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vendredi 11 décembre 2009

Crédit, quand tu nous tiens !



-J'achète donc j'existe !

____________L'addiction des compulsifs du crédit.

La schizophrénie consommatrice

Qu’il est bon de consommer surtout avec de l’argent qu’on n’a pas. Mais la fée crédit revolving est là pour vous aider. Payer 120 ou 150 euros par mois pour le crédit sur l’écran plat ne fait pas de différence sur le budget, hein chérie ? Sauf que l’intérêt réel est de 23% et que cela vient s’ajouter au crédit pour la maison et au crédit pour la voiture ... / ...»
Club Finance___
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Cartes de crédit : le piège du plastique:
"Les Américains sont des millions à se retrouver ainsi pris au «piège du plastique». Et les experts prédisent une nouvelle déflagration. «Il s'agit en réalité d'une double bulle financière. Celle du crédit immobilier a explosé... La prochaine concernera le crédit à la consommation», prévient Robert Manning, professeur de finance au Rochester Institute of Technology, et auteur du best-seller «Credit Card Nation». Les deux problèmes sont liés : «Parce que c'était fiscalement avantageux, les Américains ont remboursé 250 milliards d'euros sur leurs cartes de crédit, avec l'argent tiré de l'immobilier, entre 2001 et 2006, explique-t-il. Pendant cette période défiant les lois de la gravité économique, le revenu réel des gens a décliné... mais le prix de l'immobilier a doublé. Ce qui a complètement faussé la perception de leur capacité d'endettement.» L'encours total sur les cartes de crédit américaines s'élève à 700 milliards d'euros. Maintenant que la maison ne peut plus servir de «machine à sous», que l'activité ralentit et que le chômage augmente, quelle proportion de cette dette de plastique se révélera toxique ? Au deuxième trimestre 2008, le taux de défaut national a bondi à 7,3%. Mais ce n'est, semble-t-il, qu'un début : selon le cabinet Innovest Strategic Value Advisors, les émetteurs de cartes devraient essuyer environ 29 milliards d'euros de pertes cette année, et encore 69 milliards en 2009.
Pour les consommateurs américains, il était très difficile de résister aux sirènes d'un marketing envahissant. Cadeaux, taux d'intérêt à 0% pendant un an... : rien n'était trop beau pour appâter le chaland. Bombardées de prospectus, inondées d'e-mails et harcelées d'appels marketing, les «cigales» ont signé en masse pour de nouvelles cartes. Sans, bien sûr, prêter attention aux clauses écrites en lettres microscopiques, stipulant que la banque pouvait augmenter ses taux d'intérêt de façon unilatérale. Les «bons» clients, ceux qui avaient un revenu et un score d'emprunteur corrects, se voyaient proposer de relever leur plafond d'encours. Et pourquoi pas ? S'endetter, après tout, fait partie de la culture américaine, où santé et éducation supérieure sont ruineuses. C'est une preuve d'optimisme. Presque un devoir patriotique ! Souvenez-vous de George Bush exhortant ses concitoyens à sortir et à consommer, au lendemain des attentats du 11 septembre 2001... «La publicité et le marketing ont développé une culture de satisfaction instantanée des désirs , constate April Lewis-Parks, du cabinet de conseil financier Consolidated Credit, en Floride. Non seulement les parents américains ne refusent rien à leurs enfants, mais ils ne leur enseignent pas non plus à vivre selon leurs moyens.»

Soucieux d'exhiber leur réussite sociale, envieux du standing des voisins, les Américains ont confondu «désir» et «besoin». Et ils se sont payé leurs rêves... à crédit. A présent, le PIB dépend à plus de 73% de la consommation des ménages, et le taux d'épargne réel est tombé au-dessous de 1%. Du jamais-vu depuis la Grande Dépression. La surconsommation s'est installée, encouragée par une administration qui donnait le mauvais exemple (voir encadré). Gouvernements et régulateurs n'y ont rien trouvé à redire. «Depuis la fin des années 1970, les lobbies financiers ont pris le pouvoir à Washington. Ils ont poussé à la dérégulation, et bloqué tout ce qui aurait pu contraindre leur expansion», rappelle le professeur Robert Manning.
Comme des «dealers» sans scrupules, les établissements financiers ont vendu leur «came» à des populations toujours plus vulnérables : immigrés, seniors, étudiants... Exemple ? Public Interest Research Group se bat depuis des années pour stopper les tactiques «prédatrices» des banques dans les universités publiques. «Une dette excessive et coûteuse sur les cartes de crédit a aggravé les difficultés des étudiants, déjà pénalisés par l'augmentation du coût des études», a récemment témoigné cette association devant le Congrès. Les banques, qui tiennent table ouverte sur les campus, attirent les étudiants à coups de tee-shirts, frisbees, pizzas et sodas gratuits. Elles passent des accords avec les associations d'anciens élèves, et ont même signé des contrats avec plusieurs établissements, dont l'Université d'Illinois. Moyennant royalties, ces universités leur fournissent les données confidentielles sur leurs élèves...
Aujourd'hui, le retour sur terre est brutal. Non seulement les établissements financiers mettent leur marketing en sourdine, mais ils serrent la vis à leurs clients. Ils abaissent unilatéralement les limites d'emprunt, annulent les cartes non actives. Surtout, les créanciers sanctionnent sévèrement toute échéance non honorée : avec de lourdes pénalités de retard, et/ou une augmentation du taux, passant brutalement de 9% à 24%, voire 39% ! Ce qui risque d'aggraver encore le risque de défaut.
Au tribunal civil de New York, qui traite les dossiers jusqu'à 25 000 dollars (17 800 euros), les plaintes pour impayés sur cartes de crédit ont triplé depuis 2000, pour constituer presque la moitié des cas. Mandatées par les banques, les agences de recouvrement y négocient des réductions de créances. Même tendance en Floride : «Nous avons 30% d'appels supplémentaires par rapport à l'an dernier, et les gens sont plus angoissés, constate April Lewis-Parks, dont la firme conseille les surendettés. En moyenne, nos clients ont cinq cartes de crédit. Comparé à l'an dernier, le niveau moyen de leur débit a triplé, à 17 100 euros. Pour 12 à 15% d'entre eux, la faillite personnelle est la meilleure option.»
Voilà qui n'augure rien de bon pour la consommation et la croissance en 2009. «Nous n'aurons plus le choix : il faudra en passer par un programme systématique de renégociation des dettes du consommateur américain», prédit le professeur Robert Manning, qui a développé une méthode d'évaluation des capacités de remboursement. Et une fois ce choc absorbé ? «On ne pourra pas faire comme si de rien n'était. Il nous faudra réduire notre standing, réformer notre modèle de croissance.» Les «cigales» américaines seront- elles capables de reconstruire une civilisation plus frugale ? D'épargner ? D'investir dans les infrastructures, la recherche et l'éducation, plutôt que de flamber dans la consommation immédiate ? Pas facile de repenser l'American dream..".(Dominique Nora)

