerre de tous contre tous, où prévalent désormais l’individualisme exacerbé, la mise en concurrence généralisée et la prédation contre toutes les ressources, qu’elles soient humaines (uberisation, auto-entreprenariat, destruction du salariat), socio-économiques (privatisation des bénéfices, mais socialisation des pertes), juridiques (contournement des législations et évasions fiscales) ou naturelles (surexploitation). Sous l’auspice de ce néo-Léviathan, s’est ainsi organisée à l’échelle internationale, à partir de la fin des années 1970, la « contre-révolution néolibérale » (p. 27).    

         En ce sens, malgré la conviction commune qu’on lui attache souvent, l’idéologie néolibérale fait moins l’apologie du libre marché qu’elle ne consacre la figure de l’État fort (chapitre 3). Dans le sillage de l’ouvrage traduit et présenté par Grégoire Chamayou, Pierre Dardot et ses collègues font notamment de Carl Schmitt l’un des parrains du libéralisme autoritaire et rendent compte de la dette intellectuelle qu’Hayek, Röpke ou encore Mises lui doivent. Pour ces derniers en somme, « l’objectif général d’un État fort est avant tout d’empêcher que la politique n’affecte le fonctionnement du libre marché » (p. 73). Le néolibéralisme est donc « nécessairement autoritaire en ce qu’il s’attaque précisément à toute volonté démocratique de réguler l’économie » (p. 74). Autrement dit, « l’État néolibéral est un État positivement interventionniste » (p. 290). D’où dérivent la domestication des syndicats, la criminalisation de la protestation sociale ou encore l’incarcération de masse comme modalité de substitution à l’État-providence. En somme, il s’agit de gouverner contre les populations (chapitre 10) ; ce qui passe par une « ennemisation des opposants et des perturbateurs » (p. 232) et s’illustre, par exemple, dans la militarisation des unités de police en Europe, voire la « milicianisation » des forces armées (p.241), comme au Brésil. Pour les auteurs, ces dérives coercitives contemporaines trouvent leurs lointaines justifications dans les travaux des néolibéraux : à l’instar de Ludwig Von Mises, la plupart d’entre eux ont en effet poussé à son paroxysme la conception wébérienne du monopole de la violence physique légitime, en la convertissant en une forme de « brutalisme », au sens « d’une violence consciemment utilisée par l’État pour défendre l’ordre de marché contre les demandes démocratiques de la société » (p. 96).                D’après les auteurs, le néolibéralisme se caractérise par sa « démophobie » (chapitre 2). C’est-à-dire par sa peur viscérale des masses, dont Gustave le Bon et plus encore José Ortega y Gasset ont été les premiers à agiter le spectre. Pour conjurer la crainte que leur inspirent les logiques démocratiques (incertitudes des suffrages, alternances politiques, renouvellement des élus), les néolibéraux et en particulier Friedrich Hayek ont théorisé la nécessaire sanctuarisation d’un certain nombre d’enjeux politiques ou macroéconomiques, dont la gestion ne sera confiée qu’aux seuls experts. Revenant sur des considérations déjà étayées dans un précédent essai, Pierre Dardot et ses collègues développent la question du constitutionnalisme de marché (chapitre 4), notamment au fondement de l’Union européenne. Dans cet ouvrage, ils vont cependant plus loin en démontrant comment l’État de droit a mis le droit (et en particulier le droit privé) au service du projet d’asservissement des peuples au modèle ultra-libéral (chapitre 11).    Du reste, le concept de liberté que les penseurs néolibéraux véhiculent se limite, en réalité, à la sphère économique. C’est-à-dire à la liberté d’entreprendre et, plus généralement, à ce large éventail de libertés économiques qu’offre la dérégulation qu’ils promeuvent et qui conduit, en matière juridique, au moins-disant salarial, fiscal et environnemental. En aucune manière, il s’agit d’une liberté de type politique ou social. Non seulement, comme Hayek l’a montré à l’égard du Chili pinochétiste, les néolibéraux s’accommodent très bien de régimes militaires qui violent impudemment les droits de l’homme, mais il n’est nullement question de défendre les droits individuels à l’auto-affirmation (féminisme, LGBT, etc.). Sur le plan des mœurs et ainsi que le prouve notamment « l’hyperconservatisme sociologique » de Wilhelm Röpke (p. 148-154), les néolibéraux s’avèrent des réactionnaires forcenés, convaincus de la supériorité de la civilisation occidentale, blanche et patriarcale (chapitre 6). Mieux, ils défendent la guerre des valeurs et la division du peuple (chapitre 8).                                                                   