Vers un tournant constitutionnel? A l'heure d'une crise sans précédent, succédant, comme on pouvait s'y attendre, à une dissolution opportuniste, mais qui se révèle comme une impasse, l'heure est venue de réfléchir à la fonction présidentielle, telle qu'elle est devenue, quasi-monarchique, et de revoir une bonne partie de nos institutions, dont les dérives sont de plus en plus apparentes. De l'exceptionnalité de l'origine, on est passé à la chienlit, comme disait le Général, les dérives actuelles. Le présidentialisme est devenu toxique, jusqu'auprès de certains de ses anciens proches. Changer les règles du jeu constitutionnel semble la seule issue pour sortir par le haut, ce qui semble largement souhaité. Les dérives de la macronie, comme d'autres avant lui, ont conduit à une impasse. Le détricotage de l'Etat, sous l'effet d'une financiarisation galopante, commencée sous Balladur, a réduit peu à peu le chef de l'Etat à un manager de proximité qui a voulu jouer tous les rôles. Les dérives étaient alors prévisibles. Le bilan du macronisme explique sa série de défaite. Le problème est posé.
Libre opinion: " Un fossé de défiance. L’histoire récente nous montre à quel point la capacité d’influence d’un chef de l’État français s’est rétrécie, au rythme de l’intégration européenne, de la mondialisation économique, voire de la féodalisation territoriale. L’État-nation gaulliste s’est peu à peu effrité sous le choc de la globalisation et la fonction présidentielle en est mécaniquement affaiblie. Par ailleurs, la sacralité inhérente à l’exercice de la monarchie républicaine subit l’onde de choc de la démocratie d’opinion. La hauteur, la distance, la légitimité, l’autorité et le charisme présidentiels se sont enfoncés peu à peu dans les marais de la surmédiatisation, de la trivialisation, de la « pipolisation ». On peut même se demander si la figure verticale d’autorité et de commandement associée au Président monarque est encore susceptible de fonctionner dans la société post-moderne qui a fait de la liberté individuelle un dogme absolu. Et pourtant, comme si de rien n’était, comme si la crise démocratique n’était pas profonde, le fantasme présidentiel occupe tous les esprits et le jeu des pronostics envahit les médias. On se demande si Jean-Luc Mélenchon a déjà tué le match à gauche, si Raphaël Glucksmann gagnera la primaire du PS avant d’être dévoré par François Hollande, si Gabriel Attal et Bruno Retailleau s’effaceront devant Edouard Philippe ou si Jordan Bardella jouera le jeu pour Marine Le Pen. C’est la douzième saison du feuilleton présidentiel qui va tenir les observateurs en haleine jusqu’en mai 2027 et au-delà, car suivront des élections législatives à haut risque, dont on peut redouter qu’elles ne donnent pas une majorité au Président élu. Mais avant de choisir le sauveur qui effacera d’un coup de baguette magique le déficit abyssal de nos finances, le déclin de l’école, la crise des hôpitaux ou la montée de la délinquance, ne faudrait-il pas d’abord réfléchir à ce que seront réellement ses pouvoirs et la manière de l’exercer. En d’autres termes, avant de choisir un Président, ne faudrait-il pas définir ce que sera la nouvelle présidence ? En tout état de cause, l’histoire des huit chefs d’État qui se sont succédé à l’Élysée depuis 1959 nous enseigne qu’il est nécessaire aujourd’hui de présider autrement si l’on entend relégitimer la fonction présidentielle. Cette évolution de la présidence gagnerait d’abord à stimuler la démocratie continue par la généralisation des consultations numériques ou des conventions citoyennes, initiées par le Président du futur. Par ailleurs, elle pourrait s’appuyer sur des réformes institutionnelles majeures : le référendum présidentiel et le référendum d’initiative partagée, réclamés par une majorité de Français, méritent d’être actualisés, avec toutes les précautions d’usage évidemment ; le droit de dissolution, si décrié depuis 2024, devrait être restreint et mieux encadré ; idem pour les pouvoirs de nomination du Président, qui font trop souvent polémiques. Enfin, la dissociation entre l’élection présidentielle et les élections législatives apparaît comme une nécessité presque naturelle, comme l’a montré la séquence électorale de 2022, qui a rompu avec le « fait majoritaire » avant même la tripartition parlementaire de 2024. Les Français ne veulent plus d’un Parlement qui soit une « chambre d’enregistrement » des décisions présidentielles, pas plus qu’ils ne veulent d’ailleurs du capharnaüm actuel. Et c’est pour cette raison que le Président du futur doit être conduit à changer de pratique, c’est-à-dire à restreindre son champ de gouvernance, conformément à l’article 20 de la Constitution, qui permet au Gouvernement de définir et de conduire la politique de la Nation. Ce fut d’ailleurs l’esprit de la période gaullienne où le chef de l’État, concentré sur son « domaine réservé » de la politique étrangère et de la défense, dessinait les grandes lignes de la politique publique, fixait les objectifs, mais laissait au Premier ministre le soin de les mettre en œuvre. Détaché des contingences de la gouvernance, et aussi de l’hyper-communication, le Président pourrait alors exercer dans toute sa plénitude sa fonction de chef de l’État, rassembleur des Français, arbitre de leurs conflits, et représentant de la nation aux yeux du monde. Une telle rétractation du périmètre présidentiel peut sembler sacrilège à ceux qui attendent tout du monarque républicain. Au contraire, il nous semble que cet apparent retour en arrière pourrait contribuer au renforcement de la fonction présidentielle plutôt qu’à son affaiblissement. Un Président de surplomb, gagnerait vraisemblablement une autorité et une popularité que les chefs d’État du XXIe siècle semblent avoir perdues depuis des décennies. Notre vie politique y trouverait un élément de stabilité indispensable à l’heure des fractures françaises, des communautarismes et de la brutalisation civique. Ce serait un chef de l’État plus légitime aux yeux des citoyens, comme l’étaient, aussi paradoxal que cela puisse paraître, les Présidents sans grands pouvoirs des IIIe et IVe République. Certes, il s’agit là d’une véritable révolution culturelle et il est peu probable que le futur vainqueur d’une élection présidentielle soit aujourd’hui prêt à l’accepter. Mais c’est pourtant le prix à payer pour éviter que le fossé de défiance ne se creuse encore plus entre les citoyens et leur Président, et que d’aucuns fassent dériver nos institutions vers l’autoritarisme ou vers une VIe République dont on ne sait pas très bien où elle nous conduirait. La fonction présidentielle, bien que décriée, reste la boussole du fonctionnement de notre démocratie. Il est urgent de la réparer..." (Jean Garrigues) ________________

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