-Consommateurs non surendettés ? Carrefour pourrait vous aider - AgoraVox :__"Qu’il est bon de consommer surtout avec de l’argent qu’on n’a pas. Mais la fée crédit revolving est là pour vous aider. Payer 120 ou 150 euros par mois pour le crédit sur l’écran plat ne fait pas de différence sur le budget, hein chérie ? Sauf que l’intérêt réel est de 23% et que cela vient s’ajouter au crédit pour la maison et au crédit pour la voiture ... / ... "On trouve cette phrase sur le site Club Finance, qui semble savoir de quoi il parle, puisque selon ses propres termes, il est une : "source d’information pour le crédit, l’assurance et les placements financiers des particuliers" et qui n’est, en réalité, qu’un des services d’un opérateur marketing irlandais qui va vous diriger par des liens "astucieux" vers les opérateurs traditionnels des prêts dit "revolving"Même si Christine Lagarde est opposée à la suppression du crédit "revolving" ou crédit renouvelable, en le justifiant de la façon suivante : "Interdire le crédit revolving, c’est la facilité"... / ... "40% des achats par correspondance à La Redoute ou aux Trois Suisses sont réglés avec des cartes de crédit revolving. Il y a des milliers d’emplois à la clef", argue-t-elle. La ministre préfère rendre le crédit "responsable" plutôt que de le supprimer" - Source L’Express ______Les derniers chiffres du surendettement (dont le revolving est un des principaux instigateurs) prouvent, comme l’explique, le député socialiste François Brottes (auteur d’une proposition de loi) qu’il pourrait être nécessaire, d’interdire le recours à ce type de crédits.Car, les taux des crédits revolving dépassent l’entendement. Quelques taux relevés ce jour auprès d’opérateurs ayant pignon sur rue et indiqués par le site Club Finance_______________:COFIDIS : Produit : Crédit reconstituable d’un an renouvelableDemande : 2000 €Mensualités : 60 € / mois.TEG Annuel révisable : 20.15%___________________

"Après la grande distribution, les voyages ou encore les places de concert, la marque Carrefour pourrait dans un proche avenir élargir sa gamme d’activités en devenant une banque à part entière
... / ... Au second trimestre 2010, une directive européenne devrait également venir renforcer la législation attenante au crédit à la consommation. Anticipant les modifications devant donc prochainement être appliquées, La société financière S2P (Carrefour) envisagerait de se doter d’un véritable statut bancaire.
1.500 salariés, distribuant actuellement des crédits dans l’enceinte même des magasins du groupe, pourraient se voir transférés dans l’établissement financier ainsi créé. Selon la direction, l’objectif serait « de réorganiser la filiale financière dans le but d’accroître encore plus le professionnalisme des équipes et d’apporter un meilleur service aux clients ».
Devançant l’instauration de la directive européenne sur le crédit à la consommation, la création de la « banque Carrefour » pourrait être achevée dans les premiers mois de l’année 2010... / ... " - Source Diagnostic expertise -
( Le prêt à tout carrefour)

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- L'"addiction au shopping" prise au sérieux par des spécialistes
-Rêve américain

jeudi 18 février 2021

Frontières incertaines

Ambivalentes limites.

                              La détermination des limites, c'est ce qui institue l'individualité. C'est vrai pour l'existence humaine, comme pour celle d'un pays. Je "suis" parce que mon corps est autonome, ma conscience m'est propre, une nation ne fonctionne que si elle a une identité, qui plonge ses racines dans l'histoire. Mais ces limites n'ont de sens que parce qu'elles permettent des échanges, maîtrisées ou non.    La question des frontières se pose régulièrement pas seulement quand il est question de conflits, mais aussi dans les relations de tous ordres (démographiques, économiques, politiques...quand il est question parfois d'unification, de redéfinition des limites.) L'histoire le montre amplement. Les cartes n'ont rien de définitif, pas plus que les frontières, même dites naturelles. Les limites de la souveraineté sont souvent fluctuantes, au hasard des effondrements ou des rebrassages (les nouvelles configurations à partir de la fin de l'Empire ottoman, puis l'histoire récente de l'ex-Yougoslavie en sont des exemples récents et frappants)                                                      "...Les même États qui avaient inventé les frontières se sont attribués le droit de les dépasser pour aller s’approprier des ressources ailleurs. Ces mécanismes que l’on dit d’« extra-territorialité » ne viennent pas après ou en plus, ou pour contredire le principe initial de souveraineté qui a toujours justifié l’invention des frontières. Ils mettent en évidence la flexibilité d’une institution comme la frontière, qui n’a rien de stable, contrairement à ce qu’une vision réaliste des relations internationales nous habitue à penser.   Plutôt que les traditionnelles définitions de la frontière qui lient traditionnellement Etat, territoire et souveraineté d’une manière quasiment tautologique, je propose désormais, pour la différencier aussi d’autres types de limites, de définir la frontière comme un espace-temps matérialisant les normes. Cela permet d’une part d’intégrer dans la pensée de ce concept les dynamiques d’extra-territorialité que les États s’autorisent et, d’autre part, de pouvoir penser des frontières à d’autres échelles. Voir: Géopolitique des frontières. Découper la terre, inventer une vision du monde..."