Pour les auteurs, le néolibéralisme produit ainsi tout à la fois le poison (l’insécurité économique, les inégalités sociales), mais aussi « son antidote imaginaire » (p. 210) autour de projets démagogiques, faussement intégrateurs et résolument anti-immigrés. De ce point de vue, le « nationalisme concurrentialiste » (p. 183) d’un Trump ou d’un Bolsonaro n’est que le dernier avatar d’une idéologie qui porte en germe une conception profondément violente de la politique, du droit et de l’économie.     Quand bien même ses thuriféraires répétaient à l’envi depuis les années 1980 qu’il « n’y a pas d’alternative » (There is no alternative, TINA), le néolibéralisme n’est pas une fatalité. Les auteurs en veulent pour preuve « le Réveil du Chili ». De fait, lors des élections constituantes de mai 2021, les citoyens chiliens ont désigné, à travers leurs suffrages, plus de la moitié de candidats indépendants ou issus de la société civile sur les 155 membres de la future assemblée conventionnelle – privant de fait la coalition de droite de sa minorité de blocage. Il s’agit désormais de poser les bases constitutionnelles d’un nouveau régime politique, social et économique, qui soit plus horizontal et inclusif dans son fonctionnement, plus progressiste dans ses valeurs et surtout beaucoup plus solidaire dans ses finalités. « L’exemple du Chili le montre, écrivent-ils : seules des révolutions populaires, seules des révolutions menées et contrôlées par les citoyens peuvent s’opposer aux stratégies de guerre civile du néolibéralisme » (p. 313).                              ___Dans la conclusion, les auteurs se prononcent ainsi pour l’auto-gouvernement démocratique.    La force de cet essai est aussi ce qui en fait la limite. Car, si la maîtrise de la littérature théorique est indiscutable, l’administration de la preuve peut être prise en défaut. On peut ainsi leur reprocher de procéder par analogie, à défaut de pouvoir démontrer, à quelques exceptions près, que les dirigeants contemporains ont lu dans le texte les doctrinaires néolibéraux dont ils s’inspireraient. Ceci étant, les auteurs n’en ont pas moins le mérite de décrire avec beaucoup de rigueur un univers mental composite, qui encadre fortement l’horizon des possibles en matière macro-économique et justifie l’usage de tout l’arsenal régalien (justice, police, armées) contre les opposants à cet ordre établi.    Au demeurant, on pourra surtout regretter le tréfonds anarcho-marxisant qui irrigue leur philosophie et leur fait écrire :   L’expérience doit nous immuniser contre toute stratégie suicidaire de retournement contre l’adversaire de ses propres armes. L’État est tout sauf une « arme » à la disposition des dominés. Seule une politique radicalement non étatique, entendue comme politique du commun, peut nous faire échapper à l’empire du marché et à la domination de l’État (p. 311).    Or, de notre point de vue, l’État est moins l’expression que l’instrument du pouvoir. La nuance est de taille. Elle signifie que l’État répond toujours à la finalité qu’on lui assigne. Si l’objectif ontologique de l’idéologie néolibérale est la guerre, l’État peut certes la mener pour elle ou s’en faire, matériellement, le bras armé (répression policière). Mais il peut très bien aussi conduire une autre guerre, contre les inégalités ou les paradis fiscaux par exemple et, par voie de fait, remplir un autre rôle : celui de garant de l’intégration et de la justice sociales ou de corsaire contre les multinationales qui pillent les richesses nationales et piratent, en les contournant, les législations fiscales.                    _____ À bien des égards, la grande victoire des néolibéraux est d’avoir précisément décrédibilisé les institutions publiques, dans les faits (sous-financement chronique) et dans les consciences, d’après le principe selon lequel le marché serait nécessairement meilleur. Or, au nom de tous ces agents (contractuels, fonctionnaires ou élus) qui cultivent un vrai sens du service public – et il y en a, quoi qu’en disent leurs contempteurs qui trop facilement les accusent de corruption ou de gabegie –, on doit aujourd’hui à l’État, en particulier dans les pays anglo-saxons et du Sud, une réhabilitation culturelle (depuis la société) et financière (par l’impôt), afin de lui donner les moyens de ses futures ambitions. Car, la révolution « contre-néolibérale » se fera certes par les citoyens, mais pas sans les institutions publiques...." (Damien Larrouqué)  ____________

mercredi 19 mai 2021

Allo police!

