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samedi 17 février 2024

Point d'histoire (et d'économie)

___Esclavage et capitalisme.  Nouveau point de vue, sur une des conditions de l'émergence du capitalisme.                                                                                                                                                                       La question de l'esclavage, notamment aux Antilles, a déjà été assez bien  documentée.


                                     "...Dans Slavery, Capitalism and the Industrial Revolution, deux chercheuses, Maxine Berg et Pat Hudson, replacent l’esclavagisme et le système des plantations qui en est issu, au cœur du développement de l’économie britannique du XVIIIe siècle. Et elles en font un élément déterminant de la révolution industrielle et des formes particulières que prendra le capitalisme britannique jusqu’à nos jours. L’ouvrage est important parce qu’il s’appuie sur de riches données essayant de tracer l’impact global de l’esclavage sur le développement économique. Le propos des deux chercheuses est de saisir comment cette activité et celle de la plantation caribéenne, qui n’aurait pu exister sans le commerce d’esclaves, a eu des impacts plus larges sur l’ensemble de l’économie britannique : dans le commerce, l’industrie, la finance, l’agriculture ou la consommation. Et comment cette influence a posé les bases de la révolution industrielle et de la puissance capitaliste britannique du siècle suivant.                                                                                          « L’esclavage a été une part [de la transformation de l’économie capitaliste britannique au XVIIIe siècle]. Et il n’en a pas été seulement une part, mais il en a été le centre et il a influencé la transformation de l’agriculture intérieure, la formation du capital, le changement technologique, la transformation des pratiques commerciales et financières et la révolution dans les finances publiques et privées », expliquent les autrices.                                     L’ouvrage décline chacune de ces facettes, non seulement en « suivant l’argent » issu du profit des plantations et du trafic d’êtres humains dans les investissements qui ont alimenté la révolution industrielle, mais aussi en prenant en compte la façon dont ces secteurs ont influencé la façon de faire des affaires, d’innover, de prendre des crédits et de consommer.  C’est un des grands intérêts de ce livre de ne pas se contenter de « tracer » les flux financiers, mais d’avoir une approche plus globale qui prend le commerce et l’industrie esclavagistes pour ce qu’ils ont réellement été : un secteur capitaliste majeur au sein d’une économie britannique en transition.   Comme le rappellent les autrices, les contemporains étaient absolument conscients du caractère déterminant de l’esclavage pour l’économie britannique du XVIIIe siècle. En 1718, William Word, planteur jamaïcain, auteur d’un Essai sur le commerce, affirme que le commerce africain est « la source et le parent d’où vient tout le reste »L’influence des planteurs et des esclavagistes sur le Parlement britannique est d’ailleurs alors un trait dominant de la politique britannique du début du XVIIIe siècle. Il est vrai que le pays qui devient en 1707 le Royaume-Uni de Grande-Bretagne par l’union de l’Angleterre et de l’Écosse va dominer le commerce des esclaves durant tout le siècle.  Encore dépassés de peu dans la déportation des Africains par les Portugais à la fin du XVIIe siècle, les Britanniques vont représenter, entre 1751 et 1775, près de 43 % du trafic d’esclaves contre 27 % pour les Portugais et 17 % pour les Français. À la fin du siècle, ils contrôlent encore 37 % de cet hideux marché.  Ces déportations ont pour vocation de venir alimenter les immenses plantations des nombreuses îles des Antilles contrôlées par les Britanniques, comme la Jamaïque ou la Barbade, où l’on produit du café, du tabac et, surtout, du sucre. Ce dernier produit est le cœur de la machine capitaliste primitive amorcée par l’esclavage. Les deux autrices expliquent ainsi comment ont été changés la consommation et les goûts des Européens pour que la production des plantations puisse bénéficier d’un immense marché toujours croissant. « À mesure que l’offre de sucre grossissait, il en allait de même de sa popularité », résument les autrices. Entre 1700 et 1783, la production de sucre dans les Antilles britanniques a quadruplé.  ____Ce phénomène s’est réalisé par deux canaux qui ne sont pas étrangers aux mécanismes actuels du capitalisme : l’attrait d’une consommation de luxe devenue abordable et l’addiction même du produit qui devient une « nécessité ».                                                                                      L’imposition du sucre dans la consommation des Européens, y compris des plus pauvres au cours du XVIIIe siècle, est, en quelque sorte, la première victoire du marketing venant soutenir une production de masse. Elle rappelle que la demande et la consommation sous souvent les conséquences plus que les causes des choix productifs.  Mais ce que montre l’ouvrage, c’est que cette révolution culinaire destinée à assurer la profitabilité des plantations de canne fondée sur l’esclavage a eu un effet d’entraînement général sur l’économie. Elle a d’abord alimenté la demande de boissons destinées à être sucrées issues d’autres plantations esclavagistes (café, chocolat) ou du commerce asiatique comme le thé. La folie du sucre a aussi favorisé d’autres secteurs, au Royaume-Uni même, comme la céramique, le commerce de détail, les intermédiaires financiers, les infrastructures portuaires. Tous ces secteurs ont, à leur tour, alimenté le reste de l’économie, notamment la production de métal et de minerais. Ce que montre Maxine Berg et Pat Hudson, c’est l’effet d’entraînement de cette industrie à base esclavagiste sur la dynamique capitaliste et industrielle d’ensemble au Royaume-Uni. Cette dynamique n’est pas toujours immédiatement visible. Mais les autrices soulignent par exemple combien cette révolution dans la consommation a été un élément clé de la « révolution industrieuse », un changement notable de rapport au travail qui a permis la révolution industrielle. Ainsi, notent-elles, « le désir pour une nouvelle variété de marchandises a amené des changements graduels dans les comportements des ménages ordinaires d’Europe occidentale ». Progressivement, pour s’offrir le luxe devenu atteignable du sucre, l’économie de subsistance va être abandonnée pour recourir au travail salarié. On va accepter de travailler davantage et plus dur pour acquérir ces biens devenus, selon les témoignages mêmes de la fin du XVIIIe siècle, des besoins essentiels.                 