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jeudi 5 novembre 2009

Un passeur d'humanité

Le départ discret d'un chercheur d'exception










Un éclaireur à la recherche des invariants derrière la diversité humaine


Au delà des éloges de circonstances et des discours convenus, parfois simplificateurs, un homme complexe, parfois ambigü, partagé entre passion de l'humanité et pessimisme profond sur l'histoire
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[-J'ai eu l'honneur et le plaisir de suivre certains de ses séminaires, dans les années 60, et de faire un mémoire de Maîtrise sur sa pensée en rapport avec celle de Rousseau, qui le fascinait, celui du Discours sur l'Origine (les Notes, surtout)-Un homme impressionnant, mais affable et disponible,passionné par ses recherches et leur transmission.-MT]

-"... Depuis trois ou quatre cents ans que les habitants de l'Europe inondent les autres parties du monde et publient sans cesse de nouveaux recueils de voyages et de relations, je suis persuadé que nous ne connaissons d'hommes que les seuls Européens; encore paraît-il aux préjugés ridicules qui ne sont pas éteints, même parmi les gens de lettres, que chacun ne fait guère sous le nom pompeux d'étude de l'homme que celle des hommes de son pays. Les particuliers ont beau aller et venir, il semble que la philosophie ne voyage point, aussi celle de chaque peuple est-elle peu propre pour un autre. La cause de ceci est manifeste, au moins pour les contrées éloignées: il n'y a guère que quatre sortes d'hommes qui fassent des voyages de long cours; les marins, les marchands, les soldats et les missionnaires. Or, on ne doit guère s'attendre que les trois premières classes fournissent de bons observateurs et quant à ceux de la quatrième, occupés de la vocation sublime qui les appelle, quand ils ne seraient pas sujets à des préjugés d'état comme tous les autres, on doit croire qu'ils ne se livreraient pas volontiers à des recherches qui paraissent de pure curiosité et qui les détourneraient des travaux plus importants auxquels ils se destinent...
" (JJRousseau)
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-L'Encyclopédie de L'Agora: Claude Lévi-Strauss

L’hommage des anthropologues à Claude Lévi-Strauss | Mediapart:
"Depuis plus d'un demi-siècle, plusieurs générations d'anthropologues ont eu à se positionner face à la figure tutélaire de Claude Lévi-Strauss. Deux d'entre eux, Maurice Godelier et Laurent Barry, lui rendent un premier hommage.Né en 1934, directeur de recherches à l'EHESS, Maurice Godelier fut l'assistant de Claude Lévi-Strauss avant de devenir à son tour un très grand anthropologue, dont l'œuvre fut récemment récompensée par la très prestigieuse médaille d'or

du CNRS. Joint hier soir par téléphone depuis Athènes, il se souvient de Lévi-Strauss et souligne l'importance de sa contribution aux sciences sociales.

Maurice Godelier rend hommage à Claude Lévi-Strauss© (entretien Sylvain Bourmeau)

Né en 1964, Laurent Barry est maître de conférences à l'EHESS et membre du fameux Laboratoire d'anthropologie sociale, créé et longtemps dirigé par Claude Lévi-Strauss. Soixante ans après Les Structures élémentaires de la parenté, il a fait paraître cette année (directement en Folio) un ouvrage somme sur La Parenté, un objet longtemps délaissé par les anthropologues

Comment avez-vous rencontré l'œuvre de Claude Lévi-Strauss, puis l'homme ?Laurent Barry.- La plupart des étudiants découvrent l'œuvre de Lévi-Strauss par la lecture d'un ouvrage paradoxal, Tristes Tropiques (1955). Je parle d'ouvrage « paradoxal », dans la mesure où, s'il s'agit indéniablement du livre le plus populaire de Claude Lévi-Strauss et du plus facile d'accès, c'est aussi un ouvrage de renoncement. Après deux échecs successifs dans ses candidatures au Collège de France, Lévi-Strauss croit que sa carrière universitaire est dans une impasse. Il baisse les bras et renonce pour un temps à la démarche délibérément « scientifique » adoptée dans son Magnum opus, Les Structures élémentaires de la parenté (1949), pour se tourner vers un genre plus littéraire et personnel, et peut-être aussi plus en vogue dans les milieux intellectuels existentialistes ou marxistes qui dominent les lettres françaises des années 50. Cela donnera Tristes Tropiques.
Souvent, c'est bien longtemps après l'avoir lu que les étudiants qui poursuivent une carrière de sociologue ou d'ethnologue se décident à aborder le reste de l'œuvre de Claude Lévi-Strauss, quant aux autres, ils en restent généralement là.Or, c'est précisément par ce « reste » – qui est pour moi l'essentiel – que j'ai découvert Lévi-Strauss. Par un recueil d'articles, Anthropologie structurale, publié en 1958, qui prolongeait les enseignements des Structures élémentaires de la parenté (que je n'avais pas encore lu) en formalisant la notion de « structure ». C'est aussi dans ces textes (et dans Anthropologie structurale II publié quinze ans plus tard, en 1973) qu'on trouve exposé le plus clairement et le plus synthétiquement, il me semble, à la fois sa démarche méthodologique (celle du « structuralisme »), mais aussi la revendication lévi-straussienne visant l'autonomie et la spécificité de la démarche ethnologique vis-à-vis du long cortège des sciences sociales et de la discipline qui ouvrait alors la marche : l'Histoire.


-Claude Lévi-Strauss, la mort de l'ultime monument intellectuel du XXe siècle | Media:
  • «Je hais les voyages et les explorateurs. Et voici que je m'apprête à raconter mes expéditions.» L'incipit du plus connu de ses livres, Tristes Tropiques, condense admirablement l'œuvre de Claude Lévi-Strauss, qui vient de mourir à la veille de fêter son 101e anniversaire.

    Quoi de plus étranger, en effet, à la pensée de l'ethnologue que l'exotisme? Tout au contraire, l'auteur d'Anthopologie structurale proposera de lire les représentations, les mythes et les systèmes de parentés à la manière des linguistes, comme un texte dont on peut relever les régularités, les mathématiques souterraines qui engendrent les formes culturelles.

    Entretien avec Pierre Dumayet, 1971
    Avec Bernard Rapp en 1991
    (Vidéos INA)
    Comment comprendre, dès lors, qu'une approche, quasi grammaticale des civilisations ait fasciné depuis presque la publication de sa thèse (Les Structures élémentaires de la parenté, 1949) les lecteurs? Pourquoi les Bororos, Caduvéos et Nambikwaras visités par Lévi-Strauss, et pas, par exemple, Marcel Granet, sociologue qui a décrit les «Catégories matrimoniales et relations de proximité dans la Chine ancienne»? C'est qu'il a baigné d'esthétique, de poésie, de rêve, de philosophie et d'exigence éthique sa quête rigoureuse des invariants débusqués dans un récit ou une pratique sociale, sa recherche d'une logique implacable qui ordonne des mondes considérés jusqu'alors comme bigarrés, incompréhensibles voire barbares.

