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mercredi 13 décembre 2023

Israël: le choix des possibles

  Impasse totale et tragique

                               Le problème est-il si insoluble? Peut-être pas.

       Logique de partage ou logique de partition? Il faudra bien un jour sortir de l'impasse dans laquelle Tel Aviv s'est en partie enfermée, d'une manière ou d'une autre. Ce qui ne se fera pas sans courage, ni imagination, ni renoncements douloureux. Sans profonde remise en question politique non plus. Dans cette analyse, Vincent Lemire tente de montrer que la situation exceptionnelle au Proche-Orient pourrait bien déboucher sur une ouverture pour l'instant non formulable. Israël est au pied du mur. Mais est-il prêt à des remises en question en profondeur? Mais un historien n'est pas un voyant ni un décideur politique...


                                                                                                              ___"Vincent Lemire est professeur d’histoire à l’université Gustave-Eiffel Paris-Est, ancien élève de l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud (1994), agrégé d’histoire (1998), docteur en histoire (2006), ancien directeur du Centre de recherche français à Jérusalem (CNRS-MAE) entre 2019 et 2023 et directeur du projet européen www.openjerusalem.org.  Il a notamment publié La Soif de Jérusalem. Essai d’hydrohistoire (1840-1948) (Éditions de la Sorbonne, 2010) ; Jérusalem 1900. La Ville sainte à l’âge des possibles (Armand Colin 2012, réed. Points Seuil 2016) ; Au pied du Mur. Vie et mort du quartier maghrébin de Jérusalem (1187-1967) (Seuil, 2022) et une Histoire de Jérusalem en bande dessinée aux éditions Les Arènes (2022), en cours de traduction dans une dizaine de langues, dont l’arabe et l’hébreu.              Pour Mediapart, il revient, deux mois après les attaques du 7 octobre, sur l’histoire dense et les projections possibles de la guerre en cours.                                                                  Aujourd’hui, 80 % de la population de Gaza est composée de réfugiés ou de descendants de réfugiés. Gaza, c’est un modèle réduit de la Palestine : les villes, les camps, les quartiers sont structurés en fonction des régions d’origine des réfugiés palestiniens. À cela s’ajoute une très forte tradition d’autonomie et de résistance, qui a fait de Gaza un verrou stratégique dans toutes les conquêtes de l’histoire, qu’il s’agisse de l’armée romaine au premier siècle de notre ère, des Britanniques en 1917 (qui doivent s’y reprendre à trois fois pour conquérir la ville), de l’armée israélienne qui y mène une longue incursion en 1956-1957 avant d’évacuer la zone, ou de cette même armée israélienne qui met plus de quatre ans, entre 1967 et 1971, pour en reprendre le contrôle.          En fait, Israël n’a jamais su quoi faire de Gaza. Elle y a d’abord installé des colons, mais en relativement petits nombres, avant de s’en retirer unilatéralement en 2005. L’Égypte elle-même n’a fait qu’administrer la bande de Gaza après 1949, elle s’est toujours refusée à l’annexer, à la différence de ce qu’avait fait la Jordanie avec la Cisjordanie, au même moment. Aujourd’hui, la bande de Gaza est une agglomération d’immenses camps de réfugiés, ce qui en fait un imprenable îlot de résistance. D’un point de vue sociologique, la résistance palestinienne s’est toujours structurée dans les camps de réfugiés, comme on le voit aussi à Jénine en Cisjordanie. Les populations déracinées sont plus disponibles pour la lutte armée que les populations enracinées et encadrées par des logiques familiales ou claniques. Mais, après les massacres du 7 octobre, après le déplacement forcé de plus de 1,5 million de Gazaouis du nord vers le sud, avec l’intensification actuelle de l’offensive dans le Sud, toute cette longue histoire de Gaza a basculé dans autre chose : le vrai enjeu, dans les jours qui viennent, c’est de savoir si la situation humanitaire va devenir à ce point catastrophique qu’elle obligerait l’Égypte à ouvrir ses frontières, comme Israël en fait probablement le pari, en rendant la situation tellement impossible et effroyable pour les Gazaouis que cela force la main de l’Égypte sous la pression internationale.         C’est le plan israélien d’une seconde « Nakba » [la « catastrophe », l’exode palestinien de 1948 – ndlr], explicitement exprimé ces jours-ci à l’extrême droite du spectre politique. Et de fait, d’un point de vue historique, l’usage du terme nakba n’est pas exagéré : en 1948, le premier exode a concerné 750 000 Palestiniens ; aujourd’hui, on parle de 2,3 millions de Palestiniens menacés d’expulsion à Gaza.  Ce plan de l’extrême droite israélienne a peu de chances de se réaliser, car l’Égypte est le seul pays de la région à n’avoir jamais accepté de camps de réfugiés palestiniens sur son sol, contrairement à la Syrie, la Jordanie ou le Liban. Elle n’y est pas plus disposée aujourd’hui, d’abord sur le plan sécuritaire parce qu’elle ne veut pas abriter les futurs camps d’entraînement du Hamas, affilié aux Frères musulmans qui sont les ennemis du régime égyptien actuel ; et puis, sur le plan politique et historique, parce qu’elle sait qu’aucun réfugié palestinien, après avoir été soi-disant provisoirement établi dans un camp, n’est jamais rentré en Palestine.                  Le Hamas a baptisé son attaque du 7 octobre « Déluge d’Al-Aqsa », ce qui nous ramène à Jérusalem, que vous qualifiez d’« œil du cyclone » du conflit actuel. Pour s’extraire de cette actualité dramatique, à quelles conditions pourrait-on imaginer que « Jérusalem 2100 » ressemble à votre livre « Jérusalem 1900 », dans lequel vous exhumiez les éléments d’une possible « histoire partagée » ?  Jérusalem n’a jamais été le véritable verrou du processus de paix. C’est un sujet moins difficile que celui des réfugiés côté palestinien, ou des colonies côté israélien. En réalité, c’est le vocabulaire anglo-saxon des négociations d’Oslo qui en a fait une impasse, en préférant la notion de « partition » à celle de « partage », c’est-à-dire en privilégiant une logique de séparation sur une logique de coordination.  En se focalisant sur cette volonté de faire coïncider la carte d’identité et le territoire, on est certain de ne jamais y arriver…                               Pourtant, à l’échelle de Jérusalem, cette logique de séparation est impossible à réaliser parce qu’elle est concrètement impraticable. Pour y parvenir, il faudrait tracer de nouvelles lignes de démarcation dans des espaces où tout s’entrecroise : entre les quartiers, les rues, les bâtiments, les étages des bâtiments, la souveraineté sur le sous-sol, sur la surface et dans les airs, etc.                  À l’échelle urbaine, cette logique est effrayante, avec des barbelés horizontaux entre les étages des bâtiments comme on le voit à Hébron, avec des miradors, des check-points, des armements un peu partout : toutes choses dont on a vu les limites sécuritaires le 7 octobre.  En se focalisant sur cette volonté de faire coïncider la carte d’identité et le territoire, on est certain de ne jamais y arriver… ce qui était d’ailleurs peut-être le but recherché ! Mais si on remplace la logique de partition par une logique de partage, alors Jérusalem devient au contraire la matrice d’un horizon atteignable, à savoir la capitale de deux États, ce qui est la position de la diplomatie européenne.                                   Concrètement, pour Jérusalem, cela supposerait une extension du périmètre de compétence de la municipalité, pour que cette institution représente véritablement les intérêts de tous ses habitants, y compris les 40 % de Palestiniens, et une extension du périmètre territorial de la ville vers l’est, en y intégrant notamment Abou Dis où se trouve l’ex-futur Parlement palestinien bâti par l’Autorité palestinienne et qui existe toujours.              