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samedi 6 septembre 2025

La grande transmission

Où il est question d'héritage

                   On en reparle dans l'hémicycle...à l'heure où il est question de trouver de nouvelles ressources et de reconsidérer l'impôts. Un phénomène si ancien dans la transmission des biens, où les inégalités sont particulièrement marquées dans la transmission  des patrimoines. Un transfert de richesse globalement considérable, qui ne fait qu'augmenter. On en connaît les effets profonds et  durables. C'est surtout au niveau des biens patrimoniaux que les différences, parfois considérables, se manifestent,, que se reproduit la grande richesse, parfois considérable, surtout au niveau foncier. Ainsi se reproduisent les plus profondes inégalités, le plus souvent avec la bienveillance des services fiscaux, qui usent de deux poids et de deux mesures, là où il s'agirait d'établir un minimum d'équité sociale au profit des "mal nés" et des besoins sociaux essentiels. C'est juste une question de solidarité.  Certains haut- privilégiés le reconnaissent.                                                                                                                                                                                    La méritocratie n'est plus ce qu'elle était. Ceux que Bourdieu appelaient les héritiers, qui doivent surtout leur position sociale à leur naissance, qui accèdent aux plus hautes fonctions et aux plus grandes responsabilités du fait d'un parcours largement redevable à un ensemble de chances et de moyens. Combien de ministres, de hauts fonctionnaires, de grands capitaines d'industrie, etc...doivent leur fonction, leurs statut au seul fait d'avoir eu beaucoup de d'appuis et de soutiens?  Même à l'Assemblée Nationale, il est de plus en plus réduit le  nombre de députés d'origine modeste, représentant les forces vives de la nation.  Le diplôme devient le nec plus ultra pour atteindre les plus haute fonction. Mais pas n'importe lequel et pour un public particulier...                               _____ " ...  En France, un diplôme d’une très grande école est, sinon un prérequis, au moins un fort accélérateur aux postes de direction les plus prestigieux. Tous les présidents de la Vᵉ République sont passés par leurs bancs, de même qu’une majorité de PDG du CAC40, dont une dizaine a été formée par la seule École Polytechnique. Toutefois, les chances d’admission dans ces écoles apparaissent particulièrement inégales. Et, même une fois le précieux diplôme acquis, les carrières des diplômés restent influencées par leur origine sociale. C’est le constat qui ressort de la thèse de doctorat que j’ai menée sur le rôle central des grandes écoles dans la stabilité des élites françaises depuis la fin du XIXe siècle. Alors que s’ouvre pour près d’un million de candidats la première phase d’inscription sur Parcoursup, où lycéens et étudiants peuvent enregistrer leurs vœux d’orientation ou de réorientation dans l’enseignement supérieur, notamment vers les classes préparatoires aux grandes écoles, revenons sur cet envers du discours méritocratique.... 


                                                                                                                                ...La disparité la plus frappante concerne la capitale. Alors que Paris accueillait selon les générations entre 4 et 7 % des naissances nationales sur le siècle passé, les Parisiens représentaient entre un tiers et la moitié des effectifs des grandes écoles les plus prestigieuses. Si la plupart de ces écoles sont situées en région parisienne, la surreprésentation des Parisiens est sans commune mesure avec celle des Franciliens, et l’hégémonie parisienne a même eu tendance à s’accentuer depuis la fin du XXe siècle.   L’étude s’intéresse par ailleurs à la reproduction sociale entre générations de diplômés des grandes écoles. Les enfants de diplômés nés entre 1891 et 1915 avaient 154 fois plus de chances d’être admis dans ces prestigieuses écoles. Cet avantage est divisé par deux pour la génération suivante et reste ensuite stable avec environ 80 fois plus de chances d’admission pour un enfant de diplômé né entre 1916 et 1995...Le terme « méritocratie » a d’ailleurs pour origine une dystopie de Michael Young dans laquelle le mérite (supposé) servait à justifier la confiscation du pouvoir. Dans les grandes écoles françaises, nous décrivons plutôt le produit d’une forme d’« héritocratie », telle que le sociologue Paul Pasquali qualifie la résistance de ces institutions aux transformations. En effet, la réforme de l’ENA, provoquée par la dénonciation de la déconnexion des élites par le mouvement des « gilets jaunes », apparaît minime pour répondre à de telles inégalités..."

        ___La notion de mérite est plus qu'ambiguë: Elle a un sens quand elle est surtout l'effet de talents et de travail personnels.  Mais beaucoup au sommet sont parvenus à la "réussite" et de la richesse personnelles par accident, par chance et par rencontres: par exemple, la fortune de J.Bezos n'en finit pas de gonfler, la crise aidant. Celle de B. Arnault, comme celle de F.Pinault, n'est pas mal non plus et connaît des bonds spectaculaires. Mais comment font-ils, se demande le petit smicard, abasourdi par de tels chiffres? Combien de vie de labeur devrait-t-il remplir pour arriver à de tels sommets, qui dépasse l'imagination?   C'est à cause du mérite personnel, diront certains, même parmi les économistes de salon. Il suffit de "traverser la rue" avait dit qui vous savez et tous les jeunes peuvent devenir millionnaires, s'ils en ont la volonté. Ce n'est pas si compliqué. Mais pourquoi est-ce si rare?                                  Il n'est pas question de remettre en cause la notion de mérite ni celle de la réussite personnelle. Mais dans quelle proportions, dans quelles conditions? Tout le monde n'est pas né avec une cuillère en argent dans la bouche, comme les fils Bolloré. Les héritiers, ça existe, surtout dans un pays où la transmission du patrimoine favorise l'accumulation des richesses. Le problème certainement le plus important est le pouvoir d'influence que possèdent ces grandes fortunes, sur le plan politique et médiatique. La grande majorité des grands titres de presse leur appartient, ce qui semble ne pas poser de problèmes au pouvoir, notamment la main mise de V.Bolloré sur nombre de réseaux d'information.