    Pierre Bourdieu: «Le fait de faire de l'anthropologie était un acte politique, une façon de donner des instruments conceptuels pour comprendre des choses qui semblent a priori incompréhensibles, injustifiables ou absurdes.»

    Pierre Bourdieu dans «Réflexions faites», 1988

    Au point que le chercheur, conscient qu'il participait lui-même à la destruction de ce qu'il décrivait aurait, dit-on, proposé de se renommer «entropologue», fauteur d'entropie, une dégradation irrémédiable des choses. «Ce que je constate, ce sont les ravages actuels. C'est la disparition effrayante des espèces vivantes (...). Du fait de sa densité, l'espèce humaine vit sous un régime d'empoisonnement interne. (...) Et je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon existence. Ce n'est pas un monde que j'aime», déclarait-il en 2005.

    Campus, 2005
-Claude Lévi-Strauss, le cru et le QI | Mediapart:
"...Claude Lévi-Strauss est un souverain passeur : «"Chaque homme, écrit Chateaubriand, porte en lui un monde composé de tout ce qu'il a vu et aimé, et où il rentre sans cesse, alors même qu'il parcourt et semble habiter un monde étranger." Désormais, le passage est possible. D'une façon inattendue, entre la vie et moi, le temps a allongé son isthme.» (2)
Il est surtout un écrivain raccord avec les modèles avoués par sa prose : Rousseau, Chateaubriand, Proust. Il est aussi gorgé de Baudelaire : «Voyages, coffrets magiques aux promesses rêveuses, vous ne livrerez plus vos trésors intacts. Une civilisation proliférante et sur excitée trouble à jamais le silence des mers. Les parfums des tropiques et la fraîcheur des êtres sont viciés par une fermentation aux relents suspects, qui mortifie nos désirs et nous voue à cueillir des souvenirs à demi corrompus.» (3)
Tristes Tropiques (1955) ne saurait être réduit à un récit de voyage. C'est une sorte d'herbier de la fin des temps, dans lequel l'auteur contemple «l'abîme que nous frôlons» sur fond de dialectique du même et de l'autre, de l'identité et de l'altérité, de l'universel et du particulier. Mais aussi et surtout de l'innocence et de la culpabilité, en un récit à la première personne du singulier, empli de fièvre et de fulgurances...."

-Lévi-Strauss sans formol
-Claude Lévi-Strauss, le goût de l'Autre
-Décès de Claude Lévi-Strauss
-Claude Lévi-Strauss - Wikipédia
-Levi strauss - Recherche Google
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-Lévi-Strauss : découvreur d'humanité

vendredi 28 novembre 2008

Lévi-Strauss : découvreur d'humanité


Bon anniversaire quand même, monsieur Lévi-Strauss ...

"Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie."
(L-S)

"Claude Lévi-Strauss aura 100 ans le 28 novembre, ce qui lui a donné le temps d'inventer une troisième possibilité : avoir été considéré comme dépassé par quelques-uns, et être redécouvert de son vivant." (MC da Cunha)


Lévi-Strauss, de l'Amazonie au Collège de France:

"...Tristes Tropiques, qui paraît en 1955, est une déclaration d'amour aux peuples qu'on ne disait pas encore «premiers». Dans Race et Histoire et Race et Culture, deux discours qu'il prononce à l'Unesco en 1952 et 1971, le penseur détruit les prétentions scientifiques du racisme et met à mal l'idée d'une civilisation unique fondée sur un progrès unilatéral dont l'Occident détiendrait le modèle. Pour lui, la culture, qui est la marque même de l'humanité, est différence, voire opposition. Écologiste avant l'heure, Lévi-Strauss, qui enseigne à partir des années 1960 au Collège de France, est un prophète de l'antimondialisation heureuse. « L'humanité s'installe dans la monoculture, elle s'apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave», écrit-il dans Tristes Tropiques...."

-Le siècle de Claude Lévi-Strauss :
"...Claude Lévi-Strauss est surtout connu pour avoir introduit en anthropologie une méthode empruntée au domaine de la linguistique : le structuralisme. Il ne s'agit plus d'étudier des phénomènes sociaux, les systèmes de parenté ou les mythes par exemple, comme des entités indépendantes ayant une signification propre, mais comme les éléments d'un système organisé, dont les liens seraient révélés par les différences et non les points communs, et d'en tirer des structures de pensée inconscientes communes à tous les êtres humains. « Le structuralisme a constitué une manière de sortir d'un certain déterminisme qui ne voyait dans les pratiques et les savoirs traditionnels des sociétés que des effets de leur environnement naturel ou social, explique Pierre Deléage, du LAS. Lévi-Strauss est parvenu à montrer l'importance, au moins égale, des structures universelles de la pensée dans la constitution de ces pratiques et de ces savoirs. » Des structures qu'il réunit dans le concept de « pensée sauvage », remplaçant ainsi celui de « mentalité primitive » qui a alors cours, symptôme d'une prétendue supériorité coloniale des savants sur les pratiques et les pensées des sociétés différentes de la leur ..."

-Claude Lévi-Strauss : L'homme qui a révolutionné la pensée
-Claude Lévi-Strauss - Wikipédia
-L'Encyclopédie de L'Agora: Claude Lévi-Strauss
-Recherche Google : Levi Strauss

