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samedi 19 octobre 2024

Où s'arrête le "Grand Israël"?

De Josué à B. Smotrich

     Légendes et instrumentalisation d'hier et d'aujourd'hui. Cynisme et cécité.

          « Tout lieu où ton pied se posera t'a été donné, comme je l'ai dit à Moïse, depuis le désert et le Liban jusqu'au grand fleuve, l'Euphrate. »

         Le retour en force d'un mythe religieux, depuis la période Sharon et surtout Netanyahou, avec le concours de l'extrême droite israëlienne, comme Ben Gvir: Au nom de la Torah (ici) La Palestine est exclue de tout horizon politique. L'extrêmisme est en voie de gagner, contre l'opinion d'une fraction du peuple israëlien modéré, souvent non croyant. et opposé à une guerre sans fin, une aventure sans perspective. L'histoire de la ville emblématique de Jérusalem est saturée de sens.   "Comment cela va-t-il finir?" demandaient de jeunes Israëliens démoralisés ,en 1970.Ezer Weisman répondait:"Il faut d'abord savoir comment cela a commencé"                                                                                         L'historien Marius Schattner souligne "Le potentiel dévastateur du mélange de nationalisme et de religion, quand brader la moindre parcelle d'Eretz Israël est considéré comme pire qu'une trahison: un sacrilège." (-Histoire de la droite israelienne)Et dans ce contexte, alors que chacun sait en Israël qu'une paix réelle ne se fera qu'au prix de concessions importantes, y compris dans la ville sacrée de Jérusalem, la montée en puissance de ce nationalisme religieux porte en elle les germes des crises à venir.                                                            "On peut imaginer ce qui risque de se passer quand il faudra évacuer non point 8000 colons de la bande de Gaza, mais au moins vingt fois plus de Judée Samarie (Cisjordanie), territoire avec lequel le lien religieux et historique est beaucoup plus fort, émaillé qu'il est de lieux saints traditionnels comme le Caveau des patriarches à Hébron, ou redécouverts depuis 1967, sans compter le Lieu saint par excellence, le mont du Temple à Jérusalem, site de l'Esplanade des mosquées.Par delà l'attache à des lieux aussi sacrés, la question se pose de savoir pourquoi la religion juive, dans sa version dominante en Israël, se prête à une telle alliance avec le nationalisme le plus extrême... "                                                                                             Marius Schattner rappelle justement qu'une telle alliance n'est pas inhérente au fait religieux, et cite le regretté professeur Yeshayahou Leibowitz (1903-1993), figure intellectuelle et religieuse majeure, resté célèbre pour avoir pronostiqué dès 1967 qu'Israël commettait une erreur capitale en décidant de profiter de sa victoire militaire pour occuper durablement les territoires palestiniens. Une partie des clés se trouvent effectivement dans l'histoire. Mais aussi dans les compromis historiques noués à la naissance de l'Etat juif en 1948, et qui expliquent pourquoi, jusqu'à ce jour, il n'existe toujours pas de constitution en Israël....                                                                    ___ " Si la coalition entre ultranationalistes laïques et religieux au pouvoir en Israël est inédite, l’imaginaire messianique a commencé à prospérer dans le pays bien avant 2022. Dès les débuts du sionisme, un discours emprunté au religieux doit conférer un supplément de légitimité au projet. Cette rhétorique convoque des termes tels que « Terre promise » et des espérances juives bimillénaires de rassemblement des exilés. Malgré l’athéisme de la majorité des pionniers sionistes. Malgré leur dédain à l’égard des juifs religieux — « arriérés », « passifs » — qu’ils souhaitent remplacer par des juifs rationnels, volontaires et travailleurs, aptes à reconstruire la nation juive en terre d’Israël. Libéraux ou ultraorthodoxes, les religieux voient l’émergence du projet sioniste comme une trahison de la tradition. Ils dénoncent une instrumentalisation du judaïsme au service d’une religion nationale. L’universitaire Amnon Raz-Krakotzkin évoque à cet égard un messianisme laïque : « C’est parce qu’ils sont au cœur du mythe sioniste laïque », estime-t-il, que messianisme et nationalisme se renforcent aujourd’hui en Israël. « Les colons n’ont rien inventé. Leur position n’est pas différente de celle des sionistes laïques, ils vont simplement au bout de ses conséquences logiques. » Pour cet historien et d’autres avec lui, le sionisme apparaît comme un détournement des concepts fondamentaux du judaïsme, dont ceux d’exil et de rédemption. Car « l’essence du judaïsme est l’idée que l’existence est un exil ». Celui du peuple d’Israël après la destruction du second temple, que la tradition présente comme la conséquence d’un écart vis-à-vis des préceptes divins : « À cause de son iniquité (…) la maison d’Israël avait été exilée » (livre d’Ézéchiel 39:23). Mais dans cette relégation, les Juifs doivent observer les commandements de la Torah et, par leurs bonnes actions, réparer le monde. L’éloignement a donc aussi une dimension spirituelle — un autre historien, Yakov Rabkin, le présente comme un « état (...)"                                                                                                                                                   _________Aux USA, "...Il n’y a aucun débat sérieux et loyal à propos de la Palestine et d’Israël dans la sphère médiatique, ni dans tout autre cercle culturel, politique et religieux américains. S’il se trouve que l’histoire actuelle est débattue, alors, elle l’est dans un langage imaginé, non réel, presque complètement à coté des réalités de la Palestine et d’Israël, fondée pour une grande part sur une étroitesse d’esprit, dans un discours apocalyptique religieux qui, depuis des décennies, se retrouve le point de départ accepté de la plupart des politiciens, même de ceux qui se déclarent faussement des libéraux. Entre les deux discours, celui des fantasmes absurdes des religieux et celui des flagorneries des politiciens, il y a sans doute assez de place pour un autre récit. Malheureusement, cet espace est lui aussi encombré d’idées culturelles erronées, de partis pris institutionnels et de confusions délibérées, introduits et insufflés par les producteurs de médias, les experts et autres fabricants de la culture populaire américaine.Jusqu’à ce que les gardiens de la culture américaine ne soient sérieusement contestés, la Palestine continuera de représenter, dans l’imagination américaine, une bataille entre le bien et le mal, une « Terre sainte » qui doit être arrachée des mains de ceux ont pu en être propriétaires, à une certaine époque, mais qui « n’ont rien à y faire sauf de la profaner ».                                                                    La question se pose chez certains à Tel Aviv: Le Liban fait-il partie du territoire promis à Israël ?  Par Mark Fish ( Jerusalem Post (archive), 25 septembre 2024):  " Les versets de la Torah véhiculent des messages profonds que nous pouvons interpréter avec perspicacité pour notre vie quotidienne. Le rabbin Shay Tahan, Rosh Kollel [directeur d'un établissement d'enseignement talmudique] de Shaarei Ezra à Brooklyn, New York, ouvre gracieusement les portes de cette compréhension. Le récent conflit au Liban soulève l'éternelle question des frontières septentrionales de l'Eretz Yisrael [Terre d'Israël] biblique. Où exactement Hachem [Dieu] a-t-il défini ces frontières, et sommes-nous tenus de conquérir ces régions ? Les mitzvot [commandements] de terumah [donation d'une partie des récoltes] et de ma'aser [dîme] s'appliquent-elles à ces terres comme faisant partie d'Eretz Yisrael, ou sont-elles considérées comme en dehors des frontières ?   La Torah fournit des directives claires concernant les régions que nous avons l'ordre de conquérir et de prendre possession de la terre. Au cours de la dernière génération, l'expression « Grand Israël » est devenue prévalente. Elle est parfois utilisée dans des discussions politiques ou religieuses sur les frontières idéales ou futures d'Israël, souvent dans le contexte d'aspirations messianiques ou sionistes. Certains l'interprètent comme un appel au rétablissement des frontières bibliques d'Israël. Toutefois, la signification de ce concept varie, allant d'interprétations symboliques ou spirituelles à des revendications géographiques littérales.

