lundi 7 décembre 2020

Europe puissance?

 Elle est un nain politique

        Répète-ton souvent. Dès l'origine placée sous la protection et les desiderata du grand frère US, comme n'a cessé de le répéter De Gaulle, elle tâtonne de manière discordante pour retrouver des marges de manoeuvres politiques, économiques, diplomatiques, pour tenter de jouer un rôle indépendant dans le concert des nations et les intérêts des grandes puissances. Les fondateurs comme Monnet ont tout fait pout que Bruxelles reste dans le giron d'une puissance américaine qui y trouvait son compte et ses intérêts, jouant un efficace soft power dès l'après-guerre et pratiquant un jeu d'influences systématiques, par le jeu des décisions unilatérales, des accords et les actions de l'OTAN. On comprend que toute véllèité de prise de distance et tout volonté de jouer un jeu propre aient été contraints directement ou indirectement. Le parapluie devait se  transformer en pressions de toutes sortes.                    ___Eric Branca explique dans le détail les liens de dépendance qui se sont maintenus et transformés pour faire de l'UE un outil au service de ses intérêts, en suivant tous les aléas de cette "coexistence" depuis la guerre froide.  Pout éloigner l'idée même d'un peuple européen.         Comment sortir d'une Europe asservie et créer les conditions d'une politique unie et efficace en totale autonomie. Une souveraineté supérieure en quelque sorte, qui ne soit pas qu'une puissance marchande, un libre marché.

