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vendredi 4 avril 2014

L’Europe joue contre elle

Pavane pour une Europe (presque) défunte.
                                                Marcel Gauchet a écrit La démocratie contre elle-même, analysant les mécanismes qui peuvent entraîner ses défections, sa perte de substance.
Vers "plus d'Europe"?
     Il restait à écrire L'Europe contre l'Europe, pour montrer comment celle-ci  crée elle-même les éléments de son propre délitement, contre son projet initial....même si l'auteur est un européiste convaincu, appelant de ses voeux un saut fédéral salvateur. Sans union politique, rien ne peut marcher. Or, on en est loin. Pire, sa perspective s'éloigne. Le fédéralisme est-il d'ailleurs un projet réaliste dans l'Europe telle qu'elle est, dans cette période historique? Elle tend à renforcer les égoïsmes nationaux, la crise aidant, toutes convergences niées dans les faits.
       Si l'euro est une malfaçon, l'Europe, telle qu'elle est devenue, va mal.
L'échec de l'UE est patent. Nombre d'économistes en pointent les failles et les impasses, en demandant de changer l'Europe.
    Pour une  une autre Europe, c'est le leitmotiv que l'on entend de plus en plus souvent, venant d'horizons très divers, certains ne faisant que répéter ce qui pour d'autres est le résultat d'une longue maturation intellectuelle.
       On peut être affligé devant le spectacle d'une Europe qui fonctionne en pilotage automatique néo-libéral, à dominante juridique et économico-technocratique, qui a oublié l’action politique, qui "doit aujourd’hui renaître de ses cendres car il lui incombe de déterminer les règles du jeu économique et de mettre sous tutelle le néo-libéralisme."
       Même le très modéré Arthuis dénonce l'Europe passoire, et le dumping qu'elle subit tout en l'ayant organisé, suivant les dogmes de l'OMC et du libéralisme qui la sous-tend,.et M.Rocard fait le bilan::" ...Quant à l’enjeu, il est plus grave encore s’il se peut. Il est tout simplement de savoir si l’Europe entière est condamnée à une récession dramatique par les effets implacables d’une évolution économique qui ne lui laisse aucun choix sinon celui du déclin, ou si une autre vision des mécanismes économiques et de leurs règles peut ouvrir des perspectives moins alarmantes. C’est à cet enjeu-ci que les États destinataires de cette « Modeste Proposition » doivent répondre. Le prix de la nécessaire réponse positive est la destruction des dangereux tabous malthusiens qui sont en train de nous condamner..".
   Sapir évoque l’Europe contre les Européens, en référence au livre de Coralie Delaume, qui tente de montrer une Europe sans fard, de mettre à nu le projet européen, tel qu'il fonctionne aujourd'hui, aux conditions imposées par l'Allemagne (1), à partir de son origine qui contenait déjà en germe les dérives constatées. La fameuse phrase de Monnet: " "Nous ne coalisons pas des États, mais unissons des hommes" était déjà lourde d'ambigüités.
          Nul projet interne de remise en cause ne pointe, malgré les avertissements venant de tant de voix diverses. Il est même probable que rien de fondamental ne changera après les prochaines élections qui s'annoncent désastreuses du point du vue de la participation.
  Préparons nos parachutes?
        Perseverare diabolicum...
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jeudi 20 mars 2014

Où est passé le "peuple européen"?

La nation est-elle un gros mot?                      
                                                      [Quelques notes sur une lecture du dernier livre de JP Chevènement]

                     Difficile de rester de marbre devant la dernière parution de JP Chevènement, qui brosse une large synthèse historique et en même temps élabore une réflexion approfondie sur une Europe  engagée sur des voies qu'il juge désastreuses.
  Si sa pensée ne convainc pas toujours, notamment quand elle invoque l'Histoire en elle-même porteuse se sens, elle a le mérite de stimuler la pensée au coeur de la crise européenne, tout en étant en cohérence avec elle-même depuis ses débuts.
L'Europe des nations solidaires, oui. L'Europe fédérant des entités régionales abstraites, les ci-devant nations, non. Or, sans fédéralisme (prônée par le chroniqueur J.Quatremer, pourtant souvent très critique), l'Europe ne sera jamais qu'une vaste zône de libre-échange, ce qui plaît aux intérêts anglo-saxons, qui n'ont eu de cesse que de pousser à l'élargissement sans fin...compromettant toute harmonisation.
      Comme le dit P. Angel dans Mediapart
" Germanophile, européen mais pas européiste, J-P Chevènement signe là un livre qu'il faut avoir lu. Notre avenir passe par l'amitié et le partenariat avec l'Allemagne. Nous nous complétons, et cette complémentarité doit être encouragée parce qu'elle est notre force face à l'hégémonie binaire des USA et de la Chine.
 Aurons-nous des responsables politiques capables d'entendre ces conseils sages et lucides ? A suivre...
 "Depuis si longtemps, nos histoires nationales, à nous, Français et Allemands, sont si entremêlées que nous devons, ensemble, nous les réapproprier en les confrontant aux enjeux devenus mondiaux, même à notre insu depuis un siècle. Aucun peuple ne peut continuer son histoire s'il ne recouvre pas une raisonnable estime de soi. Et cela vaut pour le peuple allemand comme pour le peuple français qui ne peuvent se comprendre mieux qu'à la Lumière de "l'Histoire longue" et des changements d'échelle qu'elle induit." (p 271)
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                                  C'est peu de le dire: L'UE, telle qu'elle fonctionne, a déçu, politiquement et économiquement. La crise économique n'a fait que révéler ses faiblesses congénitales et le caractère artificiel de son élaboration;
  En suivant le principes d'un libéralisme dogmatique, dans le sillage des USA cherchant à étendre leur influence économique, les défauts inhérents à son mode de fonctionnement peu démocratique sont mis en évidence.
(C'est surtout à partir du chapitre VIII que l'auteur décrit le processus qui a fait dériver l'Europe vers ce qu'il appelle l'"européisme", qui est "l'idéologie d'une Europe aboulique, qui, au lieu de se construire dans le prolongement des nations, a prétendu le faire en se substituant à elles..)
  Le rêve de MonnetJ a échoué, même teinté plus tard de démocratie chrétienne à la De Gasperi, Schuman... Une vieille idée kantienne, mais mal digérée. Une utopie, portée aux fonds baptismaux aux USA, qui ne pouvait se réaliser, car faisant fi de la réalité des nations.
   On a mis la charrue avant les boeufs dans un élan volontariste, dans le contexte compréhensible du désastre.de l'après guerre Plus jamais ça! Mais quoi?
   Effacer les nations, c'est ce que voulaient les pères fondateurs, aller vers l'union, à marche forcée, puis vers le fédéralisme, par le biais économique et plus tard par l'imposition de la monnaie unique, entraînant  la dépossession progressive des prérogatives des parlements et des gouvernements nationaux jugés obsolètes. Comme le dit Viviane  Reding, vice-présidente de la Commission : « Il faut lentement, mais sûrement, comprendre qu’il n’y a plus de politique intérieure nationale »
         Chevenement  fait la critique d'une Europe passoire, réduite à l'impuissance. Sous prétexte de lutter contre les nationalismes, on est en passe de détruire les nations, de les diluer dans une superstructure lointaine et sans âme.
  Une nation, qui suppose une communauté de destin et des liens forts d'identité, ne se décrète pas et ne se construit pas en quelques décennies. Les intérêts communs entre un Maltais et un Finlandais n'apparaissent pas à première vue. Un nation se construit sur le socle d'un long passé commun.
  L'Etat-nation est en crise. Une crise provoquée. Les marchés n'aiment pas les frontières, même légères.
                            L'auteur insiste:l'idée de nation n'est pas obsolète, elle n'implique pas nécessairement le nationalisme et la guerre.
     Le néolibéralisme triomphant a seulement imposé sa loi, l'ouverture maximale des marchés, la fin des résistances, d'un protectionnisme minimal.
   "C'est une Europe qui est dominée par le principe de la concurrence libre et non faussée, au nom de ce principe qui a été réaffirmé vigoureusement dans l'Acte Unique négocié en 85 et adopté par le Parlement en 1987 : dans l'Acte Unique, vous avez ce principe de la concurrence qui est la négation de toute politique industrielle et la condamnation de l'idée-même de « services publics». Tout cela au nom de l'Europe! Donc il y a un élément de mystification..."
        La  monnaie unique (non commune, comme elle aurait pu être), cette camisole de force, montre ses limites.       "Le système de l’euro, pour des raisons très profondes, ne tient pas compte de l’hétérogénéité des nations. Au départ, en tout cas dans l’esprit de Jean Monnet, l’Europe s’est voulue une sorte de substitut des nations. Bien loin de faire l’Europe dans le prolongement des nations, beaucoup d’ « européistes » ont conçu l’Europe comme l’entité qui allait remplacer les nations. Et la monnaie unique reposait sur ce pari que, devant l’obstacle, les nations allaient définitivement faire le saut fédéral et accepter les transformations, notamment les immenses transferts que rendrait nécessaires la constitution d’un État fédéral, étant donné qu’il n’y a pas d’État fédéral qui ne soit aussi un État national (voyez l’Allemagne, voyez les États-Unis)..."
     L'auteur prône une autre  Europe des peuples dans le monde multipolaire de demain.
               "Les blocages européens sont évidents. L’Europe est un grand corps impotent doté d’institutions qui ne marchent pas.
La Commission à 28 avec un commissaire représentant chaque pays c’est la mort de la Commission.
Le Conseil européen est l’institution qui marche le moins mal parce qu’il a quand même une légitimité, celle des gouvernements européens qui sont représentés.

