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jeudi 7 mai 2020

Corona fantaisie

On peut voir les choses comme ça...
                                   En ces temps d'exception, incertains, où une vague d'inquiétude, voire de pessimisme, tend à prendre le dessus, il est bon de prendre du recul, de relativiser et même parfois de faire preuve d'un peu de dérision. L'humour, même gris ou noir ,est parfois d'un précieux secours psychologique.
  Comme ici, défense et illustration...
               ".....Unanimité mondiale à condamner le coronavirus ! Cette union sacrée des démocraties, autocraties, théocraties et dictatures ordinaires, toutes religions confondues, est quelque chose de si rare dans l'Histoire que cela en devient suspect.
Comme tout accusé, le prisonnier Corona, matricule Covid-19, a droit à sa défense. Permettez-nous d'être son avocat, son porte-parole – d'autant plus que les virus ne parlent pas aux journalistes.
    Notre thèse est que notre client n'a fait qu'obéir aux ordres de ses supérieurs, dans le cadre d'un complot contre l'Humanité.
   Nous prouverons que Corona, tout en faisant son devoir, a su faire preuve de clémence.
 Nous prouverons que la tête pensante de ce complot n'est autre que Mère Nature. Car non seulement Corona est muet, mais il ne pense pas ! Allons-nous condamner un handicapé mental ?
    Considérons déjà son nom : a-t-on idée de lui donner le même nom qu'une marque de bière ? Ça ne fait pas sérieux. Imaginez un des cavaliers de l'Apocalypse s'arrêtant près de vous et lançant « Repentez-vous ! Tremblez, pécheurs ! Mon nom est Cassoulet ! » Non, ça le fait pas.
   Mère Nature, en le dotant d'une couronne, savait ce qu'elle faisait : elle n'a pas voulu qu'on le baptise « le virus de la mort » ou quelque chose dans ce goût-là. Elle a volontairement introduit dans le drame un peu de fantaisie. Force est de constater qu'On a voulu nous faire une grosse frayeur, mais point trop non plus.
   À preuve, alors que son cousin Ebola est un véritable psychopathe, Corona, lui, a fait preuve de retenue. Il s'en est pris essentiellement aux vieux et très vieux, et c'EHPAD'bol pour eux. Mais est-ce une coïncidence s'il a laissé vivantes, stressées mais vivantes, les forces vives du ­pays ?
   Et la date de la pandémie, du moins en France ? Est-ce une coïncidence s'il a épargné les sports de neige et les vacances d'été ?
   Car après nous avoir ­fait suer de peur, il semble bien qu'il nous laissera tremper le maillot à la fin de l'été – au pire en septembre.
    Il a supprimé des blocages de notre société : déjà il a libéré des places en maison de retraite - de façon un peu brutale, mais c'est le propre des hommes d'action, fussent-ils des virus.
   Les accidents de la route ont connu une baisse inouïe, inespérée. Des centaines de vies sauvées grâce à notre client ! Un bilan à faire honte à Bison fûté.
   (Avec, certes, quelques conséquences regrettables. Boire ou conduire, les Français n'ont pas eu le choix... Ils ont picolé ! Mais on ne peut reprocher à notre client l'intempérance de certains confinés.)
   Même la criminalité a baissé de 30% !
  Mais son action la plus remarquable est écologique : il a fait baisser la pollution d'une façon radicale, anticipée seulement par des romans apocalyptiques... Entrons un peu dans le détail.
    Il a rééquilibré villes et campagnes, comme des vases communicants : après l'exode ­rural, l'exode viral !
   Presque plus d'avions. Des routes tellement dégagées que nul ne se serait étonné de voir surgir un cheval sur la voie rapide ou une calèche sur le périph' parisien. Les enfants des mégalopoles se demandant pourquoi le ciel était devenu bleu, et pourquoi on éclaire la nuit avec plein de petits LEDs. À cause du bruit des oiseaux, ils ne pouvaient plus se concentrer sur leurs devoirs en ligne ! Quel calme ! Reconnaissons que le bilan carbone de notre client est sans commune mesure.