Il faut souligner que toutes les grandes institutions nationales israéliennes – la Knesset, la plupart des ministères, la Banque centrale – se trouvent très à l’ouest des murailles de la vieille ville, puisque c’était le seul territoire disponible lorsque les autorités israéliennes ont fait de Jérusalem leur capitale, en 1950. De ce fait, les institutions nationales palestiniennes auraient toute latitude pour se déployer à l’est de la ville, comme en miroir. On a bien des exemples de capitales qui sont à la tête d’entités différentes, par exemple avec Bruxelles (Europe, Belgique, provinces…). Jérusalem pourrait remplir ce rôle, et faire coexister des citadins ayant des cartes d’identité différentes.                                                                    Le premier rendez-vous manqué avec l’histoire, c’est 1947. L’été de cette année-là, les Britanniques annoncent qu’ils quitteront la Palestine en mai 1948 et remettent donc aux Nations unies le mandat qu’ils avaient reçu de la Société des Nations trente ans plus tôt et qu’ils n’arrivent pas à honorer. Après la Première Guerre mondiale et la chute des empires, austro-hongrois et ottoman, on avait prétendu appliquer les 14 points du président Wilson, et notamment le droit à l’autodétermination des peuples, mais en considérant que certains de ces peuples n’étaient pas assez « mûrs » pour cela et en les confiant alors à une tutelle coloniale. La Grande-Bretagne, pour administrer la Palestine, n’avait même pas créé une entité ad hoc, elle avait confié cette tâche au Colonial Office qui y appliquait les mêmes méthodes brutales que dans ses autres colonies, tout en prétendant travailler à l’éclosion du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Tout cela dans un cadre intellectuel étroit issu de l’histoire de l’Europe occidentale qui considère alors que chaque « nation » doit obtenir son État. Cette démarche contradictoire aboutit au constat d’échec dressé en 1947. La question de la Palestine constitue alors le premier grand dossier de l’ONU, au moment où il faut décider que faire de ce mandat confié à la Grande-Bretagne sur le territoire en 1917 : un mandat qui a été lui-même structurant dans la fondation de la Société des Nations (SDN). Au-delà du fait que la Palestine soit le berceau des trois grands monothéismes (plus de 50 % de l’humanité aujourd’hui), cela explique que ce qui s’y passe concerne à ce point ce qu’on appelle la « communauté internationale », car tout y est corrélé à la notion même de « droit international ».            En 1947, un comité spécial des Nations unies sur la Palestine propose deux options : un État fédéral binational assurant l’égalité des droits entre Arabes et juifs et l’unité économique du territoire, ou bien une partition en deux États. Les organisations sionistes font en sorte que cette option de l’État fédéral ne soit pas mise au vote, à une époque où les juifs représentent environ 15 % de la population de la Palestine historique et possèdent seulement 10 % du sol. Ce qui est mis au vote, c’est un projet de partition territoriale offrant 55 % des terres au futur État juif de Palestine et 45 % à l’État arabe de Palestine. Chacun sait pertinemment quelles seront les réactions des parties en présence.  En effet, quelle entité politique accepterait de passer de 92 % de la terre à 45 %, en signant un plan de partage ? La première guerre israélo-arabe se produit donc en toute logique et impose une ligne de cessez-le-feu qui octroie à Israël 78 % de la Palestine mandataire pour 22 % aux Palestiniens, à savoir la Cisjordanie, Gaza et Jérusalem-Est.                 L’autre rendez-vous raté, c’est le processus Oslo, dans les années 1990. En préalable, on exige un aggiornamento majeur de la part des Palestiniens, qui acceptent de ne plus revendiquer toute la Palestine historique mais seulement 22 % de celle-ci, en reconnaissant l’existence d’Israël dans les frontières issus du cessez-le-feu de 1948. Alors que la charte de l’OLP de 1964 prévoyait un État palestinien indépendant de la mer au Jourdain, l’OLP opère donc au début des années 1990 un tournant historique fondamental. Il faut noter que cette évolution arrive juste après la première Intifada, ce qui rappelle que les périodes d’insurrection ne sont pas incompatibles avec les périodes de négociation, au contraire. En tout cas, la déception des Palestiniens est à la mesure de la concession historique qu’ils ont opérée : les Israéliens, avec le soutien tacite des États-Unis, sabordent l’esprit des accords d’Oslo en cherchant à s’approprier toujours plus de territoires en Cisjordanie.                                                                                                                                                    C’est sans doute l’erreur historique des Israéliens au moment d’Oslo : plutôt que de s’assurer du contrôle définitif de 78 % de la Palestine mandataire, ce qui leur aurait garanti une paix globale avec l’ensemble des pays de la région, ils ont voulu pousser leur avantage grâce aux colonies, au risque de fragiliser ce qui constituait le cœur du projet sioniste, un refuge sûr aux frontières stables et reconnues.    On fait aujourd’hui porter beaucoup la responsabilité de la situation actuelle sur les ministres suprémacistes et messianistes Itamar Ben Gvir ou Bezalel Smotrich. Même des inconditionnels d’Israël comme Alain Finkielkraut voient dans leur présence au gouvernement une « honte ». Leur départ, s’il est sans doute une condition préalable à toute évolution positive, suffirait-il à dessiner une solution ?   De même que le Hamas du côté palestinien, Ben Gvir et Smotrich doivent être perçus comme les symptômes d’une situation politique dysfonctionnelle qui laisse la place aux plus extrémistes. Pour autant, n’y voir que des symptômes parmi d’autres, ou des anomalies dont il serait possible de se débarrasser facilement, fait obstacle à la réalité.  Il faut faire une distinction entre racisme et suprémacisme. Une société peut vivre avec une certaine dose de racisme. On ne s’aime pas, on ne se respecte pas, on ne se parle pas, mais la puissance publique prévient la majorité des passages à l’acte et régule les relations.  L’horizon suprématiste est totalement différent, surtout s’il est au pouvoir. On passe du « je ne t’aime pas » au « je te supprime », « je t’expulse » ou « je t’extermine ». Aucune société humaine ne peut vivre avec, en particulier à la tête de l’État, des gens qui considèrent qu’ils peuvent supprimer tous ceux qui ne vont pas dans leur sens, qu’il s’agisse de Yitzhak Rabin en 1995 ou des Palestiniens aujourd’hui.                                                                                                          On doit se méfier d’une tendance à présenter le problème israélo-palestinien comme “insoluble”                                                                                                                                                 À cela s’ajoute la dimension messianique. On parle aujourd’hui beaucoup de « course à l’abîme », mais pour ces acteurs, la fin des temps n’est pas un problème, au contraire, c’est la solution. Pour les évangéliques chrétiens, il faut que tous les juifs retournent en terre d’Israël pour que l’apocalypse et le jugement dernier adviennent. Pour les messianistes juifs, il faut hâter la fin des temps pour permettre l’arrivée du Messie. Notons que les combattants du Hamas se situent eux aussi dans cette même dimension eschatologique. C’est très compliqué pour nous de penser une rationalité si différente de la nôtre, d’imaginer cette attente de la fin des temps, ce désir d’apocalypse. Mais il le faut, car ces pensées délirantes fabriquent du réel bien concret, des projets, des mobilisations, des guerres, des massacres.;;;La présence au pouvoir en Israël de suprémacistes et de messianistes change donc profondément les coordonnées politiques, mais on ne la comprend pas sans l’inscrire dans un temps plus long et sans impliquer d’autres acteurs dans l’équation, notamment la droite israélienne « classique ».   