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jeudi 25 juin 2009

Armée US: privatisation en cours


Toujours plus d'actualité...

La montée en puissance de groupes d'interventions privées, comme Blackwater, semble bien se poursuivre.
Un récent rapport officiel en dénonce les dérapages déjà anciens.
Vers une privatisation de la gestion des conflits ?
L'ultralibéralisme appliqué à la guerre?
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-Obama emploie de plus en plus de mercenaires en Irak et en Afhanistan:
"Quand il était encore sénateur, Barack Obama ne se privait pas de critiquer le rôle des mercenaires dans la guerre en Irak. Maintenant qu’il est président, il perpétue la politique de George W. Bush qui consiste à confier une grande partie de l’effort de guerre en Afghanistan et en Irak à des sociétés et des multinationales privées qui en tirent de faramineux bénéfices. Cette privatisation des conflits armés est la plus aboutie et la plus radicale que le monde ait jamais connue.-Un rapport très officiel d’une commission bipartite (démocrate et républicaine), publié le 7 juin dernier, révèle qu’aujourd’hui près de 250 000 contractuels privés — en clair des mercenaires — font la guerre en Afghanistan et en Irak. Mais la presse américaine n’en parle presque pas. Cette Commission pour les contrats de guerre dans ces deux pays (Commission on Wartime Contracting in Iraq and Afghanistan) a pourtant été constituée l’année dernière, après des révélations sur des fraudes massives dans les contrats attribués par le Pentagone pour ces deux guerres.-Selon son rapport, 132 610 contractuels travaillent en Irak pour le compte du Pentagone, soit à peu près l’équivalent du nombre de soldats américains déployés sur place. Plus inquiétant, en Afghanistan, les mercenaires armés ou non (68 197) sont plus nombreux que les soldats en uniforme ! Et depuis qu’Obama est président, le recours à ces contractuels ne cesse de se développer.Toujours selon le rapport de la Commission, au cours du second trimestre 2009, le nombre de mercenaires œuvrant pour le Pentagone a grimpé de 29% en Afghanistan et de 23% en Irak. Le sénateur Obama qui pestait contres les méfaits et les fraudes des sociétés privées qui les emploient s’est transformé en un président Obama qui adhère à la nouvelle religion « bushienne » de privatisation des conflits..

Il faut dire que pour ces multinationales de la guerre, le jeu en vaut la chandelle. Ainsi, KBR affiche pour le premier trimestre 2009 des revenus en hausse de 27%, pour un total de 3,2 milliards de dollars. Selon le Financial Times, KBR dispose de surcroît d’un milliard de dollars en liquide dans son coffre et est en train de chercher à acquérir de nouvelles sociétés.-Si la presse américaine a parlé du rapport de la Commission, c’était pour en relever la conclusion spécifiant que la privatisation des guerres en Afghanistan et en Irak signifiait « des milliards de dollars de perdus en fraudes, gaspillage et abus », à cause du manque de supervision et de contrôle par le Pentagone. Par contre, personne n’a jugé utile de lancer un débat sur les dangers de la privatisation des guerres.-La continuité et même l’accélération du recours aux mercenaires sous l’administration Obama témoigne de la puissance de l’incontournable « complexe militaro-industriel » au sujet duquel le président Eisenhower a tiré la sonnette d’alarme, lors de son célèbre discours prononcé à la fin de son mandat, le 17 janvier 1961. Ancien commandant des Forces alliées en Europe pendant la Seconde Guerre Mondiale, Eisenhower avait averti ses concitoyens en ces termes : « Dans les conseils du gouvernement, nous devons prendre garde à l’acquisition d’une influence illégitime, qu’elle soit recherchée ou non, par le complexe militaro-industriel. Le risque d’un développement désastreux d’un pouvoir usurpé existe et persistera »...

-Le processus de privatisation de l'US Army s'étend:
"Le Pentagone fait toujours davantage appel pour ses opérations extérieures, comme celles de la guerre qu’il conduit en Irak, à des « sociétés privées de sécurité » - traduisez des fournisseurs de mercenaires -, qui ont l’avantage d’être « souples, rapides et peu coûteuses politiquement pour le gouvernement mais qui sont plus difficiles à contrôler ». Tels sont en substance les conclusions d’une conférence organisée durant toute cette semaine par le centre de réflexions American Enterprise Institute (Institut américain de l’entreprise).Par le passé, lesdites « entreprises privées de sécurité » s’occupaient de livrer les toilettes portables, les repas et le logement aux soldats en mission. « Maintenant, c’est beau- - coup plus que cela », a expliqué Dov Zakheim, vice-président de la société de consultants Booz Allen Hamilton et ancien sous-secrétaire à la défense. Ces firmes, comme par exemple la société Blackwater, véritable multinationale, remplissent des missions de surveillance, apportent un soutien logistique, travaillent dans le renseignement. Bref, effectuent des tâches qui étaient autrefois exclusivement du domaine de l’armée. En Irak, ils sont des dizaines de milliers d’étrangers ou d’Irakiens, séduits par des rémunérations élevées, à avoir choisi d’intégrer ce « business ». À eux seuls, ils constituent le second contingent armé étranger dans le pays, derrière l’armée US.D’après John Hamre, président du Center for Strategic and International Studies (CSIS) et ancien sous-secrétaire à la défense, cette « externalisation croissante du Pentagone vers les firmes privées s’explique notamment par la réduction des effectifs de l’US Army, passée de 2,2 millions de soldats en 1986 à 1,3 million aujourd’hui ». Du côté du patronat états-unien on plaide ouvertement en faveur d’une telle évolution, la sécurité constituant un secteur « hautement profitable » et on insistesur le « bon rapport qualité-prix » offert par les firmes au Pentagone.Pour l’universitaire Deborah Avant, les « firmes privées de sécurité » ont en plus l’avantage de recruter au niveau international. Quand l’armée éprouve, elle, davantage de difficultés à recruter, sur le territoire des États-Unis, des jeunes, comme elle le faisait jadis dans les milieux des immigrés les plus défavorisés. Car les morts ou les milliers de blessés atrocement mutilés qui rentrent d’Irak jouent un rôle de plus en plus dissuasif. C’est sans doute là l’aspect le plus avantageux de ce recours au privé, « moins coûteux politiquement » pour le gouvernement, soulignent très « pragmatiques » plusieurs intervenants à ce colloque, que l’envoi de chair à canon ordinaire..."

-
Blackwater, l'ascension de l'armée privée la plus puissante du monde - AgoraVox

-
L’armée US est-elle la plus mauvaise et la plus dangereuse armée du monde?

-Les mercenaires de Blackwater accusés par un rapport du congrès US

-Les barbouzes de la société américaine Blackwater sont poursuivis par les veuves

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-Une guerre privatisée
- Crise et dépenses militaires US

vendredi 23 septembre 2011

Le retour des mercenaires

____L'heure est aux économies, au désengagement de l'Etat et aux privatisations généralisées, depuis les années 90 surtout.
L'armée n'échappe pas à cette évolution, pour l'instant plus anglo-saxonne que française. Mais jusqu'à quand?...


