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vendredi 22 mars 2024

Voyage au bout de la nuit

Gazaouis en détresse.

      La famine s'installe.

                 La loi du talion jusqu'ou bout? Ce ne sont plus (seulement) les cadres du Hamas qui sont visés. Les voix humanitaires restent lettre morte. Une éradication totale?    Quel en est le sens?                                                                                                                                                               Entre complicité et tensions.      Dans cette guerre sans fin, rien ne va plus en apparence entre Washington et Tel Aviv. Il ne faut pas trop être dupe. Déjà avec Obama, malgré ses silences,les relations furent parfois tendues. Ce qui n'a pas empêché une complicité constante et des aides conséquentes, notamment dans le domaine militaire. Une aubaine pour les marchands d'armes. Il suffit de lire ce qu'a pu observer l'ancien ambassadeur de France à Tel Aviv, Gérard Araud. D'un côté Biden condamne la situation ultime crée à Gaza, de l'autre il fournit des armements à Netanyahou, qui sait que le soutien de Washington ne lui fera jamais défaut.           Et pourtant le chaos est à son comble, la situation est  dangereuse, la stratégie de la faim est manifeste. Comment briser le cercle vicieux de la violence. Cela commence à se dire. L'armée dite  "la plus morale du monde" suit les ordres. La duplicité est généralisée. L'impasse est totale. C'est devenu comme un cimetière à ciel ouvert. Un règlement raisonnable s'estompe. Des voix dissonantes s'élèvent, même dans la presse israëlienne. En Cisjordanie, rien ne s'arrange. Les extrêmistes, encouragés par l'extrême droite israëlienne, ne connaissent plus de limites. Comment peut-on oublier?


         ".....Sans détour, les ONG condamnent le cynisme humanitaire de pays prompts à larguer à l’aveugle des colis alimentaires sur les plages gazaouies (une aide bien plus coûteuse que celle acheminée au sol, et dangereuse – au moins cinq Palestiniens ont été écrasés sous un immense colis américain dont les parachutes ne s’étaient pas ouverts), tout en continuant de fournir des armes aux autorités israéliennes.                C’est une manière de gagner du temps pour l’Occident, incapable d’exiger d’Israël de cesser de massacrer des personnes civiles.  François Audet, professeur au Canada, dans « La Presse »  Elles citent le cas notamment des États-Unis, du Royaume-Uni et de la France. « Les États ne doivent pas exploiter l’aide humanitaire pour contourner leurs responsabilités et obligations en vertu du droit international ; y compris la prévention de crimes atroces. Pour que les États remplissent leurs obligations prévues par le droit international, ils doivent cesser tout transfert d’armes risquant d’être utilisé pour commettre des crimes internationaux. »  Dans le journal La Presse, François Audet, directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaires (OCCAH), professeur à l’université du Québec à Montréal, abonde dans leur sens et parle de poudre aux yeux au sujet du projet de port temporaire, « alors que des centaines de milliers de civils se font massacrer..."(Mediapart)   _________________

mardi 4 mars 2025

Vers une nouvelle géopolitique?

 Un tournant décisif  (Notes de lecture)

       Qui interroge. En même temps que le grand ménage intérieur, la donne internationale prend une figure qui en inquiète plus d'un.   Du jamais vu...

          Selon Iles Ramdani:



                  "La vie politique française n’échappe pas à l’onde de choc qu’a représenté, vendredi 28 février, l’altercation diffusée en mondovision entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky. L’humiliation du président ukrainien par son homologue états-unien raconte bien plus que sa violence : elle acte brutalement le renversement d’alliances à l’œuvre sur la scène géopolitique. Il y a trente ans, toutes les grandes puissances étaient dans le même camp. Il y a quinze ans, les autoritarismes russe et chinois profitaient des erreurs occidentales pour s’affirmer. Désormais, la plus grande puissance du monde semble prête à pactiser avec eux, au prix de la sécurité et de la souveraineté des États européens. 
Pour la France et pour l’Europe, le moment a donc quelque chose de vertigineux. Il s’agit de repenser un logiciel vieux de plusieurs décennies, de reconstruire une doctrine et des outils de défense… Bref, de penser l’avenir du continent autrement que sous la protection des États-Unis, dont le pouvoir est clairement sur une pente fascisante..."
   Selon Martin Legros:


"...Trump et Vance se sont  livrés à une attaque en règle de la personne de Zelensky l’accusant d’être habité par la haine, de manquer de reconnaissance et d’embarquer ceux qui le soutiennent dans une guerre sans fin. Comme l’a relevé ma sœur, cela faisait penser à une scène du Parrain où Don Corleone, flanqué d’un de ses acolytes, voulait transformer un interlocuteur récalcitrant en affidé, lui expliquant que son intransigeance mettait en péril l’organisation et qu’il n’avait le choix qu’entre faire allégeance… ou mourir. Tout en n’oubliant pas de lui signifier qu’il venait de participer, malgré lui, à un show télévisé. Le lendemain, sur la route du retour, nous avons entendu à la radio l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau mettre des mots sur nos intuitions de la veille. Cette scène, affirma-t-il avec gravité, équivaut à “une mise à mort transformée en spectacle télévisuel qui acte la défaite ukrainienne… La question n’est plus de savoir si l’Ukraine a perdu, mais quelles seront les modalités de cette défaite”....

                          "Je me suis alors souvenu de la conclusion du livre d’entretiens que j’avais réalisé il y a un peu moins d’un an, entre le même Audoin-Rouzeau et l’ancien ambassadeur de France aux États-Unis Gérard Araud, intitulé Faire la guerre sans l’aimer ?, paru chez Philosophie magazine Éditeur. Il se terminait par cette prophétie du diplomate sur la fin de la sécurité européenne et atlantique : “Je suis convaincu que si Donald Trump est élu, une véritable révolution géopolitique aura lieu. Les États-Unis, qui déjà nous quittaient sur la pointe des pieds, claqueront la porte au nez de l’Europe. Ils nous diront : ‘Vous n’êtes plus notre problème… Vous êtes devenu une périphérie du monde dont le centre est dorénavant le Pacifique. C’est le siècle du Pacifique, et nous sommes des pragmatiques..”




Aprèsl’admonestation en direct du président ukrainien, Volodymyr Zelensky, dans le bureau Ovale de la Maison-Blanche par Donald Trump et J. D. Vance, plusieurs dirigeants d’États membres de l’Otan se sont réunis à Londres dimanche 2 mars. Emmanuel Macron et le premier ministre britannique appellent, à son issue, à une trêve de un mois « dans les airs, sur les mers et les infrastructures énergétiques ».

          Frédéric Charillon, professeur de science politique à l’université Paris-Cité, vient de publier Géopolitique de l’intimidation. Seuls face à la guerre ? (Odile Jacob). Un ouvrage dans lequel l’auteur décrypte la brutalisation croissante des relations internationales, y compris entre grandes puissances. Pour Mediapart, il revient sur les événements de ce week-end.

Mediapart : Le clash Trump-Zelensky, face aux caméras, a été commenté tout le week-end. Cet épisode illustre-t-il l’ère de l’intimidation que vous analysez dans votre dernier livre ? Que nous apprend-il de plus sur la nouvelle administration états-unienne ?

Frédéric Charillon : Le style brutal et grossier de Trump visible durant cette séquence n’a rien de surprenant. L’épisode tend par ailleurs à confirmer les suspicions sur sa proximité avec Poutine, dont il reprend la rhétorique à un point confondant. Ce qui est plus étonnant, c’est qu’un clash de cette nature soit offert aux caméras. Dans l’histoire des relations internationales, il y a eu des dizaines d’épisodes de ce type, c’est-à-dire des négociations orageuses ou qui ont mal tourné, mais ils n’ont jamais été filmés en direct comme cela. 