_____________Je m'suis fait tout seul et j'ai réussi, parce que je le vaux bien...
 Moi, monsieur, j' suis parti de rien...
______________________________De rien? Vraiment?...
Personne ne se fait tout seul. L'anthropologie et la psychanalyse montrent que tout individu ne serait rien sans un milieu qui le porte, une culture qui le fait être humain...
Nous sommes donc toujours en lien avec un héritage social, un modèle familial, même si nous les ignorons ou les refusons, fortement conditionnés par des facteurs dont nous ne pouvons nous extraire qu'en  partie ou en imagination. Nous sommes dépendants d'un monde humain particulier, qui nous a fait ce que nous sommes..
    Mais chacun a toujours la possibilité de faire des écarts, de sortir des normes, de se distinguer, de mettre en oeuvre des capacités particulières, qui peuvent l'élever au dessus du lot et l'amener, dans certaines conditions, à une certaine réussite sociale et financière. Parfois en tant qu'héritier, parfois sans appuis particuliers.
      On ne peut méconnaître la part de volonté entrepreneuriale, d'ambition exceptionnelle qui peut entraîner des individus à se dépasser et s'engager dans des aventures industrielles et financières qui font leur prospérité et leur renommée, comme Bill Gates, talentueux concepteur mais enfant de son époque technologique; on doit lui reconnaître cependant  beaucoup d'opportunisme et de pratiques monopolistiques. Le désir de dépassement, de réussite sociale, qui est plutôt positif,  a de profondes racines historiques, culturelles et familiales, comme Balzac l'avait bien vu..
 _______Ce qui fait problème c'est la prétention à être son propre créateur, le libre sculpteur de soi-même, ne devant rien à personne
Il faut reconnaître que l'expression self-made-man est abusive et fonctionne le plus souvent de manière condescendante, culpabilisante et exclusive: les losers et les pauvres mériteraient leur sort,  idée qui nous vient du darwinisme social propre au rêve américain (1)
 Le pasteur baptiste Russell Cornwel  (1853-1925) donne corps à cette fiction: « Je dis que vous avez le droit d’être riche, et c’est votre devoir de l’être. L’homme qui devient riche est peut-être l’homme le plus honnête de votre communauté. Je serai clair sur la chose : 98 % des hommes riches vivant en Amérique sont honnêtes et se sont hissés au sommet à la force du poignet. C’est justement la raison pour laquelle ils sont riches. C’est aussi la raison pour laquelle on leur fait confiance en matière de finance. C’est la raison pour laquelle ils ont créé de grandes entreprises et qu’ils ont réussi à inciter des tas de gens à travailler pour eux. Je compatis néanmoins avec ceux qui sont restés pauvres, même s’ils doivent, d’abord, à leur propre incompétence de n’avoir pas échappé à leur condition. Rappelons-nous qu’il n’y a pas une seule personne pauvre aux États-Unis qui n’a pas été pauvre par ses propres défauts et faiblesses. »
______Les critères de la réussite et de son coût, par exemple celle des grands  capitaines d'industrie et de la finance, peuvent légitimement être contestés.
Vouloir réussir, ça peut-être raté...
Et réussir quoi? « Toute vie qui n'a pour but que de ramasser de l'argent est une piètre vie. » (disait A Carnegie, le milliardaire mécène, qui pourrait inspirer quelques winners d'aujourd'hui...)
Il y a matière à réfléchir quand on s'interroge par exemple sur le cas Tapie, figure tant valorisée dans les années 80, ou sur les conditions de la fortune de F.Pinault, l'ambition de JMMessier, le parcours de B.Arnault... à l'heure de la logique de caste et de l'aggravation des inégalités
 A leur époque, Carnegie a su profiter du développement fulgurant du rail, W BuffetSoros, du contexte spéculatif contemporain,  Ford n'a pas brillé pas l'excès de scrupules, pas plus que Rockefeller...PC Roberts parlaient de nouveaux barons pillards, monopolisant les fortunes, comme le maître du crédit, J.Pierpont Morgan, fils d’un banquier, ayant hérité de son géniteur l’horreur de la concurrence « qui, dit-il, crée la banqueroute et lamine les profits » ! Pendant la Guerre de Sécession, cet adolescent prometteur achète à un arsenal, 3,5 dollars pièce, des fusils qu’il revend à un général nordiste 22 dollars chaque !"
_________Le mérite, valorisé jusqu'à l'excès, est souvent une valeur faussée, oubliant l'importance des occasions heureuses et du tissu des relations dans le succès social.
Aimerions-nous vivre dans une société où, comme le suggérait Nicolas Sarkozy en 2006, " tout se mérite, rien n'est acquis, rien n'est donné ? Certes le mérite n'est pas sans lien avec la démocratie. Mais il est aujourd'hui l'objet d'un détournement qui en fait surtout - cet essai se propose de le montrer - l'outil de circonstance du néolibéralisme. Autrefois vertu publique, le mérite se prétend désormais mesure de la valeur individuelle indexée sur l'effort. Ainsi est-il communément convié pour justifier non seulement les distinctions sociales, mais aussi chaque situation particulière, notamment les situations difficiles. Il en vient à rendre compte des épreuves comme du signe d'une défaillance. Chômage, maladie, rupture... voilà ce qui attendrait ceux qui ne font pas les efforts nécessaires pour les éviter. Nous entraînant à justifier l'injustifiable, le mérite ne met-il pas dès lors sa logique au service de la violence néo-libérale, qu'il pare d'un voile de légitimité ? Placé sous la double référence à Hannah Arendt et au paradigme du don, attentif aux liens entre mérite et reconnaissance, cet ouvrage avance que la force d'attraction du mérite réside dans le rempart fantasmatique qu'il constitue contre la précarisation généralisée : plus nous croyons au mérite, plus nous nous sentons assurés que nos efforts nous protègent. Face à la violence néolibérale des dominants, le mérite alimente alors une autre violence : celle du corps social tout entier, qui, pour conjurer l'angoisse de l'exclusion et de l'invisibilité sociales, stigmatise et décuple la souffrance en la déclarant méritée. Sous les apparences du bon sens, cette société du mérite généralisé ne risque-t-elle pas de nous entraîner dans une impasse ?"
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L’illusoire méritocratie américaine   