_La tentation des mercenaires est forte: "L'apparition de sociétés commerciales privées qui ont fait de la guerre un business lucratif date de la chute du mur de Berlin. Les Etats occidentaux ont rapidement pris la mesure des économies potentielles que permettrait une cure d'amaigrissement de leurs ressources militaires, devenues moins utiles après le déclin de la menace soviétique. La professionnalisation, l'outsourcing sont devenus la règle..."
L'époque de Bob Denard est terminée. On a changé d'échelle.

____Les USA, où le poids de l'armée est devenu considérable,
comme le craignait Eisenhower, ont la plus longue pratique de la
privatisation , de l'introduction de sociétés militaires privées, surtout depuis l'engagement en Irak, qu'on a pu appeler une guerre privatisée.
On se souvient du comportement de compagnies comme
Blackwater, qui n'ont pas laissé d'excellents souvenirs sur le terrain. Les contractors, bien payés, échappent souvent à l'autorité militaire et à ses règles mais ont l'avantage de permettre de limiter les effets psychologiques des morts au combat sur la population américaine (La guerre du Vietnam a été méditée...)
__________Est-ce le retour des condottieres, une spectaculaire régression?
-Le Royaume-Uni s'est aussi bien engagée dans cette logique, même dans des domaines ultrasensibles, comme la dissuation nucléaire.

____La France commence aussi à expérimenter la formule, tout en le démentant publiquement. Politique assez schizophrène pour l'instant.
Elle pourrait autoriser le mercenariat, interdit depuis 2003

"Sans le dire vraiment, mais sans le cacher tout à fait, le gouvernement se prépare à réintroduire le mercenariat dans le droit français. Interdite depuis 2003, l'attribution à des entreprises privées employant des hommes en armes de missions "régaliennes", donc réservées en principe à l'État et à ses armées, est un sujet brûlant. L'Élysée n'y est pas opposé sur le fond.."
...Malgré les réticences de certains responsables de l'armée
"...En France, la notion de force armée légitime, conception latine issue de la Révolution française, définit l'utilisation de la violence d'Etat. Pour le Général Bruno Neveux, une figure de l'armée française qui a commandé avec brio la délicate opération Artémis en RDC en 2003, La force légitime émane d'un pouvoir politique légitime. «La force ne peut trouver sa raison d'être que dans un objectif politique, ce n'est pas une finalité en soi, mais un instrument au se
rvice d'une société démocratique. La force armée est de nature régalienne, apanage de l'Etat. Personne ne remet en cause le contrôle absolu de l'Etat».
la spécificité des armées est, en principe, un savoir-faire qui comporte l’utilisation d’une force maîtrisée et proportionnée, dans un cadre légitime, au nom de la volonté publique, d’un Etat, etc. Sous-traiter une fraction de cette « force légitime » à des privés plus ou moins contrôlés, c’est franchir une crête, créer la confusion, changer de nature, prendre le risque de dévaloriser les armées, les militaires. Il ne faut pas confondre le recours ponctuel à des prestataires (services, maintenance, transport par avions ou hélicoptères, etc.), et une action de longue durée, impliquant un Etat, une armée, une chaîne de commandement, des règles d’engagement et une tradition, etc.
Il ne faudrait pas non plus, plaident certains, que le recours aux SMP suscite plus de difficultés nouvelles qu’il n’apporte de solutions (par manque de capacités) ou d’économies (étant entendu que ces services « délocalisés » seraient par nature moins chers). Des experts européens redoutent notamment que, dans des pays où la pratique du contrat commercial est moins ancrée, les mécanismes de contrôle ne génèrent des coûts qui rendraient l’opération nulle ou négative. Il y aurait donc à identifier des seuils de rentabilité, et à les mettre en balance avec les limites du genre : rupture de la chaîne de commandement ; difficultés de coordination ; poids du contrôle d’exécution des marchés, etc.
Les militaires insistent, pour leur part, sur le fait que leur « cœur de métier » (la mission, l’action au milieu des populations, le recours aux armes éventuellement offensives, etc) n’est pas externalisable ; et qu’il convient de ne jamais mélanger, sur le terrain, les soldats réguliers et les privés en armes.
Un colonel français, spéci
aliste de doctrine, résumait au cours de ce colloque les (bonnes) raisons de ne pas recourir à des SMP :
- normes insuffisantes (casier judiciaire douteux, etc) ;
- confusion, dans le regard de l’opinion, avec les troupes régulières ;
- fonctionnement trop autonome (comme la société Blackwater en Irak) ;
- déséquilibre de l’économie locale (en raison des émoluments hors de proportion des personnels « mercenaires ») ;
- manque de cadre réglementaire et juridique…"


Mais il y a lieu de s'inquiéter pour l'avenir: un lobbying intense se développe à l'échelle de la planète visant à aboutir à
un marché mondial de la guerre pour les compagnies militaires privées
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Il serait urgent de relire Machiavel:
« Voulez-vous donc vous mettre dans l’impuissance de vaincre : employez des troupes auxiliaires, beaucoup plus dangereuses encore que les mercenaires. Avec les premières, en effet, votre ruine est toute préparée ; car ces troupes sont toutes unies et toutes formées à obéir à un autre que vous ; au lieu que, quant aux mercenaires, pour qu’elles puissent agir contre vous, et vous nuire après avoir vaincu, il leur faut et plus de temps et une occasion plus favorable : elles ne forment Point un seul corps ; c’est vous qui les avez rassemblées, c’est par vous qu’elles sont payées. Quel que soit donc le chef que vous leur ayez donné, il n’est pas possible qu’il prenne à l’instant sur elles une telle autorité qu’il puisse s’en servir contre vous-même. En un mot, ce qu’on doit craindre des troupes Mercenaires, c’est leur lâcheté ; avec des troupes auxiliaires, c’est leur valeur. Aussi les princes sages ont-ils toujours répugné à employer ces deux sortes de troupes, et ont-ils préféré leurs propres forces, aimant mieux être battus avec celles-ci que victorieux avec celles d’autrui ; et ne regardant point comme une vraie victoire celle dont ils peuvent être redevables à des forces étrangères. »

dimanche 25 mai 2008

Elections USA : jeu de dupes ?