 Mais on voit bien qu’une Europe où le Conseil européen pèse de plus en plus son poids est une Europe à géométrie variable, une Europe à plusieurs vitesses, avec des coopérations renforcées, où certains pays qui ne veulent pas avancer se mettent en marge. D’ailleurs, quoi de plus démocratique ? La démocratie vit dans les Nations et si on veut faire une Europe démocratique, il faut avancer sur les grands sujets avec les pays qui le veulent.
Les grands sujets c’est quoi ? Le cadrage macroéconomique, et en particulier le cours de la monnaie, l’industrie, l’énergie, la défense, la politique extérieure.
Si vous voulez absolument réglementer la couleur des bérets ou la teneur du chocolat en cacao, vous pouvez, mais c’est un exercice vain. On peut admettre qu’une certaine normalisation est souhaitable mais il n’y a pas besoin de passer par une fédération. On peut très bien mettre en place une commission technique avec tous les gouvernements représentés pour définir un système de normes que les industries acceptent..."

 La  France n'est plus un Etat-nation.   Il s'agit de la réinvestir, si c'est encore possible...
     "Nous assistons à l’effondrement d’une vision du monde économiciste. Cela est vrai pour le capitalisme financier fondé sur la théorie de Milton Friedman sur l’efficience des marchés ; cela est vrai pour la conception de l’Europe selon Jean Monnet où on mettait de côté les États nations, réduits, je le cite, à un rôle de purs agents d’exécution parce que l’Europe ne pouvait se construire que sur la base de souveraineté nationale marginaliste. Elle ne pouvait accéder à la prospérité que si on en finissait avec les souverainetés nationales...
     La France est un un pays sous tutelle dans une Europe en échec. L'Euro, comme monnaie unique, est une utopie monétaire. 
Est-il encore temps de sauver l'Europe par les nations? 
« Pour faire l’Europe, il faut défaire la France » disait Bethmann Hollweg
         C'est ce à quoi Chevènement ne se résigne pas, mais sans céder au repli, à la tentation identitaire, invitant à sortir des impasses par la renégociation. Faudra-t-il attendre que de graves désordres nous contraignent à le faire?
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- L’Union européenne est née d’une idée généreuse mais vague : faire advenir « la Paix ». Ceci ne suffit pas à constituer un projet politique. Paradoxalement, le défaut de projet n’a pas empêché la multiplication des institutions technocrates chargées de le mettre en œuvre. On a fabriqué des outils avant d’en déterminer l’usage. Fortes d’un désengagement complice des Etats européens, ces institutions se sont désormais affranchies. Leur principale raison d’être est à présent de créer de la contrainte voire de la coercition. Ce faisant, elles contribuent à vider progressivement de leur substance les Etats membres de l’Union, trop heureux, pour certains, de pouvoir se défausser des leurs responsabilités sur « Bruxelles » ou sur « Francfort ». Mais aussi sur Berlin. Car il semble qu’un Etat, à la différence de tous les autres, soit parvenu à réchapper de la maladie d’impuissance qui frappe ses voisins. Mieux, l’Allemagne est parvenue à faire des institutions européennes ses meilleures alliées et les courroies de transmission de ses propres intérêts. Partout ailleurs, la démission du politique est devenue la règle. Elle s’accompagne le plus souvent d’une crise économique effroyable. Une situation que les peuples acceptent de plus en plus mal, sentant bien qu’au nom de « la Paix », on leur demande d’entériner tout à la fois leur appauvrissement, et l’abandon de leur souveraineté. Epuisés par la rigueur économique, de plus en plus défiants vis-à-vis de la construction européenne, ceux-ci ne comptent plus sur leurs dirigeants pour tâcher d’en infléchir le cours. Dès lors, ils pourraient bien être tentés d’y mettre un terme brutal, en recourant à des partis politiques pour lesquels on doute que « la Paix » soit la principale priorité..." (Coralie Delaume)

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jeudi 28 octobre 2021

Europe: être ou ne pas être fédéraliste

   Quand l'adorateur sort ses armes critiques

                                           Il faut avoir la foi bien accrochée, chevillée au corps, pour adhérer encore à l'idée d'une possible fédération européenne dans un avenir prévisible, étant donné le caractère bancal de l' Union telle qu'elle fonctionne.   Quatremer est de ceux-là, fidèle parmi les fidèles, mais aussi pourfendeur à ses heures. Qui aime bien châtie bien...Les beaux projets, comme les critères de convergence, en ont pris un coup. Mais n'était-ce pas fatal, étant donné les institutions telles qu'elles sont?...