jeudi 22 septembre 2016

Remous dans la pensée économique

      Crises en cours   
                         Régulièrement, la pensée économique connaît des périodes de remises en question et parfois de vifs conflits.
     Et pas sur des queues de cerises. Et pas seulement en France.
         Car l'économie est une discipline dont les enjeux ne sont pas sans incidences sur notre vie quotidienne.
        C'est assez excessif de parler de guerre à propos du  petit affrontement entre des théoriciens de l'économie.
    La querelle n'est cependant pas anodine, car de la vision de certains économistes dépendent souvent de décisions politiques de fond , de choix de société  qui ne sont pas neutres. Et d'autre part, les choix politiques dominants ne sont pas sans influencer certains postulats en recherche économique..
     Une économie fondée sur des principes néolibéraux, issus de la  pensée de l'école de Chicago, de tendance reaganienne et thatcherienne, ne peut avoir les mêmes impacts sur les décideurs que celle fondée sur les notions de redistributions, de solidarité, de politique monétaire et sociale progressiste.. On le voit avec le débat autour des études de T.Piketty, en France comme aux USA, où la réflexion sur les sources des inégalités croissantes devient l'objet des recherches?
     Entre les"bons", qui ont pignon sur écran, souvent engagés dans des conseils bancaires, et les hétérodoxes, qui exercent leur esprit critique sur les données de l'économie dominante, il y a plus que des détails. Un engagement de fond sur les questions de société.
     Le problème s'est récemment posé à propos des thèses de Jean Tirole, à l'époque on soulignait que l'économie n'est pas une science dure, comme le soulignait déjà Levi-Strauss, qu'elles comporte de grandes marges de choix et d'incertitudes, d' a priori et d'impensés. 
     La crise a bien montré à quel point beaucoup se sont trompés. Une certaine pensée économique peut même être une imposture, en fonction de certains choix préalables non interrogés..Son enseignement devrait être revu et il est des présupposés à repenser, un formalisme mathématique qui interdit tout débat de fond...
     La plupart n'ont rien vu venir, comme certains l'ont reconnu.  Il arrive même qu'on puisse dire tout et le contraire de tout.       Cela relativise un peu...(*)
          [ -Krugman fustigeait naguère "la cécité de la profession sur la possibilité de défaillances catastrophiques dans une économie de marché"."Durant l’âge d’or, les économistes financiers en vinrent à croire que les marchés étaient fondamentalement stables - que les actions et autres actifs étaient toujours cotés à leur juste prix"---- M. Greenspan avouait qu’il était dans un état d’ « incrédulité choquée » car « l’ensemble de l’édifice intellectuel » s’était « effondré ». Cet effondrement de l’édifice intellectuel étant aussi un effondrement du monde réel de marchés, le résultat s’est traduit par une grave récession"( P.K.)_« Lorsque dans un pays le développement du capital devient un sous-produit de l’activité d’un casino, le travail est susceptible d’être bâclé. », disait Keynes.]
      Bref, une "science" en question, souvent aveugle à ses postulats.
          C'est que la discipline économique n'est pas une science exacte, comme le reconnaissait Lévi-Strauss, comme l'admettent la plupart des économistes un peu honnêtes. Les mathématiques, qui prennent souvent une place démesurée dans la discipline, ne sont pas un gage de scientificité.
    Ce n'est pas la guerre mais un affrontement normal  sur le statut, la fonction, la rigueur d'études qui sont parfois menées avec des lunettes à courte vue libérale, des préjugés assumés, parfois des engagements tus.
    Une science imparfaite, à pratiquer avec beaucoup de circonspection, de prudence. Ce qui n'exclut pas l'audace.
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                  (*) A propos de la dernière crise, qui dure...« Comment se fait-il que personne n’ait rien vu venir ? », s’enquit la reine d’Angleterre en visite à la London School of Economics en novembre 2008. Elle aurait même laissé échapper : « C’est affreux ! » N’avoir rien « vu venir » ne fut pas la seule faute des économistes, qui représentent assurément l’une des professions les plus remises en cause par la crise financière. Leur hypothèse d’efficience des marchés avait servi à justifier les politiques de dérégulation, largement responsables de la catastrophe des subprimes.
   « La science économique a été au mieux spectaculairement inutile, au pire carrément nocive », résume l’économiste et éditorialiste du New York Times Paul Krugman. Tétanisés devant la dégringolade irrésistible des Bourses mondiales, la plupart des économistes avaient ainsi eu l’humilité de reconnaître les limites de la macroéconomie contemporaine, issue du courant des « anticipations rationnelles » des années 1970 et héritière du cadre néoclassique élaboré à la fin du XIXe siècle et qui domine le champ depuis l’après guerre.Lorsque les Bourses ont dévissé dans le sillage de Lehman Brothers à l’automne 2008, les modèles sophistiqués des pontes de l’université de Chicago ne furent d’aucun secours. Comme le dit Paul Krugman, il a fallu retrouver la « sagesse des Anciens », perdue durant l’« Âge sombre» de la macroéconomie, et sortir des oubliettes les auteurs post-Grande Dépression, dont l’approche, globale et non pas segmentaire et individualiste, fournit une compréhension synthétique et systémique des crises.
       Quelle mouche a donc piqué des économistes aussi respectables que Pierre Cahuc et André Zylberberg ? Dans un livre dont un récent numéro de Challenge fait sa couverture, ils dénient toute légitimité aux nombreux confrères qui ont le tort de ne pas penser comme eux, allant jusqu’à les traiter de négationnistes et à suggérer l'éradication de leurs travaux dans le sous-titre (« comment s’en débarrasser »). Eux qui ne jurent que par les revues scientifiques ne dédaignent pas de vilipender leurs collègues dans un livre destiné au grand public et dans la presse généraliste.
    Claude Lévi-Strauss raillait la prétention des sciences sociales à asseoir leur légitimité en s’abusant sur la fiabilité de leurs méthodes. Certains économistes croient établir leur respectabilité en présentant l’économie comme une science exacte, où des vérités pourraient être établies de manière expérimentale de la même manière qu’en physique, ou démontrées comme en mathématiques à partir d’un système d’axiomes auxquels le monde réel aurait la bonne grâce de se conformer. Il n’en est rien.
      De nombreux auteurs, comme André Orléan, Philippe Aghion ou Pierre-Noël Giraud, ont appelé les économistes à plus de modestie et à plus de réflexion critique sur l’épistémologie de leur domaine d’étude. Les cas d’expériences contrôlées, où l’on compare deux populations en étant sûr de bien prendre en compte toutes leurs différences significatives, sont exceptionnels en économie. L’économétrie est un outil puissant. Encore faut-il considérer tous les paramètres qui ont une influence sur les relations observées et s’assurer que le contexte dans lequel les observations ont été faites est suffisamment proche de celui auquel on veut les transposer.
Le dossier de Challenge autour du brûlot de Pierre Cahuc cite d’ailleurs de nombreux cas problématiques. Ainsi, selon ses rédacteurs, une augmentation du salaire minimal sur l’emploi peut avoir des effets favorables aux États-Unis, mais désastreux en France. Patrick Artus y explique dans un encart que Ricardo et Keynes, malgré leur opposition célèbre, auraient tous les deux raison, tout dépendant du contexte.
      Bref, l’économie abonde en vérités en deçà des Pyrénées qui deviennent des erreurs au-delà, et c’est souvent longtemps après qu’une mesure catastrophique a été mise en place sur l’injonction de savants économistes que d’autres économistes peuvent expliquer en quoi le contexte différait au point de rendre la thérapeutique inadaptée voire dangereuse. Keynes résumait cette situation en déclarant que « les hommes politiques sont les esclaves d’économistes morts »....
      La controverse est loin d’être close et les hypothèses que tel ou tel modèle met en œuvre doivent faire l’objet de critiques, de débats et de tests. Un résultat important du travail de Gilles Koléda est de montrer la fragilité du dogme constamment invoqué depuis trente ans pour subventionner les emplois peu qualifiés au détriment de la compétitivité des secteurs les plus exposés à la concurrence internationale. Nous ne contestons pas que ces mesures en faveur des seuls bas salaires sont favorables à court terme à l’emploi peu qualifié, mais nous constatons qu’elles pèsent sur la compétitivité des entreprises, donc sur la bonne santé de notre économie, et qu’elles créent des trappes à emplois faiblement qualifiés en rendant ceux-ci artificiellement bon marché....
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- Sortir de la pensée unique
Le prix Nobel d'Economie, instrument de propagande du néolibéralisme
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samedi 24 octobre 2020

Economistes en déroute

        Ils doutent , se taisent ou s'interrogent...