          Parfois,  les frontières sont poreuses, comme en Guyane, parfois, elles sont murées.
    Définir des frontières n'est pas toujours chose aisée.
  Quelles sont celles d'Israël, par exemple, dont le projet sioniste réactivé, laisse la question dans le flou, volontairement?
   Les frontières dites "naturelles" ne le sont pas toujours, ou pas toujours longtemps et les problèmes historiques ne manquent pas de montrer les limites de cette fixité provisoire.
        Les cartes souvent fascinent... et perturbent.
                                         Surtout celles qui dormaient à l'école primaire, bien jaunies, souvent écornées, au fond de la salle, sagement accrochées, et que l'on sortait de la poussière au fur et à mesure des besoins et des cours d'histoire-géographie.
  Très tôt, elles imposent à l'enfant curieux leurs évidences.
Les pays, colorés ou non, avaient valeur d'éternité, les frontières se donnaient comme des limites absolues. C'était comme ça et pas autrement. Depuis toujours.
...Jusqu'au moment où les naïves certitudes initiales se trouvent peu à peu ébranlées par des données non plus visibles, mais apprises. Non, les nations n'ont pas toujours existé tel qu'on peut se les représenter aujourd'hui, avec les mêmes limites. Le doute s'installe. Les pseudo certitudes s'effondrent...
       Le terrain n'est pas la carte et les pays, les nations, les confédérations  sont le résultat de constructions dans le temps. Les USA, par exemple, présentent une apparente homogénéité qui masquent une histoire récente compliquée. L'unité n'était pas donnée.
    Rien n'est éternel. Pas même la France, si jeune dans l'histoire du monde (n'en déplaise à De Gaulle). Les Gaulois n'étaient pas la France.
        L'histoire (écrite) a aussi une histoire, qui mérite d'être interrogée.
Comme la cartographie
     Les  cartes  n'ont qu'une valeur provisoire, éphémère à l'échelle de l'histoire des hommes, qui, au début, ignoraient la notion de territoire, au sens politique. Les chasseurs-cueilleurs n'avaient pas de passeport...  
    On comprend que nous puissions être perturbés par des changements lents ou rapides au niveau des territoires, qui se font et se défont, au niveau des frontières qui se déplacent au gré des péripéties historiques et parfois écologiques. Il suffit de comparer entre elles les cartes de la Pologne ou de l'Autriche depuis quelques siècles...Voyez l'Ukraine.
Cela donne parfois prétexte à perplexité un peu facétieuse (*)
                  Il semble qu'on n'en ait jamais fini avec les problèmes de frontières.   Les guerres surtout sont suivies de redistributions de territoires, contraintes ou négociées, sources parfois de nouvelles instabilités. Staline et Churchill ont été orfèvres à ce jeu-là, reconfigurant l'Europe sur un coin de table, comme on le dit...
 ,       Combien de fois l’Europe a changé de frontières en 25ans?
   On peut le constater aujourd'hui en Europe centrale et de l'Est, dans les Balkans, où existent encore des plaies non cicatrisées. Combien de temps durera le Kosovo bricolé? Qu'en sera-t-il de la Belgique dans quelques décennies?...
           Parfois, des frontières sont en suspens... ________________________

mardi 23 juin 2026

Yves Lacoste nous a quittés

 Après avoir révolutionné la géographie.

             J' ai appris la géographie à l'école primaire dans les années cinquante. J' étais devenu imbattable sur la connaissance des départements, de leurs chefs-lieux, et de leurs (parfois très nombreuses) sous-préfectures    ; aussi sur les affluents de la Seine, dans l'ordre, avec les principales agglomérations traversées. Sans oublier les principaux sites agricoles et industriels de l'époque, de même que les colonies, jugées alors parties intégrantes de l'"empire français"...Cela a débouché sur une très bonne note au certif'. Je me croyais géographe...J'avais juste une bonne mémoire, mais pas une connaissance vivante du milieu.                                                                                                                                           C'était  une géographie "morte", sans âme. séparée de la culture et de l'histoire, bien sûr. On ne voyait pas le rapport. Comme si un paysage, un relief, une forêt, un cours d''eau n'avait pas eu à subir une empreinte humaine, parfois profonde. Il a fallu attendre pour que la nouvelle histoire émerge, dans le contexte des longues durées et que certains pionniers donnent à la géographie une dimension humaine, historique, voire politique. Le choix du découpage départemental, c'est bien politique.  Ce fut le début de la géohistroire.  Vint Yves Lacoste, père de la géographie profonde, de la géopolitique, faisant un pas de plus, montrant combien la géographie, l'art des cartes surtout, avait pu être une élément clé des aventures militaires des Etats, depuis au moins l'empire chinois. Les limites de la souveraineté devaient souvent se matérialiser, surtout dans l'art de la guerre. La question des frontières devient rémanentes. La géographie devient politique.  Les  cartes  n'ont qu'une valeur provisoire, éphémère à l'échelle de l'histoire des hommes, qui, au début, ignoraient la notion de territoire, au sens politique. Les chasseurs-cueilleurs n'avaient pas de passeport...  

    On comprend que nous puissions être perturbés par des changements lents ou rapides au niveau des territoires, qui se font et se défont, au niveau des frontières qui se déplacent au gré des péripéties historiques et parfois écologiques. Il suffit de comparer entre elles les cartes de la Pologne ou de l'Autriche depuis quelques siècles...Voyez l'Ukraine.

                  Il semble qu'on n'en ait jamais fini avec les problèmes de frontières.   Les guerres surtout sont suivies de redistributions de territoires, contraintes ou négociées, sources parfois de nouvelles instabilités. Comme après la guerre de 14, de manière spectaculaire. Staline et Churchill ont été orfèvres à ce jeu-là, reconfigurant l'Europe sur un coin de table, comme on le dit...  ___________________

mardi 11 novembre 2008

Cartographie et géopolitique


La géographie sert-elle toujours à faire la guerre ?