Maison-Blanche 2008 : un show anti-démocratique (Entretien sur le processus électoral aux États-unis):
"...Le système électoral est un casse-tête que l’immense majorité des citoyens ne comprend pas. Dès la fondation des États-Unis, les choses ont été volontairement embrouillées et elles ont été complexifiées avec le temps. La Constitution des États-Unis a été conçue en réaction à la Déclaration d’indépendance. Il s’agissait d’arrêter un processus potentiellement révolutionnaire et de créer une oligarchie nationale qui se substitue à l’aristocratie britannique. Alexander Hamilton —le principal père de la Constitution— a imaginé un système pour empêcher toute forme de souveraineté populaire : le fédéralisme. Ce mot est équivoque. Dans la vieille Europe, on l’utilise pour désigner une forme d’union politique démocratique qui respecte les identités particulières et maintient des souverainetés partielles. On pense à la Confédération helvétique par exemple. Hamilton, quant à lui, a pensé le système non de bas en haut, mais de haut en bas. Il n’a pas fédéré des communautés locales pour créer un État, mais il a divisé l’État en utilisant des communautés locales....Alexander Hamilton était obsédé par sa hantise de la « populace » et sa volonté de créer une oligarchie états-unienne équivalente à la gentry britannique. Au cours du temps, son courant politique a imaginé toutes sortes de verrous pour tenir le peuple loin de la politique.Comme toujours, chaque État dispose de ses propres lois. D’une manière générale, elles visent à limiter la possibilité de créer un parti politique et de présenter des candidats aux diverses élections. Dans la plupart des scrutins locaux, il est interdit de se présenter sans l’investiture d’un parti et il est impossible en pratique de créer un nouveau parti.Le système le plus caricatural est celui du New Jersey où il faut réunir 10 % des électeurs pour pouvoir créer un nouveau parti, une condition que chacun sait irréalisable et qui interdit définitivement aux petits partis états-uniens de disposer d’une section au New Jersey.C’est un système entièrement fermé sur lui-même dans lequel, au final, la vie politique a été confisquée par les responsables des deux grands partis au niveau de chaque État. Il est impensable de pouvoir jouer un rôle si l’on n’est pas au préalable coopté par ces gens là...

Ne nous laissons pas submerger par les problématiques que nous imposent les grands médias. Savoir si les États-Unis vont maintenir avec McCain 100 000 GI et 200 000 mercenaires en Irak ou s’ils vont avec Obama diminuer le nombre de GI’s et augmenter celui des mercenaires ne change pas grand chose. La vraie question, c’est de savoir si les États-Unis ont encore les moyens de leurs ambitions et peuvent gouverner le monde —comme les néoconservateurs persistent à la prétendre— ou s’ils sont minés de l’intérieur et doivent abandonner leur rêve impérial pour éviter l’effondrement —comme l’a déjà expliqué la Commission Baker-Hamilton—...">>>Rapport du groupe d'étude sur l'Irak<<< -Élection présidentielle américaine
-Elections américaines : l'argent au cœur des débats
-Quand ceux qui signent les chèques font les lois
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-Présidentielle américaine : l'argent de la campagne et les dépenses des candidats:


Présidentielle US

En France, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal ont dépensé environ 20 millions d'euros chacun pour la campagne présidentielle de 2007. Il s'agit du plafond maximum de dépenses autorisées. A chaque élection, les comptes de campagne sont vérifiés par une commission nationale : hébergement, frais d'organisation de meeting, dépenses de maquillage, tout y passe. Aux Etats-Unis, les dépenses de campagne s'élèvent à plusieurs centaines de millions de dollars. Alors que les campagnes électorales sont financées sur fonds publics en France, l'appel au don de personne morale et de personne physique est un élément central dans la campagne américaine. Il suffit de voir la place prépondérante de ces appels au don sur les sites web de campagne des candidats pour s'en rendre compte. Mais pourquoi John McCane, Barak Obama et Hillary Clinton amassent-ils autant d'argent ?


mercredi 23 mai 2012

USA: guerres à moindre coût

La guerre aussi se privatise 


__Le retour des mercenaires: 
 Une tendance lourde depuis les années 90, la conscription ayant été abandonnée après la guerre du Vietnam.
L'histoire des USA est jalonnée de guerres . Pour leurs guerres récentes, les USA ont (eu) besoin de recruter une main d'oeuvre jetable, aujourd'hui, des mercenaires africains.
Déjà pour la sinistre et ruineuse aventure irakienne, décidée par le clan Bush-Rumsfeld.
Aujourd'hui encore pour la très intéressée expédition afghane, qui vire au fiasco, après dix ans de combats perdus d'avance.

" Lorsqu’ils s’engagent dans la « guerre contre le terrorisme » et envoient un nombre croissant de leurs soldats à travers le monde, de l’Irak à l’Afghanistan, les Etats-Unis se heurtent à une difficulté : trouver des combattants. En effet, leurs citoyens ne s’enthousiasment guère à l’idée de mourir pour la patrie. L’armée a donc enrôlé des non-nationaux, en leur promettant un passeport américain. Elle a en outre fait appel à des sociétés de sécurité privées qui elle mêmes recrutent en Afrique des supplétifs «bons à jeter» après emploi.
  "J’’ai tout de suite compris que je venais de commettre la plus grosse erreur de ma vie. Mais c’était trop tard. J’avais signé pour un an. Je devais me comporter comme un homme»,  soupire Bernard, engagé par une société de sécurité privée américaine en Irak. Ce jeune Ougandais appartient à l’«armée invisible» recrutée par les Etats-Unis pour soutenir leur effort de guerre. De retour dans son pays à la fin de 2011, malade, il se voit depuis dénier tout droit à la protection sociale et à la santé, droits pourtant prévus par son contrat. Alors que leurs collègues expatriés blancs – américains, israéliens, sud-africains, britanniques, français ou serbes, engagés par des entreprises sous contrat avec le Pentagone (quelque 120 milliards de dollars de transactions depuis 2003) –ont bénéficié de confortables émoluments dépassant souvent les 10 000 dollars mensuels, les ressortissants étrangers («third country nationals», TCN) comme Bernard n’ont connu que l’arbitraire, le mépris du droit du travail et les mauvais traitements. Parfois blessés et renvoyés chez eux sans ménagement, ils ne reçoivent aujourd’hui ni aide ni soutien de leurs anciens employeurs.
En juin 2008, alors que Washington entame son désengagement d’Irak, ils sont 70167 TCN pour 153300 soldats réguliers.
A la fin de 2010, ils sont 40 776, c’est -à dire presque aussi nombreux que les Américains (47 305). C’est dans les pays du Sud qu’ont été recrutés ces hommes et ces femmes. Par milliers, ils ont été chargés des tâches les plus diverses sur les 25 bases de l’armée américaine en Irak, dont le fameux Camp Liberty, une «petite ville des Etats-Unis» construite près de Bagdad, qui a compté à son apogée plus de 100000 résidents. Les TCN – qui composent 59 % des e"ectifs du secteur dit « besoins de base » – s’occupent de la cuisine, du nettoyage, de l’entretien des bâtiments, de la restauration rapide, de l’électricité et même des soins esthétiques des femmes soldats...

