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mercredi 26 décembre 2007

L'individu et le marché


-- Dany-Robert Dufour s’entretient avec Joseph Rouzel de son dernier ouvrage;Le Divin marché

--Les désarrois de l'individu-sujet, par Dany-Robert Dufour
-Malaise dans l'éducation, par Dany-Robert Dufour
--De la réduction des têtes au changement des corps, par Dany-Robert Dufour
--Education, religion, raison et marché(.pdf )
--Portrait du grand Sujet
--Robert Reich : le « supercapitalisme » menace la démocratie

"La fabrique d’un individu soustrait à la fonction critique et susceptible d’une identité flottante ne doit donc rien au hasard : elle est parfaitement prise en charge par la télévision et l’école actuelles. Le rêve du capitalisme n’est pas seulement de repousser le territoire de la marchandise aux limites du monde (ce qui est en cours sous le nom de mondialisation), où tout serait marchandisable (droits sur l’eau, le génome, les espèces vivantes, achat et vente d’enfants, d’organes...), mais aussi de faire rentrer les vieilles affaires privées, laissées jusqu’alors à la disposition de chacun (subjectivation, sexuation...), dans le cadre de la marchandise..."(D-R. Dufour)

"...En abolissant toute valeur commune, le marché est en train de fabriquer un nouvel « homme nouveau », déchu de sa faculté de juger (sans autre principe que celui du gain maximal), poussé à jouir sans désirer (le seul salut possible se trouve dans la marchandise), formé à toutes les fluctuations identitaires (il n’y a plus de sujet, seulement des subjectivations temporaires, précaires) et ouvert à tous les branchements marchands. Nous sommes là devant un aspect très particulier de la dérégulation néolibérale qui, malheureusement, n’est pas encore bien compris, mais qui produit d’ores et déjà des effets considérables dans tous les domaines, et notamment sur le psychisme humain. Un certain nombre de psychiatres et de psychanalystes sont en train d’inventorier les nouveaux symptômes dus à cette dérégulation, comme la dépression, les addictions diverses, les troubles narcissiques, l’extension de la perversion, etc...." (D-R. Dufour)
Alain Ehrenberg: De l'individu incertain à la fatigue d'être soi

mardi 22 janvier 2008

Lundi noir ?

Michel Rocard : La crise mondiale est pour demain
Le pire devant nous ?
"Les banques en apparence les plus solides sont menacées, mais au delà c’est toute la mécanique financière qui pourrait s’effondrer. Les années du crédit facile et bon marché ont permis la création d’un pyramide de dettes où l’on s’enrichissait à bon compte en prêtant de l’argent à l’existence incertaine et en empochant des intérêts bien réels. Mais que vienne l’heure des comptes, alors bien peu seront en mesure de rembourser le principal..."
Quand la finance prend le monde en otage
"...La dispersion des risques par les opérations de titrisation empilées a fini par faire croire qu’ils n’existaient plus. C’est une illusion. D’autant plus que cette douce ivresse a logiquement induit, à la base, des comportements de plus en plus aventureux. Puisque je me défais de mes crédits même les plus mauvais, se dit le prêteur immobilier, autant y aller franchement ; et tant que le marché des dérivés est liquide, se dit à l’autre bout le fonds spéculatif, pourquoi ne pas prendre les CDO les plus défaillants puisqu’ils sont aussi les plus juteux ? Les risques sont certes dilués, mais la dilution même a poussé à la croissance totalement incontrôlée de leur volume global, et la situation, pour finir, devient de plus en plus critique..."(F.Lordon)

«Un mélange de laisser- faire et d’incompétence»
"...Parce que le capitalisme est aujourd’hui placé sous le règne de la valeur actionnariale, caractérisée par une répartition salariale très inégalitaire au profit d’une petite élite. Les salaires ne croissent pas aussi vite que la productivité. On augmente donc l’endettement des ménages pour maintenir la consommation. La très haute rentabilité à deux chiffres exigée aux entreprises interdit tout investissement substantiel. Elles délocalisent donc, s’endettent pour racheter des actions ou d’autres entreprises. Et tenir les niveaux de dividendes exigés par les actionnaires...
...Chauffée à blanc par les dogmes libéraux, la profession financière a récusé toute tentative de régulation, expliquant que le divin marché trouverait en lui-même les remèdes à ses déséquilibres. Or la seule médication qu’il a pu produire, comme dans toutes les crises spéculatives, c’est le krach. Nous y sommes. La chose serait supportable si elle ne touchait que le monde irrationnel de la finance, confronté à une sévère correction sous la forme de baisse des cours et de pertes en capital. Mais l’abstraction de l’argent réduira très concrètement l’activité et l’emploi..."
Ceux par qui la crise est arrivée (génèse d'une crise)
Une crise financière inquiétante
Une économie d’apprentis sorciers
Comment le pétrole a fait éclater la bulle

Qui a dit : « Un économiste est une personne capable d'expliquer rationnellement le lendemain ce qu'elle avait été incapable de prévoir la veille. »? Jacques Attali .

Naomi Klein : A qui profitent les crises ?

samedi 3 février 2024

"Divin"? miraculeux? Le marché...