Regards politiques sur les territoires:

"...La carte, représentation en minuscule d’immenses territoires, est une image tronquée de la réalité, une sorte de mensonge par omission. La représentation symbolique exige le sacrifice d’une partie de l’information : tout ce qui se passe sur des centaines de milliers de kilomètres carrés ne peut tenir sur une petite feuille de papier. Le créateur de la carte fait un choix théoriquement raisonné des éléments qu’il veut représenter. En présence des données, il doit synthétiser, simplifier, renoncer. Sa carte finale est un document filtré ; il l’a censurée d’éléments parfois importants, mais le plus souvent jugés secondaires ou inutiles ; il l’a simplifiée pour la rendre lisible ; il y a imprimé sa manière de concevoir le monde et sa sensibilité. La carte peut ainsi faire l’objet de toutes sortes de manipulations, des plus grossières aux plus discrètes. Elle est éminemment politique, et considérée comme un efficace outil de propagande par le pouvoir. Prenons quelques exemples dans le monde arabe. M. Saddam Hussein, au lendemain de l’invasion du Koweït par ses troupes en août 1990, apparaît à la télévision avec la nouvelle carte officielle de l’Irak intégrant le Koweït - qu’il présente alors comme sa nouvelle province. La géographie, prétend-il, lui donne raison...
La représentation des frontières politiques est un exercice périlleux. On aurait tort de penser qu’il existe des représentations « officielles » du découpage politique du monde. Même les divisions cartographiques des diverses agences des Nations unies prennent toujours le soin d’indiquer sur les cartes que la représentation des frontières est symbolique, et ne relève pas de leur responsabilité... Pour ménager les susceptibilités, la Banque mondiale a récemment « déconseillé » à son service cartographique de produire des cartes de la Péninsule indienne qui mettraient trop précisément en évidence la région du Cachemire... Entre les différentes visions nationales et internationales, le cartographe n’a que l’embarras du choix. La Chine vue par la Chine ne se superpose pas à la Chine vue par l’Inde....
La carte nous invite à visualiser, avec la distance nécessaire, les évolutions territoriales, économiques et politiques. Elle dresse le décor et positionne les acteurs, nous aide ainsi à poser les questions - plus qu’elle nous donne les solutions. Elle nous invite à beaucoup de retenue dans nos analyses, les liens entre les phénomènes cartographiés étant souvent incertains. La carte publiée est avant tout un message complexe et subjectif qu’un auteur offre à ses lecteurs. A nous d’en proposer une lecture lucide et critique.">>>United Nations Cartographic Section Web Site>>>Le Dessous des Cartes - ARTE

-La cartographie, entre science, art et manipulation:
"...La carte géographique n’est pas le territoire. Elle en est tout au plus une représentation ou une « perception ». La carte n’offre aux yeux du public que ce que le cartographe (ou ses commanditaires) veut montrer. Elle ne donne qu’une image tronquée, incomplète, partiale, voire trafiquée de la réalité. Voilà de quoi sonner le glas des illusions de cette partie du public qui lit la carte comme un fidèle reflet de ce qui se passe sur le terrain....expression miniature de ce qui se passe sur des espaces gigantesques, la carte offre une représentation tronquée de la réalité, sur laquelle on ne peut tout transposer. Son créateur synthétise, simplifie, renonce. Il sélectionne, de manière théoriquement raisonnée, les éléments qu’il veut cartographier, mais en réalité son choix découle de l’état de ses connaissances, de sa sensibilité et de ses desseins... Il propose un document filtré, censuré, qui témoigne plus de sa manière de concevoir le monde que d’une quelconque image transposée.
Un mensonge par falsification, car, forte de son statut d’« icône », la carte, envisagée comme instrument politique, constitue par excellence le lieu de toutes les manipulations, des plus grossières aux plus subtiles. Discrète, apparemment inoffensive, elle peut ainsi se transformer – nul ne peut embrasser la totalité de la connaissance en géographie politique – en redoutable instrument de propagande que les puissances étatiques et économiques contemporaines utilisent sans scrupule pour imprimer leur vision idéologique. Les petits arrangements avec la vérité servent alors la raison d’Etat. Après tout, les monarques ont bien pris l’habitude d’occuper sans partage l’espace sur lequel ils prétendent avoir l’autorité absolue en imposant profusément leur présence par la multiplication de leur portrait ou de leur statue, et en s’appropriant le territoire par l’érection d’imposants édifices. Pourquoi ne pas aussi utiliser la carte comme moyen d’exercice du pouvoir, et s’inscrire en force dans cet autre paysage ?..."

-Naissance d'une carte >>>Le partage des Mondes
-Cartographie-Monde diplo
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- Cartographie & histoire
- Histoire de la cartographie(1)- Histoire de la cartographie(2)
-Légendes Cartographie • Histoire de la Cartographie
-Secteur Cartographie (et développement)
-KartOO Métamoteur de recherche
-CARTOGRAPHIE automatique
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-Cartographie - Wikipédia
-Cartographie ancienne - Recherche Google
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-Paradoxe des frontières
>>> Israël, tourne-toi. (Yves Lacoste)>>> Une géographie de la violence

lundi 23 août 2021

Afghanistan (suite): contexte géopolitique.

        On a appelé le pays le "cimetière des empires"

           Mais l'histoire, au sens strict et récent, n'explique pas tout. L'aspect géopolitique a son importance. Ce pays vient de loin.  Comme ce qu'on appelle le" grand jeu" depuis Kipling.        Voici un point de vue très intéressant qui met en lumière certains aspects de l'affaire afghane trop souvent oubliés, notamment l'interventionnisme assez précoce des USA. [Il est reproduit dans son intégralité, car il  n'est pas accessible gratuitement. Merci à l'auteur et au journal qui l'a fait paraître.]    

                             ________  "Quand on voit les cartes de l'avancée des talibans, on peut se demander comment malgré des milliers de milliards et 20 ans à former une armée, on perd aussi facilement et aussi rapidement un pays ? 

Cartes de l'offensive talibane au 10 août et au 15 août 2021. Les zones contrôlées par les talibans sont en gris, celles contrôlées par le gouvernement afghan et la coalition internationale en rouge, les zones contestées en vert © Wikimédia, page "2021 Taliban Offensive"Cartes de l'offensive talibane au 10 août et au 15 août 2021. Les zones contrôlées par les talibans sont en gris, celles contrôlées par le gouvernement afghan et la coalition internationale en rouge, les zones contestées en vert © Wikimédia, page "2021 Taliban Offensive"        ___L'Hindu Kush:   Il est impossible de comprendre l’Afghanistan sans comprendre sa géographie. Le paramètre le plus important, c’est qu’à part le Sud-Sud Ouest désertique, le pays est très montagneux : il faut se figurer la France (le pays est légèrement plus grand), mais avec les Alpes partout.

Carte topographique de l'Afghanistan © WikimediaCarte topographique de l'Afghanistan © Wikimedia

Ce que signifie ce massif montagneux de l'Hindu Kush, c’est énormément de cuvettes et de vallées entre les montagnes, dont on ne peut sortir en général que par une poignée de défilés. Cette géographie a plusieurs conséquences.      A) De nombreuses ethnies - le pays ayant été un carrefour toute son histoire - constituées de tribus et de clans, qui sont réunies en communautés qui restent assez isolées les unes des autres, ce qui complique l’obtention d’une unité nationale.