   Une heure de promenade par jour, ­jeux vidéos, télé et réseaux sociaux le reste du temps, ­bricolage - que demande le peuple ? On retrouve le goût du ­« farniente ». Certains ont même découvert à quoi servaient les fameux « livres » de ­leurs aïeux !
    Mais ce n'est pas tout. Devant la fermeture des temples de la malbouffe, délaissant les produits alimentaires transformés, des hommes et des jeunes de tous âges se sont mis à cuisiner, à préparer des produits frais, en circuit court.
   La consommation de savon a triplé...
    Oui, en à peine quelques mois, notre client a résolu des problèmes sur lesquels la société butait depuis un siècle !
     Quittons un instant le domaine technique et la froideur des chiffres. Sur le plan psychologique, l'apport de Corona est considérable.
    Il nous a fait éprouver la peur. En réaction, la créativité et le rire ont fleuri sur Internet. Les montagnes russes de l'émotion, la fête foraine à domicile ! Comme tous ceux qui ont frôlé la mort vous le diront, on apprécie d'autant mieux la vie après un rappel du destin. Quelles fiestas en perspective après le déconfinement !
   Mais ce n'est pas tout ! Grâce au confinement, de nombreux ­jeunes couples on pu tester leur compatibilité, d'autres moins ­jeunes éprouver la solidité du leur : si après un mois et demi ­cloîtrés à deux dans une petite surface de ville, avec quatre, cinq ou ­six enfants (non limitatif), un chien et/ou trois chats, vous n'avez ­pas cassé toute la vaisselle ni passé le chat par le balcon, ­vous pouvez considérer que votre couple a de bonnes chances de ­durer. « Je suis quand même vachement plus fiable que ­n'importe quel algorithme bidon d'agences de rencontre ! » ­nous a fièrement dit notre client.
   Les Français ont fait des progrès ­en géographie, beaucoup savent maintenant placer Wuhan sur une ­carte !
    Et quelle amélioration dans les relations sociales : fini les ­bises baveuses à tout bout ce champ. Votre espace vital est respecté et même agrandi à 1 mètre carré. Et quelle politesse ! Chacun modifie sa trajectoire et s'écarte poliment des autres.
    Mettons de côté quelques dénonciations, la solidarité aussi est une valeur en plein boum. Et, pour finir, au bout de l'ennui on a retrouvé le goût du travail.
      Alors oui, il y a des centaines de milliers de victimes. Ça en laisse quand même 7 milliards 600 millions et des poussières vivants ! Dois-je rappeler ici la mansuétude dont les nations font preuve pour les dégâts collatéraux causés par leurs dirigeants  ? Mon client ne réclame ni statue ni même un nom de rue, mais souhaite rappeler qu'avec lui, l'égalité républicaine n'est pas un vain mot : « puissant ou misérable », « tous étaient frappés », comme disait La Fontaine.
     Et puis, il nous a permis de constater un progrès de notre civilisation : contrairement à l'époque de la peste, nous n'avons accusé ni les Juifs ni les derniers immigrés d'être responsables de la pandémie ! Tout au plus Américains et Chinois s'accusent-ils mutuellement, tandis que quelques malveillants projettent leurs peurs sur les infirmières et les médecins.
   Solidarité, politesse, goût du travail, créativité, renouveau des valeurs de solidarité et d'écologie - mon client ne bénéficie-t-il pas de circonstances ­atténuantes ?
    Tout le monde l'a compris : Mère Nature nous a présenté l'addition. La maltraitance des niches écologiques a fait naître chez l'Homme, en quelques décennies, sept ou huit nouveaux virus. Corona ne fut qu'un simple exécutant, un soldat de base qui a agi selon ses ordres et sa nature profonde de virus. Il dit avoir de nombreux collègues pires ­que lui... Il y a dans cette épidémie quelque chose de calculé, comme un ultime avertissement avant extinction de l'espèce. Une prudence élémentaire devrait nous inciter à ménager dame Nature, des fois qu'elle ait appris de nous la funeste pratique de la vendetta..."   (Krokodilo)
                                                     ________________________________

