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vendredi 9 octobre 2026

Un parcours pas comme les autres

Une usine à gaz?  

                                   Dans l'imprévisible et vaste mouvement  lycéen et étudiant qui secoue aujourd'hui  une France stupéfaite et des élites assez désemparées, parois tétanisées, mais tenue de s'emparer rapidement d'un problème dont elles ne comprennent ni les enjeux, ni les tenants ni les aboutissants, beaucoup se pose des questions sur le sens brouillé des revendications émises, des demandes pas toujours claires des jeunes dans la rue, quand ils s'expriment. C'est toujours ainsi dans les mouvements de masse, surtout au moment le plus inattendu.                                                                                                 Il y a le dit et le non dit. Dans le non dit, mais depuis longtemps exprimé , il y a, comme certains l'ont mis en relief, l'expression d'un vrai malaise, dont il été régulièrement parlé depuis l'origine assez récente, concernant l'oeuvre d'un ministre qui a laissé des souvenirs moyens, qui a modifié en profondeur le cursus du lycéen. Il s'agit de Parcours Sup, dont la mise en place et les conséquences concrètes ont souvent été mises en cause. Un système installé sans concertation, dont beaucoup, professeurs compris, demandent rapidement la révision, voire la disparition ou le remplacement par un système moins opaque, étant donné les effets qu'il produit. Un monstre algorithmique, comme le dit un un responsable politique de Horizon...Le lycée serait-il devenu une usine à stress où le désir de savoir ne serait plus prioritaire?   


                                                                                                                                        Certains expriment la chose de manière plus simple et directe, notamment en parlant de parcours du combattant. Comme dans l'association citoyenne Jean Moulin. Point de vue non dénué d'humour grinçant, qui mérite d'être entendu:

             Cette chronique s’adresse prioritairement aux néophytes qui ne connaissent pas les arcanes de cette superbe usine à gaz qu’est Parcoursup et dont le principal instigateur, Jean-Michel Blanquer, pouvait encore défendre hier soir à la télévision les mérites de cette magnifique invention, généralement sans rencontrer beaucoup de contradicteurs.
Lorsque j’étais lycéen, la chronologie de la classe de terminale avait au moins le mérite d’une linéarité et d’une simplicité remarquables : nous passions notre baccalauréat, puis nous réfléchissions à ce que nous allions faire de notre vie. Nos professeurs étaient certes de piètres conseillers d’orientation, mais au moins ne nous demandaient-ils pas, à dix-sept ans, de construire méthodiquement notre stratégie d’accès à l’enseignement supérieur avant même d’avoir décroché le diplôme qui sanctionnait nos études secondaires.
C’était évidemment beaucoup trop simple. Il fallut donc inventer Parcoursup. Depuis, l’adolescent ne prépare plus seulement son bac : il prépare son avenir, son dossier, ses vœux, ses sous-vœux, ses appréciations, ses éventuelles lettres de motivation, ses stratégies de réponse, ses listes d’attente et, accessoirement, son examen. Le baccalauréat est toujours là, quelque part, mais il ressemble de plus en plus à l’invité secondaire d’une cérémonie dont Parcoursup serait devenu la vedette.
Car le génie du système est d’avoir réussi à transformer les années de première et de terminale en gigantesque salle des marchés. Chaque note peut faire gagner ou perdre quelques places dans la cote scolaire. Un 14 n’est plus simplement un 14. Il devient potentiellement un mauvais signal pour une classe préparatoire, un élément à prendre en compte pour une formation sélective ou, au contraire, une note tout à fait honorable pour une licence universitaire. Le lycéen apprend donc très tôt une vérité merveilleuse : il ne faut surtout pas seulement travailler pour apprendre, il faut travailler pour ne pas faire baisser sa moyenne.
Voilà comment une mécanique d’orientation finit par contaminer la pédagogie elle-même. Le professeur peut encore essayer d’expliquer Proust, les équations différentielles, la Révolution française ou les subtilités de la génétique ; derrière lui, Parcoursup murmure : « Oui, mais combien tu vas avoir ? » La connaissance devient secondaire, l’évaluation devient stratégique. Une mauvaise note n’est plus seulement une information permettant de comprendre ce qui n’a pas été compris. Elle peut être vécue comme un événement susceptible de fermer une porte quelques mois plus tard.
Et voici sans doute l’une des étrangetés majeures du système : l’élève doit commencer à construire son orientation dans l’enseignement supérieur alors même qu’il n’a pas encore obtenu le diplôme censé sanctionner la fin de ses études secondaires. En 2026, les vœux sont formulés dès le 19 janvier et doivent être enregistrés avant le 12 mars, tandis que le dossier doit être complété et les vœux confirmés avant le 1er avril. Le baccalauréat, lui, viendra ensuite. On marche donc sur la tête avec une remarquable efficacité administrative : on réserve le restaurant avant même de savoir si l’on a de quoi payer l’addition.
Officiellement, bien entendu, le baccalauréat reste indispensable pour accéder à la plupart des formations. Mais le dossier scolaire occupe une place centrale dans l’examen des candidatures : résultats, appréciations, éléments de la fiche Avenir et autres informations demandées par les formations peuvent être pris en compte. Le lycéen le sait. Ses parents le savent. Les enseignants le savent. Et tout le monde finit par vivre avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête.
Il ne suffit donc plus toujours d’être bon élève. Il faut aussi comprendre les règles particulières de la formation à laquelle on postule. Et c’est ici qu’apparaît une petite subtilité de l’édition 2026 : le fameux « projet de formation motivé » n’est plus à présenter comme une obligation générale pour tous les vœux. Certaines formations demandent désormais une lettre de motivation, d’autres non. Et lorsque la lettre est demandée, la formation précise la manière dont elle entend l’utiliser dans l’examen des candidatures.
Autrement dit, le lycéen de dix-sept ans qui hésite encore entre devenir ingénieur, médecin, historien, avocat, graphiste, professeur ou éleveur de chèvres à Rians n’a plus nécessairement à expliquer partout pourquoi il a toujours rêvé précisément de la formation demandée. Mais il doit d’abord découvrir si cette formation exige une lettre, puis comprendre ce qu’elle attend de cette lettre et, ensuite, trouver les mots pour expliquer un projet professionnel qu’il est parfois difficile de connaître soi-même à cet âge. La modernité administrative consiste donc désormais à ne plus imposer la lettre à tout le monde, mais à demander au candidat de savoir à l’avance dans quels cas il doit être capable d’en écrire une.
Et comme un adolescent de dix-sept ans est évidemment parfaitement capable de rédiger une prose digne d’un cabinet de recrutement, des professionnels peuvent intervenir pour l’aider. Conseillers privés, coachs d’orientation, spécialistes des dossiers : toute une petite économie prospère autour du labyrinthe. Les familles les plus favorisées peuvent acheter du conseil, du temps, de l’expertise et parfois une meilleure compréhension des règles du jeu. Les autres découvrent que l’égalité républicaine possède parfois une option payante.
Jean-Michel Blanquer n’a cessé de répéter qu’il voulait rendre l’orientation plus transparente et permettre à chaque candidat de construire son parcours ; on a créé une machine suffisamment complexe pour que certains parents aient besoin d’un spécialiste pour comprendre comment leur enfant doit expliquer qu’il veut devenir spécialiste.