Plusieurs groupes ethnolinguistiques sont présents en Afghanistan et au Pakistan, sous divisés en de très nombreux clans, tribus et familles (carte de 2005) © Wikimédia, page "Afghanistan ethnic groups 2005"Plusieurs groupes ethnolinguistiques sont présents en Afghanistan et au Pakistan, sous divisés en de très nombreux clans, tribus et familles (carte de 2005) © Wikimédia, page "Afghanistan ethnic groups 2005"

Un camion sur les routes de la province du Panjshir © US Air Force/Tech. Sgt. Charles CampbellUn camion sur les routes de la province du Panjshir © US Air Force/Tech. Sgt. Charles Campbell

B) Une grande difficulté pour un Etat central de construire ce sentiment national, vu la difficulté d’atteindre certains endroits : imaginez devoir faire Lille-Marseille, dans un camion sans direction assistée sur des routes en terre aussi sinueuses que celles des Alpes.

C) Ce qui entraîne un territoire bien plus dur à tenir qu’à oppresser. Ce point est crucial pour comprendre pourquoi autant de ressources n’ont pas permis de venir à bout des talibans. Voici un exemple d'une vallée sélectionnée au hasard.

Vallée de Chahardu © Google MapsVallée de Chahardu © Google Maps

Pour occuper toute une vallée, il faut énormément de soldats... bien plus que pour l'assiéger. En effet, pour en faire le siège, il suffit de tenir les quelques défilés, ce qui demande bien moins de moyens (humains, notamment).

Il suffit d'y prendre en embuscade ou d'extorquer les convois, pour récupérer argent, vivres et/ou matériaux, et précariser rapidement les habitants de la vallée. Même dans le cas où l'assiégeant ne dispose pas de la main-d'oeuvre nécessaire pour réussir à tenir durablement le défilé, il suffit au pire de transformer la route qui y entre en champ de mines ou de cratères (ou de ruines pour les ponts) pour compliquer la vie de tout le monde dans la vallée.

Une route détruite suite à bombe talibane sur la route Torghundi-Herat dans le district Keshk Rabat Sangi, dans la province de Herat, 23 septembre 2020. © Herat Directorate of Public WorksUne route détruite suite à bombe talibane sur la route Torghundi-Herat dans le district Keshk Rabat Sangi, dans la province de Herat, 23 septembre 2020. © Herat Directorate of Public Works

De là à ce que les militaires postés dans la vallée se demandent s’ils souhaitent vraiment mourir pour un gouvernement qui, faute d'accès, n’a envoyé ni renforts ni munitions ni soldes ni vivres, et s'il ne serait pas plus rationnel de se rendre… Il faut à cela ajouter que la reddition ne se fait pas en pure perte, puisque les talibans peuvent proposer vivres, argent, pas de représailles, voire même une place dans leurs rangs, contre la reddition. Dans ces conditions, peu importe la qualité de l’entraînement des soldats, on comprend vite le peu de résistance qui est parfois opposée aux talibans.      Il faut cependant souligner que malgré ce constat, les forces afghanes sont loin d'avoir démérité comme on a pu le lire parfois : sur l'ensemble du conflit, l'armée et la police afghanes ont perdu 27 fois plus d'hommes que les forces américaines... Et notamment, elles ont perdu plus d'hommes cette année que les américains en 20 ans.     Les russes ont à un moment estimé qu'il fallait un million de militaires pour tenir le pays contre son gré, ce qui représenterait les trois-quarts de toute l'armée américaine active aujourd'hui. La force internationale a au mieux atteint 15% de ce nombre, et encore : pas pendant très longtemps.

La Ring Road, le réseau de routes reliant les principales villes du pays © Washington PostLa Ring Road, le réseau de routes reliant les principales villes du pays © Washington Post

C’est parce que faire le lien entre les différentes villes et communautés du pays était si important pour en garder le contrôle, en plus de permettre plus de mobilité des troupes, que l’effort de la coalition internationale s’est un temps concentré sur la construction des routes. En particulier, la coalition a tenté de reconstruire la "ring road", pour connecter toutes les grandes villes du pays.

Prévue pour couter 1,5 milliards, elle en a coûté le double et n’a jamais été vraiment complétée. Surtout, elle n’a pas été entretenue et s'est vite détériorée. Pourquoi ? Parce que dès 2003, l’effort de guerre américain s’est déplacé en Irak, pour y chercher des bombes atomiques inexistantes sur les mensonges de George W. Bush et Dick Cheney. Il a donc fallu engager des mercenaires privés pour protéger les constructeurs de route, ce qui coûte beaucoup plus cher que de faire protéger les chantiers par les armées régulières. Ceci étant, engager des mercenaires privés a permis de faire tomber des fonds américains publics dans des mains privées, tout en limitant les pertes de l’armée, deux choses qui ne déplaisaient pas à tout le monde à Washington.

L'Afghanistan n'a pas d'accès à la mer. Le pays est bordé, par l'Iran à l'Ouest, par le Turkmenistan au Nord-Ouest, par l'Ouzbekistan au Nord, par le Tajikistan au Nord-Est et par le Pakistan au Sud et à l'Est. A l'extrême Nord-Est, l'étroit corridor du Wakhan, qui sépare le Tajikistan et le Pakistan, lie l'Afghanistan à une courte frontière avec la Chine. A l'exception du Nord-Ouest, l'Afghanistan est entourée soit de montagnes, soit de déserts © WikimediaL'Afghanistan n'a pas d'accès à la mer. Le pays est bordé, par l'Iran à l'Ouest, par le Turkmenistan au Nord-Ouest, par l'Ouzbekistan au Nord, par le Tajikistan au Nord-Est et par le Pakistan au Sud et à l'Est. A l'extrême Nord-Est, l'étroit corridor du Wakhan, qui sépare le Tajikistan et le Pakistan, lie l'Afghanistan à une courte frontière avec la Chine. A l'exception du Nord-Ouest, l'Afghanistan est entourée soit de montagnes, soit de déserts © Wikimedia

Un autre élément à avoir en tête à propos de l'Afghanistan, c’est que le pays est enclavé, c’est à dire sans accès aux mers et océans : pour l’envahir et l’approvisionner, il faut entrer depuis un pays voisin. Il convient alors de se pencher à nouveau sur la géographie de la région, cette fois-ci en observant non plus les montagnes dans le pays, mais les montagnes autour du pays.