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samedi 19 avril 2025

Les copains et les coquins

Un capitalisme de malfrats?

               L'ère des boss mafieux?  Une démocratie malade livrée à Demolition Man, nouveau parrain...et à ses acolytes. Le Boss n'est pas un idiot; c'est là le problème...

   ____________   [Notes de lecture]   


 "...Le président des États-Unis, dont la récente décision de suspendre une partie des droits de douane a violemment fait rebondir les marchés, salue dans le bureau Ovale, pouce en l’air et sourire aux lèvres, un financier avec ses mots : « Il s’est fait 2,5 milliards de dollars ! » Elle est pourtant réelle.     Le 10 avril, Donald Trump a tapé dans le dos d’un des plus grands financiers de Wall Street, Charles Schwab, en le félicitant de son pactole de 2,5 milliards de dollars encaissé la veille. Un bénéfice sans doute dû au plus grand des hasards, alors que, selon le Wall Street Journal, c’est ce même Charles Schwab qui, lors d’un déjeuner, aurait convaincu le président états-unien de revenir en arrière.     Pour les milliardaires les plus proches de Donald Trump, la Maison-Blanche est maintenant une sorte de tripot où le patron accepte de truquer les machines à sous pour leur garantir les gains. Et cette anecdote, aussi énorme soit-elle, n’est pas la seule preuve que les malfrats peuvent être directement au pouvoir....                                                                       la fonction de chef de l’État est utilisée pour gagner de l’argent rapidement, grâce à des procédés illégaux ou à la limite de la légalité. C’est bien ce qui différencie ces méthodes du classique « capitalisme de connivence ». Car, bien sûr, il n’a jamais existé de capitalisme moralement pur ailleurs que dans le cerveau des économistes. Les chefs d’État et de gouvernement et leurs proches trempent régulièrement dans des affaires de corruption où certains intérêts sont favorisés. Les lecteurs de Mediapart le savent bien.                                                      Mais ces pratiques étaient cachées. Elles étaient couvertes derrière des mécanismes qui nécessitaient des enquêtes lourdes pour dévoiler l’ampleur des malversations et du favoritisme. L’ère néolibérale était ainsi très corrompue, mais cette corruption était placée sous la chape de plomb d’une justice issue du marché. La version officielle de l’État néolibéral racontait que le marché fonctionnait comme une institution de justice qui attribuait à chacun son dû selon son mérite. Il fallait donc des instances de surveillance de ces marchés. Cela n’empêchait nullement la corruption, mais elle devait se faufiler derrière ce récit officiel.                                                                      Avec Trump et Milei, il n’est plus question de s’embarrasser d’une telle fiction. Il suffit d’être proche du pouvoir pour rafler la mise au vu et au su de tout le monde. On ne s’encombre même plus de concepts tels que la « méritocratie ». Le mérite, c’est celui d’être à la bonne place au bon moment, avec le bon entourage. Le mérite, c’est finalement de réussir à faire du chef de l’État son protecteur.       La logique n’est pas si éloignée d’un fonctionnement mafieux. C’est un capitalisme de malfrats qui renvoie un autre récit à la population : la « magouille » est une forme plus que légitime d’enrichissement et l’État est une proie comme une autre. On pourra, si l’on veut, considérer que ce « capitalisme de malfrats » joue plus franc-jeu que la pseudo-justice du marché néolibéral. Mais c’est aussi et surtout un cran au-dessus dans la violence. Car, dans cette logique, tous les coups sont permis et, dès lors, le pouvoir acquis devient incontournable.                                                                                                                                                           En réalité, il n’y a pas là de surprises. Les « barons voleurs » de la fin du XIXe siècle sont une référence pour Donald Trump. Et quand on essaie de saisir le contexte qui a créé Trump et Milei, les choses deviennent claires. Les déficiences du néolibéralisme et sa corruption ont affaibli son récit central. Les péronistes argentins et les démocrates états-uniens n’étaient pas les derniers à patauger dans la corruption.              Plus profondément, l’échec économique du néolibéralisme a conduit au renforcement de la rente, donc de la nécessité de contourner le marché comme source de revenus. Ce capitalisme prédateur vise la rente suprême, celle de l’État, qui permet toutes les malversations. Et logiquement pour faire de l’État cette proie ultime, il faut en finir avec l’État de droit, avec l’indépendance de la justice et avec les régulations.               On comprend alors comment ce nouveau régime mafieux s’est mis en place. En jouant sur l’échec complet des néolibéraux, les secteurs rentiers de l’économie ont dressé l’opinion contre l’État de droit – souvent en utilisant le levier xénophobe – pour s’emparer du pouvoir politique. Les clowns d’extrême droite arrivés au pouvoir servaient parfaitement cette stratégie : leur excentricité apparaissait comme « antisystème » et le caractère un peu « rebelle » de leur personnalité venait flatter la partie de la population qui s’estimait la plus déçue et trompée par le système.                                                                                           C’est de cette façon que de véritables gangsters ont pu se présenter comme les défenseurs des opprimés, avec un discours simple : nous allons vous permettre de devenir riche par tous les moyens et nous allons vous servir de modèle. Pour commencer, nous allons donc pratiquer l’arnaque à grande échelle avec la bénédiction de l’État. La pseudo-justice du marché laisse alors place à la loi du plus fort, c’est-à-dire du plus apte à tromper son prochain pour gagner le plus d’argent.      On ne doit donc pas s’étonner si, parmi la centaine de décrets présidentiels signés par Donald Trump depuis son retour à la Maison-Blanche, une grande partie vise à faire sauter les régulations, les protections et les agences qui étaient chargées de faire respecter les règles.                                                                                                                                                                          