mardi 2 février 2021

Corona-inégalités

                Le virus en cours ne crée pas les inégalités, il les révèle et les exacerbe. Il met à nu le prodigieux fossé qui sépare de plus en plus un noyau de favorisés et d'extrêmement riches et des catégories vivant dans la précarité ou dans la détresse matérielle et sociale. Et cela à l'échelle mondiale.      A Davos, pas de soucis pour les riches qui tiennent colloque. Ils ont tout de même parlé un peu des pauvres entre cocktails et ski.  Emmanuel Macron, ancien banquier d’investissement et familier du WEF, y a fait savoir que "le seul moyen d’éviter la pandémie consistait à s’appuyer sur une économie réfléchissant davantage à la lutte contre les inégalités”, et a déploré “les profits qui ne sont pas liés à l’innovation ou au travail”. Quand même...

          Mais la misère, elle, est bien là. Le creusement des inégalités ne cesse pas, tandis que les dépenses militaires explosent comme jamais: autour de 2000 milliards, dont le dixième suffirait largement à réduire une grand partie des détresses mondiales.   Ce que révèle cruellement la pandémie actuelle, c'est qu'il est des biens qui sont au dessus de la richesse matérielle.    Les plus fragiles sont les plus touchés. Il n'y a pas de mystère. Comme le dit le prix Nobel Stiglitz, : « ."...Covid is not an equal opportunity killer » (Stiglitz, 2020). D’autre part, la crise du Covid-19 vient ajouter un mécanisme supplémentaire et nouveau dans sa nature et son ampleur dans l’histoire des épidémies : les inégalités face au confinement. Des travaux antérieurs sur de précédentes pandémies comme la grippe espagnole ou la grippe H1N1, ou d’autres maladies infectieuses comme la tuberculose ou la rougeole, insistaient déjà sur l’importance de la prise en compte des différents facteurs d’inégalités sociales afin de mieux maîtriser l’impact différentiel des prochaines pandémies "       ___  " En octobre 2020, Oxfam a publié son Index sur l’engagement des États à réduire les inégalités (ERI) qui analyse la réponse de 158 gouvernements face à l’enjeu de la réduction des inégalités. Il les classe en fonction de leur engagement en se concentrant sur trois piliers : fiscalité – services publics (santé, éducation et protection sociale) – droit du travail. Trois domaines clés au cœur des politiques de réduction des inégalités : le premier favorise la juste redistribution des richesses, le second est le garant de l’égalité des chances et le dernier permet de rendre l’économie plus humaine. Les principales conclusions de ce rapport sont sans appel : la grande majorité des gouvernements n’était pas préparée à une telle crise sanitaire par manque d’investissement en termes de santé publique, de filets sociaux ou de droit du travail, et tous pourraient intensifier leur stratégie de lutte contre les inégalités socio-économiques. Celles-ci risquent, par ailleurs, d’être exacerbées par la pandémie de Covid-19...."  Selon une étude de l'Inserm, il n'y a pas de hasard. Et cela internationalement.                    Selon Alternatives économiques, "...tandis que les milliardaires ont retrouvé leur niveau de richesse d’avant le Covid, au moins 200 millions de personnes ont basculé sous le seuil de pauvreté en 2020. Publié à l’occasion du forum de Davos, le rapport annuel d’Oxfam sur les inégalités mondiales dresse un bilan social de l’an I de la pandémie. Effrayant.   Farida, qui travaillait dans une usine de confection au Bangladesh, a perdu son emploi en avril. Elle était alors enceinte de huit mois, mais n’a reçu aucune des allocations de maternité auxquelles elle avait pourtant droit. « Avec la grossesse, la peur du virus, le chômage et le non-versement des allocations (…) j’ai parfois l’impression que je vais devenir folle. »    De son côté, Jeff Bezos, alors l’homme le plus riche au monde, aurait pu, avec les bénéfices réalisés entre mars et août, verser une prime de 105 000 dollars à chacune des 876 000 personnes employées par Amazon dans le monde, tout en restant aussi riche qu’il l’était avant la pandémie...._____________

lundi 5 octobre 2020

Corona-incertitudes

Ebranlement

                                    Celle que nous avions presque fini par oublier, par naïveté ou par insouciance, nous revient à la figure et peut-être pour plus longtemps qu'on ne le croit,    Devant des services de santé impréparés et encore désarmés, le virus poursuit son oeuvre, n'ayant pour seul objectif que de se reproduire autant qu'il le peut, sans état d'âme.      Le désarroi commence à s'installer, ainsi que des tensions sociales fortes, comme on aurait pu le prévoir, face à des mesures dont la cohérence reste à prouver.         __Aucune  pandémie n'échappe à cette loi de désorganisation et de remises en question profondes, qui redistribuent brutalement les cartes, le cours de l'histoire se trouvant soudain dévié, parfois pour une longue période.      __Comme le montrent les anciennes épidémies de peste, que nous avons oubliées, qui ont questionné plusieurs fois nos sociétés fragiles et désemparées, comme la récente grippe espagnole.      La question se repose sourdement, mais de manière lancinante: et après ..?      Dans les projets confus d'aujourd'hui, se mêlent espoirs er craintes. Comme le fait apparaître le point de vue souvent:

            "...Les épidémies se suivent et ne se ressemblent pas toujours. Mais les après-épidémies ne furent jamais vraiment des temps heureux et harmonieux. La peur et la méfiance engendrées par les fléaux, les effondrements démographiques et la profonde désorganisation économique, sociale et politique dessinent des horizons peu enthousiasmants. Et pourtant, dans ces bruits et ces fureurs, émergent souvent les prémices de mondes nouveaux…  « Le monde d’après » a donné lieu à de nombreux débats où chacun a, semble-t-il, plus cherché à projeter ses espoirs qu’à suivre le précepte spinoziste : « Ni rire, ni pleurer, ni haïr, mais comprendre. » Au risque de doucher bien des enthousiasmes, petit tour d’horizon des « après-épidémies », d’hier et d’avant-hier.                                     Il n’est pas impossible que notre conquête de la planète soit en partie liée aux premières épidémies. En effet, certains spécialistes n’excluent pas que le paludisme ait participé à notre plus importante sortie d’Afrique. C’était il y a longtemps, longtemps, c’était il y a plus de 50 000 ans. Certes, avec peu de morts, tant nous étions si peu nombreux et si isolés les uns des autres. Certes, il s’agissait d’une parasitose et non d’un virus. Certes, ce n’est qu’une hypothèse. Mais elle illustre bien combien, depuis toujours, la lutte contre les maladies et les épidémies sont un des (nombreux) moteurs de l’histoire.         La plus ancienne épidémie avérée date de 1326 avant notre ère et, depuis l’Égypte, elle s’est propagée au Moyen-Orient. C’est l’époque du Nouvel Empire, l’apogée de la civilisation de l’Égypte antique, comme en témoignent encore les temples de Louqsor et d’Abou-Simbel. C’est une période de développement des échanges avec l’Asie Mineure et la Crète, ce qui expliquerait la propagation de l’épidémie. Difficile de se faire une idée des conséquences de cette épidémie. L’époque est troublée par l’offensive des pharaons pour limiter le pouvoir des grands prêtres, mais rien ne permet d’attester un quelconque effondrement démographique.   Au Ve siècle avant notre ère, Athènes fut frappée en plein « âge d’or », durant le « grand siècle de Périclès ». Ce dernier en fut d’ailleurs la plus célèbre victime. Comme les suivantes, cette épidémie accélérera les tendances déjà à l’œuvre. Quelques décennies plus tôt, Athènes, auréolé de sa victoire contre les Perses, inquiète les autres cités grecques. Une coalition dirigée par Sparte viendra stopper net la puissance d’une Athènes affaiblie par la mort d’un bon tiers de sa population et d’une part importante de ses dirigeants.                                                                   L’Empire romain connut deux vagues d’épidémies. Dans son ouvrage de référence, Comment l’Empire romain s’est effondré l’historien Kyle Harper s’attarde longuement sur le rôle que jouèrent dans son destin les épidémies.     La première, au IIe siècle de notre ère, la peste antonine (du nom de la dynastie régnante, mais il s’agissait en fait de la variole) se propagea en grande partie par les armées, qui se trouvèrent ainsi décimées. Ce fut une des conséquences les plus immédiatement dramatiques pour la cohésion impériale. De multiples indices laissent entrevoir une grave crise économique et monétaire. Le prix de la terre s’est effondré, faute de demande, la monnaie a perdu une grande partie de sa valeur alors même que les mines qui en produisaient la matière première semblent avoir été désertées. Et nombre d’historiens ont souligné la disparition brutale des documents officiels, signe d’un affaiblissement des structures étatiques dans tout l’Empire. Désormais, conclut Kyle Harper, « l’Empire romain était un survivant ».   Quelques siècles plus tard, la peste de Justinien (du nom de l’empereur byzantin au VIe siècle) a probablement accéléré le déclin de l’Empire. Les témoignages de l’époque sont édifiants : l’ordre public, la vie économique et sociale, le ravitaillement, tout s’est effondré. Les spécialistes ont certes répertorié plus de 200 causes possibles à la chute de l’Empire romain, mais tous reconnaissent le poids des épidémies qui se répandirent de l’Égypte à la Bretagne. Kyle Harper montre bien les liens entre l’effondrement démographique et la faillite de l’Empire. Enfin, la question fiscale occupait déjà un rôle central : en refusant toute exonération fiscale pour limiter les dégâts, en alourdissant même la charge, l’Empereur étouffa toute « reprise » possible…Deux autres éléments sont troublants d’actualité : les historiens insistent de plus en plus sur la double peine de l’épidémie et des changements climatiques à l’œuvre à l’époque : pas un réchauffement mais un dramatique refroidissement : « le petit âge glaciaire de l’Antiquité tardive ». Et l’historien Bryan Ward-Perkins insiste sur la fragilité engendrée dès l’époque par la disparition des productions locales et la perte des savoir-faire consécutives à un modèle naissant de spécialisation par aire géographique. « La sophistication de la période romaine, en diffusant à grande échelle des biens de consommation d’excellente qualité, avait détruit les savoir-faire et les réseaux locaux des temps préromains. […] Il fallut des siècles pour que les habitants de l’ancien Empire recouvrent la situation préromaine. »    L’histoire s’intéresse spontanément à ce qui s’est passé, mais il arrive que ce qui n’a pas eu lieu soit tout aussi révélateur !                                                                                     On parle beaucoup aujourd’hui des épidémies comme résultat de notre agression des milieux naturels. Pourtant, durant deux siècles, la France en particulier, mais aussi toute l’Europe, a passé son temps à détruire des forêts, à créer de très grandes clairières pour s’y installer, à assécher des marais et autres zones humides, sans déclencher la moindre épidémie. Bien sûr, la population était assez clairsemée et les communications étaient somme toute assez limitées, mais les colporteurs et les prêtres sillonnaient les « pays »,emportant les « miasmes » de la ville aux villages et les maladies d’origine animale des villages à la ville. Les adeptes de Gaïa, la déesse Terre, nous expliqueront peut-être que celle-ci, d’une grande patience envers les agressions humaines, a mis longtemps avant de décider de se « venger »…   La Grande Peste (ou Peste noire) du XIVe siècle, la plus célèbre, a aussi été la plus étudiée. Encore faut-il se souvenir que si la « première vague », celle de 1348 et des années suivantes, fut la plus