 Le «marché de la violence » n’est en effet pas près de se tarir. Pour la protection des 16 000 employés de son ambassade irakienne, le département d’Etat a ainsi fait appel, pour 10 milliards de dollars, à huit sociétés militaires privées américaines. Une armée de 5500 contractants devrait être enrôlée. Aux côtés de Triple Canopy, chargée de protéger les diplomates, SOC fournira la sécurité statique durant cinq ans pour 973 millions de dollars. «Des kyeyos seront sans doute recrutés», indique Mme Kayonga, patronne de la compagnie Askar, désormais également présente sur le marché afghan. De Bagdad à Kaboul, et sans doute demain à Mogadiscio, il se trouvera toujours des Ougandais pour nourrir cette « force noire », estiment nos anciens d’Irak. Pourquoi ? «A cause de l’inflation, des frais de scolarité qui augmentent, des prix de l’alimentation qui flambent… Ce n’est pas que l’on aime ça, mais il faut bien vivre ! »
  Par Alain Vicky In Le monde diplomatique.
 

lundi 13 janvier 2014

Sharon, the Warrior

 Complexe, ondoyant, brutal et contesté   (notes)
                                                           L' homme est loin de faire l'unanimité à l'intérieur même de son pays.
  Celui qu'on a appelé  l'homme de fer, à plusieurs facettes, paysan-guerrier, souvent rebelle à sa hiérarchie, fut d'une complexité et d'une ambiguïté rares.
 Présenté comme une sorte de César, il fut considéré comme un héros dans son pays à certaines occasions, un recours parfois, un homme sans scrupule aussi, même si on a pu penser qu'à la fin de sa vie, en quittant le Likoud, il était prêt à abandonner par réalisme le vieux projet d'un grand Israël, même si le retrait de Gaza fut surtout le résultat d'un calcul.
       Un chef de guerre qui fut sans scrupules, de Qibya (1) à Gaza, en passant par Sabra et Chatila (2).
Contrairement au conciliateur Rabin, il fut essentiellement partisan de la  force.
   Il laisse un héritage dangereux, contribuant à droitiser l'opinion israëlienne, à radicaliser plusieurs fois une frange de Palestiniens et entreprenant une colonisation rampante ou brutale en Cisjordanie.
                     Un homme de fer  comme le suggère Haïm Gouri,« Pour viser et tirer, il faut fermer un œil. Pour voir la réalité dans sa globalité, il faut avoir les deux yeux grands ouverts. Arik, qui était d’abord un soldat, a longtemps fermé un œil. Surtout celui de la morale… En devenant premier ministre, il a commencé de voir la réalité différemment.... 
   Il avait compris les limites de la politique de la force et tenu compte de l’usure de l’opinion israélienne ». Le vieux politicien, sans l’avouer, aurait également admis l’impact de l’« élément démographique » (la natalité beaucoup plus forte des Palestiniens les amenant à bientôt devenir majoritaires sur le territoire aujourd’hui de facto placé sous l’autorité d’Israël)...
  Pour en tirer des conclusions inverses, Géoula Cohen développait une idée voisine, celle d’une « dérive » générale de la société israélienne qui, selon elle, avait fini par contaminer jusqu’à Sharon lui-même. « Tout a commencé, disait-elle, avec la guerre d’octobre 1973. » L’attaque égypto-syrienne dans le Sinaï et sur le plateau du Golan, alors occupés par Israël, avait laminé les lignes de défense de son armée, qui accusait des pertes très importantes. « Le peuple a été pris d’une angoisse existentielle folle qui, malgré le retournement de la situation, ne l’a plus jamais quitté. Après 1973, la volonté nationale et individuelle à payer le prix du combat a progressivement décliné. Nous avons cherché à légitimer nos concessions...
( Après Sabra et Chatila)100 000 Israéliens scandent à Tel Aviv « Sharon assassin ». Une commission d’enquête menée par le juge Kahane conclura à sa « responsabilité indirecte » dans ce massacre. Mais elle classifie les parties les plus sensibles des auditions (elles le demeurent jusqu’à ce jour). La commission exige aussi l’exclusion d’Ariel Sharon de toute fonction à caractère sécuritaire dans l’avenir. Un verdict de mort politique ? En réalité, il revient au gouvernement un an après, comme ministre de l’industrie. Il multiplie ensuite les postes ministériels, dont le logement et la construction (qui détient la haute main sur le développement des colonies), puis l’énergie, enfin les affaires étrangères, en 1998, toujours dans des gouvernements de droite... 
Plus que tout autre dirigeant, il aura symbolisé, par son évolution, le dilemme dans lequel se débattent les Israéliens depuis la fin de la guerre des Six-Jours. Car les Palestiniens ont fini par imposer dans les consciences leur existence. Conséquence : les grandes postures du sionisme – « Les Palestiniens n’existent pas », avait clamé le premier ministre Golda Meir ; « Nous n’avons expulsé aucun Arabe », avait dit auparavant David Ben Gourion – sont désormais à ranger au registre des fictions politiques, tout comme l’occupation militaire des Palestiniens érode progressivement au plan international la propension israélienne à s’approprier la position victimaire dans le conflit. Depuis bientôt cinq décennies, Israël vit écartelé entre l’impossibilité de se défaire du « cancer palestinien » et le refus chronique d’accepter une solution qui respecte la parité « en droits et en dignité » des deux peuples...
C’est parce qu’il était partiellement conscient de ces enjeux qu’Ariel Sharon, avant son accident vasculaire cérébral (AVC), avait créé un nouveau mouvement politique, qu’il avait nommé Kadima. En français : « En avant ! » La plupart des témoignages décrivent Sharon comme un homme secret, tortueux, qui masquait ses intentions mais pas ses ambitions et n’accordait, même à ses proches, qu’une confiance conjoncturelle. Un manipulateur, qui a longtemps eu en Israël une notoriété de « menteur invétéré ». Un homme paradoxal, impulsif, mais capable de préparer ses coups très à l’avance et d’attendre son heure patiemment...
Un homme capable aussi de tous les pas de côté, ou même en arrière, en fonction des rapports de force et des circonstances, pour préserver ses objectifs finaux. Un homme qui toute sa vie a pensé que le temps jouerait toujours en faveur des Israéliens. Et qui, nous confiait son confident, Réouven Rivlin, était convaincu qu’il fallait parler de la paix « parce que c’est ce que les Israéliens et la communauté internationale veulent entendre, mais en laquelle il ne faut surtout pas croire ». Dans la fameuse interview précitée de 2001, Sharon expliquait aussi qu’au-delà des aléas, l’ambition du sionisme restait d’actualité ; elle consistait « à toujours aller de l’avant ». La dénomination de son parti n’était pas qu’une clause de style..."
      Sharon aura contribué à placer son pays dans une impasse durable, une impasse liée au statut de cet Etat si particulier.
Les quelques mois de discussion qui restent ne laissent pas entrevoir d'avancée notable.
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(1) "...L’Unité 101 pénètre dans le village dans la nuit du 14 au 15 octobre et jette des grenades dans les maisons. Un massacre collectif s’en suit dont rend compte le journal Ha’aretz du 26 octobre : « ils ont tiré sur chaque homme, femme et enfant qu’ils trouvèrent. Et pour finir sur les troupeaux de vaches. Ils dynamitèrent ensuite quarante-deux maisons, une école et une mosquée. » Soixante-neuf personnes trouvent la mort, en majorité des femmes et des enfants. Le Département d’Etat US, le 18 octobre, déclare que les responsables « devraient être amenés à rendre des comptes». Le 25 novembre, le Conseil de Sécurité de l’ONU, unanime, condamne Israël pour ce massacre. Ben Gourion félicite Sharon. L’Unité 101 incarne la volonté d’Israël de s’imposer dans la région..." (Jennar
(2) Selon Yeshayahu Leibovitz, professeur à l’Université Hébraïque et éditeur de l’Encyclopedia Hebraica, déclarait : « le massacre fut accompli par nous. Les Phalangistes sont nos mercenaires exactement comme les Ukrainiens, les Croates et les Slovaques furent les mercenaires d’Hitler, qui les a organisés en soldats pour faire le travail pour lui. De la même manière, nous avons organisé les assassins au Liban en vue de tuer les Palestiniens. »
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lundi 23 août 2021

Afghanistan (suite): contexte géopolitique.