Une protestation justifiée, mais...

                                   Que la police vienne dire publiquement son malaise, voire sa colère, à l'heure où certains de ses membres sont directement visés par diverses formes de délinquance, voilà qui est légitime. Pour  resouder ses rangs et donner un message fort au grand public et surtout à sa hiérarchie au plus haut niveau, voilà ce qui entre dans le jeu normal démocratique. Mais que le ministre de l'Intérieur participe à un défilé qui mène à l'Assemblée Nationale, voilà qui trouble et suscite des critiques légitimes. Il n'est pas un policier comme les autres, un simple primum inter pares, mais le principal responsable d' un corps qui va mal pour des raisons qui sont en partie politique. Une vieille histoire. L'institution vit un malaise déjà ancien, depuis Papon, en passant par Marcellin, Sarkozy, etc...  

                            La police a connu et connaît des dérives et n'est pas au-dessus des lois. C'est toute une formation qu'il y aurait lieu de repenser. Pour ne pas se laisser se développer une surenchère sécuritaire. La question est hautement politique,  pour viser au meilleur équilibre qui soit entre le législatif, le pénal et le maintien de l'ordre. De l'ordre républicain.                                          C'est la fonction qui lui est assignée. Mais qui est loin d' être toujours respectée dans les faits. D'où la nécessité d'une police des polices, qui elle-même est loin de toujours être transparente dans les situations qu'elle a à juger. Le problème n'est pas nouveau. On se souvient des débordements de certaines forces de l'ordre lors des événement de Mai 68, lors de la répression de manifestations à Paris ou du conflit algérien, ainsi que des charges violentes, injustifiées et disproportionnées ces deux dernière années.                                                          Beaucoup d'observateurs ont souligné que l'origine de ces agissements se situe plutôt dans les structures de commandements et du contrôle politique de la hiérarchie, de la conception de l'ordre social... Il est aisé se constater que pour des pays comparables, les comportements policiers diffèrent considérablement. Nous sommes encore les héritiers de Papon et de Marcellin et sa gestion de l'ordre public, d'un déficit de formation des forces policières aussi.   La sécurité est une valeur trop sérieuse pour être laissée à l'arbitraire de textes votés en catimini, qui serait la porte ouverte à l'impunité. Entre liberté et sécurité il n'y a pas à choisir, mais à établir un équilibre toujours menacé. On sait trop à quelles dérives peuvent amener les priorité données au maintien de l'ordre mal encadré ou pire, instrumentalisé, surtout quand il est masqué.