                           Ils avaient pignon sur presse et parfois sur ministères.  Ils nous distribuaient la bonne parole. Ils nous disaient tout sur la situation économique, l'avenir de nos marchés, voire de notre planète. Ils soufflaient à l'oreille des décideurs les résultats de leurs recherches et de leurs anticipations, jugées incontournables. Ils avaient pris le pouvoir surtout depuis les années 80. Ils apparaissaient comme les gourous de notre époque, sans savoir ou vouloir reconnaître qu'ils s'inscrivaient dans le sillage d'idéologies discutables, d'intérêts à peine voilées.             ___Ils avaient LA science, ils  diffusaient un libéralisme intransigeant, reprenant après Thatcher: il n'y a pas d'alternatives. Les marchés livrés à eux-mêmes devaient toujours avoir raison,   Pourtant certains tempéraient leurs propos, sachant que l'économie n'est pas une science exacte, qu'elle ne peut s'appuyer sur des dogmes, que les outils mathématiques utilisés ne sont que des moyens et qu'il faudrait revoir certains postulats.

         Avec la crise que nous vivons, les certitudes tombent et peu s'aventurent à faire des pronostics. Le libéralisme s'effrite, l'Etat reprend le pouvoir pour sauver les marchés. Les vices du système apparaissent mieux, comme le laisse entendre le juriste Supiot, après d'autres. L'ordre spontané du marché est un mythe et n'a jamais vraiment existé. Bref, le marché ne marche plus...La pandémie n'est qu'un révélateur et l'on voit des économistes dits officiels se taire ou infléchir leurs discours, imparfaits ou erronés..    Déjà après la crise de 2008, certains firent leur autocritique. De manière parfois profonde et en haut lieu. Mais on oublia vite....                                                                                                           La vision de certains économistes dépendent souvent de décisions politiques de fond , de choix de société  qui ne sont pas neutres. Et d'autre part, les choix politiques dominants ne sont pas sans influencer certains postulats en recherche économique..   Une économie fondée sur des principes néolibéraux, issus de la  pensée de l'école de Chicago, de tendance reaganienne et thatcherienne, ne peut avoir les mêmes impacts sur les décideurs que celle fondée sur les notions de redistributions, de solidarité, de politique monétaire et sociale progressiste.. On le voit avec le débat autour des études de T.Piketty, en France comme aux USA, où la réflexion sur les sources des inégalités croissantes devient l'objet des recherches?   ____ Entre les"bons", qui ont pignon sur écran, souvent engagés dans des conseils bancaires, et les hétérodoxes, qui exercent leur esprit critique sur les données de l'économie dominante, il y a plus que des détails. Un engagement de fond sur les questions de société.                       Le problème s'est récemment posé à propos des thèses de Jean Tirole, à l'époque on soulignait que l'économie n'est pas une science dure, comme le soulignait déjà Levi-Strauss, qu'elles comporte de grandes marges de choix et d'incertitudes, d' a priori et d'impensés.      La crise a bien montré à quel point beaucoup se sont trompés. Une certaine pensée économique peut même être une imposture, en fonction de certains choix préalables non interrogés..Son enseignement devrait être revu et il est des présupposés à repenser, un formalisme mathématique qui interdit tout débat de fond...

     La plupart n'ont rien vu venir, comme certains l'ont reconnu.  Il arrive même qu'on puisse dire tout et le contraire de tout.       Cela relativise un peu...(*)
          [ -Krugman fustigeait naguère "la cécité de la profession sur la possibilité de défaillances catastrophiques dans une économie de marché"."Durant l’âge d’or, les économistes financiers en vinrent à croire que les marchés étaient fondamentalement stables - que les actions et autres actifs étaient toujours cotés à leur juste prix"---- M. Greenspan avouait qu’il était dans un état d’ « incrédulité choquée » car « l’ensemble de l’édifice intellectuel » s’était « effondré ». Cet effondrement de l’édifice intellectuel étant aussi un effondrement du monde réel de marchés, le résultat s’est traduit par une grave récession"( P.K.)_« Lorsque dans un pays le développement du capital devient un sous-produit de l’activité d’un casino, le travail est susceptible d’être bâclé», disait Keynes.]
      Bref, une "science" en question, souvent aveugle à ses postulats.
          C'est que la discipline économique n'est pas une science exacte, comme le reconnaissait Lévi-Strauss, comme l'admettent la plupart des économistes un peu honnêtes. Les mathématiques, qui prennent souvent une place démesurée dans la discipline, ne sont pas un gage de scientificité.
    Ce n'est pas la guerre mais un affrontement normal  sur le statut, la fonction, la rigueur d'études qui sont parfois menées avec des lunettes à courte vue libérale, des préjugés assumés, parfois des engagements tus.
    Une science imparfaite, à pratiquer avec beaucoup de circonspection, de prudence. Ce qui n'exclut pas l'audace.
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                  (*) A propos de la dernière crise, qui dure...« Comment se fait-il que personne n’ait rien vu venir ? », s’enquit la reine d’Angleterre en visite à la London School of Economics en novembre 2008. Elle aurait même laissé échapper : « C’est affreux ! » N’avoir rien « vu venir » ne fut pas la seule faute des économistes, qui représentent assurément l’une des professions les plus remises en cause par la crise financière. Leur hypothèse d’efficience des marchés avait servi à justifier les politiques de dérégulation, largement responsables de la catastrophe des subprimes.         
 « La science économique a été au mieux spectaculairement inutile, au pire carrément nocive », résume l’économiste et éditorialiste du New York Times Paul Krugman. Tétanisés devant la dégringolade irrésistible des Bourses mondiales, la plupart des économistes avaient ainsi eu l’humilité de reconnaître les limites de la macroéconomie contemporaine, issue du courant des « anticipations rationnelles » des années 1970 et héritière du cadre néoclassique élaboré à la fin du XIXe siècle et qui domine le champ depuis l’après guerre.Lorsque les Bourses ont dévissé dans le sillage de Lehman Brothers à l’automne 2008, les modèles sophistiqués des pontes de l’université de Chicago ne furent d’aucun secours. Comme le dit Paul Krugman, il a fallu retrouver la « sagesse des Anciens », perdue durant l’« Âge sombre» de la macroéconomie, et sortir des oubliettes les auteurs post-Grande Dépression, dont l’approche, globale et non pas segmentaire et individualiste, fournit une compréhension synthétique et systémique des crises.       Quelle mouche a donc piqué des économistes aussi respectables que Pierre Cahuc et André Zylberberg ? Dans un livre dont un récent numéro de Challenge fait sa couverture, ils dénient toute légitimité aux nombreux confrères qui ont le tort de ne pas penser comme eux, allant jusqu’à les traiter de négationnistes et à suggérer l'éradication de leurs travaux dans le sous-titre (« comment s’en débarrasser »). Eux qui ne jurent que par les revues scientifiques ne dédaignent pas de vilipender leurs collègues dans un livre destiné au grand public et dans la presse généraliste.      Claude Lévi-Strauss raillait la prétention des sciences sociales à asseoir leur légitimité en s’abusant sur la fiabilité de leurs méthodes. Certains économistes croient établir leur respectabilité en présentant l’économie comme une science exacte, où des vérités pourraient être établies de manière expérimentale de la même manière qu’en physique, ou démontrées comme en mathématiques à partir d’un système d’axiomes auxquels le monde réel aurait la bonne grâce de se conformer. Il n’en est rien.