        On a appelé le pays le "cimetière des empires"

           Mais l'histoire, au sens strict et récent, n'explique pas tout. L'aspect géopolitique a son importance. Ce pays vient de loin.  Comme ce qu'on appelle le" grand jeu" depuis Kipling.        Voici un point de vue très intéressant qui met en lumière certains aspects de l'affaire afghane trop souvent oubliés, notamment l'interventionnisme assez précoce des USA. [Il est reproduit dans son intégralité, car il  n'est pas accessible gratuitement. Merci à l'auteur et au journal qui l'a fait paraître.]    

                             ________  "Quand on voit les cartes de l'avancée des talibans, on peut se demander comment malgré des milliers de milliards et 20 ans à former une armée, on perd aussi facilement et aussi rapidement un pays ? 

Cartes de l'offensive talibane au 10 août et au 15 août 2021. Les zones contrôlées par les talibans sont en gris, celles contrôlées par le gouvernement afghan et la coalition internationale en rouge, les zones contestées en vert © Wikimédia, page "2021 Taliban Offensive"Cartes de l'offensive talibane au 10 août et au 15 août 2021. Les zones contrôlées par les talibans sont en gris, celles contrôlées par le gouvernement afghan et la coalition internationale en rouge, les zones contestées en vert © Wikimédia, page "2021 Taliban Offensive"        ___L'Hindu Kush:   Il est impossible de comprendre l’Afghanistan sans comprendre sa géographie. Le paramètre le plus important, c’est qu’à part le Sud-Sud Ouest désertique, le pays est très montagneux : il faut se figurer la France (le pays est légèrement plus grand), mais avec les Alpes partout.

Carte topographique de l'Afghanistan © WikimediaCarte topographique de l'Afghanistan © Wikimedia

Ce que signifie ce massif montagneux de l'Hindu Kush, c’est énormément de cuvettes et de vallées entre les montagnes, dont on ne peut sortir en général que par une poignée de défilés. Cette géographie a plusieurs conséquences.      A) De nombreuses ethnies - le pays ayant été un carrefour toute son histoire - constituées de tribus et de clans, qui sont réunies en communautés qui restent assez isolées les unes des autres, ce qui complique l’obtention d’une unité nationale.

Plusieurs groupes ethnolinguistiques sont présents en Afghanistan et au Pakistan, sous divisés en de très nombreux clans, tribus et familles (carte de 2005) © Wikimédia, page "Afghanistan ethnic groups 2005"Plusieurs groupes ethnolinguistiques sont présents en Afghanistan et au Pakistan, sous divisés en de très nombreux clans, tribus et familles (carte de 2005) © Wikimédia, page "Afghanistan ethnic groups 2005"

Un camion sur les routes de la province du Panjshir © US Air Force/Tech. Sgt. Charles CampbellUn camion sur les routes de la province du Panjshir © US Air Force/Tech. Sgt. Charles Campbell

B) Une grande difficulté pour un Etat central de construire ce sentiment national, vu la difficulté d’atteindre certains endroits : imaginez devoir faire Lille-Marseille, dans un camion sans direction assistée sur des routes en terre aussi sinueuses que celles des Alpes.

C) Ce qui entraîne un territoire bien plus dur à tenir qu’à oppresser. Ce point est crucial pour comprendre pourquoi autant de ressources n’ont pas permis de venir à bout des talibans. Voici un exemple d'une vallée sélectionnée au hasard.

Vallée de Chahardu © Google MapsVallée de Chahardu © Google Maps

Pour occuper toute une vallée, il faut énormément de soldats... bien plus que pour l'assiéger. En effet, pour en faire le siège, il suffit de tenir les quelques défilés, ce qui demande bien moins de moyens (humains, notamment).

Il suffit d'y prendre en embuscade ou d'extorquer les convois, pour récupérer argent, vivres et/ou matériaux, et précariser rapidement les habitants de la vallée. Même dans le cas où l'assiégeant ne dispose pas de la main-d'oeuvre nécessaire pour réussir à tenir durablement le défilé, il suffit au pire de transformer la route qui y entre en champ de mines ou de cratères (ou de ruines pour les ponts) pour compliquer la vie de tout le monde dans la vallée.

Une route détruite suite à bombe talibane sur la route Torghundi-Herat dans le district Keshk Rabat Sangi, dans la province de Herat, 23 septembre 2020. © Herat Directorate of Public WorksUne route détruite suite à bombe talibane sur la route Torghundi-Herat dans le district Keshk Rabat Sangi, dans la province de Herat, 23 septembre 2020. © Herat Directorate of Public Works

De là à ce que les militaires postés dans la vallée se demandent s’ils souhaitent vraiment mourir pour un gouvernement qui, faute d'accès, n’a envoyé ni renforts ni munitions ni soldes ni vivres, et s'il ne serait pas plus rationnel de se rendre… Il faut à cela ajouter que la reddition ne se fait pas en pure perte, puisque les talibans peuvent proposer vivres, argent, pas de représailles, voire même une place dans leurs rangs, contre la reddition. Dans ces conditions, peu importe la qualité de l’entraînement des soldats, on comprend vite le peu de résistance qui est parfois opposée aux talibans.      Il faut cependant souligner que malgré ce constat, les forces afghanes sont loin d'avoir démérité comme on a pu le lire parfois : sur l'ensemble du conflit, l'armée et la police afghanes ont perdu 27 fois plus d'hommes que les forces américaines... Et notamment, elles ont perdu plus d'hommes cette année que les américains en 20 ans.     Les russes ont à un moment estimé qu'il fallait un million de militaires pour tenir le pays contre son gré, ce qui représenterait les trois-quarts de toute l'armée américaine active aujourd'hui. La force internationale a au mieux atteint 15% de ce nombre, et encore : pas pendant très longtemps.

La Ring Road, le réseau de routes reliant les principales villes du pays © Washington PostLa Ring Road, le réseau de routes reliant les principales villes du pays © Washington Post

C’est parce que faire le lien entre les différentes villes et communautés du pays était si important pour en garder le contrôle, en plus de permettre plus de mobilité des troupes, que l’effort de la coalition internationale s’est un temps concentré sur la construction des routes. En particulier, la coalition a tenté de reconstruire la "ring road", pour connecter toutes les grandes villes du pays.