Ce terme fait référence aux frontières bibliques de la Terre d'Israël, telles qu'elles ont été promises au peuple juif dans différentes parties de la Torah. Il est souvent associé à la terre décrite dans l'alliance avec Avraham (Brit Bein HaBetarim), qui s'étend du « fleuve d'Égypte » (interprété par certains comme le Nil ou un fleuve plus petit dans le Sinaï) à la rivière Perat (Euphrate). Cette vaste région comprend des parties de l'Israël d'aujourd'hui, la Cisjordanie, Gaza, le Liban, la Syrie, la Jordanie et l'Irak.  Lorsque Hachem a promis à Avraham Avinou [notre ancêtre Abraham] la terre d'Israël lors de la Brit Bein HaBetarim [alliance avec Abraham], le pasuk [verset] dit (בראשית טז) : « En ce jour, Hachem fit alliance avec Avram, en disant : À ta descendance, j'ai donné cette terre, depuis le fleuve d'Égypte jusqu'au grand fleuve, l'Euphrate. » À la fin de la Parshat [section de la Torah] Ekev, Hachem nous dit qu'il nous accorde toutes les terres que nous allons conquérir à l'intérieur des frontières mentionnées. Au nord, la Torah déclare : « Tout lieu que foulera la plante de ton pied sera à toi, depuis le désert et le Liban, depuis le fleuve — l'Euphrate — jusqu'à la mer occidentale, qui sera ta frontière. » Cette promesse du Créateur place clairement le Liban dans la Terre promise d'Israël, ou ce que certains appellent « la Terre d'Israël complète » ou « le Grand Israël ».

Illustration 1

Un exemple de carte du « Grand Israël »

   Le Ramban [Rabbin Moshe ben Nahman, dit Maimonide, ayant vécu au XIIIe siècle de notre ère] écrit que le Liban se trouve à l'intérieur des frontières d'Israël et ajoute que nous avions l'obligation et le commandement de le conquérir. Le Sefer Yehoshua [Livre de Josué] commence avec Hachem parlant à Yehoshua [Josué] et répétant le commandement ci-dessus : « Chaque endroit que ton pied foulera t'a été donné, comme je l'ai dit à Moshé [Moïse], depuis le désert et le Liban jusqu'au grand fleuve, l'Euphrate. »  La tribu d'Asher [une des 12 tribus d'Israël] est principalement associée à des régions comprenant des parties du Liban. Après la conquête de la terre sous Yehoshua, les tribus ont établi leurs territoires, Asher s'étendant dans les régions adjacentes au Liban. Le texte décrit les frontières de la tribu d'Asher, en détaillant des sections de frontières et des listes de villes, dont certaines sont des villes frontalières marquant les limites de la tribu. Dans l'héritage de la tribu d'Asher se trouve la vallée d'Acco, au nord du mont Carmel, dont le point le plus septentrional est la ville de Sidon.