      De nombreux auteurs, comme André OrléanPhilippe Aghion ou Pierre-Noël Giraud, ont appelé les économistes à plus de modestie et à plus de réflexion critique sur l’épistémologie de leur domaine d’étude. Les cas d’expériences contrôlées, où l’on compare deux populations en étant sûr de bien prendre en compte toutes leurs différences significatives, sont exceptionnels en économie. L’économétrie est un outil puissant. Encore faut-il considérer tous les paramètres qui ont une influence sur les relations observées et s’assurer que le contexte dans lequel les observations ont été faites est suffisamment proche de celui auquel on veut les transposer.
Le dossier de Challenge autour du brûlot de Pierre Cahuc cite d’ailleurs de nombreux cas problématiques. Ainsi, selon ses rédacteurs, une augmentation du salaire minimal sur l’emploi peut avoir des effets favorables aux États-Unis, mais désastreux en France. Patrick Artus y explique dans un encart que Ricardo et Keynes, malgré leur opposition célèbre, auraient tous les deux raison, tout dépendant du contexte.
      Bref, l’économie abonde en vérités en deçà des Pyrénées qui deviennent des erreurs au-delà, et c’est souvent longtemps après qu’une mesure catastrophique a été mise en place sur l’injonction de savants économistes que d’autres économistes peuvent expliquer en quoi le contexte différait au point de rendre la thérapeutique inadaptée voire dangereuse. Keynes résumait cette situation en déclarant que « les hommes politiques sont les esclaves d’économistes morts »....
      La controverse est loin d’être close et les hypothèses que tel ou tel modèle met en œuvre doivent faire l’objet de critiques, de débats et de tests. Un résultat important du travail de Gilles Koléda est de montrer la fragilité du dogme constamment invoqué depuis trente ans pour subventionner les emplois peu qualifiés au détriment de la compétitivité des secteurs les plus exposés à la concurrence internationale. Nous ne contestons pas que ces mesures en faveur des seuls bas salaires sont favorables à court terme à l’emploi peu qualifié, mais nous constatons qu’elles pèsent sur la compétitivité des entreprises, donc sur la bonne santé de notre économie, et qu’elles créent des trappes à emplois faiblement qualifiés en rendant ceux-ci artificiellement bon marché....
  Comme disait par boutade, mais non sans raison l'économiste américain Kenneth Boulding:  "Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou soit un économiste..."_______

mardi 16 janvier 2024

Une forêt (vraiment)vierge?

On a cru longtemps au mythe de l'"enfer vert"

                                        Un monde de forêts denses, mystérieuses, dangereuses, inhabitables; sauf par de rares petits groupes en voie de régression, marginalisés et dispersés, que Lévi-Strauss avaint étudiés de près.                               C'est aujourd'hui la fin d'un mythe."...C’est ainsi que s’installe le mythe durable de l’Amazonie : celui d’un enfer vert, d’une région à l’état de nature, où nul ne peut vivre car les sols y sont trop acides, les ressources en protéines insuffisantes, les transports trop difficiles et les maladies débilitantes. L’autre mythe, apparemment opposé, mais qui revient au même, est celui véhiculé dès l’origine par Christophe Colomb qui, arrivé à l’embouchure de l’Orénoque, au Venezuela en 1498, clame qu’il a découvert le « paradis terrestre ». C’est la notion d’une Amazonie pareille à un éden vert, où habitent quelques « bon sauvages » dans un dénuement béat, vivant peu nombreux et parcimonieusement en harmonie avec la nature, un éden certes rude, mais magnifique. Des cités perdues.