Prévue pour couter 1,5 milliards, elle en a coûté le double et n’a jamais été vraiment complétée. Surtout, elle n’a pas été entretenue et s'est vite détériorée. Pourquoi ? Parce que dès 2003, l’effort de guerre américain s’est déplacé en Irak, pour y chercher des bombes atomiques inexistantes sur les mensonges de George W. Bush et Dick Cheney. Il a donc fallu engager des mercenaires privés pour protéger les constructeurs de route, ce qui coûte beaucoup plus cher que de faire protéger les chantiers par les armées régulières. Ceci étant, engager des mercenaires privés a permis de faire tomber des fonds américains publics dans des mains privées, tout en limitant les pertes de l’armée, deux choses qui ne déplaisaient pas à tout le monde à Washington.

L'Afghanistan n'a pas d'accès à la mer. Le pays est bordé, par l'Iran à l'Ouest, par le Turkmenistan au Nord-Ouest, par l'Ouzbekistan au Nord, par le Tajikistan au Nord-Est et par le Pakistan au Sud et à l'Est. A l'extrême Nord-Est, l'étroit corridor du Wakhan, qui sépare le Tajikistan et le Pakistan, lie l'Afghanistan à une courte frontière avec la Chine. A l'exception du Nord-Ouest, l'Afghanistan est entourée soit de montagnes, soit de déserts © WikimediaL'Afghanistan n'a pas d'accès à la mer. Le pays est bordé, par l'Iran à l'Ouest, par le Turkmenistan au Nord-Ouest, par l'Ouzbekistan au Nord, par le Tajikistan au Nord-Est et par le Pakistan au Sud et à l'Est. A l'extrême Nord-Est, l'étroit corridor du Wakhan, qui sépare le Tajikistan et le Pakistan, lie l'Afghanistan à une courte frontière avec la Chine. A l'exception du Nord-Ouest, l'Afghanistan est entourée soit de montagnes, soit de déserts © Wikimedia

Un autre élément à avoir en tête à propos de l'Afghanistan, c’est que le pays est enclavé, c’est à dire sans accès aux mers et océans : pour l’envahir et l’approvisionner, il faut entrer depuis un pays voisin. Il convient alors de se pencher à nouveau sur la géographie de la région, cette fois-ci en observant non plus les montagnes dans le pays, mais les montagnes autour du pays.

L'entrée la plus pratique peut sembler être le Turkmenistan. L'inconvénient, c'est que pour entrer par un pays, il faut son accord. Or le Turkmenistan est l'un des pays les plus isolés et les plus opprimés au monde. Il en est de même pour l'Ouzbekistan, même si le pays semble s'ouvrir un peu depuis 2016 (mais on parle d'une guerre démarrée en 2001). L'entrée par la Chine est très loin d'être la plus aisée vu la géographie, l'entrée par l'Iran peut sembler plus simple, mais on imagine mal l'un comme l'autre pays laisser des troupes, notamment américaines, transiter par leurs terres.        Restent alors le Tadjikistan et le Pakistan. Vu le relief, le Tadjikistan n'est pas l'option la plus évidente, mais la France y a quand même utilisé des bases aériennes, à Dushanbe. C'est surtout le Pakistan qui a servi de point d'entrée aux forces internationales. Notamment par la passe de Khyber à l'est, qui a concentré l'essentiel de l'entrée des ressources internationales... lorsqu'elle n'était pas fermée à cause des combats. 

Les principaux défilés sur la frontière pakistano-afghane. La passe de Khyber, entre Peshawar et Kaboul a constitué le principal point de passage des forces de la coalition © QuoraLes principaux défilés sur la frontière pakistano-afghane. La passe de Khyber, entre Peshawar et Kaboul a constitué le principal point de passage des forces de la coalition © Quora

En effet, on retrouve ici le même problème que précédemment : des centaines de défilés entre les deux pays. Les principaux, avec des routes, sont peu nombreux, ce qui signifie à nouveau qu'il est relativement facile d'obstruer les déplacements des armées motorisées en tenant quelques points stratégiques. La majorité des défilés, cependant, invisibles sur la carte ci-dessous parce que trop petits, sont impraticables autrement qu'à pieds : un obstacle majeur pour les forces d'invasion ou d'occupation motorisées, mais parfait pour les talibans à pieds ou en véhicules légers.

Ce qui mène à un problème supplémentaire : le Pakistan est un état souverain, ce qui complique les choses quand il s’agit d’aller y chercher les talibans qui s’y cachent lorsqu'ils étaient repoussés au delà des frontières, le territoire pakistanais leur servant alors de base arrière.     L'Etat pakistanais était bien chargé de s’occuper des talibans lorsqu'ils étaient de son côté de la frontière, mais c'est bien plus facile à dire qu'à faire. Tout d'abord parce que la région reste montagneuse, soit un gruyère de caves. Ensuite, parce que le Pakistan entretient une relation trouble avec les talibans, ils ont notamment été parmi les derniers à arrêter de les financer en 2001. Si cette relation est trouble, c'est parce qu'il n'est pas évident pour le Pakistan de simplement déclarer les talibans comme des ennemis et dédier toutes leurs forces à les éradiquer, pour des raisons de politique intérieure.    Pourquoi ? Parce que quand ils passent la frontière de l'Afghanistan vers le Pakistan, les talibans, majoritairement pachtounes (l’un des groupes ethno-linguistiques de la région), passent de chez eux à chez eux.

La frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan coupe en deux les territoires où vivent les peuples pachtoune et baloutche © ResearchGateLa frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan coupe en deux les territoires où vivent les peuples pachtoune et baloutche © ResearchGate

Pour comprendre pourquoi, autant se lancer dans un cours d’histoire (très très) accéléré du pays.       _________Le grand jeu:     Parce qu’elle est au carrefour de l’Asie, de la Russie et du Proche-Orient, la région qui va de la mer Caspienne à l’Inde contemporaine a toujours été prisée, elle a donc une histoire riche, et on pourrait remonter aux événements précédents pour expliquer ceux qui suivent sans doute sur plusieurs millénaires.    Puisqu'il faut bien commencer quelque part, commençons lorsque l'Afghanistan acquiert ses frontières modernes, entre 1886 et 1896, après deux conflits contre l'empire britannique en pleine colonisation des Indes.

L'Afghanistan, Etat tampon entre la Russie impériale, le Raj britannique et la Perse, à la fin du XIXème siècle © selfstudyhistory.comL'Afghanistan, Etat tampon entre la Russie impériale, le Raj britannique et la Perse, à la fin du XIXème siècle © selfstudyhistory.com

A cette époque, les enjeux sont les suivants. Une conquête par l'empire russe pourrait permettre un accès stratégique aux océans du Sud. Les Anglais, comme on l'a dit, sont en pleine construction du Raj britannique ("Raj" signifie "règne") et souhaitent aller le plus loin possible. Ils aimeraient également éviter une confrontation directe avec les forces russes. De son côté, la Perse, ancêtre de l'Iran, se verrait bien récupérer ces territoires qui furent jadis à elle. On a appelé ça le “grand jeu” des empires. (Oui...)     Ce grand jeu se termine avec une série d’accords qui fixent les frontières de l’Afghanistan, qui devient un état tampon entre les Russes, les Anglais et les Perses. Notamment, au Sud Est du pays, c'est la "ligne Durand", du nom du diplomate britannique qui l'a négociée, qui deviendra la frontière entre l'Afghanistan et le Raj britannique, et plus tard, la frontière avec le Pakistan à l'indépendance de ce dernier en 1947.