 Les mythes

                            Vraiment divin? Les échanges économiques, qui caractérisent le monde de hommes à différents niveaux, subissent l'épreuve du temps et des transformations des biens et des forces productives. C'est la tâche des économistes de comprendre les règles qui les conduisent, la logique qui les sous-tend. Même si l'économie n'est pas une science exacte, elle peut modestement et souvent provisoirement, éclairer les mécanismes qui président au système de production et d'échanges, même si elle n'est pas une science exacte, mais un système d'interprétation, souvent discuté, parfois contesté. C'est Adam Smith qui a évoqué la métaphore de la main de Dieu, pour faire comprendre que les lois du marché (dans certaines conditions) ne sont pas seulement sources de progrès matériels, mais sont aptes d'elles-mêmes à contribuer à faire progresser la "richesse des nations", le progrès social et humain, loin de tout contrôle d'Etat.                                       On retrouve, pour simplifier, ce courant de pensée dans les différentes formes de libéralisme ou de néolibéralisme qui se sont succédés, contre tout interventionnisme de l'Etat. Mais depuis plus d'un demi-siècle, se développe un courant qui se radicalise au point de donner au marché une valeur quasi-absolue, aux dépends d'une action étatique réduite à sa plus simple expression. On connaît les conséquences sociales d'un tel présupposé Un étude récente le montre avec force et dénonce un  mythe entretenu: 


                        "  Historiens des sciences à Harvard et au California Institute of Technology, Naomi Oreskes et Erik M. Conway analysent la manière dont la croyance dans le pouvoir des marchés économiques s'est imposée aux États-Unis, puis dans le reste du monde, dans « Le Grand mythe » (Les Liens qui Libèrent)...  On aurait pu croire qu'après la crise financière mondiale de 2008 et celle des dettes souveraines, qui lui a succédé en Europe, la croyance selon laquelle les marchés seraient capables de s'autoréguler pour le bénéfice du plus grand nombre s'estomperait. Pourtant, une décennie plus tard, il n'en est rien. Un paradoxe qu'expliquent parfaitement Naomi Oreskes et Erik M. Conway dans leur dernier essai. Les deux universitaires américains décrivent comment un véritable « mythe » s'est imposé dans leur pays, avant de se diffuser à l'ensemble du reste du monde. Ce mythe, celui du néolibéralisme, raconte que les marchés sont foncièrement bons et toujours efficaces, contrairement aux gouvernants, et que souhaiter réguler le capitalisme équivaut à vouloir mettre à bas la démocratie, comme l'ont fait les bolcheviks et les nazis. Une croyance qui ne résiste cependant pas à l'épreuve des faits, comme le soulignent les auteurs, qui sont pourtant loin d'être anticapitalistes.                                                                     _ Ouvrage conséquent de plus de 700 pages, Le grand mythe
, qui prend la forme d'une enquête historique, retrace la manière dont cette idée, qui n'a rien de naturelle, s'est enracinée, au sein d'une Amérique au départ largement favorable à l'intervention de l'État. Pour cela, il a fallu les efforts groupés mais souvent non concertés d'un grand nombre d'acteurs, dont des industriels, des économistes comme Friedrich Hayek et Milton Friedman, ou encore des écrivains, comme Ayn Rand et Rose Wilder Lane. Ensemble, et sur quelques décennies, ils ont diffusé ce qui s'apparente à une foi dans les milieux universitaires, auprès des politiques, au sein des instances religieuses, dans les manuels scolaires et même dans la culture populaire. Un livre important..."                                                                                 (Voir ICI)  _______________________

mardi 8 janvier 2008

Consommateurs ou/et citoyens ?



Des citoyens privatisés et infantilisés ?

Dans un article d’une grande qualité, mais malheureusement trop peu visité, Niko74 nous faisait découvrir, la semaine dernière, la figure d’un homme qui a marqué la première moitié du siècle dernier, en matière d’innovation dans le domaine du marketing, de l’utilisation habile des motivations humaines inconscientes au service des intérêts puissants des grands groupes industriels, soucieux de trouver tous les moyens d’écouler leurs produits, en les faisant apparaître comme désirables et nécessaires. Edward Bernays, très peu connu en France, fut aux USA un pionnier ambigu dans l’art d’utiliser les données des sciences humaines récentes en vue de conditionner l’acte d’achat, de créer des envies, de susciter la polarisation psychique des consommateurs sur de nouveaux biens susceptibles de créer les conditions du bonheur. Propaganda est son oeuvre majeure, où il théorise ce qui va révolutionner les méthodes publicitaires et aussi les techniques de gestion politique des masses, d’abord spectaculairement aux USA, puis, surtout après la dernière guerre, en Europe, où l’on suit les mêmes voies. Indirectement, Bernays a montré, avant beaucoup d’autres, que la puissance de séduction publicitaire ne pouvait jouer efficacement qu’à condition que s’effacent les modes de pensée rationnelle, l’esprit critique en général et surtout l’esprit civique, soucieux avant tout de l’intérêt collectif bien compris et à long terme.

Un anti-Bernays vient de se manifester : Benjamin BARBER, américain lui aussi, professeur de sciences politiques à l’université du Maryland, qui vient de faire une nouvelle analyse générale et originale du système imaginé par Bernays, dans lequel nous évoluons pleinement aujourd’hui, dans un livre récemment sorti : Comment le capitalisme nous infantilise (ed. Fayard). Livre difficile à résumer, foisonnant d’idées et d’exemples. Son diagnostic sans concession, qui débouche sur des esquisses de solution, vise à nous faire prendre conscience de la servitude dans laquelle nous a installés ce qu’il est commode d’appeler la société de consommation, une logique du profit à court terme, que nous contribuons à entretenir, liés que nous sommes par des liens affectifs puissants, dont nous avons rarement conscience, et qui entraînent les conséquences suivantes : l’effacement des exigences de citoyenneté et de démocratie, sans lesquelles une société court à sa perte, en même temps que le recul de l’esprit critique et de certaines valeurs culturelles, enfin une forme de schizophrénie nous divisant en permanence entre des exigences contradictoires et compromettant un quelconque bonheur pourtant frénétiquement recherché.