             _______J.Q. peste, il fulmine       C'est aux Etats que Jean Quatremer s'en prend, à leurs égoïsmes, aux institutions bruxelloises dévoyées, ce puriste de l'Europe à venir, ce prophète des temps nouveaux de l'intégration, ce mystique de la transcendance schumanienne par delà les Etats.   Comme dans son dernier livre, où il pousse un coup de gueule bien senti, mais sur la base d'un paradoxe dont on ne voit comment sortir. L'idée d'Europe ne préexiste pas à ce qu'en font les Etats, dans leur diversité et, si elle est devenue ce qu'elle est, objet de critiques de plus en plus vives, c'est que le projet était mal ficelé, qu'on a mis la charrue avant les boeufs. Il subit admiration ou critique, c'est selon:

[On peut consulter les premières pages]
        ....Pour l'ancien ministre des Affaires étrangères socialiste Hubert Védrine, Jean Quatremer est « un ayatollah du fédéralisme »européen.. L'économiste Frédéric Lordon a consacré à Jean Quatremer un article critique dans lequel il lui reprochait sa tendance à confondre critique de l'Union européenne et conspirationnisme. Selon lui, Quatremer serait le « journaliste le plus attaché à traîner dans la boue – y compris pour conspirationnisme – toute position de gauche critique de l’Europe ». Cette façon de défendre l'Union européenne fait de Jean Quatremer « le meilleur agent de l'europhobie en France » pour le journaliste Daniel Schneidermann....
        Jean Quatremer, figure bien connue dans le monde du journalisme, spécialiste un peu atypique à Libération, suivant les question européennes de très près, laisse éclater une colère à première vue violente, mais légitime et salutaire à l'égard du système européen tel qu'il est devenu, de manière un peu provocatrice, pour susciter un réveil nécessaire des hommes et un changement radical des institutions. Il met les pieds résolument dans le plat. Ce n'est pas nouveau, mais de la part d'un auteur qualifié d'europhile, parfois d' eurocrate, cela amène quelques questions.
       Tout cela sur fond de croyance fédéraliste, lui qui n'a cessé, depuis ses premiers billets, de faire appel à plus d'unité politique et de dénoncer les dérives marchandes, les scandales et les élargissements aveugles. Sa critique est au début de son livre très véhémente, reprenant à son compte les plus sévères émanant de certains courants anti-européens.
     On pourrait le comparer à un nouveau Luther fustigeant avec force et parfois violence les excès et les déviations de l'Eglise de son temps et de sa hiérarchie souvent corrompue, détournées de leur mission essentielle, et centrant son message rénovateur sur le dépouillement, les textes fondamentaux et la foi, en deçà du désolant  virage maastrichtien.
    Quatremer veut encore croire à une reconstruction de l'Europe, à un certain retour des idéaux fondateurs d'après-guerre, à un projet dont nous nous sommes éloignés par aveuglement et par égoïsme national. Retrouver le chemin d'une politique commune, qu nécessiterait d'autres institutions, une vraie révolution. Pour faire face aux défis économiques qui nous attendent.
     Retrouver le chemin de la foi. Mais la question est de savoir si la seule foi peut sauver et permettre d'opérer le virage salutaire qui nous sortirait des lois d'un simple marché libéral, voulu par les anglo-saxons, accepté par les élites pantouflardes de l'UE, de la suprématie de fait de l'Allemagne devenue la référence et la donneuse de leçon. L'auteur est silencieux ou vague sur les conditions qui permettraient à Bruxelles de sortir de la bureaucratie tatillonne et à courte vue qu'elle est devenue, de dépasser l'extrême financiarisation dans laquelle elle s'est elle-même piégée, après avoir joué un certain rôle redistributeur, mais sans solidarité durable.. Il est surtout bien allusif sur les influences néolibérales qui n'ont cessé de marquer de leur empreinte des institutions, que Delors lui-même ne reconnait plus sur ses vieux jours.
 _____________         Dans son livre Les salauds de l'Europe, l'auteur, désabusé, dit:
                  "« Longtemps, j'ai cru en l'Europe. Longtemps, j'ai souhaité l'émergence des États-Unis d'Europe. Longtemps, j'ai pensé qu'elle était notre Terre promise, celle qui nous permettrait de dépasser les États-nations, ces fauteurs de guerre. Aujourd'hui, c'est fini. Je n'y crois plus. Elle n'a pas été inutile, mais son rôle historique est derrière elle... »
     Comme dit Joseph Savès, "c'est par cette confession désabusée et sans équivoque que débute l'essai iconoclaste de Jean Quatremer. Le journaliste rappelle avec brio les origines de l’aventure européenne. Mais c’est pour mieux dénoncer ensuite les dérives qui, du talentueux Jacques Delors au piteux Jean-Claude Juncker, ont mené à l’impasse actuelle.
    Y a-t-il une lumière au bout du tunnel ? Jean Quatremer détaille en quelques pages une possible sortie par le haut. Mais lui-même n’y croit pas vraiment. Son essai s’adresse aux européistes convaincus : quand le clergé lui-même ne croit plus à son dieu, est-il encore raisonnable de le prier ? N’est-il pas temps de repenser l’avenir ? Ce qui reste de l’Union est plus néfaste qu’autre chose. Mais le projet communautaire demeure nécessaire. Il s’agit de le refonder....
     "..La Commission européenne a affirmé son autorité sous la présidence de Jacques Delors (1985-1995), lequel a pu convaincre les États d’adopter aussi bien Schengen que l’Acte Unique et la monnaie unique. Il a seulement échoué sur l’Europe sociale."
Mais ses successeurs, rivalisant d’incompétence, ont rapidement réduit la Commission à n’être plus que le secrétariat du Conseil européen des chefs d’État et de gouvernement. Jean Quatremer a des mots très durs pour Jacques Santer, dont il a provoqué la chute en 1999 pour cause de corruption, comme pour Romano Prodi (1999-2004) et son commissaire à la concurrence Mario Monti, qui ont bradé l’industrie européenne, Manuel Barroso (2004-2014), homme-lige de la banque Goldman Sachs, impliquée dans la crise de 2007, et bien sûr Jean-Claude Juncker, qui a érigé son grand-duché en paradis fiscal.