En parallèle, le système de la plantation jette les bases de la future organisation capitaliste du travail et de la production. Le secteur sucrier à l’époque est une « synthèse du champ et de l’usine », un véritable « agro-business » qui ne ressemble « à rien de connu à l’époque en Europe ». Le jus de canne à sucre doit en effet être traité rapidement après la moisson pour produire des cristaux de sucre et de la mélasse qui, distillés, produit le rhum, un produit qui va vite devenir en vogue également sur les marchés européen.                                                                                                                                                                         La plantation est donc un système intégré qui nécessite des innovations majeures pour l’époque afin de pouvoir organiser et améliorer la production. Le système de comptabilité mis en place va ainsi permettre de mieux calculer les rendements et, partant, de rogner sur les « besoins » des esclaves en termes de nourriture, de logements ou de vêtements pour en tirer le plus de valeur possibleCes pratiques comptables vont jouer un rôle déterminant dans la naissance du capitalisme et dans son évolution. « La comptabilité standardisée a rendu possible la séparation de la propriété et de la gestion, une séparation qui est encore rare dans les entreprises britanniques et européennes plus d’un siècle plus tard », soulignent les autrices.  La comptabilité permet aussi de renforcer le contrôle de la force de travail et son intensification. Le système de la plantation confirme le constat que Marx fera un siècle plus tard : l’augmentation de la productivité va de pair avec la dégradation des conditions de travail. « Les régimes de travail vont empirer à mesure que s’améliorent le management et les technologies », constate l’ouvrage. Progressivement, les plantations des Antilles britanniques du XVIIIe siècle ressemblent aux grandes usines du siècle suivant, avec, en plus, la violence du régime esclavagiste où on fouette, on bat et on pend les réfractaires.       En parallèle, la plantation s’efforce aussi d’améliorer la productivité par la mécanisation croissante. Là encore, on voit combien l’argument classique (et désormais intenable) que l’esclavage empêcherait toute augmentation de la productivité nécessaire au développement capitaliste est erroné.   Les autrices montrent avec un luxe de détails l’importance du système de plantations dans les innovations clés de l’époque. C’est notamment vrai sur le plan énergétique où la vapeur est utilisée massivement dès la fin du XVIIIe siècle dans les Antilles britanniques à une époque où son usage était très limité sur le vieux continent. C’est aussi vrai dans la machinerie ou dans les techniques agricoles de choix et d’amélioration des semences. Tout cela va favoriser l’innovation dans la métropole, et ce sera une des clés de l’avance britannique au début du XIXe siècle.                                                                                           La productivité élevée du système de la plantation et l’attrait pour ses produits permettent à ce petit pays fort peu gâté par la nature qu’est l’Angleterre de « sortir des contraintes de [son] économie intérieure » en multipliant les ressources agricoles et les revenus du commerce. En réalité, c’est toute l’économie britannique qui va être redessinée par le système esclavagiste.                Les ports du commerce atlantique, principalement Liverpool et Glasgow, développent alors un hinterland qui fournit les biens manufacturés dont le commerce triangulaire fondé sur l’esclavage a besoin, notamment les textiles et les produits métalliques. La géographie économique du Royaume-Uni en est alors profondément modifiée, les grandes zones industrielles sont ainsi déjà en place au début du XIXe siècle, avant la généralisation de l’énergie, de la vapeur et du chemin de fer, sous l’impulsion du commerce atlantique.                                                 Un des apports les plus intéressants de ce livre réside dans l’examen du développement de la finance dans le cadre du système esclavagiste. L’importance des investissements qui doivent être engagés pour développer les plantations rend rapidement l’usage de lettres de crédit et de dettes incontournable. De même, les risques inhérents au commerce maritime permettent de développer le système des assurances. Enfin, les profits colossaux issus de l’esclavage alimentent les besoins d’un système financier capable de traiter leur réinvestissement, selon la logique capitaliste classique. Tout cela permet à Londres de devenir rapidement le premier centre financier du monde, détrônant dès la fin du XVIIe siècle Amsterdam. Les financiers londoniens vont alors développer des innovations qui seront déterminantes pour le développement futur du capitalisme.    Un système de garantie sur les crédits contractés par les marchands d’esclaves est mis en place, qui va permettre l’intensification de la traite par les Britanniques, alors que Néerlandais et Français devaient faire face à un manque de crédit et à des risques élevés. En parallèle se développe un véritable marché d’obligations privées issues des plantations. Ces dernières deviennent alors de vrais instruments de paiement permettant l’industrialisation des hinterlands portuaires.  