L'entrée la plus pratique peut sembler être le Turkmenistan. L'inconvénient, c'est que pour entrer par un pays, il faut son accord. Or le Turkmenistan est l'un des pays les plus isolés et les plus opprimés au monde. Il en est de même pour l'Ouzbekistan, même si le pays semble s'ouvrir un peu depuis 2016 (mais on parle d'une guerre démarrée en 2001). L'entrée par la Chine est très loin d'être la plus aisée vu la géographie, l'entrée par l'Iran peut sembler plus simple, mais on imagine mal l'un comme l'autre pays laisser des troupes, notamment américaines, transiter par leurs terres.        Restent alors le Tadjikistan et le Pakistan. Vu le relief, le Tadjikistan n'est pas l'option la plus évidente, mais la France y a quand même utilisé des bases aériennes, à Dushanbe. C'est surtout le Pakistan qui a servi de point d'entrée aux forces internationales. Notamment par la passe de Khyber à l'est, qui a concentré l'essentiel de l'entrée des ressources internationales... lorsqu'elle n'était pas fermée à cause des combats. 

Les principaux défilés sur la frontière pakistano-afghane. La passe de Khyber, entre Peshawar et Kaboul a constitué le principal point de passage des forces de la coalition © QuoraLes principaux défilés sur la frontière pakistano-afghane. La passe de Khyber, entre Peshawar et Kaboul a constitué le principal point de passage des forces de la coalition © Quora

En effet, on retrouve ici le même problème que précédemment : des centaines de défilés entre les deux pays. Les principaux, avec des routes, sont peu nombreux, ce qui signifie à nouveau qu'il est relativement facile d'obstruer les déplacements des armées motorisées en tenant quelques points stratégiques. La majorité des défilés, cependant, invisibles sur la carte ci-dessous parce que trop petits, sont impraticables autrement qu'à pieds : un obstacle majeur pour les forces d'invasion ou d'occupation motorisées, mais parfait pour les talibans à pieds ou en véhicules légers.

Ce qui mène à un problème supplémentaire : le Pakistan est un état souverain, ce qui complique les choses quand il s’agit d’aller y chercher les talibans qui s’y cachent lorsqu'ils étaient repoussés au delà des frontières, le territoire pakistanais leur servant alors de base arrière.     L'Etat pakistanais était bien chargé de s’occuper des talibans lorsqu'ils étaient de son côté de la frontière, mais c'est bien plus facile à dire qu'à faire. Tout d'abord parce que la région reste montagneuse, soit un gruyère de caves. Ensuite, parce que le Pakistan entretient une relation trouble avec les talibans, ils ont notamment été parmi les derniers à arrêter de les financer en 2001. Si cette relation est trouble, c'est parce qu'il n'est pas évident pour le Pakistan de simplement déclarer les talibans comme des ennemis et dédier toutes leurs forces à les éradiquer, pour des raisons de politique intérieure.    Pourquoi ? Parce que quand ils passent la frontière de l'Afghanistan vers le Pakistan, les talibans, majoritairement pachtounes (l’un des groupes ethno-linguistiques de la région), passent de chez eux à chez eux.

La frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan coupe en deux les territoires où vivent les peuples pachtoune et baloutche © ResearchGateLa frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan coupe en deux les territoires où vivent les peuples pachtoune et baloutche © ResearchGate

Pour comprendre pourquoi, autant se lancer dans un cours d’histoire (très très) accéléré du pays.       _________Le grand jeu:     Parce qu’elle est au carrefour de l’Asie, de la Russie et du Proche-Orient, la région qui va de la mer Caspienne à l’Inde contemporaine a toujours été prisée, elle a donc une histoire riche, et on pourrait remonter aux événements précédents pour expliquer ceux qui suivent sans doute sur plusieurs millénaires.    Puisqu'il faut bien commencer quelque part, commençons lorsque l'Afghanistan acquiert ses frontières modernes, entre 1886 et 1896, après deux conflits contre l'empire britannique en pleine colonisation des Indes.

L'Afghanistan, Etat tampon entre la Russie impériale, le Raj britannique et la Perse, à la fin du XIXème siècle © selfstudyhistory.comL'Afghanistan, Etat tampon entre la Russie impériale, le Raj britannique et la Perse, à la fin du XIXème siècle © selfstudyhistory.com

A cette époque, les enjeux sont les suivants. Une conquête par l'empire russe pourrait permettre un accès stratégique aux océans du Sud. Les Anglais, comme on l'a dit, sont en pleine construction du Raj britannique ("Raj" signifie "règne") et souhaitent aller le plus loin possible. Ils aimeraient également éviter une confrontation directe avec les forces russes. De son côté, la Perse, ancêtre de l'Iran, se verrait bien récupérer ces territoires qui furent jadis à elle. On a appelé ça le “grand jeu” des empires. (Oui...)     Ce grand jeu se termine avec une série d’accords qui fixent les frontières de l’Afghanistan, qui devient un état tampon entre les Russes, les Anglais et les Perses. Notamment, au Sud Est du pays, c'est la "ligne Durand", du nom du diplomate britannique qui l'a négociée, qui deviendra la frontière entre l'Afghanistan et le Raj britannique, et plus tard, la frontière avec le Pakistan à l'indépendance de ce dernier en 1947.

La ligne Durand (en rouge) est définie arbitrairement en 1893 comme limite ouest des Indes britanniques, bien qu'elle divise les territoires des pachtounes et des baloutches (en bleu). Elle deviendra ensuite la frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan. © Wikimédia, page "ligne Durand"La ligne Durand (en rouge) est définie arbitrairement en 1893 comme limite ouest des Indes britanniques, bien qu'elle divise les territoires des pachtounes et des baloutches (en bleu). Elle deviendra ensuite la frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan. © Wikimédia, page "ligne Durand"

Comme les accords franco-britanniques de Sykes-Picot (qui ont participé à installer une instabilité durable au Proche Orient jusqu’à encore aujourd’hui), la ligne Durand, arbitrairement décidée entre les colons britanniques et l’émir qu’ils laissaient s’installer, n'a pas simplifié la géopolitique du Moyen Orient. La ligne Durand (en rouge) coupe les territoires des peuples pachtoune et baloutche (en bleu) en deux, passant parfois même au milieu de villages.