L’agence de l’environnement a ainsi pris une trentaine de mesures dans une seule journée pour éliminer une partie des réglementations. Cela va des centrales électriques à l’exploration pétrolière et gazière, en passant par l’eau et la sauvegarde de la nature. L’agence qui chapeaute la construction a été priée de libérer des milliers d’hectares de terres fédérales pour permettre de nouvelles opérations de promotion immobilière. La SEC, le gendarme boursier états-unien, n’a plus le droit de demander la publication des engagements en matière de respect climatique. La Federal Deposit Insurance, un des régulateurs, ne peut plus superviser les mégafusions bancaires.           Et, sans surprise, c’est sur la question de l’argent sale que le pouvoir trumpien s’est particulièrement attardé durant ses premiers cent jours. En février, Trump a signé un décret demandant une révision approfondie des lois anticorruption, vieilles de près de cinquante ans. Il estime que ces dispositions constituent un handicap pour les groupes états-uniens par rapport à leurs rivaux étrangers. Un nouveau texte doit être établi par le ministère de la justice. D’ores et déjà, il vise à supprimer les délits de corruption par agent étranger, les délits de pots-de-vin et de commission occultes, le blanchiment d’argent, et le contrôle de la provenance des capitaux. La fameuse règle du « KYC » (« know your customer », pour « connais ton client ») pourrait disparaître à plus ou moins brève échéance.                                               La SEC a également dû renoncer à toutes les mesures et règlements existants ou en préparation sur le contrôle des cryptoactifs. Alors que le groupe Trump a passé un accord d’association avec la plateforme Binance, dont le patron a fait quatre mois de prison après avoir été condamné pour fraude, la Maison-Blanche a décidé de favoriser le développement des actifs, et particulièrement de la plateforme Binance. Il a même été décidé d’inscrire les cryptoactifs dans les réserves monétaires fédérales.       Pour finir, Donald Trump s’est empressé dès son arrivée de changer les responsables des autorités antitrust. Son but est de supprimer un certain nombre de verrous légaux sur les concentrations d’entreprises, en particulier pour les grandes firmes technologiques. Google fait actuellement l’objet d’un procès pour monopole et violation des lois antitrust et, avant l’élection de Donald Trump, la justice envisageait son éclatement. Le procès semble maintenant à l’arrêt.                                                                  Ces différentes mesures ont conduit à de nombreuses démissions des responsables de la SEC, des autorités antitrust, estimant qu’ils n’étaient plus en mesure de faire leur travail. De son côté, Elon Musk, dans le cadre de Doge, le département de l’efficacité gouvernementale, s’emploie à diminuer le pouvoir d’enquête et de contrôle de toutes ces autorités et agences fédérales. La SEC a déjà perdu 12 % de ses effectifs. Elon Musk ambitionne désormais de supprimer 25 % de ses effectifs.        Ce type de logique s’inscrit dans une aggravation des tensions internes au capital. Dans un article publié dans le magazine états-unien The Brooklyn Rail d’avril, l’économiste argentin Rolando Astarita évoque l’idée que Trump et Milei représentent une « lumpenbourgeoisie ». Dans Les Luttes de classes en France, Marx avait déjà parlé de ce concept en remarquant que « l’aristocratie financière n’est rien d’autre que la renaissance du lumpenprolétariat dans les hauteurs de la société bourgeoise ». Le terme « lumpen » ne décrit pas la partie la plus pauvre ou désœuvrée d’une classe, mais bien plutôt celle qui choisit de vivre de la rapacité, de la prédation, celle qui est toujours et partout à vendre, celle qui est destinée « au banditisme le plus vulgaire et à la corruption la plus honteuse ».                                 Pour Rolando Astarita, elle représente la fraction de la bourgeoisie « qui cherche à s’enrichir sur la base de manœuvres spéculatives, d’une utilisation de l’État, de la fraude dans les marchés publics ». Sa richesse n’est pas issue de l’activité productive, mais du pouvoir qu’ils ont acquis et qui leur permet la captation de la valeur privée. « Ils ne sont pas experts dans la direction des entreprises capitalistes, mais de toutes sortes de malversations avec une absence de honte sans précédent », résume l’économiste. On comprend mieux comment un Donald Trump qui a fait maintes fois faillite peut chanter les louanges de son acolyte financier qui vient, avec son appui, de réaliser un « bon coup » sur les marchés.    Au reste, les deux têtes actuelles de l’exécutif états-unien incarnent parfaitement cette classe. Elon Musk aime de longue date publier des posts, bien avant d’être le propriétaire de X. Depuis des années, il ne manque pas de s’épancher sur le réseau social pour prodiguer son point de vue, y faire des annonces, fêter les résultats de ses sociétés. Les informations qu’il y donne, en général bien avant d’en faire part à ses actionnaires, vont toujours dans le même sens : elles visent à faire monter les cours.                                                                                                                                                    En 2018, le milliardaire trouvait ainsi que le cours de Tesla se traînait trop par rapport à ses prévisions, en dépit des nouvelles qu’il annonçait (augmentation de production, tests réussis pour la voiture sans chauffeur, etc.). Sur le réseau social, il proclama son intention de retirer Tesla de la bourse et d’en faire une société privée. Il affirmait avoir réuni les 20 milliards de dollars nécessaires pour réaliser l’opération. L’effet fut immédiat : le cours grimpa de 3 dollars dans la journée, soit une hausse de 20 %. Évidemment, le projet de retrait de la cote fut mis au rancart.                Poursuivi par la SEC pour fausse information et manipulation de cours, le milliardaire a passé un accord avec l’autorité boursière pour éviter des poursuites pénales en avril. Il a payé en 2019 une amende de 20 millions de dollars et a dû consentir à renoncer à son poste de président de Tesla. Ce qu’il a ensuite contesté estimant que l’autorité de régulation était partiale à son égard. La SEC avait demandé également qu’il soit interdit de tout poste de responsabilité ou de direction dans une entreprise publique, ce qu’elle n’a pas obtenu.                        