L’argent de la métropole est dirigé vers les besoins des plantations, puis revient vers l’Angleterre et l’Écosse pour financer les secteurs dynamisés par le commerce triangulaire, mais aussi pour financer l’État. Les autrices insistent particulièrement sur le fait que la demande de dette publique de la part des planteurs a permis de structurer de nouveaux instruments qui fondent encore la finance d’aujourd’hui et qui ont permis non seulement l’indispensable soutien étatique au développement capitaliste britannique, mais aussi le financement des guerres coloniales qui ont renforcé le système des plantations.                               Maxine Berg et Pat Hudson ne défendent pas, comme elles le disent elles-mêmes dans leur préface, l’idée qu’il existe un lien causal ou de nécessité entre l’esclavage et le capitalisme. Leur étude minutieuse vise en revanche à replacer l’esclavage au centre du processus qui mène à la constitution de la première société capitaliste du monde. Une tentative qui a été lancée par l’historien trinitéen Eric Williams en 1944, mais qui a été depuis combattue et éludée par la plupart des historiens de la révolution industrielle outre-Manche.   Leurs travaux permettent de reprendre conscience de l’aspect formateur et central de l’industrie esclavagiste dans cette émergence du capitalisme, mais aussi de saisir l’empreinte qu’un tel fait a pu garder dans le développement de l’histoire économique britannique. Et de fait, les deux derniers chapitres du livre s’efforcent de montrer cet impact durable. L’abolition de la traite par Londres en 1807, puis celle de l’esclavage entre 1833 et 1838, ne mettent ainsi pas fin à l’emprise de la logique esclavagiste sur le capitalisme britannique. Non seulement les investisseurs londoniens continuent d’apporter leurs soutiens massifs aux industries fondées sur l’esclavage dans le sud des États-Unis, à Cuba ou au Brésil, mais ils reproduisent une forme de substitut d’esclavage dans les plantations de Guyane et des Caraïbes avec la déportation et l’exploitation violente de travailleurs d’Asie du Sud. L’impact est aussi évident à plus long terme. La financiarisation de l’économie britannique dans les années 1980 apparaît ainsi comme la perpétuation de la logique de la plantation. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si de nombreuses dépendances de la Couronne antillaise, comme les îles Caïmans ou les îles Vierges britanniques sont devenues, en parallèle, des paradis fiscaux en soutien à la puissance globale de la City.    Les autrices ramènent clairement à cette histoire originelle plusieurs traits de la société britannique contemporaine : non seulement le racisme, mais aussi le niveau élevé des inégalités, la formation très étroite des élites ou encore la très forte division géographique de l’Angleterre.  « L’esclavage a donné au capitalisme moderne quelques-unes de ses structures fondamentales de production et de consommation et a promu les inégalités de race, de classes et de lieux qui ont caractérisé la Grande-Bretagne et le reste du monde au cours des trois derniers siècles », écrivent Maxine Berg et Pat Hudson. Une conclusion qui rejoint de nombreuses analyses récentes, avec des approches parfois différentes comme celle, récente, de Sylvie Laurent (voir ici son entretien).                                                                                                                  Reste, pour finir, une question qui reste importante. Le Royaume-Uni n’a pas été la seule puissance européenne impliquée dans l’esclavagisme. Le système de la plantation et la déportation des esclaves sont apparus dès le XVIe siècle par le Portugal qui en a été, avec le Brésil (qui n’a aboli l’esclavage qu’en 1888), un acteur majeur sur le long terme. La France avait, à Saint-Domingue, la plus productive colonie sucrière du monde, et a aussi, avec les Pays-Bas, été un acteur majeur de ce système.  Alors pourquoi le capitalisme industriel a-t-il émergé d’abord au Royaume-Uni ? On aurait sans doute aimé avoir des éléments plus nombreux de comparaison dans ce livre pour le comprendre. Mais l’ouvrage apporte quelques pistes intéressantes. D’abord, il faut rappeler que le capitalisme n’est pas que le produit de l’esclavage. Certaines autres structures, institutionnelles et économiques, ont joué un rôle majeur, notamment dans l’agriculture.                   Le terrain sur lequel s’appuyait le système de la plantation n’était pas le même partout. La résistance des structures féodales et de la consommation de luxe en France ou au Portugal a sans doute bloqué la logique d’accumulation marchande à l’œuvre outre-Manche.       L’ouvrage donne des éléments plus concrets, néanmoins, du développement britannique, notamment l’existence d’un centre financier déjà mondialisé et très innovant à Londres, ainsi que l’effet d’entraînement jusqu’en 1776 au moins des colonies de peuplement européennes en Amérique du Nord qui ont été une courroie d’amplification des phénomènes décrits plus haut.   Reste enfin un élément central : l’État britannique a été un soutien déterminé du système productiviste de plantation et il l’a prouvé non seulement sur le plan institutionnel, mais aussi sur le plan militaire. La défaite de la France et des Pays-Bas en 1763 à la fin de la guerre de Sept Ans est, de ce point de vue, un événement majeur de l’histoire du capitalisme.     L’ouvrage de Maxine Berg et Pat Hudson est une contribution importante à l’histoire de la révolution industrielle, un sujet par ailleurs en plein bouillonnement depuis plusieurs années. Il ne reste plus qu’à espérer que ces travaux s’amplifient et s’élargissent à d’autres pays comme la France.       De ce point de vue, il n’est pas inutile de noter que l’idée du livre est née des « déboulonnages » de statues d’esclavagistes à Bristol en 2021. Le mouvement de la société encourage et fait donc avancer la recherche, contrairement à ce que prétend la pensée conservatrice. Ce n’est pas là le moindre des messages positifs de l’ouvrage..."   [Merci à Mediapart et à Romaric Godin- souligné par moi.]_______