Et puis il y a les vœux et les sous-vœux. Voilà encore une petite merveille de simplicité administrative. En 2026, le candidat peut formuler jusqu’à dix vœux, auxquels peuvent s’ajouter dix vœux supplémentaires pour des formations en apprentissage. Pour certaines formations, les candidatures peuvent être déclinées en sous-vœux : BTS, BUT, classes préparatoires, DN MADE, DCG, certaines formations sociales et plusieurs réseaux d’écoles, avec des règles différentes selon les filières. Pour les BTS, BUT, CPGE, DN MADE, DCG et EFTS, par exemple, les sous-vœux sont limités à vingt au total. Pour certaines autres formations, ils ne sont pas comptabilisés de la même manière.
Rassurez-vous : Parcoursup a prévu un compteur pour éviter que les parents ne passent leurs soirées avec une calculette à essayer de comprendre combien de vœux, de sous-vœux et de sous-sous-problèmes leur enfant vient de formuler. Il ne faudrait tout de même pas que l’usine à gaz soit dépourvue d’un compteur indiquant la quantité de gaz qu’elle contient.
Et puis arrive l’épiphanie, le moment merveilleux où l’on reçoit les réponses. Pas nécessairement toutes en même temps, parce que ce serait trop simple. En 2026, la phase principale d’admission s’étend du 2 juin au 11 juillet. Les propositions arrivent progressivement. Certaines formations répondent « oui », d’autres « oui si », d’autres placent le candidat en attente. Entre le 5 et le 8 juin, les vœux restés en attente doivent même être classés par ordre de préférence. Le candidat n’a donc pas seulement demandé des formations : il doit ensuite gérer les réponses, conserver certaines possibilités, renoncer à d’autres et surveiller l’évolution de ses positions. Un trader à la bourse de Wall Street ne connaît pas stress plus important que celui qui s’empare d’un lycéen guettant sa boîte aux lettres au début de l’été.
Le lycéen n’est plus tout à fait un élève. Il devient un dossier. Et le dossier, lui, n’a pas d’âge, pas d’angoisse, pas de projet de vie, pas de chambre à trouver à 500 kilomètres de chez lui. Il possède des notes, des appréciations, des critères, des réponses et, surtout, une position dans une liste d’attente.
C’est là que commence parfois le grand jeu de l’ascenseur émotionnel. Hier, on était 184ème sur liste d’attente. Aujourd’hui, 137ème Demain, 92ème . On se prend à espérer. Puis la progression ralentit. On actualise. On attend. On consulte encore. Les parents deviennent spécialistes de la remontée des listes. Le candidat découvre qu’une place dans l’enseignement supérieur peut désormais être vécue comme le suivi d’un colis Amazon dont on ignore finalement s’il sera livré avant la rentrée.
On comprend alors certaines absurdités géographiques. Un jeune Parisien peut se retrouver à Tours tandis qu’un Tourangeau obtient une place à Paris. Sur le papier, chacun a obtenu une formation. Dans la vraie vie, cela signifie parfois un logement supplémentaire, des transports, des repas, des allers-retours, des frais d’installation et une nouvelle ponction sur le budget familial. Parcoursup peut optimiser l’examen des candidatures ; les familles, elles, devront optimiser leur découvert bancaire.
C’est peut-être là que Parcoursup révèle sa véritable philosophie : administrativement, chacun est une candidature ; économiquement, chacun est une famille ; humainement, chacun est un adolescent qui découvre que son avenir peut dépendre de mécanismes dont il ne maîtrise ni toutes les règles ni tous les critères.
Il serait évidemment absurde de prétendre que l’ancien système était parfait. L’orientation post-bac était déjà une source d’inégalités, de frustrations et d’arbitraire. Mais il faut avoir le courage de poser la question essentielle : a-t-on réellement simplifié l’orientation ou avons-nous simplement informatisé sa complexité ?
Parce que l’informatique possède cette qualité extraordinaire : lorsqu’une usine à gaz fonctionne avec des ordinateurs, elle donne immédiatement l’impression d’être moderne.
Parcoursup est ainsi devenu beaucoup plus qu’une plateforme. Il accompagne les lycéens pendant leurs dernières années de scolarité et transforme progressivement l’orientation en compétition. Il faut choisir, comparer, diversifier ses vœux, regarder les caractéristiques des formations, anticiper les réponses et, surtout, comprendre que toutes les formations n’examinent pas les candidatures exactement de la même manière. Parcoursup ressemble alors furieusement au monde professionnel que les lycéens découvriront quelques années plus tard : il faut être performant, bien positionné, savoir se présenter et comprendre les règles du jeu. On pourrait presque rebaptiser le dispositif : LinkedIn pour adolescents.
Quant à Jean-Michel Blanquer, qui fut l’un des artisans politiques de cette magnifique modernisation, il pourra au moins se flatter d’un mérite : avoir contribué à faire comprendre très tôt aux lycéens les règles du monde qui les attend. Pour réussir, il ne suffit plus de connaître son cours. Il faut savoir constituer un dossier, comprendre les critères de sélection, anticiper les échéances, maîtriser les codes et, si nécessaire, disposer des moyens de s’offrir quelqu’un qui vous expliquera comment faire.
Il paraît que l’école doit réduire les inégalités. Parcoursup aura au moins réussi une prouesse : transformer l’orientation en compétition et faire de l’égalité des chances une discipline où certains arrivent avec un coach, d’autres avec des parents qui connaissent parfaitement les rouages du système, et les derniers avec leur bulletin scolaire sous le bras en espérant que la République saura reconnaître leur talent sans leur demander d’abord de remplir le bon formulaire.
Et pendant ce temps-là, le bac attend toujours, tranquillement, qu’on veuille bien lui accorder quelques minutes d’attention. Il paraît pourtant que c’est lui qui sanctionne la fin des études secondaires.
Mais à force de préparer Parcoursup avant de passer le bac, on finira peut-être par inventer le diplôme ultime : le baccalauréat obtenu après admission dans l’enseignement supérieur, sous réserve que le candidat ait bien compris pourquoi il avait été admis. _________________

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