En termes d’intimidation, on a affaire à celle du « fou ». La plus classique est celle du « fort », qui cherche à contraindre un autre acteur en faisant tout simplement valoir sa force supérieure. À l’inverse, l’intimidation du « faible » sert à obtenir satisfaction quand on dispose de moins de ressources mais d’un pouvoir de nuisance – comme quand Viktor Orbán [premier ministre hongrois – ndlr] menace de bloquer des avancées entre Européens si ceux-ci se montrent trop durs envers le régime russe.    ___ Trump a explicitement théorisé qu’il intimidait en passant pour un « dingue », au sens où il ne se fixe apparemment pas de limites : « Tout le monde sait que je suis capable de tout. » En l’occurrence, il a offert à son public « Maga » [« Make America Great Again » – ndlr] ce spectacle incroyable d’une altercation en direct, face à un chef d’État étranger. Mais pour la première fois de manière aussi claire, celui-ci a résisté à Trump et au « barnum » qu’il avait mis en scène pour se poser en suzerain faiseur de paix. Cela a donné lieu à l’incident que nous savons.

Il reste que l’intimidation n’est pas forcément la voie du succès. En l’espèce, je pense que la séquence du week-end écoulé signe un suicide stratégique pour les États-Unis.

-Connivence

En quel sens ?Connivenve

Les adversaires des États-Unis peuvent se frotter les mains et s’esclaffer après cet épisode. Les puissances émergentes du Sud, qui n’ont déjà pas une grande considération pour les États-Unis et l’Occident, seront d’autant plus convaincues, après ce spectacle, que ces derniers sont entrés en décadence. Et les alliés traditionnels de Washington ont massivement pris fait et cause pour l’Ukraine. La ministre des affaires étrangères allemande a tout de même déclaré que c’était une « ère d’infamie qui commen[çait] ».

En continuant d’en appeler au soutien américain, les Européens […] mettent l’administration Trump face à ses responsabilités.

Trump est en train de démontrer au monde entier qu’il faut se dissocier de l’Amérique, pour se mettre à l’abri de ses menaces ou caprices. De nombreux pays, en Asie ou dans le monde arabe, ont bien compris le message et vont être incités à diversifier leurs liens et leurs dépendances. Ce faisant, Trump ruine quatre-vingts ans de système d’alliances et de diplomatie états-unien. 

Comment analysez-vous l’issue du sommet tenu à Londres ce week-end ? Keir Starmer, qui continue d’en appeler à l’implication des États-Unis, s’aveugle-t-il ou force-t-il Trump à assumer le rapprochement américano-russe ?

Je ne pense pas qu’il y ait aveuglement. Les Européens jouent deux cartes à la fois : s’émanciper des États-Unis par principe de précaution (et parce qu’il serait temps de réaliser que notre sécurité ne peut dépendre que de nous-mêmes), et garder Washington à la table des négociations, tout en aidant Zelensky à y revenir.

En travaillant à un accord de cessez-le-feu auquel souscrit Zelensky, en continuant d’en appeler au soutien américain, tout en ravivant la possibilité d’un deal avec Washington sur les minéraux stratégiques, les Européens – mais appelons-les plutôt les alliés, car il y avait à Londres les Britanniques, les Canadiens et les Turcs, mais pas d’autres membres de l’UE – mettent l’administration Trump face à ses responsabilités.

Dès lors, il y aura deux scénarios possibles : soit la Maison-Blanche reprend le dialogue ; soit elle balaie ces tentatives d’un revers de main. Dans ce dernier cas, elle assumera son retournement d’alliance et sa soumission à l’agenda russe, ce qui provoquera un séisme chez ses autres alliés, aussi bien asiatiques, arabes, etc.

Vous constatez un retour à la brutalité dans les relations internationales. Est-ce si sûr si on adopte un point de vue moins européocentré ?

Les relations internationales ont toujours été tragiques. On pourrait remonter à l’Antiquité pour en trouver des illustrations. Ce dont je traite dans mon livre, c’est plutôt de l’échec des espoirs européens et occidentaux nés dans les années 1990 : la puissance états-unienne était à son faîte et se voulait libérale, on travaillait avec les Russes, la paix semblait possible au Proche-Orient, on comptait sur la démocratisation et la montée en puissance de l’Afrique…

Plusieurs jalons ont marqué la fin des espoirs. Il y a eu bien sûr la guerre en ex-Yougoslavie, et de terribles guerres au Sud, dont on a réalisé qu’elles n’avaient pas besoin de la guerre froide américano-soviétique pour exister. Mais surtout, la période néoconservatrice de la politique américaine, dans les années 2000 sous l’administration Bush junior, a été dévastatrice. 