mardi 21 juillet 2020

Esclavage: une histoire complexe

L'esclavage vu autrement
                          La lecture simpliste de l'histoire, à laquelle nous sommes généralement habitués, nous amène à croire que ce ne fut qu'un phénomène blanc, limité dans le temps, d'abord européen, conséquence des grandes découvertes, surtout africaines, à partir du 17° siècle, et des nouveaux besoins en matière agricole, avide de main d'oeuvre bon marché.
   Mais l'esclavage n'a pas existé seulement sous ses formes bien connues et seulement en Occident.
  La récent problème du "déboulonnage" nous a permis de raviver notre mémoire trop stéréotypée, à la lecture d'une histoire plus complexe.
      Une très vielle histoire et une réalité à faces multiples malgré les invariants.
                                                         "...L'esclavage a été pratiqué dans toutes les sociétés sédentaires et organisées... mais jamais il n'est allé de soi. Ainsi le savant Aristote se croyait-il obligé de le justifier dans un célèbre plaidoyer. Dans l'Antiquité, c'était le sort qui attendait ordinairement les prisonniers de guerre. Le mot latin qui désigne les esclaves (servus) dérive de conservare (« conserver la vie ») et rappelle cette origine.  Le mot esclave vient du mot Esclavon ou Slave parce qu'au début du Moyen Âge, les Vénitiens vendaient en grand nombre des païens de Slavonie (une région de la côte adriatique) ou d'Europe orientale aux Arabes musulmans, lesquels faisaient une grande consommation d'esclaves blancs tout autant que de noirs.   Au XVIe siècle, la colonisation du Nouveau Monde a suscité de nouveaux besoins de main-d'oeuvre. Ne trouvant plus assez de ressources chez les Amérindiens et dans les bouges du Vieux Continent, les Européens ont fait venir des esclaves d'Afrique noire, où ils n'avaient guère de peine à trouver des vendeurs (marchands arabes ou roitelets noirs).
          Aux Temps modernes (XVIIe et XVIIIe siècles), le dévelopement de la traite atlantique a conduit à assimiler les esclaves aux noirs d'Afrique et suscité en Occident le développement du racisme et du mythe de la supériorité de la race blanche. Les gouvernements ont choisi d'encadrer l'esclavage pour en limiter les abus, faute de pouvoir l'interdire. C'est ainsi que le fils du grand Colbert, ministre de Louis XIV, édicta en mars 1685 un texte réglementaire plus tard appelé Code Noir.
Convoi de captifs en Afrique au XIXe siècle (gravure abolitionniste)