Barber se garde bien de faire de la morale, qui serait d’ailleurs sans portée. Son point de vue est sociologique et politique. Il s’exprime comme citoyen éclairé, inquiet du degré d’inculture et d’infantilisme qui caractérise nombre de ses concitoyens, obnubilés par le seul souci de consommer, qui finit par miner leur vie et compromettre leur avenir. Le capitalisme a changé. Il n’est plus, comme pouvait encore le décrire Max Weber, marqué par l’éthique protestante et sa rigueur : travail, épargne, jouissance restreinte... Le nouvel esprit du capitalisme est caractérisé par un "ethos" nouveau ,un "ethos infantiliste, qui produit un ensemble d’habitudes, de préférences et d’attitudes qui encouragent et légitiment la puérilité", c’est-à-dire des attitudes non réfléchies d’envies de consommation illimitée et immédiate. Cela correspond tout à fait aux exigences du marché, qui cherche à écouler ses produits en surnombre, en valorisant les objets plus par leur contenu symbolique que par ce qu’ils représentent en eux-mêmes, en présentant le superflu comme le nécessaire et en poussant à renouveler sans fin les biens de consommation, en décrétant à son gré leur obsolescence. Non qu’il y ait une quelconque conspiration ou complot pour capter les consommateurs et les manipuler dans un sens choisi, mais ce phénomène représente l’effet global d’un système productif et marchand concurrentiel et d’un consensus de ceux qui, dans le système, en tirent profit. L’infantilisation n’est pas créée, elle est suscitée, encouragée, entretenue, exacerbée. Ce qu’il y a en nous de plus archaïque, on le sait, n’a pas disparu, il en reste des traces, Bernays lui-même le tenait de son oncle Freud. L’infantile en nous, c’est essentiellement le sentiment du manque, de l’incomplétude, le besoin de sécurité, celui d’être comblé, un narcissisme résiduel si puissant qu’il tend à exclure l’autre et la vision à long terme. "Ce que l’on entend par ’puéril’ se mesure à des critères liés à la notion d’enfance elle-même, qui est moins un fait biologique qu’un produit de l’imaginaire humain ’inventé’ à des fins sociales, économiques et politiques." (p. 114). On sait que tout pouvoir qui veut s’exercer arbitrairement et efficacement tend à infantiliser les "sujets".

Le facile : premier critère de l’ethos infantiliste. Il n’est point besoin de démontrer que l’enfant préfère naturellement le facile au difficile. Tout le problème de l’éducation va être d’assurer le passage vers des activités et des comportements de plus en plus difficiles, en vue de son intérêt futur. C’est le dur "principe de réalité", qui vient contrecarrer peu à peu le "principe de plaisir", sans le réduire totalement. L’hédonisme sans boussole qui commande en général nos "choix" de consommateurs, choix truqués s’il en est, nous pousse vers la facilité et pénalise la difficulté. "Par exemple, perte de poids sans exercice, mariage sans engagement, peinture ou piano par les chiffres sans pratique ni discipline, diplômes d’université par Internet sans suivre de cours, succès sportifs avec anabolisants, etc." (p.121). Une vision du monde issue de rêves d’enfant. Le marché consumériste propose des produits qui sont censés faciliter l’existence, alors qu’ils la compliquent, la frustrent et l’obsèdent le plus souvent. Tout vous est offert, au-delà même de ce que vous pourriez souhaiter ou même imaginer : il suffit de jeter un coup d’oeil sur les linéaires de yahourts en supermarché pour en avoir une idée (il en existe presque pour chaque tranche d’âge). Tout semble possible et donne lieu à des fantasmes de toute-puissance, surtout en matière de produits automobiles, hautement symboliques. Le consommateur insatisfait est préparé à être exigeant en tous domaines, impérieux envers l’administration qui ne répond pas rapidement à sa demande, impatient envers les services de santé qui ne sont pas disponibles dans l’instant, peu regardant envers les conséquences à long terme de ses actes, comme un enfant gâté qui veut tout, tout de suite ou rien du tout. Une culture de la facilité, de l’intolérance aux frustrations, qui nous prépare mal aux futures restrictions qui ne manqueront pas de nous affecter lorsque, par exemple le pétrole, à l’origine de 80% de nos produits, nous fera défaut.

Le simple : deuxième critère. Rebecca Mead, journaliste américaine, souligne combien "la culture américaine s’oriente de plus en plus vers les goûts d’adolescents".Culture et obsession du jeunisme, liées à la peur de vieillir. On conjure l’idée de la mort par la chirurgie esthétique représentant des sommes astronomiques aux USA. On pousse les enfants à grandir aussi vite que possible en sportifs adultes "rentables" sans souci des conséquences futures. Le divertissement en général est le domaine où domine l’obsession du simple : "La transformation des actualités en soft news et des soft news en info-spectacle..." On se demande parfois où est passé le long et dur travail d’investigation et d’élaboration des faits, quand beaucoup de journaux reprennent paresseusement les communiqués d’agences de presse paresseusement commentés. Les cyberbambins sont des proies faciles pour les marchands de jeux vidéo. Le difficile effort d’apprentissage scolaire ne fait pas le poids, face à l’abandon aisé aux flux d’images et au plaisir ludique du copier-coller.