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Carte du « Nouveau Moyen-Orient » présentée par Netanyahou à l'ONU, sur laquelle la Palestine n'existe pas   ______________________L'extension de la Terre d'Israël à d'autres territoires, comme dans le concept du « Grand Israël », a plusieurs implications halakhiques [juridiques]. Celles-ci concernent principalement les commandements liés spécifiquement à la terre, connus sous le nom de mitzvot hateluyot ba'aretz [commandements de la Torah qui ne s'appliquent qu'à la terre d'Israël, et principalement liés à l'agriculture et à la gestion des terres]. Voici quelques-unes des principales implications halakhiques :  1/ Mitzvot dépendant de la terre : Certains commandements agricoles ne s'appliquent qu'à la terre d'Israël, tels que : - Shmitta : l'année sabbatique où la terre doit se reposer tous les sept ans. - Terumot et Ma'aserot : la dîme donnée aux Kohanim [prêtres], aux Lévites et aux pauvres. - Orlah : l'interdiction de manger les fruits des arbres pendant les trois premières années de leur croissance.                                                                                                          L'élargissement des frontières d'Israël impliquerait l'extension de l'obligation d'observer ces mitzvot dans les territoires nouvellement inclus. 2/ Deux jours de Yom Tov [fêtes juives] : Il existe une différence entre ceux qui vivent à l'intérieur des frontières d'Israël, qui observent un jour de Yom Tov, et ceux qui vivent à l'extérieur, qui en observent deux [pour s'assurer de célébrer la fête au bon moment, le calendrier lunaire dépendant de l'observation visuelle de la nouvelle lune]. Par conséquent, si la terre devait s'étendre jusqu'aux frontières plus grandes d'Israël, cette distinction s'appliquerait. Selon la halakha qui suit le Ritva [Rabbin Yitzhak ben Moshe, éminent commentateur du Talmud, XIIIe siècle] (Ritva, Rosh Hashanah 18a ; Soucca 43a) en désaccord avec le Rambam [Maimonide] (Rambam, Lois de la sanctification du mois, 5, 9-12).  3/ Habitants et peuplement : Selon certaines opinions, vivre dans les frontières bibliques d'Eretz Yisrael peut être considéré comme une mitzvah. L'élargissement des frontières d'Israël pourrait accroître l'obligation pour les Juifs de s'installer et d'habiter ces régions.   4/ Voyager en dehors du pays : Il est interdit de quitter les frontières d'Eretz Yisrael si l'on y réside, sauf pour apprendre la Torah, se marier ou gagner sa vie. Par conséquent, les résidents peuvent se rendre dans ces territoires supplémentaires s'ils sont conquis.  5/ Guerre et conquête : Le concept de milchemet mitzvah [guerre commandée] inclut la conquête de certains territoires promis dans la Torah. Si de nouvelles terres sont identifiées comme faisant partie des frontières bibliques, il peut y avoir des discussions halakhiques sur l'obligation de les conquérir et de les coloniser.    Le fleuve Perat, communément identifié à l'Euphrate, traverse plusieurs pays, dont la Turquie, la Syrie et l'Irak, avant de se jeter dans le golfe Persique. Dans le contexte biblique, l'Euphrate est souvent mentionné comme une frontière importante dans les promesses faites au peuple juif concernant la terre d'Israël.   Si l'on regarde une carte, on est stupéfait de voir à quel point ce fleuve s'étend vers le nord et à quel point la Terre d'Israël est vaste. Bien que nous ne soyons peut-être pas en mesure de la récupérer entièrement à notre époque, Hachem nous la rendra certainement bientôt ".. [Alain Marshal 

No comment.
 
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lundi 27 janvier 2025

"Faire le ménage...", dit-il

            Nouvelle diplomatie                                                                                                                                           Si les projets de déplacement des Gazaouis vers le Nord semblent pour l'instant s'effectuer, éloignant ainsi pour l'instant les menaces d'occupation voulue par l'extrême-droite istaëlienne, il n'en est pas de même en Cisjordanie, où les agressions des colons ayant le feu vert de l'armée redoublent.


L'annexion est là toujours au programme, avec la bénédiction de la Maison Blanche. Contre toute légalité. Il faut faire le ménage, comme il dit, s'érigeant en justicier international sans souci des règles et des conventions, du droit international, et entrant dans le jeu des sionistes les plus radicaux, pour qui la Judée-Samarie appartient à Israël de toute éternité. Une nouvelle Nakba se préparerait-elle, malgré les protestations de la Jordanie et de l'Egypte? Les éructations trumpiennes montrent une fois de plus l'improvisation et l'irresponsabilité de la nouvelle Maison Blanche, qui va se heurter très vite à un tissu de contradictions.    Stupéfiant


             ___   ".. L'intention de Trump de nommer Mike Huckabee, proche des milieux israéliens pro-colonisation, au poste d'ambassadeur des Etats-Unis en Israël, a galvanisé les partisans de l'annexion."Trump va mener une politique basée sur ce qu'il considère être le meilleur pour l'Amérique et la région", dit Eugene Kontorovich, du cercle de réflexion conservateur Misgav Institute. Selon lui, la question est de savoir "par quoi il va commencer cette fois-ci".  Car depuis 2020, les conditions ont considérablement changé avec la guerre à Gaza, déclenchée par l'attaque sans précédent du Hamas le 7 octobre 2023 en Israël, l'affaiblissement du Hezbollah libanais et la chute du président syrien, Bachar al-Assad...."