L'esclavage, pudiquement qualifié d'« institution particulière » par les élites des Lumières, a été progressivement aboli à la fin du XVIIIe siècle et au XIXe siècle dans les États américains et les colonies européennes grâce à l'action des sociétés philanthropiques d'inspiration chrétienne.

Après la Seconde Guerre mondiale, l'influence des idées démocratiques a conduit à son abolition dans l'ensemble des États de la planète. Les derniers pays à l'abolir officiellement ont été deux pays arabo-musulmans : l'Arabie séoudite en 1962 et la Mauritanie en... 1980.

Il n'empêche que l'on assiste en ce début du XXIe siècle à un retour de l'esclavage dans de vastes parties de la planète, en particulier en Afrique noire depuis la vague de décolonisation des années 1960, mais aussi dans certains pays arabo-musulmans, dans le sous-continent indien, dans certaines régions chinoises et même en Europe.

En Afrique, dans toute la frange sahélienne au sud du Sahara (Mauritanie, Mali, Niger, Nigeria, Tchad, Soudan), de sanglantes tensions perdurent entre les descendants d'esclaves et leurs anciens propriétaires, généralement des nomades musulmans à peau claire.

   Dans les années 1990, les commerçants mauritaniens du Sénégal ont été ainsi victimes de violences meurtrières de la part d'émeutiers noirs qui les ressentaient comme liés aux anciens trafiquants d'esclaves..."
                         ___Voir ARTE: Pour tout l'or du monde.
                                                                    ________________________

samedi 2 février 2013

L'autre Lincoln

Cinéma et vérité historique
 ______________________Le film de Spielberg, comme tout film à prétention historique, est ce qu'il est, avec ses réussites (notamment la performance de Daniel Day-Lewis) et ses limites.
Raflant les Oscars, captivant le grand public, mais comportant des failles historiques.
Spielberg, notamment, déforme le sens de la  guerre de Sécession, selon le très classique historien des USA, André Kaspi.
Lincoln fut certes un grand président, dont la mort tragique rehaussa le prestige, érigea son personnage en mythe, récupéré en des sens divers.
Obama a placé sa présidence sous le signe de Lincoln, non sans quelques ambiguïtés.
 ___ Abraham Lincoln n’était pas d'abord fondamentalement partisan de l’égalité des races, même si ses doutes ont été nombreux, avant une détermination sans failles. 
Son objectif principal en tant que président était au début surtout de maintenir l’unité de l’Union, menacée par les Etats esclavagistes du sud. « Si je pouvais sauver l’Union sans libérer un seul esclave, je le ferais », avait-il déclaré.
 . Dans son premier discours d’investiture, en 1861, Lincoln déclare qu’il n’a aucune intention «de mettre une entrave à l’institution de l’esclavage». Dans son second discours, il affirme – dans un discours répété à la fin de Lincoln: «Nous espérons du fond du cœur, nous prions avec ferveur, que ce terrible fléau de la guerre s’achève rapidement. Si, cependant, Dieu veut qu’il se poursuive jusqu’à ce que sombrent les richesses accumulées par 250 ans de labeur non partagé de l’esclave ainsi que jusqu’à ce que chaque goutte de sang jaillie sous le fouet soit payée par une autre versée par l’épée, comme il a été dit il y a trois mille ans, il nous faudra reconnaître que “les décisions du Seigneur sont justes et vraiment équitables”.»
 _______"Ce n'est pas parce qu'on abolit l'esclavage que les Noirs sont devenus les égaux des Blancs. La meilleure preuve, c'est qu'il a fallu deux autres amendements, le quatorzième [citoyenneté accordée aux anciens esclaves] et le quinzième [droit de vote] pour qu'il y ait, enfin, une égalité théorique entre Noirs et Blancs. Et cette égalité théorique a été suivie pendant de longues années par toutes sortes de discriminations en matière d'accès aux scrutins. La ségrégation raciale a suivi la guerre de Sécession, alors qu'elle n'existait pas avant." (A.Kaspi)
 _________Ce que le film « Lincoln » ne dit pas, c'est que  Lincoln n'était pas qu'un humaniste ou un révolté. Son esprit était ouvert à une critique globale de la société de son temps, dépassant le problème de l'esclavage, et s'inscrivait dans un courant de pensée international qu'on occulte aujourd'hui.
"... Lincoln, lorsqu’il était membre de la Chambre des représentants de son Etat (l’Illinois), sympathisait avec les revendications socialistes du mouvement ouvrier, non seulement américain, mais aussi international. Pour lui, le droit des travailleurs à contrôler le produit de leur travail était un droit humain, ce qui constituait à l’époque – et constitue encore aujourd’hui – une position tout à fait révolutionnaire. Or ni le film ni la culture dominante aux Etats-Unis n’en font état. Cet aspect a été opportunément oublié par les appareils idéologiques de l’Establishment américain contrôlés par la corporate class.
En réalité, Lincoln considérait l’esclavage comme la domination suprême du capital sur le travail. Son opposition aux structures de pouvoir des Etats du Sud s’expliquait justement par le fait qu’elles représentaient pour lui les piliers d’un régime économique fondé sur l’exploitation absolue des travailleurs. Il voyait ainsi dans l’abolition de l’esclavage la libération non seulement de la population noire, mais de tous les travailleurs, y compris ceux appartenant à la classe laborieuse blanche, dont le racisme allait selon lui à l’encontre de ses propres intérêts.
Pour Lincoln, « le travail précède le capital. Le capital est seulement le fruit du travail et il n’aurait jamais pu exister si le monde du travail n’avait tout d’abord existé. Le travail est supérieur au capital et mérite donc une plus grande considération (…). Dans la situation actuelle, c’est le capital qui détient tout le pouvoir et il faut renverser ce déséquilibre ». Il n’aura pas échappé aux lecteurs des écrits de Karl Marx, contemporain d’Abraham Lincoln, que certaines de ces phrases sont très proches de celles utilisées par le penseur allemand dans son analyse de la relation capital/travail au sein d’un système capitaliste.
Proclamation d'émancipation
Nombre de lecteurs seront en revanche surpris d’apprendre que l’oeuvre de Karl Marx a influencé Abraham Lincoln, comme le montre de manière très détaillée le journaliste et écrivain John Nichols dans son excellent article intitulé  »Reading Karl Marx with Abraham Lincoln Utopian socialists, German communists and other republicans », publié dans Political Affairs (27 novembre 2012) et dont sont extraites les citations et la plupart des éléments figurant dans le présent article.
Les écrits de Karl Marx étaient connus des intellectuels, tel Lincoln, qui se montraient très critiques vis-à-vis de la situation politique et économique des Etats-Unis. Marx écrivait régulièrement dans The New York Tribune, le journal intellectuel le plus influent dans le pays à cette époque. Son directeur, Horace Greeley, se considérait comme socialiste. Il admirait Karl Marx à qui il proposa de rédiger des chroniques dans son journal.
The New York Tribune comptait d’ailleurs parmi ses collaborteurs un grand nombre de militants allemands qui avaient fui les persécutions pratiquées dans leur pays d’origine. Il s’agissait à l’époque d’une Allemagne fortement agitée, avec la naissance d’un mouvement ouvrier remettant en cause l’ordre économique existant. Certains de ces immigrés allemands (connus aux Etats-Unis, à cette époque, sous le nom de « Républicains rouges ») luttèrent ensuite au côté des troupes fédérales commandées par le président Lincoln pendant la guerre de Sécession...
______Lincoln finit par être plus révolutionnaire que ce que le film suggère et que ce que l'histoire officielle a retenu.
Il y eut échange de lettres entre le Président et Marx, lequel suivait attentivement ce qui se passait Outre-Atlantique, en tant que journaliste, écrivant dans certains journaux américains, et théoricien du mouvement ouvrier.
S'adressant à Lincoln, il déclarait: 
Les ouvriers d'Europe sont persuadés que si la guerre d'Indépendance américaine a inauguré l'époque nouvelle de l'essor des classes bourgeoises, la guerre anti-esclavagiste américaine a inauguré l'époque nouvelle de l'essor des classes ouvrières. Elles considèrent comme l'annonce de l'ère nouvelle que le sort ait désigné Abraham Lincoln, l'énergique et courageux fils de la classe travailleuse, pour conduire son pays dans la lutte sans égale pour l'affranchissement d'une race enchaînée et pour la reconstruction d'un monde social.
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-Paru dans Agoravox