meurtrière, l’épidémie s’installa pour plusieurs siècles, disparaissant et réapparaissant tout aussi soudainement de région en région. Au XVIIe siècle, elle tuera encore quelque 3 millions de Français. Plutôt que d’« après-épidémie », il s’est plutôt agi de « vivre avec l’épidémie »         Les plus importantes conséquences furent une nouvelle fois démographiques : les historiens voient le plus souvent les épidémies comme un facteur beaucoup plus essentiel dans la stagnation démographique que les structures familiales ou l’âge des mariages. Cet effondrement de la population aura de profondes conséquences économiques, sociales et politiques. Le manque de main-d’œuvre, entraînant la fin du servage, viendra achever un système féodal déjà bien mal en point. Campagnes désertées, champs laissés à l’abandon, le monde rural, c’est-à-dire celui de l’immense majorité de la population, s’en trouva totalement bouleversé. L’effondrement de la population ayant considérablement fait baisser les besoins en céréales, les survivants durent se diversifier, en particulier dans l’élevage et la production de laine, laquelle entraîna un essor important du tissage, secteur essentiel de l’industrialisation naissante. Désormais indépendant, le paysan commencera à trouver dans l’artisanat rural de précieux compléments de revenus. Premiers balbutiements d’un capitalisme de production.   Le délabrement urbain sera tout aussi sévère. Exemple parmi tant d’autres, le témoignage de Boccace, l’auteur du Décaméron, sur la peste à Florence : il nous décrit une disparition complète de toute autorité, une ville livrée aux pillards et où les habitants s’organisent comme ils le peuvent pour gérer les cadavres qui envahissent les rues.   De plus, même si les épidémies firent plus de ravages dans le petit peuple que chez les puissants, ces derniers furent loin d’être épargnés. Un seul roi en fut victime, celui de Castille, mais bien des familles royales furent décimées. Une épidémie de variole emporta par exemple plusieurs des héritiers successifs de Louis XIV. Dans de nombreuses cités-États, beaucoup de notables disparurent soit dans la fuite, soit dans la mort, et cela favorisa le renouvellement des élites.     Enfin, il semble bien que les mesures mises en place pour tenter d’endiguer les fléaux aient joué un rôle non négligeable dans l’immixtion des États dans la vie quotidienne et privé des populations. Dès le XIVe siècle, l’Italie est à la pointe des innovations sanitaires, tandis que les pays du nord de l’Europe accusaient un retard certain. L’année même de l’arrivée de la Peste noire, trois fonctionnaires sont chargés de la surveillance sanitaire de la ville de Venise. Quelques années plus tôt, la cité avait déjà ouvert un premier lazaret (établissement pour les mises en quarantaine). Très vite, de nombreuses villes et États se dotent d’un « secrétariat à la Santé » et de vastes hôpitaux qui pouvaient, comme à Milan, accueillir jusqu’à 16 000 malades. En France, il faudra attendre le XVIIIe siècle pour commencer à envisager l’établissement d’un véritable bilan sanitaire du pays, sous l’impulsion d’un certain Pierre Chirac, médecin de Louis XV.   Les philosophes Michel Foucault et Gilles Deleuze dénonceront cette montée du « contrôle social » cette « biopolitique » entre autres en réponse aux épidémies. Mais leur « dévoilement » aura aussi son angle mort : l’efficacité de cette politique, qui explique en grande partie le déclin de ces fléaux endémiques, comme le montrent amplement les travaux de Jean-Noël Biraben, médecin, spécialiste de l’histoire des épidémies. Avant même le triomphe de l’hygiénisme au XIXe siècle, la lutte contre les épidémies tiendra une place essentielle dans l’émergence d’une politique sanitaire. Il y a tout lieu de s’en féliciter.                                           Il y a un siècle, la grippe dite « espagnole », prolongeant la grande boucherie de la Première Guerre mondiale, aura aussi « un effet structurant sur l’histoire de la santé » débouchant sur la découverte de nouveaux vaccins, rappelle Freddy Vinet, géographe spécialisé en épidémiologie.    Le commerce étant très actif tant en Méditerranée que vers l’Asie et l’Afrique noire, les pays du Sud, qu’ils soient chrétiens ou musulmans, auront été frappés beaucoup plus sévèrement que ceux du Nord. Ils ont connu un tel effondrement démographique, une telle désorganisation économique, sociale et politique, qu’il est probable que les épidémies aient participé au déclin de l’Europe du Sud au profil de l’Europe du Nord et à l’affaiblissement du monde arabo-musulman.                                                                                          Cependant, les historiens insistent sur les conséquences culturelles, sur les mentalités, et donc sur les comportements engendrés par cette « grande peur » avec laquelle il fallut apprendre à vivre. L’épidémie, explique l’historien Laurent-Henri Vignaud, « met en danger le lien social, déclenche une forme larvée de guerre civile où chacun se méfie de son voisin ». La recherche d’un bouc émissaire, les massacres antisémites et le repli sur une macabre religiosité ont profondément marqué ces siècles.         Les épidémies auraient-elles pu participer à la montée des aspirations démocratiques ? L’historien Pierre Miquel semble le penser : « La peste niveleuse accoutume les hommes à l’idée qu’aucun pouvoir ne peut leur être imposé », affirme-t-il dans son ouvrage consacré aux grandes épidémies (Mille Ans de malheur. Les grandes épidémies du millénaire Lafon, 1999). Et de citer « la première émeute ouvrière du monde occidental », celle des célèbres ciompi ces cardeurs et tisserands de Florence en juillet 1378. La piste mériterait d’être explorée…  Dans leur étude sur la Peste noire, deux historiens britanniques tentent de résumer les conséquences des grandes épidémies dans les mentalités occidentales. Elles ont selon eux « construit une opposition binaire pollution/pureté » et nous ont légué « l’angoisse de la maladie, la peur de la pollution, de l’étranger, de la diversité, la méfiance envers les médecins, les scientifiques et les politiques ».    Et ce legs n’est probablement pas l’apanage de l’Occident…     Enfin, une des constantes dramatiques des après-épidémies semble bien être l’amnésie collective. Or, comme nous le rappelait Freddy Vinet il y a à peine deux ans, « rien n’est jamais acquis en matière de lutte anti-infectieuse. La culture épidémiologique demeure essentielle face à l’émergence inévitable de nouveaux pathogènes »...._________