Nous sommes revenus à la brutalité naturelle des relations internationales, y compris entre grandes  puissances..."..______________________________

vendredi 15 mars 2024

Paroles libres

Au coeur de la tragédie à Gaza

                                 De la famine et des exactions qui s'y déroulent 

            Ce fut un débat intense et courageux. Des paroles échangées, pas toujours convergentes, là où la communication semble devenue impossible  Dans l'émission la Grande Librairie, sur la 5, Augustin Trapenard  a organisé une rencontre exceptionnelle entre Delphine Horvilleur et Dominique Eddé pour évoquer la situation au Proche-Orient. Toutes deux s'interrogent sur la possibilité de maintenir le dialogue au milieu du chaos

    Dominique Eddé est une écrivaine libanaise bien connue, ayant une vision historique lui permettant  de juger les événements avec un certain recul, se référant parfois à l'écrivain israëlien Amos Oz, qui ne ménageait pas ses mots sur certaines orientations politiques de son pays, notamment dans son ouvrage:  Histoire d'amour et de ténèbres.    __Penser l'après..._                                                 Dominique Eddé parlait d'éradication en cours à Gaza, dont la condamnation commence à faire l'unanimité: " " Plusieurs dizaines de milliers de morts à Gaza, en l’espace de quatre mois, sur un territoire de 360 km2. 50 à 60 % de bâtiments détruits. Un nombre incalculable de cadavres sous les décombres. Des milliers de blessés privés d’hôpitaux, amputés sans anesthésie, parfois sur des trottoirs. Des dizaines de médecins de tous pays, tous horizons, affirmant qu’il ne s’agit pas d’une guerre mais d’un projet d’anéantissement. Des centaines de milliers de Gazaouis sur les routes. Ces chiffres ahurissants n’agissent pas. Les images non plus. Il suffit pourtant de les voir trembler de peur, de froid, de faim, se traîner hagards, en troupeaux – comme des animaux, on nous avait prévenus – d’une zone, d’une tente à l’autre, de les écouter supplier Dieu, de lire dans leurs yeux le peu qu’ils peuvent encore, pour comprendre qu’il y a pire que de perdre la vie, c’est de continuer à vivre sans elle. Ajoutez à leur deuil et à leur effroi le poids de leurs mémoires. Pour les plus vieux : soixante-quinze ans d’exil, de dépossession, d’humiliations. De promesses non tenues. Pour les jeunes : les wagons des ans accrochés au même train. Au même déni, à la même solitude. Pourquoi, comment cela est-il de l’ordre du possible ? Quel esprit informé peut encore supposer un instant qu’il s’agit d’une guerre contre le Hamas ? A-t-on conscience en Europe, en France en particulier, que l’on est en train de pousser l’humanité dans le vide ?                                                                                                                         Revenons, pour essayer de réfléchir, à la date funeste du 7 octobre. Sur le territoire d’Israël qui était, rappelons-le, la Palestine au début du siècle dernier, une troupe de Palestiniens armés, enragés, ont perpétré un effroyable massacre. Selon les estimations, 700 à 1 290 Israéliens ont été tués, parmi lesquels des centaines de soldats, policiers, secouristes. Du jamais vu dans l’histoire d’Israël. Deux cent quarante personnes ont été prises en otage. Les familles, les proches des otages vivent un calvaire sans nom. Le pays est sous le choc. Le monde entier. L’horreur de cette journée sanglante est vécue par les Israéliens et par un bon nombre de juifs dans le monde comme « le plus grand pogrom » depuis la Seconde Guerre mondiale. Compte tenu de l’histoire abominable qui habite et hante les mémoires, cela se comprend. Cela ne doit pas nous empêcher de voir autre chose.                                                    ___Les pogroms du passé étaient menés par des communautés dominantes, avec l’assentiment des autorités, contre des populations juives, minoritaires et dominées. Ce cas de figure n’est pas applicable au 7 octobre. Les auteurs du carnage n’étaient pas en position dominante et ne savaient sans doute pas ce qu’est un pogrom. Ils sont d’ailleurs nombreux à y avoir laissé leur peau. Selon « Times of Israël » le 11 novembre 2023, « 1 500 terroristes auraient été tués par les forces de l’attaque et de la riposte qui a suivi ». Ces hommes se sont déchaînés contre ceux qu’ils appellent tantôt « les forces occupantes », tantôt « les Israéliens », tantôt « les juifs ». Cette dernière appellation est insupportable. Il faut tout de même l’interroger. A partir du moment où l’on crée un « Etat pour les Juifs », on crée fatalement de la confusion au plan du langage et de la pensée. Il ne s’agit pas d’entériner l’amalgame, il s’agit de le comprendre si on veut l’affronter et un jour le résoudre.                                                                                                                                       Plusieurs dizaines de milliers de morts à Gaza, en l’espace de quatre mois, sur un territoire de 360 km2. 50 à 60 % de bâtiments détruits. Un nombre incalculable de cadavres sous les décombres. Des milliers de blessés privés d’hôpitaux, amputés sans anesthésie, parfois sur des trottoirs. Des dizaines de médecins de tous pays, tous horizons, affirmant qu’il ne s’agit pas d’une guerre mais d’un projet d’anéantissement. Des centaines de milliers de Gazaouis sur les routes. Ces chiffres ahurissants n’agissent pas. Les images non plus. Il suffit pourtant de les voir trembler de peur, de froid, de faim, se traîner hagards, en troupeaux – comme des animaux, on nous avait prévenus – d’une zone, d’une tente à l’autre, de les écouter supplier Dieu, de lire dans leurs yeux le peu qu’ils peuvent encore, pour comprendre qu’il y a pire que de perdre la vie, c’est de continuer à vivre sans elle.                                                                                                                          Ajoutez à leur deuil et à leur effroi le poids de leurs mémoires. Pour les plus vieux : soixante-quinze ans d’exil, de dépossession, d’humiliations. De promesses non tenues. Pour les jeunes : les wagons des ans accrochés au même train. Au même déni, à la même solitude. Pourquoi, comment cela est-il de l’ordre du possible ? Quel esprit informé peut encore supposer un instant qu’il s’agit d’une guerre contre le Hamas ? A-t-on conscience en Europe, en France en particulier, que l’on est en train de pousser l’humanité dans le vide ?                                                                                     Prenons, pour gagner en visibilité, des dates lointaines : 1948. Le massacre de Deir Yassin perpétré par des combattants de l’Irgoun de Menahem Begin. Le village est vidé de ses habitants palestiniens. Hannah Arendt, Albert Einstein et bien d’autres s’en indignent dans le « New York Times » du 4 décembre 1948. 1953 : c’est l’année où des Palestiniens armés entrent dans le kibboutz Mishmar Ayalon et lancent une grenade sur une maison, tuant une femme et ses deux fils. Quatre mois plus tard, Ariel Sharon lance l’opération Shoshana, dite de représailles, contre le village de Qibya, en Cisjordanie. Soixante-dix civils y sont tués. Les deux tiers sont des femmes et des enfants. Les séquences et leur cruauté ne sont pas sans rappeler la tragédie du mois d’octobre dernier. Avec une même constante : les victimes sont innocentes de part et d’autre. Aucune consolation n’est à trouver dans la rivalité de la douleur. C’est la même. Ni dans le vocabulaire : les formes et les degrés de la haine sont sans mesures. La seule mesure qui vaille, c’est l’humanité. L’universelle. Celle qui ne connaît ni couleur de peau, ni frontière. Celle qui n’argumente ni ne détourne les yeux face au regard terrifié d’un enfant.                                                                       