L’évolution socio-démographique israélienne qui a engendré la situation actuelle est profonde et en partie souterraine. Quand Yigal Amir assassine le premier ministre Yitzhak Rabin en 1995, on a tendance à en faire un monstre isolé, sans se rendre compte qu’il a derrière lui une masse démographique et une armée idéologique structurée. En réalité, ceux qui ont armé Yigal Amir étaient déjà nombreux et ils sont aujourd’hui au cœur du gouvernement.                                                                                                        Une autre erreur d’analyse assez répandue est de considérer cette histoire comme un processus linéaire, une histoire de kibboutz laïc et de sionisme progressiste qui aurait déraillé au profit d’une droite religieuse ethno-nationaliste qui a au même moment le vent en poupe ailleurs dans le monde.   Il y a pourtant, dès les origines du mouvement sioniste, les ferments de ce à quoi on assiste aujourd’hui. Vladimir Jabotinsky (1880-1940), qui est une référence explicite de Nétanyahou et possède une avenue à son nom à Tel-Aviv et à Jérusalem, juge d’emblée que les kibboutz, l’agriculture, la renaissance de l’hébreu, le sionisme culturel, c’est bien gentil, mais que ce sera insuffisant pour donner naissance à l’État d’Israël. Jabotinsky martèle qu’il existe en Palestine une population autochtone qui n’acceptera jamais de se voir déposséder de sa terre, et qu’il faudra donc l’expulser, par la force. Pour ce faire, il organise dès les années 1920 des milices paramilitaires qui sont les ancêtres directs des groupes de colons aujourd’hui surarmés par Itamar Ben Gvir.                      Quant au rabbin Abraham Kook (1865-1935), sa doctrine et son parcours rappellent que la jonction historique à laquelle on assiste aujourd’hui entre le sionisme ethno-nationaliste et une partie du monde ultra-orthodoxe a des racines profondes, bien avant la proclamation de l’État d’Israël. Aujourd’hui, leurs adversaires accusent à bon droit Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich de mettre en péril les juifs d’Israël et donc de dévoyer le projet sioniste originel, mais ces derniers peuvent se targuer de puiser eux aussi dans des matrices idéologiques anciennes.   Avec une telle histoire et dans un tel moment, les discussions sur une solution à un ou deux États peuvent-elles être autre chose que cosmétiques ?                                                                           D’abord, on doit se méfier d’une tendance à présenter le problème israélo-palestinien comme « insoluble », parce que cela permet de se déresponsabiliser. C’est immoral, mais c’est aussi très dangereux. Dans cette perspective, la solution à deux États serait impossible parce qu’il y a maintenant 750 000 colons, dont une partie surarmée, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, et qu’on se souvient qu’il a fallu 24 000 soldats pour évacuer les 8 000 colons de Gaza en 2005.  La solution à un État serait impossible, au motif que Palestiniens et Israéliens sont arrivés à un niveau inédit de rage et de désir de vengeance, encore plus depuis les massacres du 7 octobre d’un côté et l’écrasement de Gaza de l’autre.  Cet horizon occulté, en forme de double aporie, constitue bien un piège moral et politique. En réalité, l’État unique existe déjà de facto puisque, de la mer Méditerranée au Jourdain, il n’existe qu’une seule armée (l’armée israélienne), une seule monnaie (le shekel israélien) et une seule frontière internationale, contrôlée par Israël.   Cet État binational de facto est bien sûr investi différemment par l’extrême droite israélienne et par la jeunesse palestinienne. Les premiers se projettent dans un État d’apartheid, alors que les seconds imaginent pouvoir se battre pour l’égalité des droits.   Ces deux camps travaillent donc dans des directions opposées mais on ne peut pas dire aujourd’hui que personne ne pense et ne travaille l’avenir. Pour l’extrême droite israélienne par exemple, le terme de nakba, qui a longtemps été un tabou, est désormais un slogan.    Un tout autre projet existe au sein de la gauche radicale israélienne, mobilisant y compris des Palestiniens d’Israël, celui dit « Two States, One Homeland », qui envisage deux États, de part et d’autre de la ligne de cessez-le-feu de 1949-1967, mais qui autoriserait d’un côté les colons israéliens à demeurer sur le territoire de l’État palestinien, et de l’autre les réfugiés palestiniens à revenir s’établir en Israël.        Dans ces conditions, les 7 millions d’Arabes palestiniens et les 7 millions de juifs israéliens qui vivent aujourd’hui entre la mer Méditerranée et le Jourdain seraient tous représentés, protégés et contrôlés par une entité étatique stable, représentative, efficiente et reconnue, sans forcément habiter sur son sol. On comprend pourquoi, pour les militants du mouvement « Two States, One Homeland », l’Europe représente un modèle extraordinaire dont il faut s’inspirer.  Pour finir, la mainmise des colons suprématistes sur le gouvernement israélien est-elle un horizon indépassable ? Un ancien ambassadeur d’Israël en France comme l’historien Elie Barnavi va jusqu’à évoquer une guerre civile…                                                                                                                                                                         l y a aujourd’hui un choix historique de leadership qui se pose pour les Palestiniens comme pour les Israéliens. Mais les premiers ne peuvent qu’espérer la libération du « Mandela palestinien » par les autorités israéliennes, Marwan Barghouti, alors que les seconds peuvent voter.  Rappelons d’abord que les moments historiques les plus tragiques créent des espaces de politisation inédits. Aujourd’hui, il y a sans doute trop d’émotion et de rage de part et d’autre pour que nos capteurs habituels fonctionnent correctement : nos grilles de lecture héritées des séquences précédentes se sont effondrées comme un château de cartes. En Palestine, on ne voit pas comment l’ascension du Hamas pourrait être freinée, et en même temps tout indique que si Marwan Barghouti était libéré demain, il remporterait les élections haut la main, à la fois contre les affidés de Mahmoud Abbas et contre le Hamas. Car les Palestiniens sont aujourd’hui face à un risque véritablement existentiel.    De même en Israël, on ne voit pas qui pourrait freiner l’ascension de l’extrême droite, car la gauche a trop longtemps voulu croire que l’assassin d’Yitzhak Rabin était un marginal isolé. Mais c’est le cœur du projet sioniste qui est aujourd’hui atteint, alors qu’il se trouvait au centre des manifestations de ces derniers mois, qui jugeaient que ce gouvernement était incapable d’assurer la sécurité d’Israël. Là encore, c’est bien un risque existentiel qui était et qui est dans tous les esprits.  Partant de ce constat, Elie Barnavi, historien des guerres de religion en Europe, évoque la possibilité – ou la nécessité – d’une « guerre civile », au cours de laquelle « le sang coulera », pour réussir à désarmer les colons les plus radicaux de Cisjordanie. On n’en est pas là, bien sûr, ce n’est même pas le chemin qui se dessine, mais cette prise de parole surprenante, de la part d’un diplomate israélien modéré, révèle cependant un point fondamental : la guerre actuelle, qui fait peser un risque existentiel pour les deux peuples – risque existentiel à court terme pour les Palestiniens, risque existentiel à moyen et long terme pour les Israéliens –, fait bouger les lignes, à un rythme jamais vu au cours de ces dernières décennies. Ce constat ne doit nous rendre ni optimistes ni pessimistes ; il doit seulement nous faire admettre que le champ des possibles s’est soudain élargi devant nous, pour le pire ou pour le meilleur." [Merci à Mediapart__ Souligné par moi]] ____________