vendredi 16 octobre 2020

Corona-incertitudes

 Ebranlement

                                    Celle que nous avions presque fini par oublier, par naïveté ou par insouciance, nous revient à la figure et peut-être pour plus longtemps qu'on ne le croit,    Devant des services de santé impréparés et encore désarmés, le virus poursuit son oeuvre, n'ayant pour seul objectif que de se reproduire autant qu'il le peut, sans état d'âme.      Le désarroi commence à s'installer, ainsi que des tensions sociales fortes, comme on aurait pu le prévoir, face à des mesures dont la cohérence reste à prouver.         __Aucune  pandémie n'échappe à cette loi de désorganisation et de remises en question profondes, qui redistribuent brutalement les cartes, le cours de l'histoire se trouvant soudain dévié, parfois pour une longue période.      __Comme le montrent les anciennes épidémies de peste, que nous avons oubliées, qui ont questionné plusieurs fois nos sociétés fragiles et désemparées, comme la récente grippe espagnole.      La question se repose sourdement, mais de manière lancinante: et après ..?      Dans les projets confus d'aujourd'hui, se mêlent espoirs er craintes. Comme le fait apparaître le point de vue souvent:

            "...Les épidémies se suivent et ne se ressemblent pas toujours. Mais les après-épidémies ne furent jamais vraiment des temps heureux et harmonieux. La peur et la méfiance engendrées par les fléaux, les effondrements démographiques et la profonde désorganisation économique, sociale et politique dessinent des horizons peu enthousiasmants. Et pourtant, dans ces bruits et ces fureurs, émergent souvent les prémices de mondes nouveaux…  « Le monde d’après » a donné lieu à de nombreux débats où chacun a, semble-t-il, plus cherché à projeter ses espoirs qu’à suivre le précepte spinoziste : « Ni rire, ni pleurer, ni haïr, mais comprendre. » Au risque de doucher bien des enthousiasmes, petit tour d’horizon des « après-épidémies », d’hier et d’avant-hier.                                                                   Il n’est pas impossible que notre conquête de la planète soit en partie liée aux premières épidémies. En effet, certains spécialistes n’excluent pas que le paludisme ait participé à notre plus importante sortie d’Afrique. C’était il y a longtemps, longtemps, c’était il y a plus de 50 000 ans. Certes, avec peu de morts, tant nous étions si peu nombreux et si isolés les uns des autres. Certes, il s’agissait d’une parasitose et non d’un virus. Certes, ce n’est qu’une hypothèse. Mais elle illustre bien combien, depuis toujours, la lutte contre les maladies et les épidémies sont un des (nombreux) moteurs de l’histoire.         ____La plus ancienne épidémie avérée date de 1326 avant notre ère et, depuis l’Égypte, elle s’est propagée au Moyen-Orient. C’est l’époque du Nouvel Empire, l’apogée de la civilisation de l’Égypte antique, comme en témoignent encore les temples de Louqsor et d’Abou-Simbel. C’est une période de développement des échanges avec l’Asie Mineure et la Crète, ce qui expliquerait la propagation de l’épidémie. Difficile de se faire une idée des conséquences de cette épidémie. L’époque est troublée par l’offensive des pharaons pour limiter le pouvoir des grands prêtres, mais rien ne permet d’attester un quelconque effondrement démographique.   Au Ve siècle avant notre ère, Athènes fut frappée en plein « âge d’or », durant le « grand siècle de Périclès ». Ce dernier en fut d’ailleurs la plus célèbre victime. Comme les suivantes, cette épidémie accélérera les tendances déjà à l’œuvre. Quelques décennies plus tôt, Athènes, auréolé de sa victoire contre les Perses, inquiète les autres cités grecques. Une coalition dirigée par Sparte viendra stopper net la puissance d’une Athènes affaiblie par la mort d’un bon tiers de sa population et d’une part importante de ses dirigeants.                                                                ______   L’Empire romain connut deux vagues d’épidémies. Dans son ouvrage de référence, Comment l’Empire romain s’est effondré l’historien Kyle Harper s’attarde longuement sur le rôle que jouèrent dans son destin les épidémies.     La première, au IIe siècle de notre ère, la peste antonine (du nom de la dynastie régnante, mais il s’agissait en fait de la variole) se propagea en grande partie par les armées, qui se trouvèrent ainsi décimées. Ce fut une des conséquences les plus immédiatement dramatiques pour la cohésion impériale. De multiples indices laissent entrevoir une grave crise économique et monétaire. Le prix de la terre s’est effondré, faute de demande, la monnaie a perdu une grande partie de sa valeur alors même que les mines qui en produisaient la matière première semblent avoir été désertées. Et nombre d’historiens ont souligné la disparition brutale des documents officiels, signe d’un affaiblissement des structures étatiques dans tout l’Empire. Désormais, conclut Kyle Harper, « l’Empire romain était un survivant ».   