Le rapide : troisième critère. "Le plaisir de la lenteur" a disparu, constatait Milan Kundera. La vitesse est devenue norme : "restauration rapide, musique rapide, montage rapide des films, ordinateurs rapides, athlétisme où seule compte la rapidité..." Culture de "Zippies" (jeunes et énergiques), comme se disent les jeunes de la nouvelle génération en Inde. "La vitesse est comme toutes les drogues : pour maintenir au même niveau son emprise sur le psychisme, il faut sans cesse augmenter la dose." (p.136). Les cycles de l’information se raccourcissent de plus en plus, compromettant l’information elle-même par effet de saturation et de lassitude, contribuant à créer "une sorte d’immense trouble déficitaire de l’attention où le neuf est toujours dépassé par du plus neuf". Cette vitesse devient pathologique parfois, mais nous finissons par la faire entrer dans nos normes sans nous en rendre compte. Tous ces aspects associés forment une cohérence où prime l’individualisme, plus visible sans doute dans l’exemple américain, le narcissisme qui nous pousse à préférer le présent au futur, "le proche au lointain, l’instantané au durable, le droit de jouir aux devoirs et aux responsabilités... L’ethos du capitalisme consumériste nous a rendus vulnérables, manipulables, impulsifs et irrationnels". De plus, il n’accomplit pas ce qu’il promet, car il engendre insatisfaction permanente, boulimie d’objets, addictions diverses, un "esclavage mental et émotionnel", comme disait naguère B. Dugué. La phrase de Rousseau garde sa vérité : "L’esclave perd tout dans ses fers, jusqu’au désir d’en sortir." Le pire est de perdre l’idée que l’on puisse être dépendant à ce point des produits que nous impose la société consumériste, même si c’est à des degrés divers. Produits dévoreurs de temps, d’énergie, qui nous possèdent plus que nous ne les possédons.

Schizophénie... Nous vivons dans des sociétés où la privatisation généralisée est devenue une sorte de doctrine officielle. Depuis les années 80, le néolibéralisme a imposé ses règles au niveau du marché mondial. Les notions de "société", de solidarité tendent à s’effacer. Friedman est devenu la bible que suivent Reagan, Thatcher, dans le sillage des millieux d’affaires qui donnent le ton. L’Etat tend à abandonner ou à "déléguer" certaines de ses fonctions traditionnelles, à se désintéresser de plus en plus des intérêts collectifs et des projets et investissements à long terme.
La "tyrannie des marchés" (H. Bourguinat) impose une logique qui tend à dissoudre les liens sociaux, à exacerber les individualismes. La sanctification des marchés, qui viennent s’imposer dans des secteurs de plus en plus importants de nos vies, induit chez chacun des attitudes qui ne prennent plus guère en compte les intérêts collectifs. La liberté tend à perdre ses aspects restrictifs liés aux exigences de la vie en commun.
"On ne peut comprendre les citoyens comme de simples consommateurs : le désir individuel n’est pas la même chose que l’intérêt commun, et les biens publics sont toujours quelque chose de plus qu’un agrégat de souhaits privés... la liberté publique exige des institutions publiques qui permettent aux citoyens de faire face aux conséquences publiques des choix privés effectués sur le marché." (p.173) Les choix privés ont toujours des conséquences sociales, économiques et politiques (publiques).

Il existe donc une scission entre notre moi privé, qui tend à satisfaire ses envies, commme on lui en fait un devoir, et notre moi public, rationnel, qui voit (parfois) les conséquences possibles de ses actes. "Nous perdons la capacité de façonner nos vies ensemble parce que l’ethos dominant nous persuade que la liberté consiste à exprimer nos souhaits isolément." (p. 180) Par exemple, les consommateurs américains cherchent chez Wall-Mart les prix les plus avantageux, sans réaliser la dégradation des conditions de l’emploi et des salaires dont se satisfait ce réseau de distribution, qui, achetant 80% de ses produits en Chine, contribue à générer un chômage dont pâtira le consommateur ou ses proches. Wall-Mart "dresse le consommateur en nous contre le citoyen en nous", crée un conflit entre notre intérêt privé et notre intérêt public. Nous sommes souvent en situation de ne pas vouloir ce que nous désirons pourtant en tant que consommateurs pulsionnels. Par exemple, je veux un 4x4 plus grand pour imposer une image plus flatteuse de moi-même, conformément à ce que la publicité me suggère insidieusement, mais je sais (ou ne veux pas savoir) que cela est irrationnel, pour les raisons qui apparaissent maintenant avec évidence (ce que nombre d’Américains commencent à réaliser). En tant qu’individus, les Américains aiment dépenser, et ils y sont poussés de plus en plus, mais le résultat de ces dépenses et de ces endettements permanents et sans fin met à mal l’économie US à terme, devenue tributaire des investisseurs étrangers, donc le bien-être de chacun à terme, car la crise du dollar sera désastreuse pour tous. Quand la privatisation touche une partie de la police, la défense nationale, la sécurité (plus d’un prisonnier sur six est incarcéré aux USA dans un établissement à but lucratif), quand on réduit toujours plus les impôts des plus favorisés, cela peut flatter l’ego obnubilé par l’intérêt immédiat du consommateur moyen, quand les intérêts privés s’introduisent au coeur même du fonctionnement de la vie politique (p. 214), c’est la notion de démocratie qui est en péril, donc l’intérêt bien compris de tous.

L’auteur, dans les derniers chapitre de son ouvrage propose quelques solutions pour "résister au consumérisme" et pour ’"surmonter la schizophrénie civique". Sur ces points, j’ai trouvé l’auteur moins convaincant. Il fait appel à un réveil citoyen pour repenser un capitalisme raisonnable au niveau mondial, pour réparer l’anarchie des marchés. Un sursaut essentiellement moral, dont on voit mal comment il pourra suffire à nous faire sortir du piège consumériste, qui n’a pas encore montré toute sa capacité de nuisance, de sa puissance de séduction addictive, des dégâts psychologiques et culturels qu’il produit. Restaurer une consommation raisonnable et responsable demande une démarche plus radicale, à l’évidence. Si l’injonction de Kant ("Ose penser par toi-même"), appelant au devoir de dépassement de l’infantile qui nous caractérise toujours, reste d’actualité, il n’est pas sûr qu’elle suffise à changer la situation décrite par Barber, car les racines du problème ne sont pas seulement psychologiques et morales.
Si on fait abstraction de ces derniers passages, dépourvus de perspectives politiques et économiques, on a intérêt à lire B. Barber, dont les longues et fines analyses n’ont pu être que très imparfaitement rendues dans ce court survol.