samedi 16 décembre 2023

Apocalypse now?

 Israël: Etat colonial particulier?

        Telle que la décrivent les rares reporters sur place, la situation de la population massée au Sud de Gaza est terrible. C'est aussi de cette manière qu'en parle M. Guterrez. Certains parlent de carnage", de" déluge de feu", de"désastre", voire de "génocide"? La population acculée n'est que l'otage du Hamas, dont l'histoire est à refaire, notamment à la lumière de la politique israëlienne depuis des décennies. J. Biden s'en offusque régulièrement, dans les limites que lui offrent les contraintes de la politique intérieure du pays, mais l' "ami américain" dit comprendre, en avertissant symboliquement sur une aventure terrible et sans issue: double jeu permanent, alors que seul Washington pourrait avoir autorité sur Bibi, dont l'aventure de vengeance guerrière s'éternisera, tournera à l'embrasement régional ou verra le retour de colons.           Des solutions existent, à certaines conditions, disent des connaisseurs du dossier, qui tentent d'éviter le simplisme, les amalgames et les confusions trop fréquentes. Certains historiens juifs savent les faire, comme S.Sand ou N. Finkelstein.


                                                                                         Le dilemme est immense:                                                                                                                                          " La volonté du gouvernement Nétanyahou d’expulser et de détruire une part toujours croissante de la population de Gaza et de réduire le territoire et la souveraineté de l’enclave, combinée à l’accélération, en Cisjordanie occupée, des prises de terres par les colons depuis le 7 octobre, oblige à reposer une question vertigineuse.                                                                                                                                                                     Au regard de l’histoire, l’installation de colons sur une terre peuplée peut-elle aboutir à autre chose que l’extermination du peuple autochtone, éventuellement avec quelques « réserves » persistantes comme en Australie ou aux États-Unis, ou à l’expulsion manu militari des colons, comme ce fut le cas en Algérie ?    Appliquée à la guerre actuelle, l’alternative se résume ainsi : soit Gaza est rayée de la carte et la possibilité d’un État palestinien réduite à néant, soit Israël se retire de l’ensemble des territoires occupés et prend le risque de se trouver plongé dans une guerre civile.         Le caractère insoutenable du massacre en cours à Gaza, outre l’impuissance désespérante de la communauté internationale, découle en grande partie de l’absence de perspectives politiques : on ne voit pas ce qui peut y mettre un terme, tant on mesure à quel point les choix à opérer pour sortir de la tenaille sont existentiels.                                                                    Cette tenaille s’est resserrée au fur et à mesure de la construction de l’État d’Israël et de la consolidation de sa logique coloniale. Aujourd’hui, la présence dans les territoires occupés de 700 000 colons israéliens, dont 500 000 en Cisjordanie, parmi lesquels plusieurs dizaines de milliers d’ultranationalistes et/ou religieux prêts à la guerre civile pour défendre leurs colonies, hypothèque durablement les deux seules solutions offrant un semblant de débouché : celle où deux États cohabiteraient chacun de leur côté ; et celle, résumée par le slogan « Two States, One Homeland », qui autoriserait à la fois les colons israéliens à demeurer sur le territoire de l’État palestinien et les réfugiés palestiniens à revenir s’établir en Israël.                                                          Une logique expansionniste ancienne.  Depuis le 7 octobre, les territoires palestiniens font l’objet d’une pression accrue du pouvoir israélien : pendant que Tsahal anéantit Gaza, plus de 250 Palestiniens ont été tués en Cisjordanie et la construction d’une nouvelle colonie vient d’être approuvée à Jérusalem-Est. Depuis plusieurs mois, les velléités d’annexion ne se cachent plus : elles transpirent de plusieurs décisions gouvernementales, parmi lesquelles la récente nomination du ministre des finances, Bezalel Smotrich, partisan acharné du « Grand Israël », à la tête de l’organe de planification des colonies, une instance qui relevait jusque-là du ministère de la défense.                                                                                                                                                             Cette dynamique coloniale s’est vertigineusement renforcée depuis l’accession au pouvoir de la droite nationaliste et de l’extrême droite, avec notamment l’adoption en 2018 d’une loi fondamentale définissant Israël comme le « foyer national du peuple juif », légitimant au sommet de la structure étatique la discrimination des minorités arabe et druze. Et rompant avec la déclaration d’indépendance de 1948, selon laquelle Israël se devait d’assurer « une complète égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens, sans distinction de croyance, de race ou de sexe ».                                    Mais cette logique expansionniste est plus ancienne encore. La communauté internationale dénonce en effet son illégalité depuis la guerre des Six Jours de 1967, au cours de laquelle Israël, en réaction au blocus de ses navires en mer Rouge, a attaqué l’Égypte, la Cisjordanie et la Syrie, étendant sa domination sur la péninsule du Sinaï, la Cisjordanie, le plateau du Golan, la bande de Gaza et Jérusalem-Est. Après une première résolution votée par l’ONU pour s’y opposer en 1967, plus d’une dizaine d’autres se sont succédé. En vain.                         Dans ses modalités, la politique menée depuis lors par Israël se distingue des expériences coloniales européennes en ce qu’elle se déplie sans empire et sans métropole. Mais elle s’en rapproche par la logique de peuplement, comme cela a été le cas pour la colonisation française en Algérie, visant, pour un État souverain, à s’approprier des terres qui ne lui appartiennent pas et à les exploiter en s’appuyant sur une population extérieure à la population autochtone. En 1968, on comptait moins d’une dizaine d’implantations illégales en Cisjordanie ; elles sont au nombre de 145 aujourd’hui, toutes contraires au droit international, comme l’étaient celles de Gaza démantelées en 2005.                                                                                                                                  