Le Conseil européen, organe suprême de l’Union, est donc revenu au cœur du jeu. Il se réunit désormais tous les mois ou tous les deux mois. Mais c’est seulement pour constater ses désaccords sur tous les sujets d’importance : Ukraine, Russie, énergie, libre-échange, travailleurs détachés, terrorisme, migrants etc. La faute en est à l’élargissement intempestif de l’Union de quinze membres en 1995 à 27 ou 28 aujourd’hui, avec des niveaux de développement très différents.
     Jean Quatremer exécute en passant le Parlement européen, caution démocratique de l’ensemble : ses députés n’ont d’européens que le nom car ils sont élus sur des logiques partisanes nationales. « Quand sur certains textes, on voit les députés allemands voter comme un seul homme pour ou contre, de l’extrême droite à l’extrême gauche, comment ne pas ressentir un malaise ? » (p. 23). Leur légitimité est contestable quand on songe qu’un député français représente douze fois plus d’électeurs qu’un maltais. Enfin, le Parlement n’a pas l’initiative des lois et dans le domaine législatif, « il a le même poids que le Conseil des ministres qui n’est, au mieux, qu’élu au suffrage indirect » (p. 24).
   Fait aggravant pour Jean Quatremer : la médiocrité des chefs qui y siègent aujourd’hui et notamment du couple franco-allemand. « Aucune personnalité d’envergure ne sort du lot, si ce n’est par défaut, celle d’Angela Merkel, la chancelière allemande » (p. 21). Les conséquences en sont dramatiques : « Il suffit de voir dans quel état de panique cet aréopage distingué a géré en dépit du bon sens la crise de la zone euro entre 2010 et 2012, entraînant les uns après les autres les pays dans le gouffre, dont la Grèce n’est toujours pas sortie sept ans après ! Et cela se paie par des centaines de milliers de vies brisées » (p. 22).
      Jean Quatremer s’alarme des conséquences de l’incurie européenne : « Le ‘doux monstre de Bruxelles’ qui impose le bien européen à coups de normes rigides et souvent idiotes, est devenu le principal destructeur, non seulement de l’idéal européen, mais aussi de la démocratie. Par une sorte de retournement historique, il en vient même, par son existence, à menacer la paix… » (p. 10).
      Le journaliste en voit la raison dans le dogmatisme étroit des agents européens :
« Engluée dans une idéologie libérale et libre-échangiste promue par la Commission, l’Union refuse par principe d’offrir une protection aux citoyens européens alors qu’elle a été fondée sur le principe de la préférence communautaire. L’Union est devenue l’idiot utile de la globalisation et le reste du monde en profite : la Chine par exemple… » (p. 31). « Pour l’Union, tout ce qui est une barrière, même si celle-ci obéit à une bonne raison, doit être abattu, quel qu’en soit le prix à payer. Le dogme avant tout et le dogme, c’est l’absence de frontière » (p. 30).
     Jean Quatremer constate aussi l’échec de la monnaie unique et ses effets délétères sur la solidarité européenne. Il rejoint le point de vue que développe depuis plusieurs années Joseph Savès sur notre site : « Lancée en fanfare en 1999, la monnaie unique, qui devait elle aussi doper la croissance et protéger les Européens contre les chocs extérieurs, n’a pas rempli son rôle, comme l’ont montré la crise financière et économique de 2007-2008, puis la crise de la zone euro de 2010-2012. (…) Depuis le lancement de l’euro, la France est en déficit commercial alors que l’Allemagne accumule les excédents dans des proportions sans précédent. L’euro, qui peut le contester, a appauvri la France et tous les pays du Sud, mais a bénéficié plus que de raison à l’Allemagne » (p.31).
      Et l’auteur d’en tirer la conclusion avec l’amertume que l’on devine chez un jeune sexagénaire qui découvre s’être illusionné toute sa vie : « Un triste bilan. Cet astre mort qu’est devenu l’Union n’a plus de raison d’être, il n’apporte plus aucune chaleur, bien au contraire. Elle est un problème en elle-même. Il est temps de redonner leur liberté aux nations européennes qui ont été la source de la grandeur du Vieux Continent. Il faut libérer les énergies au lieu de les entraver ! » (p. 38).
     Un exemple cité par l'auteur des nombreuses dérives d'une Europe bien lointaine: Le monolinguisme, l’un des traits les plus significatifs de la « Bulle européenne »:Par négligence et lâcheté, les dirigeants de l’Union et les fonctionnaires de Bruxelles ont laissé choir le multilinguisme et n’usent pratiquement plus que d’un seul idiome… L’anglais ? Que nenni. « À Bruxelles, c’est le globish qui règne en maître, une forme appauvrie à l’extrême de la langue de Shakespeare qui permet tout le monde de communiquer sans problème » (p. 155). Cet idiome est semé de néologismes propres à la Commission au point qu’il a fallu publier un dictionnaire des correspondances entre le mot anglais et sa traduction en globish bruxellois (comme for exemple au lieu de for instance).____Il ne s’agit pas d’un trait secondaire ! « La langue n’est pas neutre, rappelle Jean Quatremer. Elle véhicule des valeurs et des concepts et, surtout, seule la langue de naissance permet de communiquer au plus près de sa pensée : ce n’est pas un hasard si un Américain, un Chinois ou un Japonais ne négocie jamais dans une autre langue que la sienne » (p. 155).
_______________Un magazine eurocitoyen renchérit mollement. 
       Mais une grande interrogation surgit au sein de cette critique assez violente et inattendue, quoique justifiée pour beaucoup d'observateurs, même europhiles de la première heure: comment un retournement pourrait-il se faire dans les conditions actuelles, à moins d'une crise majeure? Aucune tendance forte ne se dessine, même au sein des courants progressistes qui siègent au parlement européen sans grand pouvoir. Pas d'homme d'exception à l'horizon susceptible de marquer d'un empreinte réformatrice forte le système berlino-bruxellois. Il semble bien que le ver soit dans le chou.
        Quatremer n'est-il pas condamné encore longtemps à la désillusion? On peut le craindre.
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- L'euro est-il viable à long terme?
- Nouvelle question allemande
- Où est passé le peuple européen?
Europe vassalisée
- Et pourtant elle ne tourne pas...
- L'Europe fait fausse route
- Revoir le chantier.
L’euro n’est pas viable à long terme», selon l'Institut Jacques Delors
Aux origines de la construction européenne
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mardi 13 septembre 2016

Sauver le projet européen?