ZEN

A lire avec profit :

Christopher Lash : La culture du narcissisme (Climats)
Jean-Claude Michéa : L’empire du moindre mal (Climats)
Pierre Legendre : Dominium Mundi (Mille et une nuits)
Luc Boltanski et Eve Chiapello : Le nouvel esprit du capitalisme (Gallimard)

---------------------Marcel Gauchet : L’individu privatisé--------------------------

Libéralisme : l’incohérence éthique

Dany-Robert Dufour :Le Divin marché

Dany-Robert Dufour : « Notre dieu marché et ses fausses promesses d’abondance »De la réduction des têtes au changement des corps, par Dany-Robert Dufour
Robert Reich : le « supercapitalisme » menace la démocratie

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dimanche 7 novembre 2010

Jésus à prix discount

La foi pour les nuls


Comment faciliter l'accès ou le retour au message divin?


Marketing religieux

_Puisque le pouvoir des Eglises est en déclin accéléré, puisque leur capacité de persuasion ne cesse de décroître, que "le message ne passe plus", concurrencé par la vague déferlante du langage marketing, le pouvoir séducteur d'une consommation toujours renouvelée, l'attraction de produits toujours plus séduisants, pourquoi ne pas recycler le message évangélique grâce aux méthodes qui font le succès des modes publicitaires?...La situation semble en effet l'exiger, d'autant que le dieu-marché semble avoir gagné la partie...
_________"Selon les chiffres officiels, les églises se vident, les fidèles se font de plus en plus rares et les hosties de plus en plus chères. Sur les 10 dernières années, et pour prendre uniquement le cas de la France, c’est 19 pourcents de baptêmes en moins, une baisse de 23 pour cents du nombre de prêtres et près d’un tiers de mariages catholiques qui se sont envolés… (Source : chiffres officiels de l’église catholique, 2006)".
-Une issue? __"La solution pour le renouveau de l’église pourrait bien venir d’une petite association basée à Genève qui commence à faire parler d’elle, la « Société Biblique de Genève ». ..
L’association Segond 21, puisque c’est son nom, propose de redynamiser l’église en la replaçant dans un contexte plus moderne et attractif (voir article France Soir : http://www.francesoir.fr/societe/2007/11/29/edition-la-bible-vendue-1-50-euro.html). Le concept de base est la réédition de la bible avec un vocabulaire actualisé et plus simple, vendue en supermarché et en hard discount. Le slogan, très porteur est « L’original, avec les mots d’aujourd’hui…Les trésors de l’humanité, au prix d’un café ». http://www.universdelabible.net/segond-21..."
______________________________________Reconstruire l'Eglise avec les méthodes, le langage des temples de la consommation. Attirer les foules, surtout les jeunes, grâce à une technique simple, calquée sur celle des concepteurs et lanceurs de nouveaux produits. Compter sur l'esprit Séguéla pour restaurer l'adhésion, tout en simplifiant une Bible poussiéreuse, pour la rendre moins opaque, plus accessible, plus en phase avec l'esprit du temps. Faire du caté "à la mode" (comme l'histoire de Popaul). Livrer un "message qui décoiffe". Débarrasser les sermons de leur distance, le dogme de ses mystères, pour les rendre directement lisibles aux esprits déjà préparés par Carrefour, Dior et Samsung...Parce ce que nous le valons bien!...
Bref, reformuler une religion "branchée" sur l'esprit du temps. Donner à croire par ce qui est déjà familier, parfaitement intériorisé...Faciliter le saut de la foi par le tremplin de la pub et les tournures à la mode dans les cours de récréation...

_
_Il fallait y penser .Certains ont franchi le pas...
_____________________________________________Ce n'est pas entièrement nouveau. Dans les années soixante déjà, le catéchisme a vu apparaître un vocabulaire renouvelé, pour séduire les jeunes têtes blondes. Jésus, de "Seigneur" est devenu "ami", puis "copain"_ bientôt "pote"?_ Il fut même Superstar! _Le mystère est descendu peu à peu sur terre, au grand dam des intégristes.
____"L’éditeur a renforcé quelque peu l’intrigue dans la Bible, l’histoire ayant été jugée quelque peu vieillissante et sans suffisamment de rebondissements. Dans la nouvelle version de l’ouvrage, on lira par exemple les 10 commandements de façon beaucoup plus compréhensible :
Voici l’email que Dieu envoya à Israël : [Voici les paroles que Dieu adressa à Israël]
C’est moi le boss, c’est moi qui t’ai fait sortir de la mouise [Je suis le Seigneur ton Dieu, c’est moi qui t’ai fait sortir d’Égypte où tu étais esclave.]
Donc maintenant tu me respectes. [Tu n’adoreras pas d’autres dieux que moi.]
J’ai horreur des photos, donc tu ranges ton appareil et t’oublies. [Tu ne te fabriqueras aucune idole, aucun objet qui représente ce qui est dans le ciel, sur la terre ou dans l’eau sous la terre]",etc..._________

De nouveaux pasteurs sont sortis de l'hypermarché pour présenter un produit relooké, un catéchisme simplifié et à bas coût, digest pour le ciel, médecine pour les âmes. Pas seulement dans les grands halls marchands à prière des évangélistes américains.
-L'opération est intéressante, tout le monde y gagne: le marché vend avec profit du sacré accessible à tous, le client ne fait pas trop souffrir son porte-monnaie et progresse en compréhension et en bonheur de croire sans effort, de manière ludique et sauve son âme à bas prix...( On sait que l'effort n'est pas le moteur principal du con-sommateur moyen.)
Wall-Mart et le goupillon , quoi...
Merci Carrefour!
On n'arrête pas le progrès..