- S'alignant sur les désirs des suprémacistes sionistes, il propose la déportation de la population palestinienne -
Le massacre commis par l’armée israélienne à Gaza n’a jamais été une opération «anti-terroriste», mais l’accélération d’un processus d’élimination du peuple palestinien et de colonisation de sa terre, démarré bien avant le 7 octobre 2023. Donald Trump pourrait bien y apporter la touche finale.
Samedi 24 janvier 2025, le nouveau président des États-Unis a proposé un plan visant à «nettoyer» la bande de Gaza, et à envoyer les palestiniens survivant vers l’Egypte et la Jordanie. «On parle d’environ 1,5 million de personnes, et on fait tout simplement le ménage là-dedans. Vous savez, au fil des siècles, ce site a connu de nombreux conflits. Et je ne sais pas, quelque chose doit se passer», a-t-il déclaré devant des journalistes.
Avec une rhétorique particulièrement perverse, Donald Trump a évoqué l'état de «démolition» extrême de Gaza pour justifier ce déplacement de population. Finalement, vider Gaza de ses habitants, ce serait pour leur propre bien.
«J’aimerais que l’Égypte accueille des gens. Et j’aimerais que la Jordanie accueille des gens» a-t-il insisté avant d'embarquer dans son avion présidentiel. Une proposition immédiatement rejetée par la Jordanie.
Appelons les choses par leur nom : «envoyer» une population entière dans des régions d'où elle ne vient pas, c'est ce qu'on appelle une déportation de masse ou un nettoyage ethnique, condamné par le droit international. C'est ce qui s'était produit en 1948, quand l’État israélien qui venait d'être créé avait massacré, rasé des villages, et forcé 900.000 palestiniens à quitter leurs maisons et leurs terres.
Ce grand déplacement appelé "Nakba", catastrophe en arabe, est le point de départ de toute la situation actuelle : des familles chassées en 1948 vivent depuis trois générations dans des «camps de réfugiés» en Syrie, au Liban et en Jordanie, espérant revenir un jour chez elles. Gaza était aussi un immense camp de déplacés, 70% de ses habitants ayant été chassés de chez eux lors de la Nakba, jusqu'à sa destruction depuis 2023.
La déportation de 1948 a créé un océan de souffrance et déstabilisé tout le Proche-Orient pendant des décennies. La deuxième déportation, celle souhaitée par Trump et Netanyahou, serait une tragédie encore plus grande.
Sans surprise, suite à cette annonce, le ministre israélien fasciste Bezalel Smotrich s'est exclamé qu'il s'agissait d'une «excellente idée» d'«aider [les palestiniens] à trouver d’autres endroits où commencer une vie meilleure». Nous sommes nombreux à le dire depuis 2023 : le projet des sionistes a toujours été de rendre Gaza tellement inhabitable qu'il sera impossible d'y survivre, et que l'exil deviendra une option. C'est ainsi qu'Israël compte annexer et coloniser Gaza.
La preuve le 21 octobre 2024 : des milliers de militants d’extrême droite, y compris des députés et ministres, s'étaient rassemblés près de la frontière entre Israël et la bande de Gaza, pour réclamer l’installation de colonies juives sur les ruines. Le ministre Itamar Ben Gvir avait déclaré : «Si nous le voulons, nous pouvons nous réinstaller à Gaza». Il a aussi asséné : «Gaza est à nous pour l’éternité» et : «nous encouragerons le transfert volontaire de tous les citoyens de Gaza. Nous leur offrirons la possibilité de s’installer dans d’autres pays, car cette terre nous appartient».
Le 28 janvier 2024, une autre manifestation avait eu lieu à Jérusalem pour une «réimplantation» dans la bande de Gaza. Une grande carte était projetée, montrant des colonies prévues à la place de villes palestiniennes. L’idée martelée lors de ce meeting était «l’expulsion» des habitants. Le même mois, la presse israélienne révélait que Netanyahou menait «des pourparlers secrets avec le Congo» pour accueillir des "migrants", en l’occurrence des Palestiniens déplacés.
Dès le mois d’octobre 2023, juste après le démarrage du génocide, le Ministère de l’Information israélien proposait déjà un plan pour «déplacer» les habitants de Gaza. En décembre 2023, un promoteur immobilier israélien diffusait une publicité volontairement provocatrice pour vendre de nouveaux lotissements qui seraient construits sur les ruines de Gaza.
Ainsi, Donald Trump ne fait que s'aligner sur les obsessions coloniales et racistes répétées depuis des années par les messianistes qui dirigent Israël.
Ce n'est pas tout. Le dirigeant des USA a confirmé avoir débloqué une livraison de bombes de 907 kilos – soit 2000 livres – à Israël, des munitions suspendues par l'administration Biden car trop dévastatrices. Le nouveau président a également annoncé que de nombreuses commandes israéliennes allaient être envoyées. «La région est plus sûre quand Israël a ce dont il a besoin pour se défendre», a répondu le ministre des affaires étrangères israélien, aux anges.
Pendant ce temps, le cessez-le-feu reste très théorique. Selon la défense civile de la bande de Gaza, des «dizaines de milliers» de Gazaouis sont empêchés par Israël de retourner dans le nord de l’enclave depuis une semaine. Les soldats sont déployés au niveau d’un point de passage du centre de la bande de Gaza et menacent de tuer les gens qui s'approchent.
Par ailleurs, l’Etat hébreu et le Hamas s’accusent l’un l’autre de «violer» l’accord de cessez-le-feu. Ce qui risque de permettre, à court ou moyen terme, à Netanyahou de déclencher à nouveau des hostilités massives.
Enfin, la guerre continue en Cisjordanie, où l'armée israélienne mène une opération meurtrière et des rafles de palestiniens, mais aussi au Liban. Israël a tiré sur des habitations de civils au Sud-LIban ce dimanche, faisant 22 morts et 124 blessés, selon le ministère de la santé libanais. Israël maintient son armée dans le pays, au-delà de l’échéance prévue dans le cessez-le-feu négocié avec le Hezbollah, et assassine les libanais qui veulent retourner dans leurs villages. Encore des crimes de guerre. Encore une violation de toutes les règles internationales sans conséquence.
Il suffit d'écouter les dirigeants israéliens pour comprendre la situation, ils annoncent tout, de façon très claire. Bezalel Smotrich réclame depuis des années la création d’un «Grand Israël» inspiré de textes bibliques, avec l’annexion militaire du Liban, de la Jordanie, de la Syrie, de l’Irak et de l’Égypte. Donc, si personne ne les arrête, une guerre mondiale pour coloniser tout le Proche-Orient.

vendredi 20 septembre 2024

Hubris et désespoir

 Israël et Gaza (suite)   {Notes de lectures]