Elle a perpétuellement nourri les tensions entre Afghanistan et Pakistan depuis, parce qu’elle est sans cesse remise en cause. C’est sans compter les revendications pour un nouvel Etat juste pour les Pachtounes, le Pachtounistan, qui amputerait Afghanistan et Pakistan, mais aussi pour un éventuel autre nouvel Etat, le Baloutchistan (qui est pour l'instant le nom d'une région du Sud-Ouest du Pakistan).    Est-ce que la région serait pacifiée avec une ligne différente ? Difficile à dire, mais il est en tout cas probable que les choses seraient plus simples. Surtout, peut être que la région, "cimetière des empires", aurait été plus simple à gouverner si l'Hindu Kush avait été l’intersection d'autres pays, plutôt qu'un pays lui même séparant des peuples, résultat d'une construction artificielle pour éviter la collision entre empires disparus depuis.      Puisqu’on est dans l’histoire du pays, continuons, parce que ce n’est pas la dernière fois que les empires ont joué au grand jeu dans la région, et ça aide à comprendre la situation aujourd'hui... 

Le cimetière des empires: Le pays a ensuite une histoire mouvementée, mais ni beaucoup plus ni beaucoup moins que n’importe quel autre pays à l’époque : d'un émirat (1823-1926) à une monarchie (1926-1973), puis une république en vérité assez peu républicaine (1973-1978), avant une révolution communiste en 1978, la révolution de Saur. Ce nouveau régime est farouchement anticlérical, dans un des pays les plus religieux au monde, ce qui déclenche les premières insurrections moudjahidines.   Un an après la révolution de Saur, l’URSS envahit le pays, pour une multitude de raisons : officiellement, ils viennent en aide au régime communiste en place contre les moudjahidines. En réalité, on peut citer bien d'autres raisons, la première étant que l’URSS est expansionniste : comme au temps de la Russie impériale, la conquête de l'Afghanistan représenterait toujours une avancée notable vers l'océan Indien. En outre, Moscou a été pris de court par la révolution de 1978, ils l’attendaient plus tard. Si le premier dirigeant communiste leur convient, il est rapidement renversé par un second qu'ils n'apprécient pas, et qu'ils exécutent et remplacent juste après avoir envahi le pays.  Cependant, il n'est pas question que d'expansionnisme et de rivalités de palais : parmi les raisons expliquant l'invasion, l’une d’entre elles est que les Etats Unis y ont appâtés les soviétiques, espérant que l’Afghanistan serait "le Vietnam des Russes". Les Etats Unis espéraient que le conflit s'enliserait et épuiserait l'URSS, tout comme la course aux armements nucléaires ou la course spatiale. C’est l’opération Cyclone.

Le président américain Jimmy Carter signe la première directive sur l'assistance clandestine aux opposants du régime communiste afghan le 3 juillet 1979, soit six mois avant l'invasion de l'URSS le 24 décembre 1979. © https://twitter.com/OuidaccordOK/status/1427059259662127106Le président américain Jimmy Carter signe la première directive sur l'assistance clandestine aux opposants du régime communiste afghan le 3 juillet 1979, soit six mois avant l'invasion de l'URSS le 24 décembre 1979. © https://twitter.com/OuidaccordOK/status/1427059259662127106

_______Lors de l'opération Cyclone et la guerre d'Afghanistan, les Etats Unis, aidés par Israël, l’Egypte et le Pakistan, abreuvent les moudjahidines, les “guerriers de la liberté”, d’armes, d’abord clandestinement puis ouvertement, dans un des nombreux conflits “proxy” de la guerre froide entre les deux blocs. La guerre durera dix ans pour les soviétiques, jusqu'en 1989. Le film "La Guerre selon Charlie Wilson" en raconte les coulisses, mais surtout le premier pêché capital des américains : dans l'une des dernières scènes du film (spoiler alert, évidemment), Reagan et le Congrès américain refusent quelques millions pour reconstruire des écoles en Afghanistan, après avoir dépensé des milliards pour inonder le pays d'armes afin d'épuiser l’URSS.

Scène du film Charlie Wilson's War © F T

Ce qu’on sait moins souvent, c’est que l'opération Cyclone n'a pas pris la forme que d'un soutien logistique et financier, mais a aussi consisté en une propagande internationale pour pousser des volontaires de pays arabes à rejoindre la résistance afghane, ainsi qu'en une propagande interne à l'Afghanistan avec par exemple des manuels scolaires d’endoctrinement religieux conçus par la CIA.      Ce qu’on sait moins souvent aussi, c’est que le Royaume Uni, l’Arabie Saoudite et la Chine ont eu des programmes similaires à l'opération Cyclone. Le Royaume Uni, probablement pour lutter contre la menace et/ou l’influence communiste au Pakistan et en Inde, membres du Commonwealth. L’Arabie Saoudite, parce que les communistes étaient férocement anticléricaux, et parce que les moudjahidines étaient majoritairement sunnites, leur victoire permettait donc de prendre en sandwich l'Iran et l'Irak chiites. La Chine, communiste, pour affaiblir l’URSS, son rival et voisin. Le “grand jeu” à nouveau… 

Evolution dans le temps des réfugiés dans le monde, par pays d'origine. De l'invasion soviétique de 1979 à très récemment, la principale population réfugiée est de très loin la population afghane, principalement hébergée dans les pays limitrophes. Seule la population syrienne la dépasse depuis le début de la guerre civile syrienne en 2011, sans que le nombre de réfugiés afghan n'ait diminué. © The EconomistEvolution dans le temps des réfugiés dans le monde, par pays d'origine. De l'invasion soviétique de 1979 à très récemment, la principale population réfugiée est de très loin la population afghane, principalement hébergée dans les pays limitrophes. Seule la population syrienne la dépasse depuis le début de la guerre civile syrienne en 2011, sans que le nombre de réfugiés afghan n'ait diminué. © The Economist

Après la défaite et le départ des russes en 1989, la guerre civile entre les moudjahidines et le gouvernement communiste afghan continue et ce dernier tombe en 1992. Cependant, il est important de comprendre que les moudjahidines n’étaient pas un seul bloc homogène, mais un attelage de différents groupes ethniques et de factions politiques à l’intérêt temporairement commun, pas tous armés par les mêmes puissances (et pas tous devenus talibans, d'ailleurs). Après la chute du gouvernement communiste, ces différents groupes se disputent le pouvoir jusqu’en 2001 dans une guerre civile sanglante qui voit toujours des déplacements massifs de réfugiés.    (Profitons de l’occasion pour rappeler que les réfugiés et migrants, pour l’écrasante majorité, ne viennent pas dans les pays européens, mais vont dans les pays à côté des leurs, dans l’espoir d’un jour retrouver leur terre natale.)