__________________
Dieu a dit : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même." D'abord, Dieu ou pas, j'ai horreur qu'on me tutoie..." (Desproges)

mardi 14 février 2012

H.Ford: singulier destin

____Mythe au double visage

De la lumière à l'ombre

De la rationalité industrielle aux dérives mégalomaniaques


_____C'était l'époque où Détroit rêvait... au coeur de l' American dream, quand la cité n'était pas encore ce qu'elle est récemment devenue...
Après l'ère des pionniers conquérants territoriaux, l'ère des aventuriers industriels commençait vraiment, le pétrole ne manquait pas. Tout semblait possible. A partir de (presque) rien, on pouvait encore se faire un nom et une fortune, dans les terres vierges de l'industrie, dans un dynamisme que Tocqueville avait bien décrit dès le 19° siècle.

__Dès 1908, Henri Ford, figure emblématique de l'épopée industrielle US, d'origine modeste, peu cultivé, mais malin et ardent bricoleur, trouve l'occasion de fabriquer une petite machine à vapeur et une des toutes premières voitures, qu'il rêve de diffuser à tous. Puis, sur un marché prometteur, vient vite le succès, grâce aux nouvelles méthodes de production qui ont fait sa réputation. L'histoire officielle n'évoque guère quelques mythes concernant des inventions qu'on lui a attribuées. (1)
L'homme qui instaure un maximum de rationalité dans l'organisation du travail, grâce au taylorisme, est aussi un patron paternaliste, méfiant vis à vis de toutes formes de contestations, et ne reculant devant aucune méthode pour maintenir son pouvoir de droit divin, comme beaucoup d'autres à l'époque, notamment Rockefeller. Il se méfie notamment de toutes formes de mouvement revendicatif et syndical.

"Au début des années 1930, malgré la Grande Dépression, Henry Ford accélère la production à un rythme insupportable. Il règne sur ses usines par la crainte ; alors que leurs conditions de vie se dégradent, ouvriers et cadres se méfient des mouchards. Ford utilise en effet près de 3 500 hommes de main pour empêcher les syndicats d’entrer dans l’usine. Le maire de Détroit observe d’ailleurs qu’« Henry Ford emploie certains des pires bandits de notre ville ». Harry Bennett, un ancien Marine nommé à la tête du service de sécurité interne, emploie différentes tactiques d’intimidation pour écraser la syndicalisation dont le plus célèbre incident, survenu en 1937, aboutit à une bagarre sanglante ; l’événement sera connu sous le nom de « Bataille de l’Overpass ». La même année, Walter Reuther, futur président de l’United Auto Workers (l’Union des Ouvriers de l’Automobile) est brutalisé à Red River pour avoir distribué des tracts syndicaux..."
____Voilà pour l'homme rationnel: efficace et opportuniste, d'une philanthropie intéressée ("une voiture pour tous")
La face irrationnelle, c'est son antisémitisme affiché et militant, qui va l'amener aux pires dérives et aux pires fréquentations. Il se met à fréquenter
et à soutenir les mouvements précurseurs et alliés du nazisme aux Etats-Unis. Une osmose s'est produite naturellement entre les thèmes racistes du futur Reich et ceux qui régnaient depuis longtemps Outre-Atlantique, dont C.Lindbergh fut à une époque un ardent propagandiste.
"..Les doctrines scientifiques et les pratiques racistes politiques et juridiques des Etats-Unis ont eu un impact non négligeable sur les courants équivalents en Allemagne.Cette connexion américaine remonte tout d’abord à la longue tradition de la fabrication juridique de la race – une tradition qui exerce une grande fascination sur le mouvement nazi dès ses origines. En effet, pour des raisons historiques, liées entre autres à la pratique ininterrompue, des siècles durant, de l’esclavage des Noirs, les Etats-Unis offrent le cas peut-être unique d’une métropole qui a exercé, et sur son propre sol, une classification raciste officielle comme fondement de la citoyenneté..".
Ford va même devenir un inspirateur d’Adolf Hitler et celui-ci lui fit décerner une très haute distinction nazie. Lors de la réception, en présence de l’attaché culturel allemand, Ford lève son verre et souhaite : « le succès de la jeune et puissante Allemagne nazie dans sa tâche d’éradication de toutes les vermines et dégénérés qui salissent la race blanche ». Le Führer garda toujours une photo de l'industriel dans son bureau.
___________Henry Ford participa également à l'effort de guerre allemand, comme certaines grandes banques américaines, et des groupes industriels (General Motors, Standart Oil, ITT, etc...), ce que confirme de façon détaillée l'historien belgo-canadien
Jacques R.Pauwels , dans son étude très débattue sur La guerre 1939-1945 : une "bonne" guerre ...pour quelques grands intérêts US, jouant contre leur camp)
__Selon Pierre Abramovici : « En 1938, Ford Compagny ouvrira, dans la banlieue de Berlin une usine d'assemblage de véhicules de transports de troupes. Avec Opel, société d'origine allemande, mais propriété de General Motor, l'autre grand constructeur automobile US, Ford produira près de 90 % des half-tracks de 3 tonnes et 70 % des camions lourd et moyen tonnage utilisés par la Wehrmacht. » Après la guerre, les firmes ITT et General Motors se font dédommager par le gouvernement américain pour les dommages causées à leurs usines en partie détruites par les bombardiers américains. « De son côté, Ford arrache un peu moins d'un million de dollars pour les dégâts provoqués à ses chaînes de fabrication de camions militaires installées à Cologne. Sans compter les 38 millions de francs versés, pendant la guerre, par Vichy, après le bombardement par des avions alliés de son usine de Poissy dans laquelle elle produisait vingt camions par jour destinés à la Wehrmacht. »
___Ford Company à Cologne utilisa des travailleurs esclaves. Aucune suite ne fut donnée après la guerre à cette bonne collaboration.La société fut indemnisée pour les dommages subis en Allemagne lors des bombardements allié (1 million de dollars pour la « destruction » de son usine de Cologne, qui fut pourtant totalement reconstruite et opérationnelle dès 1945).
____________Le rêve amazonien fut la dernière folie de H.Ford, qui passa de l'industrie au commerce et aux plantations d' l'hévéas, nécessaires pour les pneus de ses voitures. La folie des grandeurs et la lutte contre une nature difficile, les problèmes sociaux et sa politique paternaliste et autoritaire aboutirent à l'échec de l'aventure brésilienne qui lui avait coûté une fortune.
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(1)Contrairement à la croyance répandue, Henry Ford n’invente pas l’automobile. C’est plutôt un certain Karl Benz qui accomplit l’exploit en 1885. Ferdinand Verbiest avait lancé l’idée en 1672, avec un véhicule autonome à vapeur qui ne connut pas un succès retentissant. C’est 13 ans avant la fondation de la compagnie Ford que la première production industrielle d’automobiles est lancée, en France, par Émile Levasseur et Armand Peugeot. Dès 1897, la Daimler Motor Company se lançait dans la production de masse de son véhicule, la même année où Rudolf Diesel construisait son premier moteur.
Contrairement à la croyance répandue, la chaîne de montage n’a pas été inventée par Henry Ford. La chaîne de production avait été conçue par Oliver Evans en 1780 et la chaîne d’assemblage proprement dite fut l’œuvre de Eli Whitney, autre fils de fermier états-unien né dans la région de Boston, qui organisa ainsi sa fabrique de mousquets en… 1801 ! Une chaîne d’assemblage a également été inaugurée la même année en Angleterre par le Français Marc Brunel.