Les arguments du récit israélien. Si le consensus international et intellectuel l’emporte pour dénoncer la politique coloniale d’Israël depuis 1967, il s’avère nettement plus conflictuel pour analyser la période antérieure, des prémices de l’État d’Israël jusqu’à la guerre des Six Jours, en passant par sa création en 1948. C’est là que se cristallise une ancienne querelle historiographique et politique qui se prolonge jusqu’à nos jours pour interpréter l’impasse actuelle.                                          Pour la résumer trop brièvement, une critique postcoloniale assimile le projet sioniste à la mentalité coloniale et aux pratiques des pays européens catalysées à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Ce faisant, elle fait d’Israël un État colonial dans son essence même et délégitime son existence.  Contre ce récit assimilant sionisme et colonialisme, le récit israélien insista longtemps sur trois distinctions importantes : les émigrants juifs n’étaient pas originaires d’une métropole principale et leur installation en Palestine ne servait pas les desseins d’une force armée ; l’intérêt économique des terres arides de Palestine était réduit et leur exploitation ne reposait que marginalement sur la main-d’œuvre locale ; les immigrants juifs ne fuyaient pas une misère économique mais une persécution en diaspora, avec le but de doter les juifs d’un foyer souverain pour les protéger sur une terre auquel l’attachement était millénaire et non fortuit.                                     Ce récit, contesté précocement par les Palestiniens, les États arabes et même un petit parti politique israélien, le Matzpen (« La Boussole » en hébreu), a été taillé en pièces par ceux qu’on a nommés les « nouveaux historiens » dans les années 1990, qui ont remis en cause la thèse dominante de l’historiographie sioniste faisant de la guerre de 1948 une guerre d’indépendance, voire de libération, pour insister sur l’expulsion massive de la population autochtone.                 Dans la décennie suivante, sous les effets de l’échec des accords d’Oslo de 1993 et des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, le caractère central de la dépossession territoriale dans le conflit israélo-palestinien est passé au second plan, le narratif de l’antagonisme religieux millénaire ou d’un choc des civilisations prenant le dessus.                                                                           Pourtant, « sans réfléchir à l’enjeu territorial, il est impossible de comprendre les racines du conflit et les raisons de la résistance arabe au sionisme », rappelle la chercheuse Yaël Dagan, dans un article ancien mais toujours pertinent sur les « mots du sionisme » où elle montre notamment comment, au début du XXe siècle, l’hébreu substitue aux termes kolonia ou kolonist des mots comme hityashvut ou hitnahalut, aux racines bibliques et aux connotations moins agressives.                    L’historien et sociologue Jérôme Bourdon estime quant à lui que faire d’Israël un État colonial depuis soixante-quinze ans constitue une interprétation historiquement trompeuse et politiquement problématique. « S’il y a des aspects coloniaux dans le sionisme, ce mouvement est d’abord un mouvement national, qui réclame un État indépendant comme beaucoup d’autres peuples », expliquait-il récemment dans l’émission « Le temps du débat » sur France Culture.             Pour Gaza, on parle souvent de prison à ciel ouvert, mais la comparaison avec les camps de regroupement en Algérie me paraît plus pertinente. L’historienne Raphaëlle Branche inscrit elle aussi l’expérience sioniste de la fin du XIXe siècle « dans le contexte de la montée des aspirations nationales partout en Europe plutôt que dans un moment colonial ». « La logique est celle du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, de peuples qui, à un moment donné, ont réclamé d’être reconnus comme une entité politique internationale sous la forme d’un État », indique-t-elle.Quand les premières colonies juives s’installent au Proche-Orient, précise-t-elle tout en soulignant la polysémie du terme « colonie », les juifs non seulement n’ont pas d’État mais ils s’installent sur des terres contrôlées par l’Empire ottoman.                                                                              Cependant, pour la chercheuse Sylvie Thénault, spécialiste de la colonisation et de la décolonisation de l’Algérie, la comparaison entre l’Algérie et la Palestine demeure utile pour penser ce qui se déroule aujourd’hui en Cisjordanie, à savoir un « territoire où la colonisation se manifeste par l’installation d’éléments allogènes avec le soutien d’autorités étatiques et militaires. ».La référence aide aussi à comprendre le verrouillage de Gaza, que Raphaëlle Branche rapproche des camps de regroupement pendant la guerre d’Algérie, « où la guerre est menée d’abord et avant tout envers une population civile ».        « On parle souvent de prison à ciel ouvert, mais en réalité, la comparaison avec les camps de regroupement me paraît plus pertinente, dit-elle. La logique n’est pas celle de l’emprisonnement mais du contrôle de la population civile, dont on limite la capacité de circulation, qu’on prive de l’accès à ses moyens de subsistance, etc. Tout cela pour gagner la guerre, en obtenant que la population civile cesse de soutenir les opposants au système colonial. »                         _ Sylvie Thénault souligne toutefois que, « sans vouloir aucunement minimiser les crimes de l’armée française en Algérie, qui a pu avoir recours au napalm, la situation n’est pas comparable, ne serait-ce que parce que les avions militaires français ne pilonnaient pas ces camps de regroupement qui ont pu regrouper jusqu’à deux millions de personnes à la fin de la guerre. La logique d’extermination n’était pas la même que celle qui se manifeste aujourd’hui à Gaza au nom de la chasse au Hamas. »                                                                 Pour tenter d’échapper au conflit des interprétations, l’historien Vincent Lemire propose de distinguer des « seuils » dans la nature coloniale de l’État hébreu. « Est-ce que la première implantation juive en Palestine historique au XIXe siècle est comparable à la pire colonie d’extrême