       Quelle après-guerre à Gaza? Peu de gens osent sérieusement poser cette question, tant les solutions diplomatiques deviennent de plus en plus évanescentes, tant le silence des pays arabes voisins pèse de tout son poids, tant l'éventualité d'une reconstruction devient une hypothèse de plus en plus problématique. Le retour à une vie "normale" en tout cas, si s'arrête l'occupation, devenue terriblement meurtrière, est pour l'instant de l'ordre du mirage. Et l'opinion finit par s'habituer, ce qui est terrible.   En Israël, les critiques ne manquent pas, mais le plus souvent dans la plus grande ambiguïté, dans cette stratégie du chaos


                                                                                                            Point de vue: "...A Tel-Aviv ou à Jérusalem-Ouest, les terrasses des cafés sont toujours aussi bondées. On y sirote un expresso avec un croissant aux amandes. Le soir, on y dîne d’une pastasciutta. La guerre ? Ah oui, la guerre… On en parle, bien sûr. On revient sans cesse au choc de ce maudit 7 octobre 2023, cette stupéfaction devant une armée si puissante soudainement impuissante. Mais on retourne vite à d’autres préoccupations. Pourquoi parler de la guerre ? Gaza est si loin (soixante-dix kilomètres de Tel-Aviv…) et la guerre si déprimante. « Ce qui me sidère le plus, dit le cinéaste Erez Pery, qui fut directeur du département cinéma de l’université de Sderot, à deux pas de l’enclave, c’est la vitesse d’adaptation de notre société. Aux terrasses rien n’a changé. » Et pourtant, « beaucoup de gens ont basculé dans un état de frustration profonde ou de colère folle. L’exaspération collective est au zénith ». Nathan Thrall, récent lauréat israélo-américain du prix Pulitzer (1), résume : « Les cafés sont pleins ? Oui. Il est facile d’“invisibiliser” les Palestiniens tout en vivant confortablement. En même temps, on constate une dépression générale au sein de la population israélienne. »                                           Que se passe-t-il ? Non pas chez les Palestiniens — ça, on le sait, et c’est terrifiant — mais chez ceux dont l’armée les écrase, les Israéliens ? Les débats sur les chaînes d’information en continu donnent le sentiment d’une gigantesque confusion et d’une population centrée sur elle-même. Cris et invectives sont courants sur les plateaux. Qu’attend-on du lendemain ? On ne sait pas bien, mais on voudrait que les Palestiniens disparaissent du champ de vision. David Shulman, professeur de notoriété mondiale dans le domaine du sanskrit, formule les choses simplement : « L’opinion a une impression d’impasse. Ce qui reflète une réalité : Israël est dans une impasse. Hannah Arendt, ajoute-t-il, avait tout prévu. » Il fait référence à l’évolution ultranationaliste de l’État d’Israël et du sionisme, que la philosophe craignait dès la création d’Israël en 1948.                                                  Les Israéliens naviguent entre le désir de vengeance, qui amène la Cour internationale de justice (CIJ) à enquêter sur un « génocide » à Gaza, et une attitude, très majoritaire, que la généticienne Eva Jablonka définit comme « l’ignorance volontaire, un effroyable aveuglement sur ce que nous faisons aux Palestiniens ». « Oui, ajoute- t-elle, il y a un lavage de cerveau organisé par les dirigeants, mais il est bien accueilli. » Des dirigeants martèlent un discours qui nie ou plus souvent occulte les crimes commis à Gaza, et qui est largement accepté car il correspond à l’image dont les Israéliens entendent se parer : ils sont les victimes, les seules victimes, et rien d’autre. Cependant, pour Adam Raz, un jeune historien qui a créé Akevot (« Traces », en hébreu), une association qui se consacre à la mise au jour du passé israélien, ce déni du réel est aussi porteur d’angoisse. Après le 7 octobre 2023, « en prônant l’usage exclusif de la force, [M. Benyamin] Netanyahou nous a tous transformés en criminels, moi inclus. Nous allons vivre des décennies avec les tueries des dizaines de milliers de Palestiniens que nous avons commises ».  Peu partagent ce constat. La grande majorité des Israéliens verse dans le pessimisme, mais pour des motifs fort différents. Eux enragent devant l’échec le plus spectaculaire qu’Israël a jamais connu. « La société est en état de choc, explique M. Avraham Burg, président travailliste de la Knesset de 1999 à 2003. La question palestinienne, qu’on annonçait résolue en Israël, a resurgi violemment. On pensait qu’avec un État à nous, nous serions protégés. Tout s’est effondré. Israël est désormais l’État le plus dangereux pour les Juifs. Enfin, sans les Américains, nous n’aurions pas pu mener cette guerre. »                                                                                                   En juin 1967, l’armée israélienne triomphait en six jours d’une coalition de trois armées arabes. Depuis huit mois, elle a mobilisé à Gaza plus de 200 000 hommes et femmes sans parvenir à « éradiquer » une milice de 30 000 combattants, dotée de moyens très inférieurs… Après le 7 octobre, il s’agissait de « rétablir l’honneur national d’Israël, fondé sur sa puissance militaire », selon le sociologue Yagil Levy, spécialiste de l’armée. Dès lors l’humiliation est encore plus forte aujourd’hui, selon lui : « Sans objectifs réalistes ni vision du lendemain », Israël s’enfonce dans « une guerre ingagnable ».   