Point de vue:             "...Depuis quelque temps, les dirigeants français, Emmanuel Macron et plus encore Clément Beaune, secrétaire d’État aux Affaires européennes – dont le titre modeste ne rend pas compte du rôle central -, n’hésitent plus, dans leur plaidoyer en faveur de l’Europe, à accoler à celle-ci le terme de puissance [1]. L’emploi du terme d’Europe-puissance n’est certes pas entièrement nouveau, mais c’est la première fois que, en particulier du côté français, on l’utilise aussi fréquemment et de manière volontariste, voire offensive, souvent couplée avec la notion de « souveraineté européenne ». Cela n’est pas dépourvu de lien avec la centralité nouvelle de l’Europe d’abord dans le discours politique d’un candidat à la présidence de la République, puis, de manière quasi structurelle, du président depuis devenu. François Mitterrand, puis François Hollande, furent certes des présidents très européens et ni Jacques Chirac, ni Nicolas Sarkozy, élus présidents, ne se montrèrent eurosceptiques. Mais aucun n’aurait utilisé avec autant de volontarisme le terme de puissance, à gauche parce qu’il reste toujours largement une forme de tabou – dans la lignée d’ailleurs de Jacques Delors -, à droite parce qu’il lui est difficile de l’utiliser pour une entité d’un niveau supérieur à celui de la nation. De leur côté, des dirigeants européens, comme la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, et le Haut Représentant, Josep Borrell, n’hésitent pas à emboîter le pas.          Pour avoir plaidé pour que cette notion soit indissolublement attachée à l’Europe [2], je ne puis que me réjouir de cette conversion du regard. Elle me paraît potentiellement sonner le coup d’arrêt à des visions de l’Europe institutionnelle tantôt iréniques, tantôt frappées d’un économisme un peu court, tantôt aussi marquées par un fatalisme du déclin. Parler d’Europe-puissance pourrait signifier la fin des utopies européennes, mais on ne saurait considérer qu’elle met un terme à l’Europe comme continent caractérisé d’abord par des valeurs. Or, il existe aussi un risque que le mot lui-même, qui peut recouvrir des acceptions différentes [3], résonne comme une utopie de plus, qu’il exprime une intention dépourvue du support nécessaire de la réalisation et qu’au lieu de mobiliser et d’unir les Européens, il ne finisse au mieux par accroître leur incrédulité, voire leur scepticisme, au pire par exaspérer leurs divisions. Entre autres, le débat sur la notion d’autonomie stratégique en témoigne.           La seule question qui compte est dès lors de nouer la nécessité pour l’Union européenne – car nécessité il y a – d’être une puissance et ce qu’il convient d’appeler le « réalisme ». Ce réalisme, qu’on ne confondra pas avec le pseudo-réalisme dont parlait Raymond Aron [4], requiert qu’on s’attache aux objectifs essentiels qu’on entend assigner à l’Union européenne, qu’on perçoive adéquatement les menaces auxquelles elle doit répondre et qu’on comprenne le mode opératoire pour faire de ce dessein une ambition partagée. Cela sera d’ailleurs impossible sans évaluation partagée en amont des menaces pour la survie de l’Europe dont on devra noter qu’elle ne se limite pas à l’Union européenne.   ....Pendant longtemps, la puissance n’a pas été considérée comme un attribut nécessaire de la Communauté, puis de l’Union, européenne, ou, quand elle le fut, ce fut accessoirement ou partiellement. Le but originel de la construction institutionnelle de l’Europe était de garantir la paix et, à cette fin, d’intégrer, sinon de rendre dépendantes, les économies les unes avec les autres. Ce fut aussi de renforcer la prospérité de ses membres. Puis, ce fut très vite aussi – c’était indissolublement lié aux conditions d’une paix durable - garantir et consolider l’esprit démocratique et les garanties liées à la règle de droit. Cette affirmation fut d’abord appliquée dans l’ordre interne, avec comme couronnement la Charte des Droits fondamentaux [5], puis dans l’ordre externe avec la mise en place, lente et mesurée, d’une politique de sécurité et de défense commune et l’institution d’un Haut Représentant pour la politique étrangère et de sécurité. Les élargissements successifs changèrent aussi le contour de l’espace européen de paix, avec en particulier l’intégration d’un certain nombre de pays de l’Europe centrale et orientale. Pour autant, s’agissant de la sécurité et de la défense, l’OTAN en était chargée, quand bien même certains pays de l’Union européenne n’y avaient pas adhéré. De surcroît, la chute du Mur (1989) a, pendant un bref temps, laissé croire que l’Europe n’avait plus d’ennemi, et cette pensée a, contre toute évidence, perduré de manière rémanente alors que des signaux lourds, venant de la Russie, du Moyen-Orient, puis de la Chine, apparaissaient.          Il reste que, pour beaucoup, la puissance appliquée à l’Union européenne reste essentiellement économique. L’idée n’est certes pas erronée, mais elle reste d’une portée concrète encore incomplète, sinon bancale. Certains pensent encore l’Union comme un ensemble économique large qui peut peser dans les négociations internationales dans ce domaine grâce à sa politique commerciale unifiée, au rôle mondial de l’euro et aux bénéfices que procure le marché unique. L’Europe comme ensemble géographique et construction politique apparaît ainsi comme l’un des pôles en face des États-Unis et de la Chine principalement, mais sans que le lien entre cette dimension et les questions de sécurité soient clairement établi, malgré une perception légèrement rectifiée depuis la pandémie de coronavirus (2019-2020). Une vision ainsi limitée comporte deux écueils. Le premier consiste à mettre sur le même plan les États-Unis, d’un côté, la Chine, de l’autre. Nous avons des différents commerciaux sévères avec les premiers, probablement appelés à perdurer, et nous pouvons assurément dénoncer des pratiques commerciales déloyales, une tentative hégémonique de ses géants technologiques et une offensive juridique de la Common Law [6], mais ce n’est pas à mettre sur le même plan que la menace chinoise qui n’est à l’évidence pas qu’économique. Le second écueil consiste à estimer qu’on peut affirmer sa puissance économique sans renforcer aussi sa capacité à répondre conjointement aux menaces en termes de sécurité et de valeurs. Cette déconnexion reste encore l’un des points aveugles de la puissance européenne.    Les rapports Albert-Ball et Cecchini de 1983 et 1988 avaient fait entrer dans la conscience européenne la notion de « coût de la non-Europe » [7]. On devrait aujourd’hui procéder à l’évaluation du coût, pour l’Union européenne, de la non-puissance, ou d’une puissance trop limitée par rapport aux objectifs qu’elle pourrait ou devrait se fixer. La puissance d’une entité constituée comme l’Union européenne concerne indissolublement trois champs.    Le premier est celui de l’économie ; elle requiert de l’ensemble européen, c’est-à-dire des nations qui le composent, non seulement des géants économiques de taille mondiale, mais aussi de vastes réseaux de petites et moyennes entreprises leaders dans leur secteur et des infrastructures, au sens large (y compris éducation, recherche et innovation), qui créent un environnement favorable. L’Union européenne doit favoriser ces capacités et leur permettre de lutte à armes égales avec leurs concurrents extra-européens et éviter de donner prise à une intrusion non maîtrisée d’acteurs menaçants [8]. Dans ce cadre aussi, il lui faut faire preuve de cohérence stratégique : c’est vrai pour la 5G chinoise qui ne saurait être acceptée dans l’UE, mais c’est indispensable aussi pour l’oléoduc Nord Stream 2 [9]. Dans ce dernier cas, l’Union européenne s’est, à raison sur le principe, élevée contre les sanctions extraterritoriales décidées par les États-Unis qui visent les entreprises impliquées, mais elle ne saurait s’asseoir sur les risques considérables, soulignés aussi par de nombreux parlementaires allemands, pour la sécurité énergétique de l’UE et, plus largement, en termes de gains stratégiques donnés au régime russe, première menace systémique aujourd’hui pour la sécurité de l’UE. Par leurs sanctions, les États-Unis appellent aussi l’UE à la cohérence, et le principal regret serait plutôt que les pays membres de l’Union n’aient pas eu le courage de prendre, collectivement, les décisions qui s’imposaient....."____________

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