L’issue, nul ne sait, à l’heure qu’il est, où la trouver. Nous savons toutefois qu’elle passe par le principe de la distinction. Un occupant et un occupé, un colon et un colonisé, ce n’est pas la même chose. Pour aller vers la paix, il faut faire la différence. Et faire la différence, c’est combattre la fusion, de part et d’autre, y compris dans les mémoires, c’est faire cohabiter les récits. C’est renoncer à occuper le centre, c’est créer de la place pour l’autre. Dans « Haaretz » le 10 février dernier, Amira Hass écrit à propos de l’attaque de Rafah annoncée par Netanyahou : « Si près d’un million de Palestiniens doivent fuir pour la troisième ou quatrième fois vers Al Mawasi – le lieu déjà plein de Gazaouis réfugiés – la densité sera d’à peu près 62 500 personnes par kilomètre carré.  » Cela signifiera, précise-t-elle que les gens, parqués à la frontière avec l’Egypte, ne pourront se tenir que debout ou à genoux, condamnés à dormir à tour de rôle. C’est dire si la question de la « place » a viré au cauchemar. C’est dire si le « terrorisme » voyage tragiquement bien d’un individu, d’un peuple, d’une communauté à l’autre. C’est dire s’il peut prendre ou s’éteindre comme un feu, selon les rapports de forces politiques. C’est ce potentiel d’extinction qu’il faut imaginer pour faire avancer les pions de la paix. Revenons donc au débat tel qu’il s’enlise depuis des décennies.....                                                     Revenons, pour essayer de réfléchir, à la date funeste du 7 octobre. Sur le territoire d’Israël qui était, rappelons-le, la Palestine au début du siècle dernier, une troupe de Palestiniens armés, enragés, ont perpétré un effroyable massacre. Selon les estimations, 700 à 1 290 Israéliens ont été tués, parmi lesquels des centaines de soldats, policiers, secouristes. Du jamais vu dans l’histoire d’Israël. Deux cent quarante personnes ont été prises en otage. Les familles, les proches des otages vivent un calvaire sans nom. Le pays est sous le choc. Le monde entier. L’horreur de cette journée sanglante est vécue par les Israéliens et par un bon nombre de juifs dans le monde comme « le plus grand pogrom » depuis la Seconde Guerre mondiale. Compte tenu de l’histoire abominable qui habite et hante les mémoires, cela se comprend. Cela ne doit pas nous empêcher de voir autre chose.                                                                                                                                         Les pogroms du passé étaient menés par des communautés dominantes, avec l’assentiment des autorités, contre des populations juives, minoritaires et dominées. Ce cas de figure n’est pas applicable au 7 octobre. Les auteurs du carnage n’étaient pas en position dominante et ne savaient sans doute pas ce qu’est un pogrom. Ils sont d’ailleurs nombreux à y avoir laissé leur peau. Selon « Times of Israël » le 11 novembre 2023, « 1 500 terroristes auraient été tués par les forces de l’attaque et de la riposte qui a suivi ». Ces hommes se sont déchaînés contre ceux qu’ils appellent tantôt « les forces occupantes », tantôt « les Israéliens », tantôt « les juifs ». Cette dernière appellation est insupportable. Il faut tout de même l’interroger. A partir du moment où l’on crée un « Etat pour les Juifs », on crée fatalement de la confusion au plan du langage et de la pensée. Il ne s’agit pas d’entériner l’amalgame, il s’agit de le comprendre si on veut l’affronter et un jour le résoudre....                          Le 7 octobre s’inscrit dans le cadre d’une effroyable dégradation régionale. Puisqu’il est impossible de tous les citer ici, en voici un déroulé succinct sur deux espaces limités : le Liban et la Palestine. Le massacre de Damour commis le 20 janvier 1976 par des milices palestiniennes contre des Libanais chrétiens. Pour la plupart des civils. Plusieurs centaines, parmi lesquels une trentaine de femmes et d’enfants égorgés. Celui de la Quarantaine, commis durant les mêmes quarante-huit heures par des milices chrétiennes contre des populations civiles palestiniennes, kurdes, bédouines ainsi que libanaises. En ont résulté des milliers de morts. Le quartier fut rasé.                                                                  