lundi 6 juillet 2026

Point d'histoire

1776: La Révolution américaine: le vrai sens

                       Une auto célébration pour le Super-Président narcissique, qui n'en loupe pas une, malgré une morosité ambiante. Une "modestie" remarquée, Trump déclarant que  son pays était « le chef-d’œuvre de l’histoire de l’humanité ».   Rien que ça!     Dans le droit fil de l'exceptionnalisme américain...                                               Ce fut un élément fondateur, c'est sûr, qui eut des répercussions sur l'histoire du monde. Un processus qui ne se ramène pas à quelques idées simples, mais un tournant fondateur. La France y tint un rôle majeur.                                                              Une réalité historique plus complexe que les mythes habituellement véhiculés. Des esclaves noirs en furent des acteurs. Une élite coloniale surtout a su en tirer profit.

           "...Le paradoxe est immense. En 1783, lorsque le traité de Paris reconnaît l’indépendance des Etats-Unis, l’esclavage est maintenu dans les anciennes colonies britanniques devenues Etats-Unis d’Amérique. Des centaines de milliers d’hommes et de femmes restent dans la servitude. Il faudra attendre la guerre de Sécession [1861-1865] et le 13e amendement [à la Constitution des Etats-Unis], en 1865, pour que l’esclavage soit juridiquement aboli sur l’ensemble du territoire américain. Ainsi, certains esclaves noirs auront contribué à l’indépendance d’un pays qui continuera à maintenir en esclavage des millions de personnes pendant plus de quatre-vingts ans..."    

_[Lire un échantillon gratuit] _

                                                                                                                                __        ____ Le grand Tocquevillle, fin connaisseur de la nouvelle Amérique, faisait part plus tard de ses réserves "...Tocqueville était accablé par l’évolution des États-Unis après les années 1850. Il voyait très bien l’émergence d’une classe politique violente, conséquence de ce qu’il appelle la « plaie inguérissable » de l’esclavage, et l’afflux d’immigrants européens qui n’avaient pas reçu la longue éducation à la liberté acquise au fil des générations le préoccupait. J’aime beaucoup quand il dit que l’Amérique, c’est le « puer robustus » de Hobbes. L’enfant robuste ?Oui, le puer robustus chez Hobbes a la force d’un adulte avec la raison d’un enfant. C’est une puissance qui croît plus vite que la sagesse. Ce n’est pas une mauvaise description du président américain actuel… Tocqueville gardait pourtant, quoiqu’il ait un véritable optimisme quant à l’avenir des États-Unis, un optimisme que les Américains d’aujourd’hui ne partagent plus : beaucoup doutent, d’après les dernières enquêtes, de la survie même de leur modèle. ..."