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Aujourd’hui, ces mythes donnent des maux de tête aux scientifiques qui les ont mis à bas depuis une bonne vingtaine d’années. « Malgré des découvertes archéologiques majeures, et des avancées considérables dans les domaines biologiques et anthropologiques, on continue de se battre contre l’histoire officielle et le refus d’accepter qu’on s’est trompés, ou plutôt que l’on a pas assez regardé, depuis 500 ans », se désole Bruna Rocha, une jeune archéologue de Santarem. Dans des dizaines de sites comme celui de Monte Alegre, des archéologues ont mis au jour autant de découvertes qui démontrent que non seulement l’Amazonie était peuplée, mais qu’elle était densément habitée, cultivée, exploitée, que les tribus communiquaient et échangeaient des biens sur plusieurs centaines de kilomètres et que des ébauches d’États administrés avaient commencé à émerger avant 1492.     Ces découvertes ont pu avoir lieu grâce à de nouvelles techniques comme l’imagerie par satellite, mais aussi en raison, tristement, de la déforestation galopante de la forêt, qui a révélé des sites autrefois inaccessibles. Parmi les plus importantes, citons :– l’apparition d’une révolution néolithique indépendante, c’est-à-dire la naissance de l’agriculture, séparée de celle qui s’est déroulée au Proche-Orient vers 14 000 avant J.C. ;– l’accent mis sur la culture des arbres, une agroforesterie radicalement différente des agricultures européennes, africaines ou asiatiques. « Les gens qui visitent l’Amazonie aujourd’hui sont toujours surpris qu’on puisse se promener dans la forêt et manger quantité de baies et de fruits que l’on trouve sur son chemin, s’amuse Javi Eduardo, un docteur en botanique de l’université de Manaus. Mais c’est parce que ces arbres et ces buissons ont été plantés là il y a plusieurs milliers d’années. Les gens ne se promènent pas dans la forêt vierge, mais dans de très anciens vergers »  À la veille de l’arrivée des Européens, de cinq à dix millions de personnes vivaient en Amazonie                        contrairement à ce qui a été longtemps raconté, la culture du maïs était développée en Amazonie, et pas seulement dans les Andes, à côté de celle du manioc, permettant un régime céréalier riche ;– l’existence de la « terra preta », une « terre noire » unique au monde et d’une fertilité incroyable qui contient bien plus de nutriments que les terres alentour. Cette terra preta est le résultat d’un processus humain mélangeant le brûlis, l’agglomération de déchets végétaux et organiques. Alors que les premiers colons de l’Amazonie pensaient que rien ne poussait sur ces sols de latérite acides, presque tout pousse sur la terra preta, qui est aujourd’hui vendue sous forme de terreau sur les marchés de Santarem ;– la mise au jour de champs surélevés, de routes, de canaux, d’étangs, de monticules de chaque côté des rivières indiquant la présence de ponts… Par exemple, au début des années 2000, les archéologue Heckenberger, Petersen et Neves ont découvert autour du Rio Xinghu un réseau de 19 villages reliés par de larges routes, des ponts, des canaux, des digues, etc., qui témoignent, selon eux, d’une société « très élaborée et organisée ». Par ailleurs, en de multiples endroits de l’Amazonie, les chercheurs ont révélé des dizaines de monticules de terre contenant des centaines de milliers de fragments de poteries, attestant de populations extrêmement nombreuses et – relativement – prospères.                                                                   Grâce à ces découvertes – on peut en lire davantage dans les ouvrages 1491, de Charles Mann (Albin Michel), ou Amazonie, les douze travaux des civilisations précolombiennes, de Stéphen Rostain (éditions Belin) –, les spécialistes estiment qu’à la veille de l’arrivée des envahisseurs en 1492, de cinq à dix millions de personnes vivaient dans la forêt amazonienne, soit davantage qu’aujourd’hui (en excluant la population des villes modernes, bien entendu). Selon plusieurs estimations, de 12 % à 25 % de l’Amazonie était anthropogène, c’est-à-dire qu’elle était façonnée par les activités humaines...."....                                                                                                                       Non, l'Amazonie ne fut pas toujours cet "enfer vert souvent évoqué. Une vraie révolution dans nos conceptions simplistes..                                                                                                                                                    C'en est fini de certains fantasmes concernant cette immense forêt, qui ne fut pas toujours si vierge. Ce ne fut pas toujours l'enfer vert.
              Les déforestations ont parfois un côté inattendu, en permettant des découvertes improbables..
  L'Amazonie est en train de perdre son aura de mystère et de devenir un terrain de recherches infini, ouvrant la porte à l'exploration de nouvelles civilisations passées.
   La photographie aérienne a fait beaucoup évoluer les découvertes archéologiques.
      Le poumon de la planète n'a pas fini de nous étonner.
   Plusieurs millions de personnes vivaient dans cette contrée, avant l'arrivée des conquérants européens, depuis 10000 ans sans doute, le plus souvent sédentarisées, à la culture élaborée.
Levi-Strauss ne pouvait s'en douter.
 Les microbes européens ont eu raison des populations qui vivaient dans cette vaste contrée, de manière très organisée.
    Il reste beaucoup à découvrir et à connaître dans l'univers amazonien (pas celui-ci, l'autre...)
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                ".... William Woods, géographe à l'Université du Kansas, au sein d'une équipe étudiant les géoglyphes d'Acre, estime que « si l'on veut recréer l'Amazonie précolombienne, la plupart des forêts doivent être enlevées et remplacées par des habitats et des cultures intensives. Je sais que cela passera mal auprès des fervents écologistes... mais que peut-on dire d'autre ? »
Les géoglyphes, motifs géométriques gravés dans la terre, sont devenus de plus en plus visibles avec la déforestation de l'Amazonie, New York Times, 2012, DR.
   Denise Schaan, archéologue à l'Université fédérale du Pará au Brésil, a dirigé des recherches sur les géoglyphes et procédé à des tests au radiocarbone. Elle a ainsi mis en lumière que leurs constructions remontent de 1000 à 2000 ans, parmi lesquels certaines pourraient même avoir été reconstituées à plusieurs reprises au cours de cette période.
    Dans les années 2010, les chercheurs en sont venus à penser que ces géoglyphes avaient une importance cérémonielle, sans pouvoir établir aucune certitude cependant. Le mystère est d’autant plus profond que ces géoglyphes n’ont pas de rapport évident avec les autres colonies pré-colombiennes découvertes ailleurs en Amazonie. Et de grandes lacunes touchant aux peuples autochtones de cette aire géographique persistent.
    Dans un article du New York Times daté du 14 janvier 2012, le paléontologue brésilien Alceu Ranzi compare ces réalisations aux célèbres lignes de Nazca dans le sud du Pérou (note). Ces découvertes viennent remettre en question la version d’une Amazonie peu habitée, confirmant du même coup les thèses du journaliste américain Charles C. Mann.
    Dans son livre, 1491, Nouvelles révélations sur les Amériques avant Christophe Colomb (note), issu des recherches scientifiques sur l’Amérique précolombienne, il explique que certaines parties de l'Amazonie étaient « beaucoup plus peuplée qu'on ne le pensait » et que « ces gens ont volontairement modifié leur environnement de façon durable ».
Des artefacts précolombiens, trouvés près de certains des géoglyphes de l'État d'Acre, offrent des indices sur leur origine, New York Times, 2012, DR.   Il semble maintenant probable que l’arrivée des Européens a aussi provoqué une multiplication des conflits. Que ce soit pour fuir les Blancs et les risques d’esclavage ou pour s’en rapprocher afin de contrôler l’accès au commerce, les Amérindiens de la région semblent être devenus plus nomades qu’avant, d’autant que les agglomérations les plus importantes, le long de l’Amazone, ont été les plus touchées par le choc microbien et ont totalement disparu.
Un autre élément a joué un rôle essentiel dans ces transformations : l’introduction du métal. Les outils de pierre étaient peu efficaces pour déboiser, ce qui aurait plutôt incité les habitants de la région à exploiter les parcelles de manière prolongée, au prix d'importants efforts collectifs.     Les haches en métal, au contraire, ont permis à des populations décimées par le choc microbien de pratiquer les cultures sur brûlis qui ne seraient donc pas à interpréter comme une technique immuable mais au contraire comme une innovation technologique et agricole majeure. Le contrôle des approvisionnements en métal auprès des Blancs devient alors un enjeu essentiel qui engendre des tensions et affrontements.
    Toutes les certitudes sur le régime alimentaire et l’agriculture précolombienne ont été remises en cause et avec elles, celles sur le rapport des habitants et de leur environnement. Alors qu’on considérait jusque-là que le manioc constituait la nourriture de base de l’ensemble des habitants de l’Amazonie, l’absence de toute trace de sa production (alors que sa préparation nécessite de nombreux outils) sur la plupart des sites découverts a contraint à remettre en cause cette certitude : il était bien cultivé par divers groupes, mais non par tous, de loin           
    L'abondance des plantes domestiquées en Amazonie prouve l'existence de la grande variété des régimes alimentaires entre les tribus. Ainsi, des arbres fruitiers ont été sélectionnés et croisés entre eux, comme le palmier-pêche, extrêmement prolifique. Ananas sauvage, noix diverses, baies… ont aussi été plantés pour permettre de nourrir les populations et vont à l'encontre de l'idée reçue d’une « générosité » spontanée de la forêt.     La densité de la forêt amazonienne, comparable à celle des forêts européennes, semble du reste s'accroître dans les zones peuplées par les populations précolombiennes, où l'on retrouve des espèces cultivées en abondance. De plus, cette forêt est traversée de nombreux chemins, routes, canaux, de sols surélevés dans les zones inondables, ainsi que de nombreux aménagements et terrassements, qui n’ont pour certains été que très récemment été identifiés comme étant le fruit de l’action humaine. Leur ampleur demeure largement méconnue : il reste encore à repérer les structures érigées par l’homme.                                     S’il est encore impossible de proposer une description précise des modes de vie, lesquels ont du reste varié pour s’adapter aux changements de la végétation dus aux évolutions du climat, la diversité linguistique et culturelles ne doit pas être sous-estimée : certaines tribus vivaient au sein de véritables villes alors que d’autres étaient des chasseurs-cueilleurs, et d’autres encore semi-sédentaires...    Désormais, considérer que la région amazonienne aurait été un « enfer vert » où des populations auraient péniblement survécu au sein d’un écosystème qui les aurait dépassés, pourrait relever de l'aberration. Pour vivre et se pérenniser, elles ont dû s'adapter aux évolutions et changements récurrents de leur environnement.      Mais que la forêt amazonienne ne soit pas aussi primitive et intacte qu’on le croit volontiers n’implique naturellement pas qu’elle soit moins précieuse pour l’avenir de l’humanité.."      (Merci à Hérodote. net)
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mercredi 27 mai 2026