Huit mois plus tard, en août 1976, des miliciens chrétiens détruisent le camp de Tall el-Zaatar, faisant à nouveau plus de 1 000 morts. Les oreilles des cadavres étaient collectées par des malades. Six ans plus tard, du 16 au 18 septembre 1982, le massacre de Sabra et Chatila, commis contre des réfugiés palestiniens par des milices chrétiennes dans une région sous pleine autorité israélienne, aurait fait entre 700 et 3 500 victimes. Femmes, enfants, vieillards, tout y passe.                              Prenons, pour gagner en visibilité, des dates lointaines : 1948. Le massacre de Deir Yassin perpétré par des combattants de l’Irgoun de Menahem Begin. Le village est vidé de ses habitants palestiniens. Hannah Arendt, Albert Einstein et bien d’autres s’en indignent dans le « New York Times » du 4 décembre 1948. 1953 : c’est l’année où des Palestiniens armés entrent dans le kibboutz Mishmar Ayalon et lancent une grenade sur une maison, tuant une femme et ses deux fils. Quatre mois plus tard, Ariel Sharon lance l’opération Shoshana, dite de représailles, contre le village de Qibya, en Cisjordanie. Soixante-dix civils y sont tués. Les deux tiers sont des femmes et des enfants. Les séquences et leur cruauté ne sont pas sans rappeler la tragédie du mois d’octobre dernier. Avec une même constante : les victimes sont innocentes de part et d’autre. Aucune consolation n’est à trouver dans la rivalité de la douleur. C’est la même. Ni dans le vocabulaire : les formes et les degrés de la haine sont sans mesures. La seule mesure qui vaille, c’est l’humanité. L’universelle. Celle qui ne connaît ni couleur de peau, ni frontière. Celle qui n’argumente ni ne détourne les yeux face au regard terrifié d’un enfant.                                                                                                                                               L’issue, nul ne sait, à l’heure qu’il est, où la trouver. Nous savons toutefois qu’elle passe par le principe de la distinction. Un occupant et un occupé, un colon et un colonisé, ce n’est pas la même chose. Pour aller vers la paix, il faut faire la différence. Et faire la différence, c’est combattre la fusion, de part et d’autre, y compris dans les mémoires, c’est faire cohabiter les récits. C’est renoncer à occuper le centre, c’est créer de la place pour l’autre. Dans « Haaretz » le 10 février dernier, Amira Hass écrit à propos de l’attaque de Rafah annoncée par Netanyahou : « Si près d’un million de Palestiniens doivent fuir pour la troisième ou quatrième fois vers Al Mawasi – le lieu déjà plein de Gazaouis réfugiés – la densité sera d’à peu près 62 500 personnes par kilomètre carré.  » Cela signifiera, précise-t-elle que les gens, parqués à la frontière avec l’Egypte, ne pourront se tenir que debout ou à genoux, condamnés à dormir à tour de rôle. C’est dire si la question de la « place » a viré au cauchemar. C’est dire si le « terrorisme » voyage tragiquement bien d’un individu, d’un peuple, d’une communauté à l’autre. C’est dire s’il peut prendre ou s’éteindre comme un feu, selon les rapports de forces politiques. C’est ce potentiel d’extinction qu’il faut imaginer pour faire avancer les pions de la paix. Revenons donc au débat tel qu’il s’enlise depuis des décennies. Plus exactement : depuis 1948. Beaucoup de juifs s’inquiétaient, avant et après cette date, de la création d’un Etat pour leur peuple dans un environnement étranger, voire hostile. Einstein, Freud, Aron, Benjamin et bien d’autres l’ont écrit en toutes lettres. Je crois pouvoir dire que si j’avais été juive, j’aurais pensé comme eux. Comment faire à présent pour que le peuple israélien puisse vivre en sécurité ? Comment faire pour que cette sécurité ne confie pas son sort aux seuls intérêts communs des régimes des monarchies pétrolières, de leurs clients et de l’économie israélienne ?  Le fond du problème, on le voit et à quel prix, ne se règle ni par les armes ni par l’argent. Si l’on veut traiter efficacement – c’est-à-dire sans intimidations et sans tabous – de cette plaie ouverte qu’est devenue « la terre sainte » et, autour d’elle, la région tout entière, il est indispensable d’en finir avec la rhétorique du déni. La méthode qui consiste notamment à qualifier d’antisémite quiconque s’oppose à la politique d’Israël est un mode de terrorisme intellectuel qui ne cesse d’épaissir la haine et de flinguer le dialogue.                                                                                                                                                             