              ____ Point de vue:       "....Il est des dates qui marquent et des hasards du calendrier qu'on ne relève pas assez. Le 17 novembre 2020, la proposition de loi de «sécurité globale» portée par la majorité était examinée à l'Assemblée nationale. Pendant une semaine, les députés ont débattu des mesures encadrant l'organisation du travail des forces de l'ordre en France. Parmi elles, une disposition polémique à l'article 24 qui instaure un délit de diffusion d'images des forces de l'ordre en intervention avec intention de leur nuire.   Un an plus tôt, le 16 novembre 2019, on organisait en France des rassemblements pour l'anniversaire du mouvement des «gilets jaunes». Plusieurs scènes d'affrontements violents éclateront entre des manifestants-es et les forces de l'ordre et se solderont par de nombreux blessés. À Paris ce jour-là, un cortège doit théoriquement s'élancer à 14 heures mais il est rapidement fixé par la police. Les participants sont bloqués place d'Italie, sans aucune voie de sortie.     Quelques heures plus tard, on recense 140 victimes prises en charge pour des soins de premiers secours, dont 29 pour traumatismes à la tête et 13 évacuations vers les urgences. Parmi ces victimes, on compte au moins une femme enceinte, un nourrisson, cinq jeunes enfants et quatre mineurs, cinq journalistes, six street-médics… Au total, ce sont pas moins de 3.644 personnes qui ont été décontaminées des gaz lacrymogènes par les C'est sur cette image chaotique que s'ouvre l'enquête d'Olivier Fillieule et Fabien Jobard, Politiques du désordre. Spécialistes respectivement des mouvements sociaux et des institutions du maintien de l'ordre, ils racontent: «L'objectif ce jour-là n'est à l'évidence pas de “maintenir l'ordre” en permettant aux manifestants de se déployer en sécurité, mais plutôt de punir les personnes présentes.»...Pour cause, lors de cette opération, un singulier dispositif de maintien de l'ordre est mis en place. Des forces non spécialisées dans la gestion des manifestations sont déployées en petits groupes au contact des manifestant·es. Pendant des heures, agents de la BAC (brigade anti-criminalité), compagnies de sécurisation et brigades mobiles à moto harcèlent la foule par des charges simultanées. Les grenades fusent, les gaz lacrymogènes enserrent les participants paniqués par un usage intempestif de la force. Ils sont rejoints dans un second temps par les effectifs normalement compétents (gendarmes mobiles et CRS) venus sonner la fin de la partie. Côté manifestant·es, on ne déplore pourtant, selon Fillieule et Jobard, que quelques dégradations commises par «des petits groupes organisés et vêtus de noir».    Cette scène illustre la question que soulèvent les auteurs au début de leur enquête: «Comment, dans un pays qui se targue d'avoir “inventé” le maintien de l'ordre [...] a pu s'opérer depuis le milieu des années 2000 un tel glissement vers une gestion autoritaire et éloignée de l'esprit comme de la lettre du droit de la manifestation?»    L'histoire du maintien de l'ordre à la française débute sous la IIIe République. Un premier processus de «pacification» de la police s'engage après une série de contestations populaires sanglantes. Les bilans sont épouvantables, la méthode armée devient intenable. On songe à ne plus gérer les foules avec une force militaire exclusivement formée pour aller «au combat contre l'ennemi».     C'est en 1921 que le maintien de l'ordre se civilise pour de bon avec la création d'une force dédiée au sein de la gendarmerie nationale. Pour la première fois, des escadrons de gendarmerie mobile sont spécialement formés aux techniques de l'emploi graduel de la force. La doctrine et les équipements se perfectionnent, la mise à distance des foules devient une discipline et le corps d'intervention dans son ensemble se professionnalise. On verra plus tard apparaître une force équivalente dans la police avec les compagnies républicaines de sécurité (CRS), à la fin de la Seconde Guerre mondiale.          Si l'histoire de cette professionnalisation n'est pas tout à fait linéaire ni uniforme, elle dessine un premier «cours général de pacification» qui fera la fierté et le modèle de la France en matière de maintien de l'ordre. Dans ce contexte, les forces de l'ordre acceptent de gérer les protestations par un pouvoir d'influence davantage que par un pouvoir d'injonction ou de coercition. Cela se traduit concrètement par une relation de confiance mutuelle nouée par le dialogue, la négociation sur le terrain, la collecte d'informations préventives en amont, et une moindre pénalisation en aval de certaines pratiques illégales des participants. «Dans ce processus d'euphémisation des stratégies policières, l'évolution technique des matériels et des tactiques a joué un rôle important.»   