L’anthropologue Yoram Bilu résume les trois conséquences majeures du 7 octobre : « Un : la sécurité qu’offrait notre armée a subi un coup dont elle mettra du temps à se relever. Deux : Il a réveillé des peurs très profondes. Et trois : la droitisation de la société s’est encore renforcée. » Pour autant, selon un sondage de la chaîne de télévision 12, en juin, seuls 28 % des Israéliens croyaient l’objectif du gouvernement — « éradiquer le Hamas » — encore « atteignable ». Le sentiment que M. Netanyahou « [les] envoie dans le mur » ne cesse de croître. Lorsque M. Daniel Hagari, porte-parole de l’armée, affirme, deux cent soixante jours après le 7 octobre, que « le Hamas est une idéologie et [qu’]on n’élimine pas une idéologie », c’est une gifle pour « Bibi » (diminutif de Benyamin) Netanyahou. Beaucoup d’Israéliens, qui ont cru leurs dirigeants, se demandent soudain : « Tout ça pour ça ? »                                                                                                En attendant, M. Yehouda Shaul, un des fondateurs de Breaking the Silence (« Briser le silence »), l’organisation non gouvernementale (ONG) qui regroupe depuis vingt ans des soldats révélant les crimes de guerre commis par leur armée, veut croire que l’échec peut « avoir à terme des effets positifs ». « Si “Bibi” est le premier responsable de notre situation, et beaucoup pensent qu’il l’est, alors le Hamas n’est pas la seule cause de nos malheurs. On peut commencer à réfléchir autrement. » Reste que nombre d’Israéliens estiment que leur gouvernement n’a « pas d’autre choix » que de poursuivre la guerre.Dans ce contexte, en cas d’élections, les sondages récents donnent à la coalition centriste d’opposition une courte avance sur celle de droite et d’extrême droite qui dirige le pays. L’extrême droite coloniale et religieuse progresse peu, mais les politistes s’accordent à dire qu’elle impose son ordre du jour. Sous la pression de ses ministres, MM. Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich, le gouvernement profite de cette guerre pour tenter d’instaurer un régime autoritaire. La journaliste Orly Noy a dressé en juillet un inventaire des mesures adoptées au Parlement depuis huit mois, des projets de loi en débat ou des décisions attendues. En voici un bref florilège (2) Adoptée, la loi sur la certification des forces armées et du Shin Beth leur « permet de pénétrer dans les ordinateurs privés et (…) d’effacer, modifier et perturber des documents », à l’insu du propriétaire et sans autorisation de la justice. Le projet de loi « sur les likes » pénalise le simple fait d’apprécier un message qui « incite au terrorisme ». Traduction : qui soutient les droits des Palestiniens.                                                                                            La fermeture des bureaux israéliens de la chaîne Al-Jazira, la seule qui offrait un regard informé de l’intérieur à Gaza, et les centaines d’interpellations de Palestiniens citoyens israéliens (lire « “Nous ne sommes pas traités comme des citoyens” ») pour le seul fait d’avoir exprimé leur solidarité avec leur peuple. On pourrait ajouter que, le 11 juillet, après de lourdes pressions, la chaîne de télévision 13 s’est séparée de son plus célèbre journaliste d’investigation, Raviv Drucker, l’homme le plus honni mais aussi le plus craint par M. Netanyahou du fait des procédures judiciaires qui l’attendent. De nombreux autres signes indiquent l’instauration d’un régime « fort ». Dans les débats publics, les accusations se multiplient contre la « cinquième colonne », ces « gauchistes » juifs « traîtres » ou « idiots utiles du Hamas ». « Dans les milieux culturels, note M. Daniel Monterescu, un jeune urbaniste, l’autosurveillance s’installe. » Le ministre de la culture Miki Zohar entend désormais ne soutenir qu’un cinéma « apolitique ».                             Un terme est en vogue : celui de « brutalisation ». « Derrière les images horribles que diffusent les soldats de leurs exactions à Gaza, s’exprime un sentiment de castration. La vengeance, la revanche, c’est ce que l’on voit depuis neuf mois », estime Nathan Thrall. La permissivité dont jouissent les militaires affecte la population. Des dirigeants israéliens tiennent des propos « d’une violence effarante » contre l’enquête de la CIJ, note le journaliste. Si des notables utilisent un langage ordurier, pourquoi le simple quidam se comporterait-il autrement ? La découverte des tortures infligées aux internés du camp secret de Sde Teiman n’a d’ailleurs suscité aucun scandale public. À la télévision, le père d’un soldat prisonnier ose critiquer la gestion de la guerre à Gaza, un député du Likoud lui hurle : « Yallah ! Yallah ! Fous-moi le camp d’ici ! » Ailleurs, un professeur de lycée est dénoncé par ses élèves pour ses opinions avant d’être démis. Sur Ayalon, l’autoroute périphérique de Tel-Aviv, on peut lire ce grand placard : « Chassez les traîtres ! » « Bref, résume le psychologue Yohanan Youval, nous avançons à rebours de l’histoire avec beaucoup de succès. » Lorsque la police militaire, fin juillet, vient arrêter pour « sévices graves » à l’encontre de détenus palestiniens dix soldats geôliers de la prison de Sde Teiman, l’extrême droite tente de s’opposer aux interpellations en pénétrant sur la base militaire, avec le ministre de la sécurité intérieure, M. Ben-Gvir, et des élus aux premiers rangs. Le chef de l’État, le président Isaac Herzog, juge que « la haine à l’encontre de gens accusés d’actes terroristes est compréhensible et justifiée ». Le ministre de la justice Yariv Levin déclare : « On a arrêté ces soldats comme de vulgaires criminels. C’est inadmissible. » Seul le chef de l’opposition Yaïr Lapid a publiquement condamné le comportement séditieux du ministre, couvert par les autres membres du gouvernement.                                                                           