La ligne Durand (en rouge) est définie arbitrairement en 1893 comme limite ouest des Indes britanniques, bien qu'elle divise les territoires des pachtounes et des baloutches (en bleu). Elle deviendra ensuite la frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan. © Wikimédia, page "ligne Durand"La ligne Durand (en rouge) est définie arbitrairement en 1893 comme limite ouest des Indes britanniques, bien qu'elle divise les territoires des pachtounes et des baloutches (en bleu). Elle deviendra ensuite la frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan. © Wikimédia, page "ligne Durand"

Comme les accords franco-britanniques de Sykes-Picot (qui ont participé à installer une instabilité durable au Proche Orient jusqu’à encore aujourd’hui), la ligne Durand, arbitrairement décidée entre les colons britanniques et l’émir qu’ils laissaient s’installer, n'a pas simplifié la géopolitique du Moyen Orient. La ligne Durand (en rouge) coupe les territoires des peuples pachtoune et baloutche (en bleu) en deux, passant parfois même au milieu de villages.

Elle a perpétuellement nourri les tensions entre Afghanistan et Pakistan depuis, parce qu’elle est sans cesse remise en cause. C’est sans compter les revendications pour un nouvel Etat juste pour les Pachtounes, le Pachtounistan, qui amputerait Afghanistan et Pakistan, mais aussi pour un éventuel autre nouvel Etat, le Baloutchistan (qui est pour l'instant le nom d'une région du Sud-Ouest du Pakistan).    Est-ce que la région serait pacifiée avec une ligne différente ? Difficile à dire, mais il est en tout cas probable que les choses seraient plus simples. Surtout, peut être que la région, "cimetière des empires", aurait été plus simple à gouverner si l'Hindu Kush avait été l’intersection d'autres pays, plutôt qu'un pays lui même séparant des peuples, résultat d'une construction artificielle pour éviter la collision entre empires disparus depuis.      Puisqu’on est dans l’histoire du pays, continuons, parce que ce n’est pas la dernière fois que les empires ont joué au grand jeu dans la région, et ça aide à comprendre la situation aujourd'hui... 

Le cimetière des empires: Le pays a ensuite une histoire mouvementée, mais ni beaucoup plus ni beaucoup moins que n’importe quel autre pays à l’époque : d'un émirat (1823-1926) à une monarchie (1926-1973), puis une république en vérité assez peu républicaine (1973-1978), avant une révolution communiste en 1978, la révolution de Saur. Ce nouveau régime est farouchement anticlérical, dans un des pays les plus religieux au monde, ce qui déclenche les premières insurrections moudjahidines.   Un an après la révolution de Saur, l’URSS envahit le pays, pour une multitude de raisons : officiellement, ils viennent en aide au régime communiste en place contre les moudjahidines. En réalité, on peut citer bien d'autres raisons, la première étant que l’URSS est expansionniste : comme au temps de la Russie impériale, la conquête de l'Afghanistan représenterait toujours une avancée notable vers l'océan Indien. En outre, Moscou a été pris de court par la révolution de 1978, ils l’attendaient plus tard. Si le premier dirigeant communiste leur convient, il est rapidement renversé par un second qu'ils n'apprécient pas, et qu'ils exécutent et remplacent juste après avoir envahi le pays.  Cependant, il n'est pas question que d'expansionnisme et de rivalités de palais : parmi les raisons expliquant l'invasion, l’une d’entre elles est que les Etats Unis y ont appâtés les soviétiques, espérant que l’Afghanistan serait "le Vietnam des Russes". Les Etats Unis espéraient que le conflit s'enliserait et épuiserait l'URSS, tout comme la course aux armements nucléaires ou la course spatiale. C’est l’opération Cyclone.

Le président américain Jimmy Carter signe la première directive sur l'assistance clandestine aux opposants du régime communiste afghan le 3 juillet 1979, soit six mois avant l'invasion de l'URSS le 24 décembre 1979. © https://twitter.com/OuidaccordOK/status/1427059259662127106Le président américain Jimmy Carter signe la première directive sur l'assistance clandestine aux opposants du régime communiste afghan le 3 juillet 1979, soit six mois avant l'invasion de l'URSS le 24 décembre 1979. © https://twitter.com/OuidaccordOK/status/1427059259662127106

_______Lors de l'opération Cyclone et la guerre d'Afghanistan, les Etats Unis, aidés par Israël, l’Egypte et le Pakistan, abreuvent les moudjahidines, les “guerriers de la liberté”, d’armes, d’abord clandestinement puis ouvertement, dans un des nombreux conflits “proxy” de la guerre froide entre les deux blocs. La guerre durera dix ans pour les soviétiques, jusqu'en 1989. Le film "La Guerre selon Charlie Wilson" en raconte les coulisses, mais surtout le premier pêché capital des américains : dans l'une des dernières scènes du film (spoiler alert, évidemment), Reagan et le Congrès américain refusent quelques millions pour reconstruire des écoles en Afghanistan, après avoir dépensé des milliards pour inonder le pays d'armes afin d'épuiser l’URSS.

Scène du film Charlie Wilson's War © F T

Ce qu’on sait moins souvent, c’est que l'opération Cyclone n'a pas pris la forme que d'un soutien logistique et financier, mais a aussi consisté en une propagande internationale pour pousser des volontaires de pays arabes à rejoindre la résistance afghane, ainsi qu'en une propagande interne à l'Afghanistan avec par exemple des manuels scolaires d’endoctrinement religieux conçus par la CIA.      Ce qu’on sait moins souvent aussi, c’est que le Royaume Uni, l’Arabie Saoudite et la Chine ont eu des programmes similaires à l'opération Cyclone. Le Royaume Uni, probablement pour lutter contre la menace et/ou l’influence communiste au Pakistan et en Inde, membres du Commonwealth. L’Arabie Saoudite, parce que les communistes étaient férocement anticléricaux, et parce que les moudjahidines étaient majoritairement sunnites, leur victoire permettait donc de prendre en sandwich l'Iran et l'Irak chiites. La Chine, communiste, pour affaiblir l’URSS, son rival et voisin. Le “grand jeu” à nouveau… 