          _____ Le résultat, selon la journaliste Judith Levine, qui s’exprime dans le Guardian, est une commémoration marquée par « une mixture d’égocentrisme trumpien, de populisme Maga [« Make America Great Again »] et de nationalisme chrétien ». Plus que jamais, une mythologie qui attribue la naissance de la République états-unienne à des hommes blancs supérieurs et guidés par Dieu est propagée. Pour Mediapart, Carine Lounissi revient sur l’identité et les motivations des groupes sociaux qui ont été partie prenante de la dynamique révolutionnaire de 1776. Maîtresse de conférences à l’université de Rouen-Normandie, elle a codirigé La Révolution américaine et la naissance des États-Unis (Armand Colin), paru cette année. ...   Institutionnellement, la République pensée par James Madison est clairement en faveur des élites, laissant de côté les éléments les plus populaires des États-Unis. Son caractère insuffisamment démocratique a d’ailleurs été pointé par une coalition assez hétérogène : à la fois des milieux « antifédéralistes » issus de l’État de Pennsylvanie (lequel avait été assez avancé pour permettre le vote de la plupart des hommes blancs avec un mécanisme censitaire limité) et des aristocrates esclavagistes qui craignaient la restriction de leur commerce par un pouvoir central et vantaient l’autonomie des États et la démocratie locale.                                      Quels ont été les perdants de la révolution ? Ou du moins les groupes laissés de côté, malgré l’universalisme théorique des idéaux proclamés dans la Déclaration d’indépendance ? ...Les perdants sont d’abord les loyalistes, c’est-à-dire les partisans de la couronne britannique, qui s’opposaient aux patriotes, partisans de l’indépendance. Parmi les premiers, on compte des Blancs et des esclavagistes qui préfèrent rester britanniques et partir dans d’autres espaces coloniaux ou vers la Grande-Bretagne.                            __    Mais une majorité de Noirs américains ont aussi choisi ce camp, car les Britanniques leur promettaient la liberté – aucunement par humanité, mais bien dans le cadre d’une stratégie de guerre. La très grande majorité des autochtones ont également choisi le camp britannique. À la suite de la proclamation de 1763 qui fermait l’accès à l’ouest des Appalaches, ils estimaient en effet que la Grande-Bretagne était le plus à même de défendre leur souveraineté.    En 1783, quand les Britanniques ont reconnu l’indépendance, le Congrès a considéré que les autochtones avaient perdu la guerre et que cela légitimait une accélération de la politique d’expansion coloniale et de spoliation systématique de leurs terres. Celles-ci étaient considérées comme un tribut de guerre. Et on l’a dit, l’esclavage a été maintenu dans les États qui n’y avaient pas déjà renoncé...." _____    


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lundi 12 mai 2014

L'esclavage n'a pas existé...

 ...Seulement en Occident.
                                                 Sous des formes variées, historiquement marquées, on le trouve dans de nombreuses contrées.
          Si le phénomène n'est pas originel ni universel, il fut bien partagé.
 Pour celui qui nous concerne de plus près, qui a affecté notre histoire récente, de part et d'autre de l'Atlantique, dans le cadre du fameux commerce triangulaire,   inaugurant le tout début d'une révolution qui allait devenir industrielle, vouloir  le nier ou le passer sous silence est historiquement absurde.
              ll ne s'agit pas de battre sa coulpe, de sangloter . On se fourvoie à culpabiliser ou à référer son identité à un passé qui ne pèse plus sur nos propres épaules d'héritiers, malgré les faits qui sont têtus et les traces très présentes. Les sanglots de l'homme noir répondent aussi à ceux du blanc...ce qui n'enlève rien à la cruauté de la colonisation, particulièrement dans l'ex-Congo belge.
Mais, comme le remarque Frantz Fanon, "N'ai-je donc pas sur cette terre autre chose à faire qu'à venger les Noirs du 17° siècle?"       L'écrivain noir Alain Mabanckou, de son côté, refuse de se définir "par les larmes et le ressentiment"
    Mais il ne faut pas évacuer de notre mémoire historienne un passé qu'on ne peut regarder qu'en face, dont on ne peut être fier, nonobstant P.Bruckner, quasiment chantre d'une colonisation heureuse.    L'excès de mémoire n'aide pas à vivre, mais une bonne mémoire, bien informée, peut favoriser un meilleur dépassement, une meilleure guérison des blessures mémorielles.
         Il s'agit de faire oeuvre d'historien et non de moraliste, pour guérir des passions tristes et des ressentiments.
  Même si on n'est pas adepte de trop de commémorations officielles, on ne peut éviter de se confronter à une réalité historique incontournable. Rappeler seulement les faits est non seulement sain, mais nécessaire pour un meilleur vécu du présent. Ricoeur avait rappelé utilement l'importance de la bonne mémoire. 
        " ...Ne nous égarons pas dans les faux semblants du débat autour du communautarisme. Ni ceux qui le pratiquent, ni ceux qui le dénoncent n'en éloignent le vrai poison, celui d'opposer une catégorie de citoyens à une autre. Frantz Fanon mettait ainsi en garde ses compagnons de lutte: "quand nous entendons dire du mal d'un juif, tendons l'oreille, on parle de nous." Paraphrasant Fanon, je dirais "quand ils entendent dire du mal d'un autre, en raison de ses origines, de sa couleur de peau, de ce qu'il est, les républicains doivent le savoir: c'est d'eux dont on parle." Et le vrai combat contre le communautarisme : le refus de l'assignation d'une personne à une identité, subie ou choisie... (Y Jego)
      On ne peut le faire que si on examine les causes, le contexte  culturel,  l'organisation économique  qui  engendrent le phénomène esclavagiste.
     Montesquieu avait déjà bien compris le socle économique à la base de l'esclavage.et les justifications idéologiques qui l'accompagnaient:
     "... Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.."
Voltaire aussi:
.    "...Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe..."
               C'est donc un système global qu'il faut analyser, avant de le condamner.
   Grotius, lui, l’un des pères de la doctrine libérale au XVIIe siècle, légitime sans réticence l’institution de l’esclavage (« il y a des hommes nés pour la servitude », écrit-il en se réclamant d’Aristote), traite les ressortissants des colonies néerlandaises de « bêtes sauvages » et, qualifiant leur religion de « rébellion contre Dieu », justifie d’avance à leur égard la plus cruelle « punition des coupables ». Il ne s’agit donc aucunement de dérives pratiques : c’est l’idée libérale même qui trahit un aristocratisme anthropologique directement ségrégatif et déshumanisant. Le Français Tocqueville, aristocrate-démocrate, pense lui-même à plus d’un titre de façon fort voisine. Losurdo cite cette déclaration : « La race européenne a reçu du ciel ou acquis par ses efforts une si incontestable supériorité sur toutes les autres races qui composent la grande famille humaine que l’homme placé chez nous, par ses vices et son ignorance, au dernier échelon de l’échelle sociale est encore le premier chez les sauvages..."
     Il s'agit bien d'un système d'exploitation économique lié à un ensemble de justifications idéologiques et à une vision anthropologique propre à une élite dirigeante, profitant du rapport de forces imposé.
        Mais il n'y pas eu que la traite des Noirs, notable par son ampleur et son organisation, dont Nantes et  Bordeaux portent encore les traces.
     Dans le monde arabo-musulman, il régna aussi sous des formes variées et spécifiques qu'on ne peut nier, même s'il reste beaucoup à apprendre et s'il ne s'agit pas de raviver d'absurdes luttes mémorielles.
   Ces formes historiques spectaculaires d'esclavage ne doivent pas nous faire oublier les formes souvent moins visibles d'esclavage moderne, polymorphe et plus diffus, institutionnalisé ou non, dans des contextes  différents. Les diverses formes d'exploitation de la main d'oeuvre infantile ou féminine, de travail forcé en général, devraient occuper nos esprits plus qu'un certain retour culpabilisant et stérile à un passé sur lequel nous n'avons plus prise.
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-Relayé par Agoravox
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mardi 6 décembre 2016