Contrairement à la croyance répandue, Ford n’a pas non plus été le pionnier de la chaîne d’assemblage pour l’industrie automobile. Ransom Eli Olds l’avait brevetée en 1901, faisant de sa compagnie, la Olds Motor Vehicle Company, la première entreprise états-unienne à se lancer dans la production de masse dans le secteur automobile.

mercredi 25 mars 2015

GODIN, un pionnier

 Une utopie réalisée?
                                  Plus de cent ans après, le phénomène Godin intrigue encore.
  Ce patron autodidacte et innovant, ouvrier à ses débuts, fervent lecteur de Fourier, de Owen...de tous les défricheurs de la pensée sociale au coeur de la condition ouvrière du XIX° siècle, a laissé plus qu'un nom, une marque.  Des traces.
    Faire un détour par Guise, au bord de l'Oise, ne manque pas d'intérêt. Plus que du tourisme. Visiter l'ancienne usine Godin et son familistère rénovés est passionnant, surtout quand on refait une plongée dans l'histoire économique et sociale de l'époque.
       _______________________ Le familistère de Guise témoigne d'un époque de fer, où le monde ouvrier était partagé entre fatalisme et espoirs.
    Godin, loin du patronat de droit divin si courant à l'époque, a voulu créer le meilleur pour ceux sans lesquels son capital d'innovation serait resté sans aboutissement: une sorte de "palais social, selon l'expression de Fourier, à l'époque ou l'habitat ouvrier et les conditions de vie étaient à peine imaginables pour nous. Une sorte de laboratoire, où devait se construire une nouvelle forme d'humanité, avec de nouveaux modes d'organisation de travail et d'habitat, de vie sociale, d'éducation.    La concrétisation de ces idées d'avant-garde, encore bien visibles sur place, laisse rêveur, quand on songe aux conditions de vie ouvrière de l'époque décrites par Zola, notamment, qui n'est pas sans connaître les innovations de Godin.
  Il note à ce sujet qu'il s'agit de "la seule association inté€grale du capital et du
travail sur les doctrines phalanst€ériennes. " 
Un peu comme pour la Verrerie d'Albi, qu'il connaît bien, il met en lumière toutes les expériences sociales en cours pour humaniser le travail:  les caisses de retraites et de secours, la limitation des heures de travail, la prise en charge des accidents,  la  bourse  du  travail,  l'ƒoffice  du  travail,  les habitations  bon  marché€, les associations coopérative de production et de consommation, la participation aux b€éné€fices, les syndicats, etc...