Quelques siècles plus tard, la peste de Justinien (du nom de l’empereur byzantin au VIe siècle) a probablement accéléré le déclin de l’Empire. Les témoignages de l’époque sont édifiants : l’ordre public, la vie économique et sociale, le ravitaillement, tout s’est effondré. Les spécialistes ont certes répertorié plus de 200 causes possibles à la chute de l’Empire romain, mais tous reconnaissent le poids des épidémies qui se répandirent de l’Égypte à la Bretagne. Kyle Harper montre bien les liens entre l’effondrement démographique et la faillite de l’Empire. Enfin, la question fiscale occupait déjà un rôle central : en refusant toute exonération fiscale pour limiter les dégâts, en alourdissant même la charge, l’Empereur étouffa toute « reprise » possible…Deux autres éléments sont troublants d’actualité : les historiens insistent de plus en plus sur la double peine de l’épidémie et des changements climatiques à l’œuvre à l’époque : pas un réchauffement mais un dramatique refroidissement : « le petit âge glaciaire de l’Antiquité tardive ». Et l’historien Bryan Ward-Perkins insiste sur la fragilité engendrée dès l’époque par la disparition des productions locales et la perte des savoir-faire consécutives à un modèle naissant de spécialisation par aire géographique. « La sophistication de la période romaine, en diffusant à grande échelle des biens de consommation d’excellente qualité, avait détruit les savoir-faire et les réseaux locaux des temps préromains. […] Il fallut des siècles pour que les habitants de l’ancien Empire recouvrent la situation préromaine. »    L’histoire s’intéresse spontanément à ce qui s’est passé, mais il arrive que ce qui n’a pas eu lieu soit tout aussi révélateur !                                                                                     On parle beaucoup aujourd’hui des épidémies comme résultat de notre agression des milieux naturels. Pourtant, durant deux siècles, la France en particulier, mais aussi toute l’Europe, a passé son temps à détruire des forêts, à créer de très grandes clairières pour s’y installer, à assécher des marais et autres zones humides, sans déclencher la moindre épidémie. Bien sûr, la population était assez clairsemée et les communications étaient somme toute assez limitées, mais les colporteurs et les prêtres sillonnaient les « pays »,emportant les « miasmes » de la ville aux villages et les maladies d’origine animale des villages à la ville. Les adeptes de Gaïa, la déesse Terre, nous expliqueront peut-être que celle-ci, d’une grande patience envers les agressions humaines, a mis longtemps avant de décider de se « venger »…                     La Grande Peste (ou Peste noire) du XIVe siècle, la plus célèbre, a aussi été la plus étudiée. Encore faut-il se souvenir que si la « première vague », celle de 1348 et des années suivantes, fut la plus meurtrière, l’épidémie s’installa pour plusieurs siècles, disparaissant et réapparaissant tout aussi soudainement de région en région. Au XVIIe siècle, elle tuera encore quelque 3 millions de Français. Plutôt que d’« après-épidémie », il s’est plutôt agi de « vivre avec l’épidémie »         Les plus importantes conséquences furent une nouvelle fois démographiques : les historiens voient le plus souvent les épidémies comme un facteur beaucoup plus essentiel dans la stagnation démographique que les structures familiales ou l’âge des mariages. Cet effondrement de la population aura de profondes conséquences économiques, sociales et politiques. Le manque de main-d’œuvre, entraînant la fin du servage, viendra achever un système féodal déjà bien mal en point. Campagnes désertées, champs laissés à l’abandon, le monde rural, c’est-à-dire celui de l’immense majorité de la population, s’en trouva totalement bouleversé. L’effondrement de la population ayant considérablement fait baisser les besoins en céréales, les survivants durent se diversifier, en particulier dans l’élevage et la production de laine, laquelle entraîna un essor important du tissage, secteur essentiel de l’industrialisation naissante. Désormais indépendant, le paysan commencera à trouver dans l’artisanat rural de précieux compléments de revenus. Premiers balbutiements d’un capitalisme de production.   Le délabrement urbain sera tout aussi sévère. Exemple parmi tant d’autres, le témoignage de Boccace, l’auteur du Décaméron, sur la peste à Florence : il nous décrit une disparition complète de toute autorité, une ville livrée aux pillards et où les habitants s’organisent comme ils le peuvent pour gérer les cadavres qui envahissent les rues.   