 Pavane pour une Europe (déjà) défunte.
                                                          On ne sait pas où on va, mais on y va...
  ...Vers l'impasse.
                    Sans capitaine, sans boussole, sans changement de cap, il faut s'attendre à ce que le beau projet initial, malgré ses racines impures, sans réactions vigoureuses et rapides, sans tournant majeur, se perdent dans l'océan des bonnes intentions et des marais bureaucratiques... Si de nouvelles cartes ne sont pas établies, sur d'autres bases que la ligne ultralibérale en cours, que beaucoup voient comme une impasse, pas seulement démocratique.
       Et si l'idée d'une Europe fédérale, unie politiquement, n'était qu'un échec programmé ou un horizon pour un futur encore impensable, une autre époque? Il faut renégocier des formes nouvelles de partenariat sur des bases économiques repensées, avec une monnaie sans doute commune, mais plus unique, sur fond de solidarité réelle, non plus fictive.
   Sinon, la chute sera d'autant plus brutale que l'échéance d'une refondation nécessaire n'aura pas été anticipée, préparée, négociée.
    On n'a pas la choix: l' Europe doit changer ou disparaître.
  Surtout à l'heure où les extrêmes et les replis nationaux, voire nationalistes, se manifestent
             Certains annoncent la fin de l'UE telle qu'elle est comme une éventualité assurée.
  Une autre fiscalité pourrait-elle nous sortit du bourbier? C'est nécessaire, mais pas suffisant.
    De tous le problèmes qui agitent les esprits actuellement, celui du destin de l'UE est au premier plan, sans doute pour un bon moment, tant que des initiatives majeures ne sont pas prises pour sortir de l'impasse.
   Une obligation vitale? Il ne suffit pas de le dire... 
      C'est d'une révolution citoyenne dont nous avons besoin, qui passe par des mesures coercitives à l'égard des puissants intérêts pour qui l'espace européen est un fructueux terrain de jeu vassalisé.
    Sans tomber dans de nouvelles utopies.
 Il ne sera pas simple de surmonter les divisions, mais quelle autre perspective si l'on ne souhaite pas, dans les pires conditions, la fin de Europe?
__Un tournant désastreux.
____
"....Selon un certain nombre d'économistes qui n'ont pas une courte vue, la situation exige un tournant, qui sera difficile:
                  ...Un tournant profond dans la stratégie européenne, pour protéger la capacité des pays européens à choisir leur modèle économique et social : lutter contre le dumping social, rétablir les barrières nécessaires pour éviter les transferts de profits dans les pays à bas taux d’imposition de sorte que les profits réalisés dans un pays y soient bien taxés, limiter l’accès aux marchés bancaires et financiers européens aux institutions qui respectent les normes européennes (qui devraient être durcies), aller jusqu’au bout du combat pour imposer à toutes les institutions financières l’obligation de déclaration des avoirs des non-résidents au fisc de leur pays.
     Mais deux questions de fond restent ouvertes. Quelles sont les souverainetés nationales qui doivent être respectées et quelles sont celles que les peuples doivent volontairement abandonner, par exemple en matière de lutte contre le changement climatique, de normes écologiques ou sanitaires, d’harmonisation fiscale et sociale ? 
  Comment décider des normes du commerce international ? L’évolution en cours (des traités bilatéraux signés sous la pression des lobbys sans consulter les peuples) est dangereuse. Comment mettre en place un multilatéralisme ouvert, soucieux de normes sanitaires, sociales et écologiques ?
        L’Union européenne, et tout particulièrement la zone euro, se porte mal. Les déséquilibres entre pays membres se sont accrus avant la crise de 2008. Après celle-ci, la zone euro n’a pas été capable de mettre en place une stratégie coordonnée permettant le retour vers un niveau satisfaisant d’emploi et la résorption des déséquilibres entre États membres. Les performances économiques sont médiocres pour de nombreux pays de la zone euro et catastrophiques pour les pays du Sud. La stratégie mise en œuvre depuis 1999, renforcée depuis 2010  « discipline budgétaire/réformes structurelles » a un bilan catastrophique sur les plans économique et social ; elle dépossède les peuples de tout pouvoir démocratique. C’est encore plus vrai pour les pays qui ont « bénéficié » de l’assistance de la Troïka (Grèce, Portugal, Irlande) ou de la BCE (Italie, Espagne) – une mise sous tutelle mortifère en réalité. En 2015, le plan Juncker destiné à relancer l’investissement, a marqué un certain tournant, mais celui-ci demeure timide et mal assumé : il ne s’accompagne pas d’une réflexion sur la stratégie macroéconomique et structurelle. Par ailleurs l’Europe n’est pas un pays. Il existe entre les membres de l’UE des divergences importantes d’intérêts, de situation, de dynamisme démographique, d’institutions, d’idéologies qui rendent tout progrès difficile. Comment faire converger vers une Europe sociale ou une Europe fiscale des pays dont les peuples sont attachés à des systèmes structurellement différents ? Cela d’autant plus qu’aujourd’hui, compte tenu des rapports de force, la convergence, sous l’égide d’une Commission et d’un Conseil tels qu’ils sont actuellement, se ferait vers le bas. L’Europe aurait besoin d’une stratégie économique et sociale forte, mais celle-ci ne peut pas être aujourd’hui décidée collectivement en Europe tant qu’un rapport de force satisfaisant n’aura pas été établi.
       Ce marasme a deux causes fondamentales. La première concerne l’ensemble des pays développés. La mondialisation creuse un fossé  profond entre ceux qui y gagnent et ceux qui y perdent. Les inégalités de revenus et de statuts s’accroissent. La part des emplois  précaires et mal payés augmente. Les classes populaires sont les victimes directes de la stratégie des entreprises d’aller produire dans des pays à bas salaires (que ce soient les pays asiatiques ou les pays d’Europe centrale et orientale) ou d’utiliser des travailleurs détachés à bas coût. On leur demande d’accepter des baisses de salaires, de prestations sociales, de droits du travail. Dans cette situation, les élites et les classes dirigeantes peuvent être ouvertes, mondialistes et pro-européennes tandis que le peuple est protectionniste et nationaliste. C’est le même phénomène qui explique la poussée du Front National de l’AFD, de l’UKIP, et aussi aux États-Unis de Donald Trump chez les Républicains.
            L’Europe est actuellement gérée par un fédéralisme libéral et technocratique, qui veut imposer aux peuples des politiques ou des réformes que ceux-ci refusent, pour des raisons, parfois discutables, parfois contradictoires, mais souvent légitimes. L’Europe, telle qu’elle est actuellement, affaiblit les solidarités et cohésions nationales, ne permet pas aux pays de choisir des stratégies spécifiques, que rend nécessaires la disparité des situations des États membres.  Dans une telle situation, le retour à la souveraineté nationale est une tentation logique.
Ainsi, tout vote populaire est un vote contre l’Union européenne. En même temps, la déstabilisation des classes populaires sous l’effet de la désindustrialisation, de la précarisation, fait qu’une alternative conduite par les forces progressistes a du mal à apparaître en Europe.
Le départ du Royaume-Uni, farouche partisan du libéralisme économique, hostile à toute augmentation du budget européen, à tout accroissement des pouvoirs des institutions européennes, et à l’Europe sociale, pourrait modifier la donne dans les débats européens, mais certains pays d’Europe centrale et orientale, les Pays-Bas et l’Allemagne, ont toujours eu la même position que le Royaume-Uni. Certes, le départ de Jonathan Hill du poste de Commissaire à la régulation financière est une bonne nouvelle. Mais les classes dirigeantes, les milieux d’affaires, les institutions financières se sont toujours opposés à tout progrès de la régulation économique (que l’on pense par exemple aux débats sur la séparation des banques de dépôt et des banques d’affaires ou sur la taxation des transactions financières).  Le Brexit ne suffira pas, à lui seul, sans modification du rapport de force, à provoquer un tournant dans les politiques européennes.  Mais le débat est ouvert, comment faire évoluer l’Europe ? Le débat se pose sur deux plans, le cadre institutionnel et les politiques menées. 
           En la matière, les choses sont relativement claires. Deux stratégies sont possibles.