Par la suite, Elon Musk s’est lancé à l’assaut de Twitter en 2022. Mais là, silence. Ce n’est qu’après avoir acquis 9 % du capital de la société et s’être vu offrir un poste au conseil d’administration qu’Elon Musk a dévoilé ses positions. La SEC l’a poursuivi pour non-respect des règles d’information boursière. Une plainte d’autres actionnaires a été déposée. Entre-temps, Elon Musk a pris le contrôle total de Twitter fin octobre 2022. Le procès est toujours en cours, mais vu la tournure des événements, plus personne désormais n’ose s’opposer frontalement à lui.                         Quant à Donald Trump, héritier de la société familiale de promotion immobilière, il a fait six fois faillite et est accusé de fraude. En 2023, un procès civil s’est ouvert à New York pour fraude et irrégularités comptables. Il lui était notamment reproché d’avoir multiplié par trois la surface de son appartement dans la Trump Tower afin d’augmenter ses garanties financières. La procureure avait demandé que Trump soit reconnu coupable, paie une amende de 250 millions de dollars et que lui et ses enfants se voient retirer toutes leurs licences d’exploitation dans l’État de New York.     Dénonçant un procès politique pour l’empêcher de se présenter à l’élection présidentielle, Trump avait réfuté toute faute, expliquant que ce qui était inscrit sur ses états financiers n’avait pas d’importance puisqu’ils comportaient une clause de non-responsabilité indiquant qu’il ne fallait pas s’y fier.                              En février 2024, le juge Arthur Engoron a néanmoins condamné Trump à payer une amende de 355 millions de dollars et l’a interdit de tout exercice commercial dans l’État de New York pendant trois ans. Mais il n’a pas prononcé la dissolution de la Trump Organization. Le juge Arthur Engoron fait, depuis, l’objet d’une enquête administrative.    Enfin, juste avant d’entrer à la Maison-Blanche, le groupe Trump a lancé son mème Trump. Dès son lancement, des avocats et des responsables politiques ont mis en garde sur les risques de corruption, y compris par des puissances ou des intermédiaires étrangers, puisque la crypto supprimait tout contrôle sur l’identité des acheteurs et la provenance des fonds. Dans une enquête, le FT dénonce les conflits d’intérêts sous-jacents à la Maison-Blanche. Le règne de la « lumpenbourgeoisie »                                                                                                                                                         Cette « lumpenbourgeoisie » n’hésite pas, comme son équivalent prolétarien, à se retourner contre une partie de la classe dominante. Dans sa recherche permanente de l’argent rapide par l’usage de la violence la plus décomplexée, elle n’entend pas accepter les règles qui, d’ordinaire, permettent à la classe capitaliste d’assurer son pouvoir. « À un certain point, elle peut même être dysfonctionnelle pour les affaires du capital », souligne Rolando Astarita. En s’empressant de vouloir assurer les profits de certaines entreprises par les droits de douane, Donald Trump est ainsi venu causer le chaos dans une économie mondiale déjà sous pression. Mais pour ces malfrats, le chaos fait partie du projet parce qu’il multiplie les proies possibles pour la spéculation, la rente et la corruption.                 Que devient l’État aux mains de cette « lumpenbourgeoisie » ? Il change entièrement de fonction. Dans le néolibéralisme, il pouvait être une forme d’arbitre entre les intérêts de la classe dirigeante. Désormais, c’est une arme dans les mains d’une partie de cette dernière, celle qui est sans foi ni loi et qui a accès au président. La destruction en règle de l’appareil administratif sous couvert de « libération » n’a d’autre fonction que de permettre cette évolution en faisant disparaître tout contre-pouvoir et en réduisant à néant toute redistribution sociale. En étant une proie des intérêts des secteurs rentiers, l’État devient lui-même un point d’appui des malfrats qui s’en sont emparés. Il leur garantit des revenus et des protections.     Là encore, il est logique qu’une partie de la classe dominante soit effrayée par cette prise de pouvoir qui vise explicitement à l’affaiblir. Mais il ne faut pas non plus oublier que cette lutte est le produit même de l’incapacité du néolibéralisme à produire du bien-être pour les masses et à redresser la croissance pour le monde du capital. C’est sur cet échec que cette « lumpenbourgeoisie » a prospéré et a pu s’emparer de la première économie du monde.                                                                                                                                                                                    Lorsque les conditions de vie sont de plus en plus difficiles, que le gâteau grossit moins vite et que les parts des plus riches augmentent, une partie de la population n’a aucune difficulté à se tourner vers ceux qui se présentent comme des « rebelles », des « outsiders » et des marginaux dans le monde du capital. Puisque les lois renforcent le pouvoir des plus riches, certains électeurs estiment logiquement qu’il faut briser les règles pour vivre mieux. ..La position de ces malfrats est donc ambivalente vis-à-vis de la classe dominante. Cette dernière les présente comme des ennemis et ils le sont souvent concrètement. Mais ils ont aussi une fonction de sauvegarde de la domination du capital. D’abord par les politiques qui sont menées, par exemple en Argentine ou par les mesures de dérégulation évoquées plus haut.   Ensuite parce qu’ils permettent de concentrer la lutte entre ces deux pôles du capital. La fonction principale de Donald Trump est de faire regretter le temps d’avant le chaos, celui de la domination néolibérale. Et de cette façon, l’échec du néolibéralisme est oublié. Mieux encore, une unité défensive se forme dans la société contre les bandits pour revenir au statu quo ante qui est une sorte de dénominateur commun entre les oppositions. Mais ce monde de gangsters qui est celui de Donald Trump n’est pas le fruit d’un malheureux accident. Il est le produit de ce faux « paradis perdu » du néolibéralisme.  " [Merci à Mediapart, à Romaric Godin et Martine Orange ]              __________________