Une figure singulière

 Passeur d'humanité

         Un anthropologue pas comme les autres

                       Philippe Descola, par delà nature et culture


   Dans le sillage de Levi strauss

               

              Une pensée inspirante (ou dérangeante)


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lundi 9 octobre 2023

Il était une fois l'Amazonie

Nouvelles perspectives.

       Cette immense contrée forestière, en voie de re-déforestation, nous apparaît comme une zône quasiment inhabitée, à la population rare, dispersée, déclinante. Or l'arbre cache la forêt. Des études sur le terrain récentes nous obligent à revoir nos conceptions sur le sujet.                                                              C'en est fini de certains fantasmes concernant cette immense forêt, qui ne fut pas toujours si vierge. Ce ne fut pas toujours l'enfer vert. 

              Les déforestations ont parfois un côté inattendu, en permettant des découvertes improbables..
  L'Amazonie est en train de perdre son aura de mystère et de devenir un terrain de recherches infini, ouvrant la porte à l'exploration de nouvelles civilisations passées.
   La photographie aérienne a fait beaucoup évoluer les découvertes archéologiques.
      Le poumon de la planète n'a pas fini de nous étonner.
   Plusieurs millions de personnes vivaient dans cette contrée, avant l'arrivée des conquérants européens, depuis 10000 ans sans doute, le plus souvent sédentarisées, à la culture élaborée.
Levi-Strauss ne pouvait s'en douter.
 Les microbes européens ont eu raison des populations qui vivaient dans cette vaste contrée, de manière très organisée.                                                                                                                                                                                      ...Et il reste tant à découvrir!  ... Une région que l'on pensait vierge...   
                                                                                                                                                                      ______________________

mercredi 28 novembre 2018

Arrêter les enfants?

Le plus grand défi du XXI° siècle?
                                                      Sans doute.
      L'évolution démographique dans le monde pose des problèmes théoriques et pratiques d'un nouveau genre, qu'on peut  considérer comme difficilement solubles dans l'état actuel des choses.
   Même si elle est inégale selon les continents et les pays, si elle a régressé ou s'est stabilisée ici ou là, elle continue à faire son chemin, et, sauf événement majeur, devrait continuer à atteindre des sommets, au regard des limites des ressources de la planète, pensables actuellement.
   