Mais l'histoire du maintien de l'ordre en France ne se résume pas en une histoire des pratiques policières. Olivier Fillieule et Fabien Jobard nous montrent qu'au contraire, la manifestation est un espace d'interaction entre une multitude d'acteurs plus ou moins impliqués dans le rapport de force du «moment manifestant». On y trouve des manifestant·es et des policièr·es certes, mais aussi toutes celles et ceux à qui la manifestation s'adresse: le public, la presse et les pouvoirs constitués, le plus souvent l'État.        Au terme de ce premier mouvement de pacification dans les années 1990, la rue est alors perçue comme un espace d'expression politique à part entière. Pour les contestataires, le mouvement social représente le «pendant visible du vote» dont l'enjeu n'est plus de «faire mal» mais de «faire nombre»....C'est à partir des années 2000 que s'ouvre une ère de «brutalisation» du maintien de l'ordre avec l'apparition de nouvelles formes de confrontation avec la police. Des révoltes dites «urbaines» éclatent dans les banlieues depuis quelques années jusqu'au point d'orgue des émeutes de 2005.  On voit alors émerger un nouveau profil: le «jeune violent». Soudain on découvre une «seconde jeunesse» masculine et souvent déscolarisée qui sème le trouble dans les périphéries urbaines. Son répertoire d'action est peu lisible: destruction ou pillage, là où la jeunesse manifestante des centres urbains reste dans le répertoire classique de l'affrontement avec les forces de l'ordre. Cette évolution a nécessité de réagir avec plus de mobilité au moyen d'unités spécialement exercées et armées –c'est là qu'arrive le Flash-Ball en France. Mais ces violences se déplacent vers les centres-villes. L'arrivée des «casseurs» dans les cortèges des manifestations justifient désormais un usage élargi des techniques spécifiques aux violences dites «urbaines». Pour Fillieule et Jobard, c'est à ce moment précis que les services de police font «définitivement entrer la doctrine, les personnels et les armements VU [«violences urbaines», ndlr] dans les schémas de maintien de l'ordre destinés aux manifestations revendicatives. Comme si, d'un point de vue policier, la périphérie s'installait au cœur de la ville.»    Les années 2000 ont également inauguré l'arrivée de nouvelles mobilisations altermondialistes en Europe. Le terme «black bloc» se généralise pour désigner ces militants transnationaux qui éprouvent les forces de l'ordre par leurs innovations tactiques. Avec ces groupes contestataires, impossible de compter sur les techniques de gestion négociée des rassemblements. Pour y répondre, plusieurs pays européens adoptent en 2010 un programme commun de police des manifestations politiques. Il prévoit notamment des techniques de désescalade de la violence que la France refusera de suivre pour s'enfermer dans une logique de répression. Sur les dix dernières années, ces évolutions ont mené à une nette dégradation du déroulement des manifestations en France. On constate d'une part une augmentation inédite d'occupations non conventionnelles, comme lors des rassemblements non déclarés des «gilets jaunes». On observe d'autre part une nette brutalisation du maintien de l'ordre, comme le relèvent les chiffres disponibles sur les violences policières.    L'explosion de l'usage du lanceur de balles de défense (LBD) en est un emblème. Selon les données de l'IGPN, près de 13.500 balles de défense ont été tirées au cours des treize premières semaines du mouvement des «gilets jaunes». C'est d'ailleurs à l'occasion de ces rassemblements qu'Olivier Fillieule et Fabien Jobard observent une répression inédite, «sans doute la plus violente jamais exercée dans la France métropolitaine depuis 1968».....Un autre point clé de l'enquête nous apprend que le maintien de l'ordre n'est pas à proprement parler un travail policier. Cette activité implique une cohésion de groupe et un strict respect des ordres transmis par la hiérarchie, dans une stratégie de gestion des foules. Cette culture-là est pourtant très éloignée du métier de policier qui requiert à l'inverse «une grande latitude d'appréciation» sur le terrain. Depuis 2005 et l'expérience des violences urbaines, cette hybridation des missions impose un changement de culture professionnelle dans l'institution policière.   