lundi 1 juillet 2024

Parcours erratique

1.  Résistance en Israel.

           Une population pas comme les autres.

                               Un vieux problème.

 2.   Gaza vu par une presse critique israëlienne (traduction; clic droit)

3.    Numérisition forcée

4    Que faire

   "Face au danger imminent et effrayant de voir la France basculer dans un régime d’extrême droite, et la perte de repères d’une partie des élites politiques, économiques et médiatiques, la nécessité réconfortante de lire les analyses d’historiens, philosophes, sociologues et écrivains. Une dissolution surprise par un Emmanuel Macron ahuri et sûr de lui, une gauche unie en moins de 48 heures face à un Rassemblement national donné favori, un bloc du centre et de la «raison unique» renvoyant dos à dos «les deux extrêmes», la question de l’antisémitisme au sein de la France insoumise qui rattrape le nouveau Front populaire, le racisme contre les noirs et les musulmans, la menace de «guerre civile» brandie par le Président de la République, l’omniprésence médiatique de Jean-Luc Mélenchon aussi «capable» d’aller Matignon que d’exaspérer à gauche, la petite phrase sur «les Français d’origine étrangère» de Bardella et le ciblage des «Français binationaux», et surtout, donc la possibilité de voir une majorité d’extrême droite gouverner le 8 juillet : en quinze jours de campagne éclair nos cortex de gauche ont été soumis à une pression politique et morale intense sur fond d’une radicalisation du débat, d’une escalade des peurs et d’un discrédit généralisé de tous les discours autorisés, politiques, médiatiques, scientifiques qui propulse et progage le populisme d’extrême droite. Nous avons été tour à tour sidérés, effrayés, résignés, indignés. Et la facho-anxiété a pris le pas sur l’éco-anxiété chez beaucoup d’entre nous. D’où la nécessité de prendre du champ. Et de se tourner vers celles et ceux, sociologues, historiens, écrivains, dont la profession consiste à documenter et enraciner le présent pour mieux le cerner. Au service Idées, une fois l’état de choc passé, des intellectuels ont rallumé leurs portables, leurs claviers, et notre boîte mail a crépité.A peine trois jours après le choc de la dissolution, l’examen de conscience d’Ariane Mnouchkine. «Qu’est-ce qu’on n’a pas fait ? Ou fait que nous n’aurions pas dû faire ? se demande la fondatrice du Théâtre du SoleilMacron est bien trop petit pour porter, à lui seul, la totalité du désastre. Je nous pense, en partie, responsables, nous, gens de gauche, nous, gens de culture. On a lâché le peuple, on n’a pas voulu écouter les peurs, les angoisses.»                                                                                                                                                                                                                           L’historien Patrick Boucheron se plonge dans l’instant et le juge «historique». Le professeur au Collège de France invite à sortir de cette torpeur qui précède l’orage. Il faut «des voix politiques entraînantes et rassurantes, afin d’enrayer cette mécanique suicidaire qui consiste à cliver en permanence, en confondant radicalité et véhémence.» écrit-il. Car en face, les électeurs du Rassemblement national «savent ce qu’ils font, et l’on a longtemps eu tort de ne pas prendre en considération la rationalité de leur volonté politique. Mais il faut alors avoir le courage de la décrire pour ce qu’elle est : une vision raciste du monde, dans laquelle on considère comme rien ceux qui ne sont pas comme nous.»   Le Nouveau Front populaire, pourquoi ça résonne à gauche ? Si François Ruffin reprend vite ce sigle au lendemain de l’annonce de la dissolution, c’est parce qu’il est parlant. Plus que feu la Nupes. Et résonne dans l’imaginaire de gauche. L’histoire ne se répète jamais, les comparaisons sont casse-gueule. Mais rien n’interdit de tirer quelques enseignements du passé. Dans la nausée brune dont nous accable le pouvoir, notre chroniqueur, l’historien Johann Chapoutot, nous propose des leçons à retenir des années 30. D’un côté, la possibilité d’une union des gauches que beaucoup croyaient irréconciliables. De l’autre, le compromis dangereux entre libéralisme autoritaire et fascisme, un classique du XXe siècle «qui se tisse sous nos yeux depuis 2017, dans des médias qui nous imposent les cadrages et les thèmes de l’extrême droite, chez un pouvoir qui a fait alliance avec elle (pour installer un duel-duo exclusif, voire pour voter avec elle), et au détriment d’une population dont tous les sondages montrent qu’elle imagine, désire et rêve autre chose que l’individualisme forcené, la toxicité managériale, la compétition permanente et la dévastation du monde». «Le Front populaire de 1936 était d’abord un front républicain : la gauche devra s’en souvenir dans l’entre-deux-tours»alerte de son côté le philosophe Milo Lévy-Bruhl, qui a consacré sa thèse de philosophie politique à la pensée de Léon Blum (1872-1950).  Mais qu’est-ce qu’il (nous) a fait Emmanuel Macron avec sa dissolution ? Revenir au peuple avec des accents gaulliens, appeler à une clarification. En théorie, pourquoi pas. Pourtant les constitutionnalistes sont formels : cette dissolution est la plus hyperprésidentielle de la Ve République. Et depuis le 9 juin, Emmanuel Macron en campagne continue de brouiller les repères. «En renvoyant dos à dos le RN et le Nouveau Front populaire, Emmanuel Macron nourrit une forme de confusion des esprits», observe Pierre Rosanvallon, historien, sociologue et professeur honoraire au Collège de France. Pire, sa rhétorique contre «les extrêmes» durant la très courte campagne électorale ont conduit à «inverser de façon perverse la notion de front républicain». Enfin en évoquant la menace d’une «guerre civile» ou en faisant sienne la sémantique lepéniste, en parlant de la vision «immigrationniste» de la gauche, Emmanuel Macron a participé à la radicalisation des termes du débat. Il a pris part à la brutalisation de la vie publique qu’il déplore par ailleurs, et alimenté une escalade des peurs qui risque de profiter au RN.  