droite en Cisjordanie aujourd’hui ? Les différences sont évidentes, mais est-ce que ce sont des différences de nature ou de degré ? » Pour lui, « un premier cran important a été franchi en 1948 avec l’expulsion de 750 000 Palestiniens, parce que c’est différent de revendiquer un droit à l’installation et de mener une politique d’expulsion. Un autre cran est franchi avec l’ingénierie coloniale, à la fois hyper technologique et messianique, qui se développe à partir des années 1990 et crée un espace carcéral à l’intérieur de ce qui reste de la Palestine. »                               L’historien donne à voir le piège d’une posture décoloniale univoque. « Si on considère que les populations juives de Palestine sont “aussi exogènes” que l’étaient les Français en Algérie, alors on peut difficilement imaginer d’autres scénarios que l’élimination quasi totale des autochtones, comme en Australie ou aux États-Unis, ou l’expulsion de l’ensemble des colons comme en Algérie. Mais force est de constater l’existence quasi continue de communautés juives sur le territoire de la Palestine. À partir d’une réalité qui n’est donc pas la même qu’en Algérie se greffe le projet sioniste originel qui est de créer un refuge pour les juifs victimes de l’antisémitisme dans le monde occidental. »   Analyser la question palestinienne comme une question coloniale est pertinent historiquement, mais cette lecture coloniale ne nous offre aucune solution politique.                                                                                                                                          Attentif aux singularités de chaque situation coloniale, Omar Jabary Salamanca, chercheur à l’université libre de Bruxelles, nuance un des arguments principaux entendus pour juger que le cas palestinien serait à ce point spécifique qu’il serait impossible à penser dans une logique similaire avec d’autres histoires coloniales.  « En général, les colonies de peuplement sont des projections depuis une métropole. Mais ce qu’on voit aujourd’hui, c’est qu’en réalité Israël est une projection de plusieurs métropoles, comme le montrent aujourd’hui l’investissement militaire ou diplomatique de pays très investis dans le soutien à Israël mais aussi le nombre de soldats israéliens ayant la double nationalité américaine, française ou britannique. »      Aujourd’hui, la possibilité d’une solution à deux États est rendue caduque à la fois par la logique coloniale à l’œuvre en Israël mais aussi par l’intransigeance du Hamas, dont beaucoup de membres, tel Ghazi Hamad, porte-parole et membre du bureau politique, estiment qu’« Israël est un pays qui n’a pas sa place sur [leur] terre ». Alors même qu’en 2017 le Hamas avait modifié sa charte, établie en 1988 un an après sa création, en reconnaissant l’existence d’Israël et en acceptant un État palestinien dans les frontières de 1967.                                                                                                            Pour envisager l’avenir et ne pas se résoudre à une vision du conflit israélo-palestinien comme insoluble, juge Vincent Lemire, « il faut préciser ce qu’on désigne par colonie » : « Un kibboutz ou un moshav [autre type de communauté agricole, moins collectiviste à l’origine qu’un kibboutz – ndlr] à l’intérieur des frontières créées de fait par la guerre de 1948, ce n’est pas la même chose qu’une projection contemporaine ultrareligieuse et suprématiste sur les collines de Naplouse ».     ___ Pour ouvrir des perspectives, l’historien rappelle le projet « Two States, One Homeland », qui imagine deux États côte à côte avec une frontière ouverte entre les deux, autorisant les colons israéliens à rester sur le territoire de l’État palestinien et les réfugiés palestiniens à revenir vivre en Israël. Cela permettrait, estime-t-il, de prendre en compte « ce que l’on pourrait appeler une “autochtonie coloniale”, parce qu’Israël existe depuis soixante-quinze ans et parce que des communautés juives sont présentes en Palestine depuis des siècles. Et plutôt que de vouloir en finir avec cette réalité, il me semble qu’elle autorise des solutions créatives, parce que ni les Palestiniens ni les Israéliens ne peuvent espérer jeter l’autre peuple à la mer ».                 Les doubles racines, à la fois arabes et juives de la Palestine, proscrivent en effet la disparition de l’un ou l’autre peuple de ce territoire. Elles interdisent aux Israéliens qui voudraient profiter de la stratégie du choc à l’œuvre à Gaza de songer à une élimination des Palestiniens. Elles empêchent aussi une partie du camp décolonial de rêver pour la Palestine d’une décolonisation à l’algérienne.                                                                                                                         En Afrique du Sud, la transition s’est faite sans qu’il y ait, comme en Algérie, de départ des colons, même si la question de la possession de la terre n’a pas été réglée.          Pour penser le moment présent, Omar Jabary Salamanca tourne son regard vers le cas sud-africain plutôt qu’algérien puisqu’en Afrique du Sud « la transition s’est faite sans qu’il y ait, comme en Algérie, de départ des colons, même si la question de la possession de la terre n’a pas été réglée puisque les colons sont demeurés les grands propriétaires ». Au-delà des différences de contexte, « s’il y a un point commun aux processus de décolonisation, c’est qu’ils passent par la lutte armée parce que les colons ne cèdent jamais volontairement leur pouvoir, y compris en Afrique du Sud comme on a tendance à l’oublier. »        Nul hasard sans doute si l’Afrique du Sud a accueilli le 5 décembre à Prétoria de hauts responsables du Hamas invités aux commémorations officielles des dix ans de la mort de Nelson Mandela. Son petit-fils, Mandla Mandela, y a rappelé que pour le héros de la lutte contre l’apartheid la création d’un État palestinien était « la grande question morale de notre époque ». Et c’est l’Afrique du Sud qui, la première, a saisi la Cour pénale internationale sur les crimes de guerr[e israéliens à Gaza. Cette identification à la cause palestinienne montre bien qu’en tant que grille de lecture politique, la question coloniale est au cœur du conflit israélo-palestinien." [Joseph Confavreux et Carine Fouteau__ Merci à Mediapart__ Souligné par moi.
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mardi 10 juin 2025