La première serait de poursuivre et accentuer la politique actuelle. Cela consiste à imposer aux peuples des politiques d’austérité budgétaire, de baisse des dépenses publiques et sociales, de baisse aussi des impôts sur les plus riches et les entreprises ; et en parallèle à mettre en œuvre des politiques de réformes structurelles, c’est-à-dire de libéralisation des marchés des biens et des services, des marchés financiers, des marchés du travail. Les dettes publiques ne seront pas garanties de sorte que les marchés financiers se verront confier la tâche de contrôler les politiques budgétaires. Les pays seront censés lutter pour améliorer leur compétitivité en faisant pression sur les salaires et les dépenses sociales. Cette stratégie accepte et encourage la croissance des inégalités sociales, les plus riches bénéficient de la mondialisation, les plus pauvres en souffrent ; d’autre part, elle induit un déficit permanent de demande qu’il faut compenser par des taux d’intérêt nuls, la hausse de l’endettement et les bulles financières, ce qui crée un risque permanent d’instabilité ; enfin, elle néglige la contrainte écologique.
La seconde consisterait en une rupture franche vers une autre politique tournée vers le plein emploi et la réduction concertée des déséquilibres entre pays. La BCE doit garantir les dettes publiques de tous les pays membres et maintenir durablement les taux d’intérêt en dessous du taux de croissance pour réduire le poids de l’endettement public. Elle doit s’inscrire dans une politique visant à obliger les banques à se détourner des activités spéculatives (en particulier par la taxation des transactions financières) pour financer les activités productives (en particulier la ré-industrialisation et la transition écologique). _______Une nouvelle stratégie de croissance doit s’appuyer sur la distribution de salaires et de revenus sociaux, sur  l’harmonisation vers le haut des systèmes sociaux nationaux, sur la relance des investissements publics, comme sur une  politique industrielle active, organisant et finançant le tournant vers une économie durable. La lutte contre les inégalités de revenus et de statuts, le tournant écologique, obligent à une remise en cause des pouvoirs au sein des entreprises qui ne doivent plus être gérées dans l’intérêt des actionnaires, mais dans l’intérêt collectif. La restauration des finances publiques passe aussi par la fin de la concurrence fiscale, par la lutte contre les paradis fiscaux et contre l’évasion et l’optimisation fiscales. La démocratisation des institutions nationales et européennes doit redonner des pouvoirs aux peuples au détriment des technocraties  nationales  et européennes.
           La question est donc politique. Comment créer les rapports de force en Europe et dans chaque pays pour engager la rupture nécessaire ? Début 2016, le Royaume-Uni a mis en question les politiques européennes sur des points qu’il jugeait cruciaux pour lui et avait obtenu, en grande partie, gain de cause. Sa fermeté avait payé. Pourquoi la France (et l’Italie) n’ont-elles pas eu une attitude similaire en 2012, par exemple, quand l’Union européenne imposait la signature du Traité budgétaire et la poursuite de la politique d’austérité ?  Certes, on peut accuser une telle attitude de fragiliser l’Europe, mais l‘Europe serait encore plus fragilisée par la poursuite des politiques actuelles. Aussi, la France, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Grèce, les forces syndicales doivent refuser clairement la stratégie « austérité budgétaire/réformes structurelles » et doivent paralyser l’Europe tant que la rupture nécessaire n’aura pas été accomplie. Il faut ouvrir une nouvelle crise en Europe.
         Le départ du Royaume-Uni, l’éloignement de fait de certains pays d’Europe centrale  (Pologne, Hongrie), les réticences du Danemark et de la Suède pourraient pousser à passer explicitement à une Union à deux vitesses. Beaucoup d’intellectuels et de personnalités politiques, nationaux ou européens, pensent que la présente crise pourrait en être l’occasion. L’Europe serait explicitement partagée en trois cercles. Le premier regrouperait les pays de la zone euro qui, tous, accepteraient de nouveaux transferts de souveraineté et bâtiraient une union budgétaire, fiscale, sociale et politique poussée. Un deuxième regrouperait les pays européens qui ne souhaiteraient pas participer à cette union. Enfin, le dernier cercle regrouperait les pays liés à l’Europe par un accord de libre-échange (Norvège, Islande, Liechtenstein, Suisse aujourd’hui, d’autres pays et le Royaume-Uni demain).
      Ce projet pose cependant de nombreux problèmes. Les institutions européennes devraient être dédoublées entre des institutions zone euro fonctionnant sur le mode fédéral et des institutions de l’UE continuant à fonctionner sur le mode Union des États membres. Beaucoup de pays actuellement en dehors de la zone euro sont hostiles à cette évolution qui, selon eux, les marginaliserait en membres de seconde zone. Elle compliquerait encore le fonctionnement de l’Europe s’il y a un Parlement européen et un Parlement de la zone euro, des commissaires zone euro, des transferts financiers zone euro et des transferts UE, etc. De nombreuses questions devraient être tranchées deux ou trois fois (une fois au niveau de la zone euro, une fois au niveau de l’UE, une fois au niveau de la zone de libre-échange).
Selon la question, le pays membre pourrait choisir son cercle, on irait vite vers une union à la carte. Cela est difficilement compatible avec une démocratisation de l’Europe puisqu’il faudrait vite un Parlement par question.
       Les membres du troisième cercle seraient eux dans une situation encore plus difficile, obligés de se plier à des réglementations sur lesquelles ils n’auraient aucun pouvoir.
Surtout, il n’y a pas d’accord des peuples européens, même au sein de la zone euro, pour aller vers une Europe fédérale, avec toutes les convergences que cela supposerait. Dans la période récente, les cinq présidents et la Commission ont proposé de nouveaux pas vers le fédéralisme européen : création d’un Comité budgétaire européen, création de Conseils indépendants de compétitivité, conditionnement de l’octroi des fonds structurels au respect de la discipline budgétaire et à la réalisation des réformes structurelles, création d’un Trésor européen et d’un ministre des finances de la zone euro, évolution vers une Union financière, unification partielle des systèmes d’assurance chômage. Cette évolution renforcerait le pouvoir d’organismes technocratiques au détriment des gouvernements démocratiquement élus. Il serait inacceptable qu’elle soit mise en œuvre, comme c’est déjà le cas en partie, sans que les peuples soient consultés.
       Certains proposent une union politique où les décisions seraient prises démocratiquement par un gouvernement et un parlement de la zone euro. Mais peut-on imaginer un pouvoir fédéral, même démocratique, capable de prendre en compte les spécificités nationales dans une Europe composée de pays hétérogènes ? Peut-on imaginer les décisions concernant le système de retraite français prises par un Parlement européen ? Ou un ministre des finances de la zone imposant des baisses de dépenses sociales aux pays membres (comme la Troïka le fait pour la Grèce) ? Ou des normes automatiques de déficit public ? Selon nous, compte tenu des disparités actuelles en Europe, les politiques économiques doivent être coordonnées entre pays et non décidées par une autorité centrale.
       Dans les pays les plus avancés, la France en particulier, l’objectif des classes dirigeantes est clair : utiliser l’argument de la convergence pour affaiblir le rôle redistributif de la fiscalité (supprimer l’ISF, diminuer la taxation des revenus du capital), pour réduire les dépenses publiques et sociales, pour affaiblir de droit du travail.
        Il faut combattre la stratégie actuelle de la technocratie européenne et des forces libérales : utiliser la crise actuelle pour progresser sans rupture franche vers « une union toujours plus étroite ». L’UE doit vivre avec une contradiction : les souverainetés nationales auxquelles les peuples sont attachés doivent être respectées tant que faire se peut ; l’UE doit mettre en œuvre une stratégie macroéconomique et sociale, forte et cohérente. L’UE n’a pas de sens en elle-même, elle n’en a que si elle met en œuvre un projet, afin de défendre un modèle spécifique de société, le modèle social européen, le faire évoluer pour intégrer la transition écologique mais aussi pour donner plus de pouvoir aux salariés, éradiquer le chômage de masse, résoudre les déséquilibres européens de façon concertée et solidaire. Mais il n’y a pas d’accord en Europe sur la stratégie à mener pour atteindre ces objectifs. L’UE, incapable de sortir globalement les pays membres de la récession, de mettre en œuvre une stratégie cohérente face à la mondialisation, est devenue impopulaire. Ce n’est qu’après un changement réussi de politiques, qu’elle pourra retrouver l’appui des peuples et que des progrès institutionnels pourront être mis en œuvre.
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mardi 16 décembre 2025