L’extrême droite apparaît la moins perméable à la déprime ambiante. Elle sait ce qu’elle veut et agit sans retenue. La mouvance messianiste semble la seule à promettre aux Israéliens un futur victorieux et même glorieux, avec l’annexion de la Cisjordanie, de Gaza et même bientôt du sud du Liban, et un retour à la sécurité par l’écrasement total de l’ennemi. Le rabbin Eliahou Mali, chef de la yeshiva (école talmudique) Shirat Moshé, a qualifié la guerre à Gaza de « commandement religieux (3)  ». Selon sa lecture de la Bible, lorsque ce cas surgit, on ne laisse personne vivant, ni homme, ni femme, ni enfant, ni vieillard.                                                                      Ces dernières décennies, la mouvance messianiste s’est considérablement développée. Elle a pour figures ce que l’on nomme en Israël les « Khardélim », mot composé à partir de « Khar », pour « Kharédi » (les « craignant Dieu », religieux ultraorthodoxes), et des lettres d et l, pour « dati leoumi » (religieux national). Ces deux courants se rapprochent depuis une génération pour faire fleurir un judaïsme hypernationaliste et messianique. La population qui adhère à leurs discours veut croire que la reconstruction du Temple (sur l’emplacement de la mosquée Al-Aqsa, troisième lieu saint de l’islam) est à l’ordre du jour.                                                   Farouche adversaire de ces messianistes, Shlomo (il a souhaité préserver son anonymat), médecin près de Haïfa, observe qu’ils considèrent le 7 octobre 2023 comme un « ness Elohim », un miracle divin — « ils croient que nous sommes revenus à l’ère de Yehoshua Bin Noun », le Josué de la Bible, qui a conquis par la force la terre de Canaan —, et reprend une expression dont les Khardélim raffolent : « Parfois, il faut aider Dieu à agir. » Ces derniers considèrent les Palestiniens comme des monstres et des sous-hommes, conformément à ce qui est enseigné dans leurs écoles talmudiques militaires. On en dénombre désormais trente-trois. Elles fournissent la fine fleur des unités les plus meurtrières de l’armée, comme le bataillon Netzah Yehuda (« Éternité de la Judée »). Aujourd’hui, note Yaïr Leibel, jeune chercheur du think tank Molad, classé au centre gauche, « la fraction messianiste a bâti un appareil d’une puissance énorme. Elle domine à la fois le champ de la réflexion et celui de la communication ». Et son avenir s’annonce radieux : 54 % des élèves en classes préparatoires sont des enfants de Khardélim, indique Adam Raz, le jeune historien (les religieux font plus de deux fois plus d’enfants que la moyenne). « L’affrontement entre laïques et religieux déterminera l’avenir plus que tout autre enjeu, selon le cinéaste Erez Pery. Si les premiers l’emportent, une ouverture restera possible dans d’autres champs, à commencer par la question palestinienne, la plus importante de toutes. Si les messianistes l’emportent, ce sera la fin. »  La fin d’Israël ? Elle paraît inconcevable. Mais alors, pourquoi tant d’Israéliens — pas seulement à l’extrême gauche — en parlent-ils si spontanément ? Ceux-là se rencontrent souvent parmi les adversaires de M. Netanyahou et de ses alliés. Ils fournissent le gros de ceux qui, quotidiennement, se réunissent pour huer le premier ministre. Ce 26 juin au soir, la manifestation se tient boulevard Begin, à Tel-Aviv, devant le ministère de la défense. Ils sont environ 4 000. C’est peu. Mais on est en semaine. Certains samedis, ils ont été jusqu’à 150 000. Ils scandent « deux cent soixante-quatre jours, ça suffit » : c’est le temps écoulé pour ceux restés entre les mains du Hamas. Sur leurs tee-shirts, on lit « gouvernement de menteurs », et aussi « assassins ». « Assassins » parce qu’ils ont préféré laisser périr les otages, pas pour ce qu’Israël inflige aux Gazaouis. « La plupart refusent bec et ongles de tenir compte de l’enjeu palestinien dans leurs revendications », se lamente la documentariste Anat Even. En marge du rassemblement, une quarantaine de personnes brandissent des pancartes où on lit « Cessez-le-feu maintenant ! », un court moment un drapeau palestinien est brandi, mais elles quittent le défilé assez vite.                                                                                        Cette gauche israélienne anticoloniale se sent très isolée. Elle représente « 1 % de la population, tout au plus », estime M. Shaul, de Breaking the Silence. Pourtant, depuis quelques mois, des prémices de résistance apparaissent. Le 13 mai, neuf cents parents de soldats envoyés à Gaza ont signé une pétition pour que cesse une guerre « irresponsable (4)  ». En juin, quarante-deux réservistes, dont des officiers, ont signé une lettre ouverte clamant qu’ils ne retourneraient pas à Gaza s’ils étaient rappelés (5). Adam Raz a deux enfants. « Je n’ai aucune intention que mes enfants se battent encore à Gaza dans dix ans pour assouvir les intérêts du messianisme juif », dit-il. Ce malaise-là s’installe aux marges de la société, mais bien au-delà des seuls cercles anticolonialistes.                                                                                                                Même si les critiques des crimes israéliens dans le monde suscitent un rejet spontané dans la population — « tous des antisémites » —, la dégradation constante de l’image d’Israël devient pesante. Certes, aucun pays arabe n’a rompu avec Israël. Mais, note le journaliste Nathan Thrall, lorsque, dès avril 2024, Mme Elizabeth Warren, politicienne américaine de premier plan, parle de « génocide » à Gaza, « c’est un changement très important ». L’expression « État paria » se met à fleurir. Le ministère des affaires étrangères, sur son site, recommande aux ressortissants israéliens en voyage en Europe de ne pas parler hébreu dans le métro, de ne pas porter ostensiblement une étoile de David. Principe de précaution, bien sûr, mais enfin à  l’étranger, avant, personne n’avait peur d’être traité de criminel. « De plus en plus d’entreprises israéliennes masquent leur identité pour commercialiser leurs produits », ajoute Nathan Thrall.  