Sionisme d'hier et d'aujourd'hui

 Une notion polémique?         [Pistes de recherche]

                     En tous cas, une notion à géométrie variable suivant les époques, les lieux, les conflits, qui n'est pas toujours à connotations religieuses   [voir Lemire (et ici)]          Le judaisme et le sionisme au sens politique sont pas toujours imbriqués au cours de l'histoire. Sans une bonne connaissance de l'histoire au Moyen Orient, il est difficile de comprendre cette question, politiquement et religieusement. Pour une approche assez simple et relativement clair, on peut écouter ici.                                                    ______________ Aujourd'hui, certains historiens israëliens soutiennent l'idée d'un dépassement de cette notion jugée toxique telle qu'elle est devenue, souvent mortifère.                      Burg souhaite une laïcisation et un abandon des références bibliques, surtout dans le contexte actuel, celui de l'instrumentalisation de l'extrême droite et des courants de récupération religieux. L'historien Shlomo Sand appelle à une approche critique des mythes, notamment celui de la "terre" qui mènent parfois au suprémacisme, pour faire de son pays un Etat "normal", conforme au droit international, pour dissiper les confusions et les amalgames.    Un défit?                                   Tom Segev remet en cause les fondements de cette idée, finalement source de conflits, d'anathèmes ou de ralliement, de confusions, d'amalgames, de récupération religieuse, surtout sous la forme du sionisme religieux le plus radical, de colonisation sans fin, dans le sillage de Jabotinsky.   Une "fausse idole", dit N.Klein.   Seul un processus de laïcisation et de démocratisation bilatéral pourrait faire sortit de l'ornière des tensions d'un autre âge. Et la clé essentielle du problème se trouve à Washington. C'est mal (re)parti.

____L'an prochain à Jérusalem?  __

                                                                                                                                                           " ...L'antisionisme  traverse le judaïsme et la judéité, que ceux-ci soient diasporiques ou israéliens...." Il peut être juif.     Les confusions sont toxiques.  Les colonisations s'enchaînent.    Le mythe du "Grand Israël" est une menace pour l'équilibre fragile du Moyen_Orient.                                                                                   ___    Pour une synthèse claire de l'histoire d'Israël depuis ses origines jusquà sa fondation, voir ICI      
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lundi 7 octobre 2024

365 jours

Un an déjà

     Quel bilan?

           Après cet épouvantable carnage, ayant enclenché de si terribles dérives, toujours en cours. Des intellectuels et hommes politiques israëliens s'interrogent, comme David Grossman, Amos Oz. Les enfants de Gaza, eux, ne se posent pas de telles questions(*)... Certains vont plus loin dans l'interrogation: Omer Bartov met en garde (*). Elie Barnavi avait proposé très rapidement un premier diagnostic des événements. Certains Juifs sont cependant tiraillés. Le journaliste de Haaretz, Gideon levy n'y est pas allé par quatre chemins, très critique à l'égard de la politique de Netanyahou, que Didier Fassin ne ménage pas non plus. Comme Yaniv Icskovits. De simples voix ont su garder une distance critique en gardant le ton et la mesure qui s'imposaient.... difficilement. Peur er confusion.                                    


                      L'aveuglement ou la complicité (*) de nos sociétés n'ont rien arrangé. L'intoxication est à son comble. Les délires d'extrême-droite ont pignon sur rue. Le pays est fracturé pour longtemps. Les consciences sont à l'épreuve.    _______(*)" Comme le notait l’historien Vincent Lemire le 4 septembre au micro de France Inter, quelques jours avant l’offensive sur le Sud-Liban et Beyrouth : « On ne connaît pas les histoires et les visages des morts à Gaza. Au moins 40 000 morts, dont au moins 30 000 femmes et enfants à Gaza, innocents par définition… Ces chiffres ont pratiquement une capacité anesthésiante sur nous. Il y a quelques mois, on programmait des émissions parce qu’on parlait de 30 000 morts et non plus de 20 000. Mais aujourd’hui ces chiffres ne nous disent plus rien. On est obligé de les rapporter à une réalité française pour qu’ils continuent de nous frapper. »...." Un mois après les massacres du 7 octobre, nous écrivions que « rapportés à la population israélienne, il a été dit que les massacres du 7 octobre ayant fait plus de 1 300 victimes équivalaient, en France, à un Bataclan qui aurait coûté la vie à 9 500 personnes. Si l’on prolonge ces calculs sordides, et qu’on rapporte les 9 000 morts de Gaza à une population totale d’environ 2,3 millions d’habitant·es, c’est comme si, en quatre semaines, la France avait perdu 264 000 habitants, dont plus de 100 000 enfants ». 
      ___En société 
            ___ Elie Barnavi  : vers la crise?
                        ___  Un an après___ Gazacide________ 

mercredi 4 décembre 2024

Suprémacisme israëlien

 L'opposition est visée

         Toute parole contestataire se trouve mise en question en plus haut lieu. C'est devenu la chasse à toute parole critique. Peut-on encore parler de démocratie à Tel Aviv, quand la liberté d'expression est menacée tous les jours?          Le suprémacisme de l'extrême droite israëlienne ne supporte pas la critique ou la présente comme "antisémite", forcément antisémite....Certains israëliens, parfois de premier plan, peinent à se faire entendre. Ne parlons pas du juif  Brauman ou de l'historien Lemire.                   La Cisjordanie, qui est harcelée, fait partie aussi du projet du "Grand Israël", dont plusieurs penseurs du pays avaient depuis longtemps dénoncé le projet. A Gaza, certains s'impatientent. Malgré les mises en garde internes, de la part d'hommes en vue.                                                                         C'est le silence ou la complicité      Les partis les plus extrémistes se réjouissent d'avoir trouvé en Bibi, nouveau Josué, le bras armé qu'ils espéraient... Le suprémacisme sioniste est une menace pour l'avenir d'Israël.   Puisque pour eux "les Palestiniens n'existent pas... comme ils le disent  à la suite de Golda Meir.  __ L'extrême droite se renforce de plus en plus, attendant le Grand Israël...  Comment sortir du piège? De l'engrenage?...Un horizon?