Solidarité européenne en question

Chacun pour soi

                                    On ne peut pas dire que les liens se ressérent au sein de l'Union. Loin de là. surtout en ces temps de gros temps où s'exercent des pressions à l'Ouest et des menaces à l' Est. On aurait pu croire que le principe de solidarité, inscrit dans les textes fondateurs, s'exercerait à plein dans la tempête malgré les intérêts divergents propres aux Etats.   Mais le cas de la crise grecque a démontré combien les intérêts à courte vue et la mauvaise foi pouvaient prendre le dessus sur le principe de solidarité. On parle toujours d'harmonisation dans des domaines comme la fiscalité, par exemple, en attendant une action toujours reportée ....Aujourd'hui, les voix sont le plus souvent sans unanimité face à la bourrasque trumpienne et les menaces poutinienne. Sans parler du jeu ambigü de certains Etats qui font bande à part, comme la Hongrie et la Slovaquie....   Sans parler du problème migratoire où l'entente se fait attendre...                                        Même entre Etats traditionnellement proches, les tensions et les coups bas ne manquent pas. Par exemple le dernière déclaration de Merz: "...si vous ne savez rien faire avec l’Europe, alors faites au moins de l’Allemagne votre partenaire.." Pensons aussi aux coups bas dans le domaine énergétique, domaine hautement stratégique...                                                    Certes, la concurrence est libre entre Etats membres, mais à condition qu'elle soir "libre et non faussée", selon les textes. Comme le reconnaissait JP Chevènement. C'est loin d'être le cas, comme le reconnaissait lui-même un inconditionnel d'une Europe fédérale.   


      
C'est peu de le dire: L'UE, telle qu'elle fonctionne, a déçu, politiquement et économiquement. La crise économique n'a fait que révéler ses faiblesses congénitales et le caractère artificiel de son élaboration. En suivant le principes d'un libéralisme dogmatique, dans le sillage des USA cherchant à étendre leur influence économique, les défauts inhérents à son mode de fonctionnement peu démocratique sont mis en évidence.                                                                                (C'est surtout à partir du chapitre VIII que l'auteur décrit le processus qui a fait dériver l'Europe vers ce qu'il appelle l'"européisme", qui est "l'idéologie d'une Europe aboulique, qui, au lieu de se construire dans le prolongement des nations, a prétendu le faire en se substituant à elles..)   Le rêve de Monnet a échoué, même teinté plus tard de démocratie chrétienne à la De Gasperi, Schuman... Une vieille idée kantienne, mais mal digérée. Une utopie, portée aux fonds baptismaux aux USA, qui ne pouvait se réaliser, car faisant fi de la réalité des nations.  On a mis la charrue avant les boeufs dans un élan volontariste, dans le contexte compréhensible du désastre.de l'après guerre Plus jamais ça! Mais quoi? Effacer les nations, c'est ce que voulaient les pères fondateurs, aller vers l'union, à marche forcée, puis vers le fédéralisme, par le biais économique et plus tard par l'imposition de la monnaie unique, entraînant  la dépossession progressive des prérogatives des parlements et des gouvernements nationaux jugés obsolètes. Comme le dit Viviane  Reding, vice-présidente de la Commission : « Il faut lentement, mais sûrement, comprendre qu’il n’y a plus de politique intérieure nationale »