Evolution dans le temps des réfugiés dans le monde, par pays d'origine. De l'invasion soviétique de 1979 à très récemment, la principale population réfugiée est de très loin la population afghane, principalement hébergée dans les pays limitrophes. Seule la population syrienne la dépasse depuis le début de la guerre civile syrienne en 2011, sans que le nombre de réfugiés afghan n'ait diminué. © The EconomistEvolution dans le temps des réfugiés dans le monde, par pays d'origine. De l'invasion soviétique de 1979 à très récemment, la principale population réfugiée est de très loin la population afghane, principalement hébergée dans les pays limitrophes. Seule la population syrienne la dépasse depuis le début de la guerre civile syrienne en 2011, sans que le nombre de réfugiés afghan n'ait diminué. © The Economist

Après la défaite et le départ des russes en 1989, la guerre civile entre les moudjahidines et le gouvernement communiste afghan continue et ce dernier tombe en 1992. Cependant, il est important de comprendre que les moudjahidines n’étaient pas un seul bloc homogène, mais un attelage de différents groupes ethniques et de factions politiques à l’intérêt temporairement commun, pas tous armés par les mêmes puissances (et pas tous devenus talibans, d'ailleurs). Après la chute du gouvernement communiste, ces différents groupes se disputent le pouvoir jusqu’en 2001 dans une guerre civile sanglante qui voit toujours des déplacements massifs de réfugiés.    (Profitons de l’occasion pour rappeler que les réfugiés et migrants, pour l’écrasante majorité, ne viennent pas dans les pays européens, mais vont dans les pays à côté des leurs, dans l’espoir d’un jour retrouver leur terre natale.)

73% des réfugiés du monde le sont dans un pays limitrophe du pays qu'ils fuient. La plupart des autres ne font pas beaucoup plus loin, puisque 86% de tous les réfugiés de la planète le sont dans des pays en développement. © Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés73% des réfugiés du monde le sont dans un pays limitrophe du pays qu'ils fuient. La plupart des autres ne font pas beaucoup plus loin, puisque 86% de tous les réfugiés de la planète le sont dans des pays en développement. © Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés

          Parmi les différentes factions émergent, probablement grâce à des financements de l’Arabie Saoudite et/ou du Pakistan, les talibans (le mot est le pluriel de "talib", qui signifie “étudiant” en arabe - au sens de “personne qui étudie, érudit”, pas au sens de “jeune à la fac”. Ainsi, formellement, on devrait écrire « les taliban » sans « s » à la fin). Parce qu'ils promettent de mettre fin au chaos de la guerre civile en matant les seigneurs de guerre moudjahidines, et de restaurer une forme d'ordre et de sécurité juridique par l'application de la charia, ils acquièrent des soutiens toujours plus nombreux qui, en 1996, leur permettent de prendre Kaboul.     En 2001, les USA envahissent le pays pour éliminer Al Quaïda (qui signifie à l’origine "la base", au sens de "base d’entraînement des moudjahidines"), une des organisations de la galaxie talibane, responsable de l'assassinat du commandant Massoud (l'un des chefs de guerre moudjahidines, principal dirigeant du Front Uni contre les talibans, l'Alliance du Nord) et des attentats du 11 septembre, évidemment, mais aussi de nombreux autres attentats jusque là surtout anti-américains.     A cet égard, remarquons qu’on caractérise souvent mal Al Quaïda : c’est certes un mouvement fondamentaliste religieux, mais c’est avant tout une réaction à l’impérialisme, d'abord russe, puis américain/occidental. Cela ne signifie bien entendu pas que ça justifie quoi que ce soit dans leur action, mais que lorsque certains ont prétendu qu’ils souhaitaient un califat islamique sur toute la planète, ceux là se trompaient (ou trompaient leur audience) : Al Quaïda ne dirait sans doute pas non à un tel projet, évidemment, mais ce n'était pas leur objectif premier (idem pour les talibans). Après 2001, les talibans sont vite battus, un peu pour les mêmes raisons qui expliquent qu’ils ont vite récupéré le terrain ces derniers mois d’ailleurs : à cause de sa géographie, le pays est bien facile à conquérir qu'à tenir face à des conquérants. Et on arrive au point où nous en étions tout à l’heure, lorsque George W. Bush, après cette victoire facile, plutôt que de reconstruire, a réorienté les ressources pour dynamiter l’Irak en 2003 et y créer le vide politique qui permettra l'apparition de Daech (mais c'est une autre histoire).

Evolution dans le temps de la présence militaire américaine en Afghanistan © BBCEvolution dans le temps de la présence militaire américaine en Afghanistan © BBC

Ensuite, Obama renforce massivement la présence militaire américaine en 2009, mais après que Ben Laden a été tué en mai 2011, l’opinion américaine ne suit plus, et les Etats Unis amorcent leur retrait dès juin, pivotant vers un soutien du gouvernement afghan et arrêtant les combats actifs. La force internationale suit.

Il y aurait énormément à dire sur la période courant de 2001 à aujourd'hui, tant de choses qu'il vaut mieux renvoyer à des ressources externes s'étendant plus en détail, sur les éléments qui participent à expliquer l'échec à construire un Etat afghan stable :    - Sur un historique des dissensions entre militaires et politiques américains, de la détérioration des relations entre les Etats Unis et le gouvernement afghan, intransigeant et malavisé dans sa volonté trop centralisatrice pour le pays, de la corruption rampante notamment dans l'armée afghane, des abus des troupes américaines et internationales qui ont retourné l’opinion afghane, etcaetera___- Sur l’Iran, le Pakistan, la Russie, la Chine qui jouent chacun leur carte géopolitique_____- Sur la question des financements des talibans____- Sur celle de la production d'opium, principale ressource exportée par le pays

      Conclusion(s)    Lorsque j'ai eu à travailler sur le pays en 2013, la situation paraissait déjà inextricable : en gros, c’était soit investir 1 000 fois plus que ce qu'aucun pays n'était prêt à faire, soit quitter le pays, avec un risque non négligeable qu'il retombe dans le chaos. La reprise du pouvoir par les talibans était-elle inévitable ? Difficile à dire, il est de toute façon trop tard pour espérer une fin alternative.   Néanmoins, il faut dire que, si une fin alternative a un jour été envisageable, la fin qui s'est déroulée sous les yeux du monde ces derniers jours était intégralement prévue (même si elle est allée plus vite qu'imaginée par les Etats Unis).    En effet, en février 2020, Donald Trump a signé, sans le gouvernement afghan, un accord avec les talibans, l'accord de Doha. Cet accord organise la protection des américains pendant leur départ, et, tacitement, la reprise du pays par les talibans. L'accord fait libérer 5400 prisonniers talibans en échange de la libération de 1000 soldats afghans prisonniers et de 7 jours de cessez-le-feu. Ensuite ? Plus une seule attaque contre les forces de la coalition internationale, mais une explosion des attaques contre les forces afghanes : on l'a dit, l'armée afghane a perdu plus d'hommes cette dernière année que les américains depuis 2001.    C’est cet accord qui explique que les occidentaux soient aujourd'hui relativement en sécurité à Kaboul, comme cette journaliste de CNN ou les ressortissants français ou protégés par la France, alors que les talibans contrôlent le pays : ils savent que s’ils tuent un américain, ils risquent de retourner l’opinion américaine et voir la cavalerie revenir....".[M. Malaussena]    _____________________________