                                                                                                              "..La création de l'Etat d'Israël consacre la victoire du mouvement sioniste, victoire qu’ont rendue possible l’antisémitisme hitlérien et le génocide. Cet État regroupe une proportion croissante des juifs du monde – quelle que soit la définition que l’on donne à ce terme –, mais inférieure à 40 %. Des centaines de milliers d’entre eux ont préféré l’intégration, aux États-Unis ou en Europe, même si Israël réussit désormais à en mobiliser une fraction importante en faveur de ses options. Ils se sentent, à juste titre, davantage en sécurité à New York ou à Paris qu’à Tel-Aviv ou à Jérusalem. Faut-il se réjouir du triomphe de ce nationalisme étroit, autour d’un État ? Bien que sioniste, Albert Einstein exprimait ses inquiétudes : « La manière dont je conçois la nature essentielle du judaïsme résiste à l’idée d’un État juif, avec des frontières, une armée et une certaine mesure de pouvoir temporel, quelque modeste qu’il soit. J’ai peur des dégâts internes que cela entraînera sur le judaïsme — et surtout du développement d’un nationalisme étroit dans nos propres rangs […]. Un retour à une nation, au sens politique du terme, équivaudrait à se détourner de la spiritualité de notre communauté, spiritualité à laquelle nous devons le génie de nos prophètes. »                                                                             « Le sionisme n’est pas le corollaire obligatoire, fatal, de la persistance d’une identité juive, remarque Maxime Rodinson ce n’est qu’une option. » Et cette option est critiquable, non seulement comme toute idéologie nationaliste, mais aussi parce que son aboutissement — la création d’un État juif — n’était possible que par la dépossession des Palestiniens. Le sionisme s’est pleinement inscrit — et ce fut l’une des conditions majeures de sa victoire — dans l’aventure coloniale. Ce fut et cela reste sa principale faute....Le dévouement ou l’idéalisme de nombre de militants sionistes n’est pas en cause. Un jeune juif débarqué sur la Terre promise en 1926 pouvait écrire : « Je peux être fier car depuis un an que je suis en Palestine, je me suis débarrassé de la gangue d’impureté de la diaspora et je me suis purifié du mieux possible. Je voulais une patrie. Être un homme comme les autres, égal aux autres, fier comme eux d’être en Palestine. Dès l’instant où mes pieds ont foulé la terre de mes ancêtres, j’ai rompu tout lien avec l’Europe et l’Amérique. » Il changea de nom, se fit appeler Chaïm Shalom et déclara : « Je suis hébreu et mon nom est hébreu car je suis issu du pays des Hébreux. »                                                                                                                                     En dépit d’un credo socialiste — ou parfois à cause de lui —, les sionistes ressemblaient aux colons installés en Algérie ou en Afrique du Sud, convaincus de faire progresser la civilisation face à des populations sauvages. Le sionisme en Palestine, malgré des formes particulières, se rattache au mouvement de colonisation sur deux plans : par son attitude à l’égard des populations « autochtones » ; par sa dépendance à l’égard d’une métropole, la Grande-Bretagne, au moins jusqu’en 1939. D’ailleurs, à l’époque où le colonialisme n’avait pas la connotation négative qu’il a aujourd’hui, Theodor Herzl écrivait à Cecil Rhodes, l’un des conquérants britanniques de l’Afrique australe : « Mon programme est un programme colonial. » Zeev Jabotinsky, le dirigeant du mouvement sioniste révisionniste, pour sa part, se réjouissait : « Dieu merci, nous juifs n’avons rien en commun avec ce que l’on appelle l’“Orient”. Nous devons venir en aide à ceux parmi le peuple qui sont incultes et qui s’inscrivent dans des traditions et des lois spirituelles archaïques orientales. Nous allons en Palestine d’abord pour notre “bien-être” national, ensuite pour en expurger systématiquement toute trace de l’“âme orientale”. »                                                                                                                                   Mordechaï Ben Hillel Ha Cohen, un juif installé à Jérusalem, note : « Nous sommes en Palestine la population la plus civilisée, personne ne peut rivaliser avec nous sur le plan culturel. La plupart des indigènes sont des fellahs et des bédouins ignorant tout de la culture occidentale. Du temps sera encore nécessaire avant qu’ils apprennent à vivre sans rapines, vols et autres forfaits, jusqu’à ce qu’ils éprouvent de la honte devant leur nudité et leurs pieds nus et qu’ils adoptent un mode d’existence où prévaudra la propriété privée, et où il sera nécessaire que des routes soient tracées et les chaussées goudronnées, que les écoles, les maisons de charité et les tribunaux essaiment sans qu’il y ait de corruption. » Mais l’insondable « âme orientale » semble résister à des décennies de civilisation puisque Moshé Katsav, alors président d’Israël, déclare en mai 2001 : « Il existe une immense fracture entre nous [les juifs] et nos ennemis, pas seulement en ce qui concerne les capacités, mais aussi sur le plan de la morale, de la culture, du caractère sacré de la vie et de la conscience […]. Ils sont nos voisins ici, mais on a l’impression qu’à une distance de quelques centaines de mètres il y a des gens qui ne sont pas de notre continent, de notre monde, mais qui finalement appartiennent à une autre galaxie. » Sont-ils humains, ces Palestiniens ?                              À la suite d’émeutes à Jaffa en 1921, une commission d’enquête britannique note que le mouvement ne constituait nullement un pogrom antisémite, mais que les insurgés haïssaient les sionistes, non les juifs. Le Jewish Chronicle, organe des juifs britanniques, s’insurge : « Essayez d’imaginer que les animaux sauvages du parc zoologique sortent de leur cage et tuent quelques-uns des visiteurs, et que la commission chargée d’enquêter sur les circonstances établisse que la raison du drame est que les animaux n’aimaient pas leurs victimes. Comme s’il ne relevait pas du devoir de la direction du zoo de garder les animaux dans leurs cages et de s’assurer qu’elles soient bien fermées. » Quelle franchise ! Frantz Fanon, psychiatre antillais rallié à la révolution algérienne, auteur d’un pamphlet célèbre, Les Damnés de la terre (1961), constate : « Le langage du colon, quand il parle du colonisé, est un langage zoologique. On fait allusion aux mouvements de reptation du Jaune, aux émanations de la ville indigène, aux hordes, à la puanteur, au pullulement, au grouillement, aux gesticulations. Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire. »                                                                                                                                                  La conquête de la terre comme le « refoulement » des autochtones confirment la dimension coloniale du mouvement sioniste. L’un de ses cadres reconnaît dès les années 1910 : « La question arabe s’est révélée dans toute son acuité dès le premier achat de terres, lorsque je dus expulser pour la première fois des habitants arabes pour y installer à la place nos frères. Longtemps après continua de résonner à mes oreilles la triste complainte des bédouins rassemblés cette nuit-là autour de la tente des pourparlers, avant qu’ils ne quittent le village de Shamsin […]. J’avais le cœur serré et je compris alors à quel point le Bédouin était attaché à sa terre. » Mètre carré après mètre carré, les colons juifs s’emparent des terres, repoussant les Arabes.  Aucun compromis n’est possible, Ben Gourion en a bien conscience : « Tout le monde considère les relations entre juifs et Arabes comme problématiques. Mais ils ne voient pas tous que cette question est insoluble. Il n’y a pas de solution ! Un gouffre sépare les deux communautés. […] Nous voulons que la Palestine soit notre nation. Les Arabes veulent exactement la même chose. » Israël Zangwill, un proche de Theodor Herzl, explique dans la presse britannique durant la Première Guerre mondiale : « Si l’on pouvait exproprier, avec compensation, les 600 000 Arabes de Palestine, ou si l’on pouvait les amener à émigrer en Arabie, car ils se déplacent facilement [sic !],ce serait la solution de la plus grande difficulté du sionisme. » Herzl avoue dans son journal en 1895 : « Nous devons les exproprier gentiment. Le processus d’expropriation et de déplacement des pauvres doit être accompli à la fois secrètement et avec prudence. » Il sera achevé, sur une grande échelle, en 1948-1949...."   _______