De plus, même si les épidémies firent plus de ravages dans le petit peuple que chez les puissants, ces derniers furent loin d’être épargnés. Un seul roi en fut victime, celui de Castille, mais bien des familles royales furent décimées. Une épidémie de variole emporta par exemple plusieurs des héritiers successifs de Louis XIV. Dans de nombreuses cités-États, beaucoup de notables disparurent soit dans la fuite, soit dans la mort, et cela favorisa le renouvellement des élites.     Enfin, il semble bien que les mesures mises en place pour tenter d’endiguer les fléaux aient joué un rôle non négligeable dans l’immixtion des États dans la vie quotidienne et privé des populations. Dès le XIVe siècle, l’Italie est à la pointe des innovations sanitaires, tandis que les pays du nord de l’Europe accusaient un retard certain. L’année même de l’arrivée de la Peste noire, trois fonctionnaires sont chargés de la surveillance sanitaire de la ville de Venise. Quelques années plus tôt, la cité avait déjà ouvert un premier lazaret (établissement pour les mises en quarantaine). Très vite, de nombreuses villes et États se dotent d’un « secrétariat à la Santé » et de vastes hôpitaux qui pouvaient, comme à Milan, accueillir jusqu’à 16 000 malades. En France, il faudra attendre le XVIIIe siècle pour commencer à envisager l’établissement d’un véritable bilan sanitaire du pays, sous l’impulsion d’un certain Pierre Chirac, médecin de Louis XV.   Les philosophes Michel Foucault et Gilles Deleuze dénonceront cette montée du « contrôle social » cette « biopolitique » entre autres en réponse aux épidémies. Mais leur « dévoilement » aura aussi son angle mort : l’efficacité de cette politique, qui explique en grande partie le déclin de ces fléaux endémiques, comme le montrent amplement les travaux de Jean-Noël Biraben, médecin, spécialiste de l’histoire des épidémies. Avant même le triomphe de l’hygiénisme au XIXe siècle, la lutte contre les épidémies tiendra une place essentielle dans l’émergence d’une politique sanitaire. Il y a tout lieu de s’en féliciter.                                           Il y a un siècle, la grippe dite « espagnole », prolongeant la grande boucherie de la Première Guerre mondiale, aura aussi « un effet structurant sur l’histoire de la santé » débouchant sur la découverte de nouveaux vaccins, rappelle Freddy Vinet, géographe spécialisé en épidémiologie.    Le commerce étant très actif tant en Méditerranée que vers l’Asie et l’Afrique noire, les pays du Sud, qu’ils soient chrétiens ou musulmans, auront été frappés beaucoup plus sévèrement que ceux du Nord. Ils ont connu un tel effondrement démographique, une telle désorganisation économique, sociale et politique, qu’il est probable que les épidémies aient participé au déclin de l’Europe du Sud au profil de l’Europe du Nord et à l’affaiblissement du monde arabo-musulman.                                                                                          Cependant, les historiens insistent sur les conséquences culturelles, sur les mentalités, et donc sur les comportements engendrés par cette « grande peur » avec laquelle il fallut apprendre à vivre. L’épidémie, explique l’historien Laurent-Henri Vignaud, « met en danger le lien social, déclenche une forme larvée de guerre civile où chacun se méfie de son voisin ». La recherche d’un bouc émissaire, les massacres antisémites et le repli sur une macabre religiosité ont profondément marqué ces siècles.       ______  Les épidémies auraient-elles pu participer à la montée des aspirations démocratiques ? L’historien Pierre Miquel semble le penser : « La peste niveleuse accoutume les hommes à l’idée qu’aucun pouvoir ne peut leur être imposé », affirme-t-il dans son ouvrage consacré aux grandes épidémies (Mille Ans de malheur. Les grandes épidémies du millénaire Lafon, 1999). Et de citer « la première émeute ouvrière du monde occidental », celle des célèbres ciompi ces cardeurs et tisserands de Florence en juillet 1378. La piste mériterait d’être explorée…  Dans leur étude sur la Peste noire, deux historiens britanniques tentent de résumer les conséquences des grandes épidémies dans les mentalités occidentales. Elles ont selon eux « construit une opposition binaire pollution/pureté » et nous ont légué « l’angoisse de la maladie, la peur de la pollution, de l’étranger, de la diversité, la méfiance envers les médecins, les scientifiques et les politiques ».    Et ce legs n’est probablement pas l’apanage de l’Occident…   ______  Enfin, une des constantes dramatiques des après-épidémies semble bien être l’amnésie collective. Or, comme nous le rappelait Freddy Vinet il y a à peine deux ans, « rien n’est jamais acquis en matière de lutte anti-infectieuse. La culture épidémiologique demeure essentielle face à l’émergence inévitable de nouveaux pathogènes »...._________