              Chevenement  fait la critique d'une Europe passoire, réduite à l'impuissance. Sous prétexte de lutter contre les nationalismes, on est en passe de détruire les nations, de les diluer dans une superstructure lointaine et sans âme.
  Une nation, qui suppose une communauté de destin et des liens forts d'identité, ne se décrète pas et ne se construit pas en quelques décennies. Les intérêts communs entre un Maltais et un Finlandais n'apparaissent pas à première vue. Un nation se construit sur le socle d'un long passé commun.
  L'Etat-nation est en crise. Une crise provoquée. Les marchés n'aiment pas les frontières, même légères.
                            L'auteur insiste: l'idée de nation n'est pas obsolète, elle n'implique pas nécessairement le nationalisme et la guerre.
     Le néolibéralisme triomphant a seulement imposé sa loi, l'ouverture maximale des marchés, la fin des résistances, d'un protectionnisme minimal.
   "C'est une Europe qui est dominée par le principe de la concurrence libre et non faussée, au nom de ce principe qui a été réaffirmé vigoureusement dans l'Acte Unique négocié en 85 et adopté par le Parlement en 1987 : dans l'Acte Unique, vous avez ce principe de la concurrence qui est la négation de toute politique industrielle et la condamnation de l'idée-même de « services publics». Tout cela au nom de l'Europe! Donc il y a un élément de mystification..."
        La  monnaie unique (non commune, comme elle aurait pu être), cette camisole de force, montre ses limites.       "Le système de l’euro, pour des raisons très profondes, ne tient pas compte de l’hétérogénéité des nations. Au départ, en tout cas dans l’esprit de Jean Monnet, l’Europe s’est voulue une sorte de substitut des nations. Bien loin de faire l’Europe dans le prolongement des nations, beaucoup d’ « européistes » ont conçu l’Europe comme l’entité qui allait remplacer les nations. Et la monnaie unique reposait sur ce pari que, devant l’obstacle, les nations allaient définitivement faire le saut fédéral et accepter les transformations, notamment les immenses transferts que rendrait nécessaires la constitution d’un État fédéral, étant donné qu’il n’y a pas d’État fédéral qui ne soit aussi un État national (voyez l’Allemagne, voyez les États-Unis)..."  Une monnaie commune aurait convenu, pas une monnaie unique...
     L'auteur prône une autre  Europe des peuples dans le monde multipolaire de demain.
               "Les blocages européens sont évidents. L’Europe est un grand corps impotent doté d’institutions qui ne marchent pas.
La Commission à 28 avec un commissaire représentant chaque pays c’est la mort de la Commission.
 Le Conseil européen est l’institution qui marche le moins mal parce qu’il a quand même une légitimité, celle des gouvernements européens qui sont représentés.

 Mais on voit bien qu’une Europe où le Conseil européen pèse de plus en plus son poids est une Europe à géométrie variable, une Europe à plusieurs vitesses, avec des coopérations renforcées, où certains pays qui ne veulent pas avancer se mettent en marge. D’ailleurs, quoi de plus démocratique ? La démocratie vit dans les Nations et si on veut faire une Europe démocratique, il faut avancer sur les grands sujets avec les pays qui le veulent.
Les grands sujets c’est quoi ? Le cadrage macroéconomique, et en particulier le cours de la monnaie, l’industrie, l’énergie, la défense, la politique extérieure.
Si vous voulez absolument réglementer la couleur des bérets ou la teneur du chocolat en cacao, vous pouvez, mais c’est un exercice vain. On peut admettre qu’une certaine normalisation est souhaitable mais il n’y a pas besoin de passer par une fédération. On peut très bien mettre en place une commission technique avec tous les gouvernements représentés pour définir un système de normes que les industries acceptent..."

 La  France n'est plus un Etat-nation.   Il s'agit de la réinvestir, si c'est encore possible...
     "Nous assistons à l’effondrement d’une vision du monde économiciste. Cela est vrai pour le capitalisme financier fondé sur la théorie de Milton Friedman sur l’efficience des marchés ; cela est vrai pour la conception de l’Europe selon Jean Monnet où on mettait de côté les États nations, réduits, je le cite, à un rôle de purs agents d’exécution parce que l’Europe ne pouvait se construire que sur la base de souveraineté nationale marginaliste. Elle ne pouvait accéder à la prospérité que si on en finissait avec les souverainetés nationales...
     La France est un un pays sous tutelle dans une Europe en échec. L'Euro, comme monnaie unique, est une utopie monétaire. 
Est-il encore temps de sauver l'Europe par les nations? 
« Pour faire l’Europe, il faut défaire la France » disait Bethmann Hollweg
         C'est ce à quoi Chevènement ne se résigne pas, mais sans céder au repli, à la tentation identitaire, invitant à sortir des impasses par la renégociation. Faudra-t-il attendre que de graves désordres nous contraignent à le faire?
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L’Union européenne est née d’une idée généreuse mais vague : faire advenir « la Paix ». Ceci ne suffit pas à constituer un projet politique. Paradoxalement, le défaut de projet n’a pas empêché la multiplication des institutions technocrates chargées de le mettre en œuvre. On a fabriqué des outils avant d’en déterminer l’usage. Fortes d’un désengagement complice des Etats européens, ces institutions se sont désormais affranchies. Leur principale raison d’être est à présent de créer de la contrainte voire de la coercition. Ce faisant, elles contribuent à vider progressivement de leur substance les Etats membres de l’Union, trop heureux, pour certains, de pouvoir se défausser des leurs responsabilités sur « Bruxelles » ou sur « Francfort ». Mais aussi sur Berlin. Car il semble qu’un Etat, à la différence de tous les autres, soit parvenu à réchapper de la maladie d’impuissance qui frappe ses voisins. Mieux, l’Allemagne est parvenue à faire des institutions européennes ses meilleures alliées et les courroies de transmission de ses propres intérêts. Partout ailleurs, la démission du politique est devenue la règle. Elle s’accompagne le plus souvent d’une crise économique effroyable. Une situation que les peuples acceptent de plus en plus mal, sentant bien qu’au nom de « la Paix », on leur demande d’entériner tout à la fois leur appauvrissement, et l’abandon de leur souveraineté. Epuisés par la rigueur économique, de plus en plus défiants vis-à-vis de la construction européenne, ceux-ci ne comptent plus sur leurs dirigeants pour tâcher d’en infléchir le cours. Dès lors, ils pourraient bien être tentés d’y mettre un terme brutal, en recourant à des partis politiques pour lesquels on doute que « la Paix » soit la principale priorité..." (Coralie Delaume)                                                                                                                                                                                         L'Europe est mortelle...       __________________________