Si par ailleurs en France le maintien de l'ordre est une opération politique assurée sous l'autorité du préfet, la manoeuvre est aujourd'hui laissée à des directeurs départementaux de la sécurité publique. Le contrôle de l'autorité civile se relâche au profit d'un «chèque en gris»; les indications transmises aux chefs de police sont suffisamment vagues pour ne pas faire assumer au politique les dommages de ses propres consignes, mais suffisamment précises pour donner une ligne de conduite à la police.           Sous la pression des syndicats de police et de la menace terroriste, le pouvoir politique se trouve désormais dans une situation de «forte dépendance» à la police. Plus encore, Olivier Fillieule et Fabien Jobard voient dans cette nouvelle conjoncture «un net blanchissement du chèque en gris, devenu d'un blanc éclatant lorsque le président de la République [...] déclare le 7 mars 2019 que les blessures subies par les participants aux manifestations des Gilets jaunes ne relèvent pas des “violences policières”.____Au-delà des facteurs tenant au profil de ces nouveaux contestataires ou de leurs modes d'action, d'autres phénomènes sont à mettre au crédit de cette brutalisation. C'est d'abord le fait d'une érosion des moyens des forces de l'ordre, comme l'expliquent les auteurs, sous l'effet des politiques de restriction budgétaire. À l'échelle de ces trente dernières années, on peut même observer un effet de convergence de ces politiques néolibérales: elles soulèvent des mouvements sociaux qui sont réprimés par des effectifs eux-mêmes malmenés par des coupes budgétaires. On a d'ailleurs pu craindre en 2019 des effets de «fraternisation» entre forces de l'ordre et manifestant·es. La situation est alors résumée par un responsable de la Direction générale de la police nationale: «Pour beaucoup [de policiers], c'étaient leurs voisins, leurs cousins voire leurs proches qui faisaient partie des premiers week-ends de Gilets jaunes. Finalement il y a eu une crainte à Paris: “Il ne faudrait pas que la police pactise avec les Gilets jaunes”.»   Un autre point clé de l'enquête nous apprend que le maintien de l'ordre n'est pas à proprement parler un travail policier. Cette activité implique une cohésion de groupe et un strict respect des ordres transmis par la hiérarchie, dans une stratégie de gestion des foules. Cette culture-là est pourtant très éloignée du métier de policier qui requiert à l'inverse «une grande latitude d'appréciation» sur le terrain. Depuis 2005 et l'expérience des violences urbaines, cette hybridation des missions impose un changement de culture professionnelle dans l'institution policière.      Si par ailleurs en France le maintien de l'ordre est une opération politique assurée sous l'autorité du préfet, la manoeuvre est aujourd'hui laissée à des directeurs départementaux de la sécurité publique. Le contrôle de l'autorité civile se relâche au profit d'un «chèque en gris»; les indications transmises aux chefs de police sont suffisamment vagues pour ne pas faire assumer au politique les dommages de ses propres consignes, mais suffisamment précises pour donner une ligne de conduite à la police.  Si la logique de «violences policières» est inacceptable, c'est qu'elle s'accommode mal de la réalité observée depuis l'arrivée de nouveaux impératifs de maintien de l'ordre. Plus préventives et plus fermes, les stratégies d'interventions ciblent les troubles de grande intensité dans les cortèges et répondent à un souci croissant «d'attester au tribunal de l'opinion que les crimes et délits ne [restent] pas impunis».    Au terme d'une trentaine d'années de recherches et une longue série d'entretiens reproduits en partie par les deux auteurs, Politiques du désordre fournit l'implacable démonstration d'un isolement de l'institution policière. Que cela soit dans son rapport à l'autorité politique ou aux médiateurs de l'information, qui suscitent une grande méfiance. Olivier Fillieule et Fabien Jobard relèvent d'ailleurs que ce sentiment a été renforcé ces dernières années avec les mutations du champ journalistique.    Tant avec l'arrivée des chaînes d'information en continu qu'avec la démocratisation des moyens d'informer. Qu'elles soient prises par les manifestant·es, des journalistes indépendant·es ou par les forces de l'ordre, les images des manifestations nourrissent un contentieux important pour cibler les fauteurs de trouble. Elles permettent également d'identifier depuis quelques années les dérapages des forces de l'ordre en opération. Ce mouvement de «judiciarisation» a facilité la poursuite de journalistes indépendants comme Gaspard Glanz, en 2019, pour délit de «participation à un groupement en vue de commettre des violences». D'autres journalistes de terrain, comme Taha Bouhafs, ont été la cible de poursuites similaires....."  __________________________