Infliger la même insulte à quiconque ose évoquer le pouvoir de lobbys pro-israéliens, tel que AIPAC aux Etats-Unis, relève de la même incohérence. On ne peut pas disposer de si considérables moyens de pression et demander à ceux qui en subissent les effets d’en ignorer la provenance. Quelle est la logique qui consiste à investir des millions dans des entreprises de propagande et à interdire qu’il en soit fait état ? Pourquoi le mot lobby serait-il présent dans le dictionnaire s’il est interdit de s’en servir dans une phrase ? Toutes ces descentes de police dans le langage font l’affaire des antisémites – leur nombre grandit de jour en jour – et frappent de censure, donc de lâcheté, plus d’un intellectuel.                                                                            Le sionisme et l’antisionisme sont par ailleurs des mots qui ne veulent plus rien dire. Cette page de l’histoire est tournée. Les Israéliens sont face au défi d’une nouvelle représentation de leur présence dans la région. Les Etats sont des solutions techniques. Il en faut. C’est une évidence. Mais la survie des peuples dans cette région brûlée ne passera pas par le rapport de force militaire. Il a prouvé son échec à répétition. Elle passe désormais par la découverte de nouveaux signaux de reconnaissance. Ceux-ci ne pourront émerger que dans le cadre d’un vaste mouvement de refondation au sein duquel nier l’existence de l’autre, rêver sa mort, cessera de ressembler à un exutoire.                                                                                                   Le Palestinien, Bassam Aramin, et l’Israélien, Rami Elhanan, ayant chacun perdu une fille dans le conflit, ont beaucoup à nous apprendre à ce sujet. Ils ont vécu et formulé, à eux deux, le vrai processus de la paix. Celui qui parvient à créer de l’altérité à partir d’un deuil inconsolable. Voilà, en peu de mots, ce que nous sommes tous appelés à faire dans cette partie du monde si nous voulons que nos malheurs et nos pertes servent d’engrais à l’avenir.   L’atrocité du 7 octobre ne constitue pas un événement isolable, sur le plan de l’histoire régionale. Elle est le résultat abominable de deux phénomènes : 1) la cécité d’une majorité d’Israéliens, entretenue par le vieil allié américain et par les nouveaux amis arabes qui, au mépris des faits, se sont tranquillement abrités derrière le diktat du fait accompli. Les Israéliens ont cru dans leur majorité qu’ils pouvaient vivre, commercer et danser normalement pendant qu’à leur porte un peuple nié par eux, écrasé, spolié de tous ses droits, n’y trouverait rien à redire ; 2) la Palestine n’a pas mieux réussi que les pays arabes voisins à se doter de pouvoirs capables de penser la libération des peuples. Ils ont choisi la corruption, l’abus, la violence.                                                              Nous en sommes maintenant au point où avoir peur et faire peur ne fait plus qu’un dans toutes les têtes. Deux urgences concrètes s’imposent : arrêter le feu et renverser les pouvoirs en place de part et d’autre. Non par les armes, mais par une pression massive du dedans et du dehors. Il faut pour cela que les consciences anesthésiées se réveillent. A commencer par les plus décisives : les israéliennes. Qu’elles cessent d’avaliser, ne serait-ce qu’au nom de leur survie et de la libération des otages, un régime barbare ; qu’elles réclament sa chute, qu’elles entendent les appels au secours désespérés de ceux qui vivent et travaillent à Gaza. Il n’y est plus seulement question d’hécatombe et d’intolérables souffrances, il y est question de l’enfer." [Par Dominique Eddé _ souligné par moi.]                        _____________

 __On pourra compléter par l'éclairage de Gérard Araud, ancien ambassadeur de France à Tel Aviv.  Notamment ici.                                _________________