Je suis convaincu que la plupart d’entre vous en ont fait l’expérience et qu’elle vous a remués, même si vous n’y avez pas prêté toute l’attention qu’elle mérite. Vous êtes en train d’échanger avec un(e) ami(e), un amoureux ou un collègue, des messages écrits ou même vocaux sur votre téléphone portable. Soudain, le ton ou l’enjeu prend, à votre initiative, une certaine gravité : par exemple, vous avez fait part de votre désarroi ou de votre énervement, ou vous touchez à un désaccord ancien et profond, ou encore, vous avez laissé entendre à demi-mot que vous êtes sous le charme de votre interlocuteur et que la relation pourrait devenir plus intime. Alors que vous attendez la réponse, impatient et le cœur palpitant, vous voyez s’afficher sur votre téléphone, en dessous du nom et parfois de la photo de votre interlocuteur, trois points de suspension qui s’agitent de bas en haut. C’est le signe que l’autre a non seulement lu et reçu votre message mais surtout, qu’au lieu de répondre aux autres sollicitations du moment, il a compris l’urgence et l’importance du propos et est en train de vous livrer sa réponse. Dans le cours d’une journée encombrée et stressante, ce petit temps de latence téléphonique peut sembler un micro-événement sans importance. Je crois au contraire que cette expérience, si brève soit-elle, où le temps est suspendu et nous sommes dans une sorte de lévitation inquiète, nous révèle quelque chose d’essentiel. Quoi donc ?
Jusqu’à leur réinvention par les messageries numériques, les points de suspension étaient un signe linguistique et un procédé rhétorique à disposition de celui qui avait l’initiative de la parole. L’auteur d’un texte signalait ainsi à son destinataire l’existence d’un sous-entendu, d’une omission volontaire, d’une hésitation. Il l’invitait à imaginer des choses, tendres ou grossières, qu’il ne voulait pas ou n’osait pas mettre noir sur blanc. Apparu au XVIIe siècle dans le théâtre de Corneille, il devient “point de suspension” à la fin du XVIIIe avec la fonction de bousculer le “prêt-à-penser” du simple point, introduisant une heureuse incertitude dans le phrasé et une indécision dans la signification. À suivre Julien Rault, maître de conférences en stylistique et en linguistique, qui lui a consacré un essai substantiel, Poétique du point de suspension. Essai sur le signe du latent (Cécile Defaut, 2015), le trait commun de ses multiples usages “se fonde sur la valeur de latence, au sens plein : le signe en trois points fait apparaître que quelque chose est susceptible d’apparaître”. Doté d’un éminent pouvoir de suggestion, il est chargé de dire l’ouverture des possibles, d’une sur-signification parfois sentimentale ou érotique, ou d’une émotion indicible. “Dans ce cas, le signe en trois points se mue en litote : il dit moins pour dire mieux.”
S’il continue de charrier tous ces usages dans le cours de nos textos numériques, le point de suspension acquiert une valeur toute nouvelle quand il n’est plus à la disposition de notre vouloir-dire, mais qu’il nous est retourné, sous la forme d’un signal mécanique, nous informant que l’autre nous écrit et qu’il faut attendre. Cette vague en mouvement se fait là le signe de l’attente la plus pure : celle de la pensée en train de se former chez l’autre. L’auteur souverain qui glissait par-ci par-là ses hésitations et ses sous-entendus se voit soudain privé de ses pouvoirs, voué à l’inquiétude. Et celle-ci n’est pas seulement psychologique ; elle a une portée ontologique. Elle fait apparaître que la communication véritable n’est pas une succession de messages transmis les uns après les autres et sur lesquels chaque émetteur aurait la maîtrise, mais que dans une vraie conversation, qui s’invente à mesure qu’elle chemine, le sens est toujours “en suspens”, chacun ne trouvant ses mots et ses pensées que parce qu’il se projette dans ce que son interlocuteur pourra en dire. “Quand je parle à autrui et l’écoute, affirmait le philosophe Maurice Merleau-Ponty à propos de tout échange qui ne se contente pas de transmettre des significations acquises mais cherche à faire passer une idée, une émotion ou un argument neuf et personnel, ce que j’entends vient s’insérer dans les intervalles de ce que je dis, ma parole est recoupée latéralement par celle d’autrui, je m’entends en lui et il parle en moi, c’est ici la même chose ‘to speak to’ (adresser une parole) et ‘to be spoken to’ (entendre une parole qui nous est adressée).” Et il ajoutait : “Ce que nous appelons parole n’est rien d’autre que cette anticipation et cette reprise, ce toucher à distance.”
C’est quelque chose de cet ordre qui survient, je crois, lorsque devant les trois points de suspension qui s’agitent sur notre téléphone, nous sommes suspendus à la signification rétroactive que l’autre va donner à notre propre message, en le confirmant, en l’ignorant ou en le contournant. Mais il arrive cependant que l’heureuse connivence que décrit Merleau-Ponty entre ces deux interlocuteurs arcboutés l’un à l’autre qui réinventent la parole à l’état naissant, ne soit pas au rendez-vous. Après avoir attendu fébrilement derrière son téléphone que l’interlocuteur que l’on cherchait à “toucher à distance” relance l’aventure, voilà qu’il y met un terme, parfois définitif. Il a commencé à répondre, puis renonce à envoyer un message ou en envoie un en forme de fin de non-recevoir. Alors, l’heureux suspens du sens – et de la vie – qui nous rend capable de parler et d’aimer au sens véritable du terme laisse place à un monstrueux point final. Plus rien n’est alors susceptible d’apparaître… [Martin Legros] _____
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