73% des réfugiés du monde le sont dans un pays limitrophe du pays qu'ils fuient. La plupart des autres ne font pas beaucoup plus loin, puisque 86% de tous les réfugiés de la planète le sont dans des pays en développement. © Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés73% des réfugiés du monde le sont dans un pays limitrophe du pays qu'ils fuient. La plupart des autres ne font pas beaucoup plus loin, puisque 86% de tous les réfugiés de la planète le sont dans des pays en développement. © Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés

          Parmi les différentes factions émergent, probablement grâce à des financements de l’Arabie Saoudite et/ou du Pakistan, les talibans (le mot est le pluriel de "talib", qui signifie “étudiant” en arabe - au sens de “personne qui étudie, érudit”, pas au sens de “jeune à la fac”. Ainsi, formellement, on devrait écrire « les taliban » sans « s » à la fin). Parce qu'ils promettent de mettre fin au chaos de la guerre civile en matant les seigneurs de guerre moudjahidines, et de restaurer une forme d'ordre et de sécurité juridique par l'application de la charia, ils acquièrent des soutiens toujours plus nombreux qui, en 1996, leur permettent de prendre Kaboul.     En 2001, les USA envahissent le pays pour éliminer Al Quaïda (qui signifie à l’origine "la base", au sens de "base d’entraînement des moudjahidines"), une des organisations de la galaxie talibane, responsable de l'assassinat du commandant Massoud (l'un des chefs de guerre moudjahidines, principal dirigeant du Front Uni contre les talibans, l'Alliance du Nord) et des attentats du 11 septembre, évidemment, mais aussi de nombreux autres attentats jusque là surtout anti-américains.     A cet égard, remarquons qu’on caractérise souvent mal Al Quaïda : c’est certes un mouvement fondamentaliste religieux, mais c’est avant tout une réaction à l’impérialisme, d'abord russe, puis américain/occidental. Cela ne signifie bien entendu pas que ça justifie quoi que ce soit dans leur action, mais que lorsque certains ont prétendu qu’ils souhaitaient un califat islamique sur toute la planète, ceux là se trompaient (ou trompaient leur audience) : Al Quaïda ne dirait sans doute pas non à un tel projet, évidemment, mais ce n'était pas leur objectif premier (idem pour les talibans). Après 2001, les talibans sont vite battus, un peu pour les mêmes raisons qui expliquent qu’ils ont vite récupéré le terrain ces derniers mois d’ailleurs : à cause de sa géographie, le pays est bien facile à conquérir qu'à tenir face à des conquérants. Et on arrive au point où nous en étions tout à l’heure, lorsque George W. Bush, après cette victoire facile, plutôt que de reconstruire, a réorienté les ressources pour dynamiter l’Irak en 2003 et y créer le vide politique qui permettra l'apparition de Daech (mais c'est une autre histoire).

Evolution dans le temps de la présence militaire américaine en Afghanistan © BBCEvolution dans le temps de la présence militaire américaine en Afghanistan © BBC

Ensuite, Obama renforce massivement la présence militaire américaine en 2009, mais après que Ben Laden a été tué en mai 2011, l’opinion américaine ne suit plus, et les Etats Unis amorcent leur retrait dès juin, pivotant vers un soutien du gouvernement afghan et arrêtant les combats actifs. La force internationale suit.

Il y aurait énormément à dire sur la période courant de 2001 à aujourd'hui, tant de choses qu'il vaut mieux renvoyer à des ressources externes s'étendant plus en détail, sur les éléments qui participent à expliquer l'échec à construire un Etat afghan stable :    - Sur un historique des dissensions entre militaires et politiques américains, de la détérioration des relations entre les Etats Unis et le gouvernement afghan, intransigeant et malavisé dans sa volonté trop centralisatrice pour le pays, de la corruption rampante notamment dans l'armée afghane, des abus des troupes américaines et internationales qui ont retourné l’opinion afghane, etcaetera___- Sur l’Iran, le Pakistan, la Russie, la Chine qui jouent chacun leur carte géopolitique_____- Sur la question des financements des talibans____- Sur celle de la production d'opium, principale ressource exportée par le pays

      Conclusion(s)    Lorsque j'ai eu à travailler sur le pays en 2013, la situation paraissait déjà inextricable : en gros, c’était soit investir 1 000 fois plus que ce qu'aucun pays n'était prêt à faire, soit quitter le pays, avec un risque non négligeable qu'il retombe dans le chaos. La reprise du pouvoir par les talibans était-elle inévitable ? Difficile à dire, il est de toute façon trop tard pour espérer une fin alternative.   Néanmoins, il faut dire que, si une fin alternative a un jour été envisageable, la fin qui s'est déroulée sous les yeux du monde ces derniers jours était intégralement prévue (même si elle est allée plus vite qu'imaginée par les Etats Unis).    En effet, en février 2020, Donald Trump a signé, sans le gouvernement afghan, un accord avec les talibans, l'accord de Doha. Cet accord organise la protection des américains pendant leur départ, et, tacitement, la reprise du pays par les talibans. L'accord fait libérer 5400 prisonniers talibans en échange de la libération de 1000 soldats afghans prisonniers et de 7 jours de cessez-le-feu. Ensuite ? Plus une seule attaque contre les forces de la coalition internationale, mais une explosion des attaques contre les forces afghanes : on l'a dit, l'armée afghane a perdu plus d'hommes cette dernière année que les américains depuis 2001.    C’est cet accord qui explique que les occidentaux soient aujourd'hui relativement en sécurité à Kaboul, comme cette journaliste de CNN ou les ressortissants français ou protégés par la France, alors que les talibans contrôlent le pays : ils savent que s’ils tuent un américain, ils risquent de retourner l’opinion américaine et voir la cavalerie revenir....".[M. Malaussena]    _____________________________