Haïti, la "maudite"?

   Les mille plaies de Port-aux-Prince.
                                           De la prospérité à la détresse.
Haïti: ses plages...
                  Tout se passe comme si le sort s'acharnait sur ce fragment d'île, parfois qualifiée de  maudite, au vu des malheurs qui périodiquement s'abattent sur elle.
           Après un récent tremblement de terre ravageur.
               Ce fut, parmi d'autres, un ouragan dévastateur.
                          Le choléra s'installe  de nouveau, en partie importé..
       Fut  mise en cause une mauvaise gestion des secours et de l'aide humanitaire.
   De graves dysfonctionnements, une grave crise , selon le secrétaire de l'ONU lui-même.
           L'incurie politique, la gabegie, la pauvreté endémique...ont bon dos.
    Elles sont largement les conséquences d'un interventionnisme périodique intéressé, politique, économique, sanitaire.
  La pays a connu une histoire riche et compliquée, emblématique et tragique, mais le terme de malédiction occulte les responsabilités externes et internes. L' héritage de Toussaint Louverture n'est plus soupçonnable..
         Les catastrophes naturelles, la déforestation sont une des sources de l'ampleur des ravages météorologiques.
...Et l'envers du décor.
      Il n'y a pas de fatalité de l'économie haïtienne à la faillite de l’économie haïtienne : c’est la ruine annoncée d’un pays éprouvé par une crise politique grave et qui dut consacrer l’essentiel de ses ressources, non pas à reconstituer ses forces, mais à faire accepter son droit à l’existence.
    Une tradition raciste a pesé longtemps  sur l'ïle.
    Pour le grand témoin de l' Amérique Latine qu'est Eduardo Galeano, c'est la tragédie d'une démocratie, déniée, rejetée, malmenée.  (*)
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(*)   Selon Galeano, ... Cela fait deux siècles que Haïti subit le mépris et le châtiment. 
                  Thomas Jefferson, ce héros de la liberté et propriétaire d’esclaves, mit en garde contre le mauvais exemple que représentait Haïti et déclara qu’il fallait «  empêcher la peste de se répandre hors de cette île ». Sa patrie écouta son conseil. Les Etats-Unis attendirent 60 ans avant de reconnaître officiellement la plus libre des nations.    Et pendant ce temps-là, au Brésil, on donnait le nom de haïtianisme au désordre et à la violence. Les maîtres des bras noirs se protégèrent contre le haïtianisme jusqu’en 1888. Cette année-là, le Brésil abolit l’esclavage. Ce fut le dernier pays au monde à le faire.     Haïti est redevenu un pays invisible, jusqu’au prochain carnage. Tout le temps où Haïti a occupé de l’espace sur les écrans et dans les magazines, durant les premiers jours de cette année, les médias ont transmis des images de confusion et de violence et nous ont confortés dans l’opinion que les Haïtiens sont nés pour bien faire le mal et faire mal le bien.   Depuis la révolution et jusqu’à ce jour, Haïti n’a pu offrir au regard du monde que des tragédies.        
      C’était une colonie prospère et heureuse et voici que maintenant c’est la nation la plus pauvre de l’hémisphère occidental. Les révolutions, en ont conclu certains spécialistes, conduisent inexorablement à l’abîme. Certains ont dit - et d’autres ont suggéré - que la tendance haïtienne au fratricide provient de la sauvage hérédité dont les racines se trouvent en Afrique. Le mandat des ancêtres. La malédiction noire qui pousse au crime et au chaos...  
    Mais de la malédiction blanche, jamais personne ne parle.  La Révolution Française avait éliminé l’esclavage, mais Napoléon le ressuscita – Quel a été le régime le plus prospère pour nos colonies ? Le régime précédent. Eh bien, rétablissons-le ! - Et pour ré-implanter l’esclavage en Haïti, il envoya plus de cinquante navires pleins de soldats. Les noirs, soulevés, ont vaincu la France et ils ont conquis leur indépendance nationale et la libération des esclaves. En 1804, ils ont hérité d’une terre ravagée par les dévastatrices plantations de canne à sucre et un pays brûlé par la guerre impitoyable. Et ils ont hérité de la dette française. Car la France fit payer cher à Haïti l’humiliation que ce pays avait infligée à Napoléon Bonaparte.  Peu après sa naissance, Haïti dut s’engager à payer une indemnisation colossale en compensation du mal par lui provoqué en se libérant. Cette expiation du péché de la liberté lui coûta 150 millions de franc-or. Le nouveau pays naquit étranglé par cette corde attachée à son cou. Une fortune qui aujourd’hui équivaudrait à 21,7 milliards de dollars, soit 44 fois la totalité du budget annuel de Haïti. C’est bien plus d’un siècle que dura le remboursement de cette dette que les intérêts usuraires ne cessaient de faire enfler. En 1938, enfin, eut lieu la rédemption finale. Pour lors, Haïti était devenue la propriété des banques nord-américaines.  En échange de cette montagne d’argent, la France reconnut officiellement la nouvelle nation. Aucun autre pays ne la reconnut. Haïti était né condamné à la solitude. Simon Bolívar non plus ne le reconnut pas alors qu’il lui devait tout. Des bateaux, des armes et des soldats, c’est ce que Haïti lui avait donné, en 1816, lorsque Bolívar arriva dans l’île, vaincu, demandant aide et protection. Haïti lui donna de tout à la seule condition qu’il libérât les esclaves, idée qui jusqu’alors ne lui était même pas venue à l’esprit. Ensuite, l’illustre héros remporta des victoires dans la Guerre d’Indépendance et il exprima sa gratitude en envoyant à Port-au-Prince une épée en guise de présent. Mais pour ce qui était de reconnaître le pays, pas question. En réalité, les colonies espagnoles qui étaient devenues des nations indépendantes continuaient à avoir des esclaves et cela même si certaines de ces nations avaient des lois qui les interdisaient. Bolivar dicta sa Constitution en 1821, mais la réalité fit la sourde oreille. Trente ans plus tard, en 1851, la Colombie abolit l’esclavage ; le Venezuela le fit en 1854.     En 1915, les marines U.S. débarquèrent en Haïti. Ils y restèrent 19 années. La première chose qu’ils firent ce fut d’occuper la douane el le bureau de la collecte des impôts. L’armée d’occupation confisqua le salaire du président haïtien jusqu’à ce que ce dernier se résignât à signer la liquidation de la Banque de la Nation qui se convertit en une agence de la City Bank of New York  Le président ainsi que tous les autres noirs étaient interdits d’entrée dans les hôtels, les restaurants et les clubs du pouvoir étranger. Les occupants n’osèrent pas rétablir l’esclavage, mais ils imposèrent le travail forcé pour les travaux publics. Et ils tuèrent beaucoup.  Ce ne fut pas facile d’éteindre les feux de la résistance. Le chef guérillero, Charlemagne Peralte, fut exhibé en place publique, cloué en croix sur une porte, pour que cela servît d’exemple… La mission civilisatrice prit fin en 1934. Les occupants se retirèrent et laissèrent, pour les remplacer, une Garde Nationale, fabriquée par eux, pour exterminer toute éventuelle velléité de démocratie.  Ils ont fait exactement pareil au Nicaragua et en République Dominicaine. Quelque temps après, Duvalier fut l’équivalent, pour Haïti, de Somoza et de Trujillo.    Et c’est ainsi que, de dictature en dictature et de promesse en trahison, les années et les malheurs se sont empilés. Aristide, le curé rebelle, est arrivé à la présidence en 1991. Il dura peu de mois. Le gouvernement des États-Unis aida à le renverser ; il l’emporta, lui fit subir un traitement et une fois recyclé, il le ramena, dans les bras des marines, à la présidence. Et, une fois encore, il aida à le renverser, en cette année 2004, et, une fois encore, il y eut massacre. Et les marines sont revenus une fois encore, ces marines qui reviennent toujours, comme la grippe.  Mais les experts internationaux sont bien plus dévastateurs que la soldatesque de l’envahisseur. 
      Pays soumis aux ordres de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International, Haïti avait obéi à toutes les instructions de ces derniers sans rechigner. Et l’un et l’autre l’ont payé en lui refusant le pain et le sel. Ils ont gelé ses crédits bien que Haïti eût démantibulé l’Etat et supprimé tous les droits de douanes et toutes les aides qui protégeaient la production nationale.     
      Les producteurs de riz qui étaient la majorité des paysans haïtiens se sont recyclés en mendiants ou en boat-people. Beaucoup sont partis et continuent de partir rejoindre les profondeurs de la mer des caraïbes, mais ces naufragés-là ne sont pas de nationalité cubaine et il est bien rare alors que les journaux parlent d’eux. Aujourd’hui, Haïti importe la totalité du riz qu’il consomme depuis les Etats-Unis, pays où les experts internationaux, personnages quelque peu distraits, ont oublié d’interdire les droits de douane et les subventions qui protègent la production nationale.
Sur la frontière, là où s’arrête la République Dominicaine et où commerce Haïti, il y a un grand panneau qui prévient : Le Mauvais Passage. De l’autre côté se trouve l’enfer noir. Sang et famine, misère, peste… Dans cet enfer-là tellement redouté, tout le monde est sculpteur. Les Haïtiens ont coutume de ramasser toute sorte de boites de conserve et de vieilles ferrailles et avec une merveilleuse et ancestrale habileté, en découpant et en martelant, leurs mains créent des merveilles ensuite offertes à la vente sur les marchés populaires. Haïti est un pays jeté sur un dépotoir, comme pour le punir pour l’éternité de sa dignité. Et c’est sur ce dépotoir qu’il gît, tel un tas de vieille ferraille. Il attend les mains de ses habitants....
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