Et puis, il y a ceux qui partent. Combien ? On parle de cent mille durant les six premiers mois de guerre. Personne ne connaît le chiffre exact. Secret-défense… Mais à Tel-Aviv, brusquement, des places se sont libérées dans les crèches… « Le nombre d’intellectuels, scientifiques et artistes partis depuis huit mois est absolument inédit », assure la généticienne Eva Jablonka. Où vont-ils ? En Grèce ou à Chypre, à une heure de vol. L’anthropologue Yoram Bilu raconte qu’à Athènes un chauffeur de taxi lui a dit : « Maintenant, presque tous mes clients sont des Russes ou des Israéliens. » Et combien partent « pour de bon », parce qu’ils « n’acceptent plus de vivre avec ce qui se passe ici », se demande Adam Raz ? Ils ont entre 35 et 45 ans, s’en vont aux États-Unis, en Allemagne, parce qu’ils en ont les moyens financiers ou un bagage professionnel qui leur permettront de s’insérer.  D’autres restent mais n’en peuvent plus. Adam Raz, 41 ans, dit incarner « le dilemme de ceux qui ne supportent plus ce pays, mais qui ne veulent pas ou ne peuvent pas partir ». Eva Jablonka, de 30 ans son aînée, est plus explicite : « Mon fils est sociologue à l’université de New York et j’en suis très heureuse. Mon frère est parti à Londres. Moi, j’aime et je hais ce pays. C’est ma langue et mes paysages. Mais après ce qu’on a fait, il sera très difficile de reconstruire une société digne. Je m’attends plutôt à une dégringolade vers le fascisme. » Comme elle, un nombre croissant d’Israéliens expriment de vives inquiétudes. « Notre élite est occupée par des fous. Ben-Gvir et Smotrich ne pourraient même pas être ministres en Corée du Nord ! », lance Yoram Bilu. « Jamais les gens n’ont senti ce pays si proche d’un effondrement », estime Erez Pery.           Deux principaux motifs de déclin reviennent dans les conversations. L’économie, d’abord. L’agence de notation Moody’s a dégradé la note de l’État d’Israël. Intel, qui projetait d’investir 15 milliards de dollars pour développer son site en Israël, a suspendu son projet en juin. Deux économistes israéliens, MM. Eugene Kandel (conseiller de M. Netanyahou) et Ron Tzur, estiment que si 10 % des 200 000 Israéliens qui activent les rouages essentiels du pays le quittent, « il ne sera plus possible de préserver l’État sur le long terme (6) ».  Cependant, la crainte majeure demeure celle d’une guerre avec le Hezbollah. Fin août, quand cet article a été finalisé, la « guerre au Nord » n’avait pas éclaté. Et l’opinion publique demeurait très partagée. D’un côté, l’état-major, humilié, entendait « rétablir sa réputation », selon le politiste Menachem Klein, de l’université Bar-Ilan. Une des phrases les plus entendues en juin dans le pays était : « Si on ne le fait pas aujourd’hui, alors on ne pourra plus jamais le faire. » Et les 70 000 habitants évacués du nord d’Israël conditionnaient leur retour chez eux à l’occupation pérenne par l’armée d’une zone de sécurité de 30 kilomètres au Sud-Liban. Exigence dont beaucoup craignent qu’elle soit le prélude à une guerre totale.  « Les partisans de la guerre dans le nord souffrent d’amnésie », estime Menachem Klein. Ils oublient les déboires de l’armée entre 1982 et 2000 au Sud-Liban et la guerre contre le Hezbollah en 2006, perdue par Israël. Personne ne sait précisément de quels armements dispose aujourd’hui cette milice. Certainement plus sophistiqués et plus nombreux qu’en 2006. « La société israélienne devient toujours plus sceptique à mesure que se multiplient les informations sur les capacités de représailles du Hezbollah, la fatigue de l’armée et le potentiel de destruction des villes israéliennes à un niveau sans précédent », indique le sociologue Yagil Levy. Des centaines de milliers d’Israéliens auraient acheté des générateurs, mis en réserve de l’eau en quantité et acquis de la nourriture lyophilisée. Surtout, la crainte d’une guerre dévastatrice pour Israël au Liban s’accompagne d’un sentiment à la fois très ancien et propre à beaucoup d’Israéliens : voir leur État disparaître. « Ce pays n’existera plus dans trente ans, ou avant, c’est inéluctable », assure Shlomo, le médecin. « Il faut absolument changer de cap. Si cela n’advient pas, Israël n’aura pas d’avenir », estime Yaïr Leibel, du think thank Molad. Pour nombre de nos interlocuteurs, la hantise de la disparition de l’État d’Israël a pris une ampleur inédite depuis le 7 octobre. Signe des temps, le directeur de la rédaction du quotidien Haaretz, Aluf Benn, a publié en février un long article intitulé « L’autodestruction d’Israël » (7).   Quelques-uns cherchent des motifs d’espérer. « Je ne crois pas qu’Israël soit sur le point de disparaître », assène Menachem Klein. Mais le pays « a énormément changé », dans un sens qu’il réprouve. M. Shaul, lui, croit en une évolution possible. « Peu à peu, dit-il, plus de gens comprennent que la force ne peut pas tout résoudre. Ça reste sans perspective, mais c’est une évolution importante. » On laissera le dernier mot au professeur David Shulman : « Certains matins, je me réveille avec l’idée qu’un mouvement de décolonisation est en train de poindre en Israël. Car si les gens manifestent formellement pour la libération des otages, ils dénoncent en fait un désastre. Mais le lendemain, je me lève avec le sentiment d’un suicide collectif israélien. » [Sylvain Cypel:Journaliste. Auteur de L’État d’Israël contre les Juifs. Après Gaza 
(nouvelle édition augmentée), La Découverte,] _______