Ensemble, c’est tout. Après la dissolution, la nécessité de l’union, l’urgence de la mobilisation surgit. Quand Macron et Bardella prennent l’électorat comme une femme qu’il faut conquérir, la gauche doit «renoncer aux postures hégémoniques, choisir l’union plutôt que la force, le groupe plutôt que le chef, la souplesse plutôt que la puissance verticale», invite la journaliste Hélène Devynck. Comment faire renaître du «nous» face au triste cirque des politiques ? s’interroge notre chroniqueuse, l’écrivaine Lola Lafon. Macron joue notre futur à pile ou face : ne restons pas spectateurs d’un show risquant de transformer les isoloirs en défouloirs. La frondeuse des insoumis Clémentine Autain appelle aussi ce «nous» à se mettre en mouvement : «Maintenant, c’est eux ou nous». Défenseurs des droits et libertés, syndicalistes, activistes pour le climat, les mouvements féministes et LGBTQIA +, collectifs de sans-papiers et de sans-abri, militants antiracistes, sauveteurs de migrants en mer, artistes, gilets jaunes, les fonctionnaires dont le statut est menacé, familles monoparentales en colère. «Ce “Nous”, c’est chacune, chacun» qui doit «se mobiliser partout, dans les rues, à la machine à café, dans les cages d’escalier, aux dîners en famille…»    Comment convaincre les classes populaires de voter à gauche ? La gauche et les écologistes les avaient délaissées, au profit des classes moyennes urbaines. Il s’agit non pas de convertir des électeurs pour qui le bulletin RN est un antidote au mépris culturel, à la peur du déclassement, une garantie de ne pas être du côté des plus stigmatisés, un motif de fierté, une expression de colère, de rejet des élites politiques et médiatiques, comme l’explique le sociologue Benoît Coquart. Mais de s’adresser fissa aux abstentionnistes. Pour espérer remporter les élections, le Nouveau Front populaire doit se confronter à son impopularité parmi les abstentionnistes. Et renouer le dialogue en un temps record, en allant au contact des électeurs avec quelques promesses crédibles de progrès social. Sur le vote des classes populaires pour le RN : «On est passé de “nous les ouvriers” à “nous les Français”» : dans un entretien, le sociologue Didier Eribon, qui avait décrit dans ses livres le lent basculement du vote communiste des ouvriers vers un vote d’extrême droite depuis les années 90, analyse le «nouvel espoir» suscité par l’alliance de la gauche. De son côté le sociologue Vincent Tiberj rappelle que «les citoyens dans leur ensemble sont bien moins droitisés que les seuls électeurs».                                                                                                 Derrière la force tranquille de Bardella, le racisme du RN… Des Français binationaux barrés des postes sensibles dans l’administration. Le «M. Education» du RN qui estime que Najat Vallaud-Belkacem n’aurait jamais dû être ministre car franco marocaine. Et des «Français d’origine étrangère» qui n’ont «rien à craindre» tant qu’ils respectent les valeurs tricolores : dans la dernière ligne droite, quelques raptus de dirigeants du RN ont fait voler en éclat la vitrine lepéniste ripolinée. Et une séquence du magazine envoyé spécial où l’on voit une aide-soignante noire, Divine Kinkela, se faire agonir d’injures racistes par ses voisins, a été largement diffusée sur les réseaux. «Aux cadors du RN : écoutez-moi bien, ici, c’est chez moi !» leur lance l’écrivain Nadir Dendoune. «Si le RN devait accéder au pouvoir, je quitterais mes fonctions de diplomate», s’engage de son coté avec courage dans une tribune Ines Ben Kraiem, cadre d’Orient au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. «Déloyale car double nationale ? Je n’incarnerai pas cette France qui ne me ressemble pas. Née d’une mère française et d’un père tunisien, tous deux fils d’agriculteurs, tous deux boursiers et purs produits de la méritocratie républicaine dans leurs pays de naissance respectifs, qui ont grâce à cet ascenseur social pu devenir médecin pour l’une, ingénieur physicien pour l’autre, je sors aujourd’hui de ma réserve de haute fonctionnaire pour partager ma profonde inquiétude face à ce que j’observe du débat politique en France. En reprenant le terme lepéniste de gauche «immigrationiste», Emmanuel Macron a participé à banaliser «l’ethno-différentialisme» de l’extrême droite, analyse de son côté l’anthropologue Michel Agier.  C’est un philosophe, Marc Crépon qui effectue la piqûre de rappel. Avant de se rendre aux urnes pour les législatives, il est urgent de prendre la mesure des violences qui vont toucher l’ensemble de la population en cas de victoire du RN. «Nous nous sommes tellement habitués à la rhétorique du Rassemblement national, ses façons de dire, de penser et de faire se sont tellement installées dans le paysage politique, gagnant le cœur et l’esprit d’un nombre croissant d’électeurs et d’élus de tous bords à sa véhémence vindicative, à son désir de revanche sur la société, à son ressentiment contre la modernité, l’évolution des mœurs, les avancées du droit, à sa désignation de boucs émissaires, que nous avons fini par oublier ce que signifie la “révolution nationale“» écrit Crépon. «Leur désir de rupture avec la société libre et égalitaire qu’ils détestent depuis toujours est si essentiel à leur appétit de puissance qu’ils l’imposeront à marche forcée. Et comme rien de tel n’arrive jamais sans la brutalité d’une «mise au pas» et sans que l’ensemble de la population soit exposée, individuellement et collectivement, communément et différemment, à de grandes violences, c’est de celles qui s’annoncent qu’il est urgent de prendre la mesure».