    Même si certains sont (relativement) optimistes quant à la capacité de subvenir aux besoins humains dans d'autres conditions, si les naissances se "régularisent" ici ou là, si l'éducation des femmes (la clé de la natalité) peut encore largement progresser dans d'importantes parties du monde, si le sort économique de populations les plus démunies s' adoucit (il y a un lien entre le nombre des naissances et le niveau des ressources), même si on généralise l'éducation à la limitation des naissances surtout où cela s'impose le plus...il n'en reste pas moins qu'on voit mal comment ralentir drastiquement le niveau de population mondiale, qui semble avancer pas inertie comme un pétrolier géant continuant longtemps sa course avant arrêt définitif.
   Evidemment de nombreuses inconnues demeurent et les démographes ne sont pas toujours d'accord entre eux. (*) Il y a les paramètres, si nombreux, mais aussi les fantasmes.
       On ne tient pas toujours compte des problèmes économiques et politiques de répartition des ressources naturelles et de la fluctuation des marchés qui évoluent encore au gré de la spéculation.     Le problème des ressources est, surtout dans de nombreux cas, celui de l'accès aux biens essentiels, la répartition de ces biens sur une planète où l'on gaspille beaucoup et où la surconsommation d'une partie de la population met en péril la sous-consommation, chronique ou durable, de la plus grande partie de l'humanité. Même si des avancées se font jour, mais si limitées.
    De plus se greffe là-dessus la question des dérèglements climatiques, qui semblent non seulement durer mais aussi s'amplifier, qui vont mettre en péril certaines populations contraintes au déplacement et de grandes zônes d'activité agricole, notamment en bordure de mer, dont la montée  déjà constatée peut compromettre définitivement toute implantation durable dans certaines régions. Sans compter sur les périodes de sécheresse qui pourraient affecter durablement certaines zônes continentales prospères par déficit d'eau et par érosion des sols, comme en Californie.
     Bref, en prenant en compte certaines données seulement, sûres ou hautement probables, on voit mal comment notre pauvre terre (qui en a vu d'autres!), la seule en notre possession, pourrait résister à la pression de plus en plus grande de ce que certains ont appelé une bombe démographique, qui pourrait être source de désordres majeurs notamment en matière de déplacements massifs de populations désemparées.
     Sans être étroitement malthusien, on ne peut se voiler la face. Si on ne sait pas à combien de milliards d'hommes la démographie humaine pourrait décemment s'élever, à condition que disparaissent les inégalités criantes qui tendent à s'amplifier au niveau mondial, on peut être sûr qu'une croissance aussi exponentielle des naissances, surtout là où les ressources sont ou se font les plus rares, posera des problèmes de plus en plus insolubles.
       Faut-il alors arrêter de faire des enfants pour préserver, non seulement l'environnement, mais aussi la survie de notre espèce?
   Question absolument nouvelle, inédite, dans l'histoire des hommes. Largement grâce aux techniques et au progrès de la médecine.
    Mais qui nous met face à une injonction contradictoire: la baisse drastique des naissances, à condition qu'elle soit pensable et généralisable, mettrait aussi en péril le renouvellement de la société elle-même, comme la Chine a fini par le comprendre. Et le problème est souvent mal posé à cause d'une conception étroite et individualiste du problème.
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(*) Point de vue
                          La bombe "P" explosera-t-elle?
__Doit-on partager l'inquiétude de Claude Levi-Strauss, qui déclarait en 2008 :
«La question qui domine véritablement ma pensée depuis longtemps, et de plus en plus, c’est que, quand je suis né, il y avait un milliard et demi d’habitants sur la terre. Quand je suis entré dans la vie active, il y en avait deux milliards, et maintenant il y en a six milliards. Et il y en aura huit à neuf dans quelques années. Eh bien, à mes yeux c’est là le problème fondamental de l’avenir de l’humanité, et je ne peux pas, personnellement, avoir d’espoir pour un monde trop plein.»
?

____« La Terre peut nourrir 12 milliards d’hommes. » pense la géographe Sylvie Brunel
Joel Cohen répond en 1995 : « La population limite (human carrying capacity) dépendra de toute évidence du niveau matériel auquel les gens choisiront de vivre. » Ou plutôt, du niveau de vie qui leur sera imposé ! Une chose est certaine : « le nombre d’hommes sur terre a atteint ou atteindra dans le prochain demi-siècle le niveau maximum que la terre peut supporter en fonction du type d’existence que nous, nos enfants et petits-enfants avons choisi. »

       "...Dans le monde anglo-saxon où se sont développés les premiers mouvements inquiets des chiffres galopants de la démographie mondiale, à l’instar de l’Optimum Population Trust, ils demeurent minoritaires. En France, 
pays où la préoccupation et les politiques natalistes ont irrigué l’histoire, aussi bien sous Vichy qu’en République, ils sont embryonnaires. Seules quelques petites associations, comme Démographie responsable, appellent à une restriction (volontaire) des naissances...
   Le pasteur britannique (Malthus) s’est trompé dans ses calculs, en ne prévoyant pas que les sauts technologiques en matière agricole seraient capables de nourrir une population en forte augmentation. Les progrès – notamment la mécanisation et les révolutions vertes – ne permettent pas d’opposer de manière binaire une population dont la croissance suivrait une courbe géométrique à des ressources alimentaires dont l’augmentation ne serait qu’arithmétique. Ensuite, Malthus s’inquiétait avant tout de la croissance démographique des pauvres et du coût de l’assistance...
 ...
   Les mouvements (malthusiens))sont le signe d’une inquiétude croissante, qui retrouve les préoccupations démographiques des années 1960 et 1970, lorsque Paul Ehrlich annonçait l’explosion, imminente, de la
«Bombe P», ou lorsque le commandant Cousteau ou René Dumont, le premier candidat écologiste à une élection présidentielle française, affichaient clairement leur volonté de maîtriser l’augmentation de la population...

   Cette inquiétude, même si elle puise ses raisons dans l’état de la planète ou les projections des chiffres de la population mondiale, n’est pas tant l’expression d’une réalité démographique ou écologique que d’une perception culturelle.
   C’est tout l’intérêt de la monumentale enquête, parue au printemps dernier, de l’historien Georges Minois, que de faire l’histoire non pas de l’évolution de la population mondiale, mais de notre perception historique de cette démographie. Dans son ouvrage intitulé 
Le Poids du nombre.L’obsession du surpeuplement dans l’histoire, Georges Minois montre ainsi que, si le manque d’hommes a été une peur fréquente et récurrente, notre époque n’a pas le privilège de la crainte du trop-plein. «Platon s’en préoccupait déjà, recommandant un sévère contrôle de la natalité (…). Ceci à une époque où le monde ne comptait même pas 200 millions d’habitants. C’est dire que le problème du surpeuplement est plus affaire de culture que de chiffres », écrit l’historien. La peur du «trop-plein» a concerné aussi bien les chasseurs-cueilleurs du paléolithique, les cités de la Grèce ancienne, l’Europe du début du XIVe siècle que notre monde contemporain…
______Fred Pearce, vise toutefois à rassurer le lecteur inquiet de se compter parmi une telle masse humaine. Bien qu’il soit lui aussi convaincu que «la surpopulation est le moteur secret de la destruction de l’environnement», il ne s’inquiète pas outre mesure.
__D’abord, constate-t-il, la transition démographique qui consiste, dans les pays développés, en un rapprochement progressif des courbes de natalité et de mortalité, est bien amorcée, y compris dans des pays comme l’Iran, certaines régions de l’Inde, la Birmanie, le Brésil ou le Viêtnam… L’augmentation exponentielle de la population est d’abord le résultat d’une forme d’inertie liée à ce que le nombre d’adultes en âge de procréer – et de jeunes qui le seront bientôt – n’a jamais été aussi élevé dans l’histoire de la planète. Il y a donc, selon lui, «fort à parier que les personnes qui ont moins de 45 ans assisteront au premier déclin démographique depuis la peste noire, il y a presque sept cents ans». Un argument toutefois contesté par Lester Brown, auteur d’un ouvrage intitulé Beyond Malthus (Au-delà de Malthus), dans lequel il estime que les antimalthusiens font trop confiance à la transition démographique et minorent le risque que la surpopulation ne finisse par faire remonter la mortalité, du fait de la sous-alimentation, des épidémies et des conflits, au point de revenir à la situation de sous-développement de départ…"

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