Face à ce danger, se (re) mobiliser. Et combattre les lâchetés. Entretenir la peur de l’autre    La façon dont un parti se propose d’aborder celles et ceux qu’il identifie comme étrangers en dit long sur la façon dont il entend, en réalité, traiter tout le monde, y compris les plus vulnérables. A cela, une seule issue : s’opposer, lance l’écrivaine Jakuta Alikavazovic dans une adresse à sa France indécise. «Comment ne pas penser à l’Etrange Défaite de Marc Bloch en ces heures fiévreuses, où notre pays semble avoir perdu sa boussole politique et se diriger tout droit vers le naufrage ? Ecrit en 1940, son témoignage indépassable sur la faillite des élites, économiques, politiques et militaires françaises, qui a conduit à l’Occupation et au régime de Vichy, retrouve toute sa force», écrit dans un texte inspirant l’ancien député Vert Noël Mamère, avant de dénoncer la lâcheté dont une partie de nos élites politiques, intellectuelles et économiques, notamment dans les rangs de la droite et des macronistes, qui, en martelant le parallèle erroné et honteux entre «les deux extrêmes» respectabilisent légitiment le RN, quand ils ne le rallient pas. Et sapent les fondations du barrage républicain qu’il sera pourtant impératif d’ériger entre les deux tours.   Faire front poétique et front trans. Dans le marasme, deux très beaux textes nous permettent de nous décentrer et de respirer. En cette angoisse où l’extrême droite se rapproche du pouvoir, il est utile que toute conscience progressiste ajoute à l’idée du Faire Front populaire celle d’un Faire Front poétique, écrit Patrick Chamoiseau. Pour l’auteur antillais, il s’agit de se mettre poétiquement du côté de la vie, dans un monde de culture et de beauté que les fascistes ne peuvent même pas imaginer. Une société multiculturelle et multiethnique qui existe à côté, en face à l’intérieur de la France rance de l’extrême droite. Une société dont la personne trans est le fer de lance. «Monsieur le Président, la démocratie est et sera trans», lance Paul B. Preciado notre chroniqueur. Si la «transsexualité» est devenue ces dernières années un signifiant central dans les discours conservateurs, c’est parce que l’expérience de la transition de genre, autant que l’expérience migratoire, met en question la définition identitaire du corps et de l’Etat-nation..."      [Presse étrangère]

5.  Fractures intimes

       Comme dans l'affaire Dreyfus?

                     Jusque dans les familles