    Certes, l'expérience de Godin, toute innovante  qu'elle fût et fascinante qu'elle reste, malgré ses réussites louées souvent à l'étranger, ne fut pas exempte de tâtonnements et de d'ambigüités, mais en évitant les pièges du paternalisme.de l'époque.
        Si l'on en croit cette étude, les efforts de Godin, sans doute trop isolé dans le monde patronal, au coeur d'un système productif qui le dépassait, d'une expérience trop singulière et trop isolée, se heurtèrent à des obstacles comme ceux de l'impréparation des esprits à  une telle aventure sociale et politique, qui perdit peu à peu son âme après lui:
    "...Contrairement au paternalisme ordinaire et philanthropique de ce temps, Godin veut instaurer « une répartition équitable des fruits du travail . Conformément à la doctrine de Fourier, il veut répartir les bénéfices de l’entreprise en raison de trois facteurs : travail, capital et talent (5/12 pour le travail, 4/12 pour le capital, 3/12 pour les talents). Mais sur quelle base et selon quelle procédure accorder les primes au mérite ? Godin est partisan de le faire par un vote des travailleurs. Il en organise plusieurs selon des procédures diverses. Ce sont des échecs répétés : quelle que soit la formule, les ouvriers ont tendance à voter pour eux-mêmes ou à s’entendre pour voter pour les moins payés de façon à réduire les inégalités de salaires… Ainsi Godin constate que les essais de démocratie industrielle se heurtent à « l’instinct profondément égalitaire du prolétariat ». Cela conduira Godin à une nouvelle prise de distance avec Fourier : sa trilogie devient : Nature, Capital, Travail.
     Godin reste cependant persuadé comme Fourier que seul le régime de l’Association permettra d’engendrer « bien, amour d’autrui et fraternité » et de « transformer chaque travailleur en sujet actif capable de gouverner le monde industriel ». Pour cela, il faut « que chacun puisse se constituer un groupe d’affinité » et donc que s’organisent, sur la base du volontariat, des « groupes élémentaires » que chacun puisse choisir et qui se donneront des objectifs de travaux communs. En fait c’est un nouvel échec : un petit tiers de l’effectif (34 % des hommes et 4,5 % des femmes) répond à l’appel de Godin ; ce sont en fait des « groupes de papier » puisqu’aucun travail effectif n’a suivi l’élection des bureaux de ces groupes. Celle-ci ne bouscule pas les hiérarchies de l’usine : les responsables de groupes sont élus parmi « les salariés les plus haut placés dans la hiérarchie professionnelle de l’usine ». Marie Moret, la seconde épouse et collaboratrice de Godin, dénonce, dans un rapport, « l’apathie intellectuelle et le manque de culture préparatoire des ouvriers » et même « leur manque d’amour humanitaire et social, leur égoïsme » .
    Cela n’empêche pas Godin de créer en 1980 « L’Association du capital et du travail » avec des statuts (200 pages) « conforme à son idéal socialiste ». Il s’agit, ni plus ni moins, « d’éteindre le paupérisme en donnant aux classes laborieuses les garanties nécessaires à son existence ». Pour cela, le partage des bénéfices se fera de façon proportionnelle entre quatre catégories hiérarchisées : les Associés (versant plus de 500 francs au Fonds social), les Sociétaires (entre 250 et 500F), les Participants (moins de 250F) et les Intéressés (les autres). Chacun reçoit ainsi un titre lui permettant d’acquérir une part du capital social. Le bénéfice net de l’usine (après amortissement, subventions et intérêts) est réparti ainsi (p. 302) : un quart au Fonds de réserve et la moitié au capital et au travail (dividendes selon les parts et épargne salariale selon le salaire). Mais Godin ne parvient pas à persuader ses ouvriers de le suivre sur cette voie : après l’échec de la reconnaissance du mérite par le vote et celui de la mise en place des « unités élémentaires » sur la base du volontariat, la création de l’Association fortement hiérarchisé et segmenté « fait grincer des dents » . Un an après la mort de Godin en 1887, les Associés rétablissent l’ancienneté en remplacement du mérite. Ils deviendront, au cours des années, des membres d’une caste dirigeante gestionnaire « classique » du travail.
   C’est un point crucial : le travail ne change pas, pas plus que son organisation : « l’ouvrage est dur, épuisant, usant », le système professionnel séparant un « noyau dur d’ouvriers qualifiés » (ici les mouleurs et le personnel d’entretien) payé au mois et une grande majorité d’ouvriers payés à la pièce s’impose là comme ailleurs. Les Associés dénoncent la flânerie des ouvriers de base. Le taylorisme n’est pas loin… La transformation du travail apparaît bien ainsi comme une utopie : « pas question de laisser aux ouvriers la liberté d’exercer le travail qu’ils voudraient ni même de supporter une trop grande alternance entre les tâches » . La prime au rendement apparaît vite comme l’incitation la plus payante pour accroître la productivité. Si le succès industriel des produits Godin est au rendez-vous, celui du discours utopique de son créateur reste très modeste ! Un exemple significatif : en 1929, une grande grève est décidée chez Godin : les Associés rappellent « qu’il est moralement interdit de faire grève dans l’entreprise ». Que l’utopie semble loin !.."
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samedi 15 mars 2014

François au FMI?

      Un pape à part
                                  On le dit, on le sait: ce pape n'est pas ordinaire, contrairement à un certain Président bien de chez nous.
       Un pape pop' qui tweete et qui aime le foot et qui le dit Orbi et tweeti...
Pas banal!
        Pas révolutionnaire, certes, même très conservateur concernant les moeurs et les traditions ecclésiales, pourtant datées:
Des femmes prêtres? Niet!  Le droit à l'avortement?  Nunca!   L'euthanasie réglementée? Not at all!...
Il ne changera pas un dogme.
             Mais il faut reconnaître que, même s'il n'a pas été excessivement critique (euphémisme) à l'égard de la junte argentine et de ses crimes, il  n'a pas manqué de se dresser contre les Kirchner ( Le cardinal s'est notamment farouchement opposé au mariage homosexuel, légal en Argentine depuis juillet 2010. "Ne soyons pas naïfs : il ne s'agit pas d'un simple combat politique ; il y a une finalité destructrice du plan de Dieu", avait dit l'archevêque Bergoglio avant le vote du texte) avant de se réconcilier avec Madame sur un sujet social, le "scandale de la pauvreté".)
    Voilà son côté abbé Pierre.
Aujourd'hui, il s'en prend au Veau d'or, à la logique des marchés.
          Oyez:  : « L’adoration de l’antique veau d’or (cf. Ex 32, 1-35) a trouvé une nouvelle et impitoyable version dans le fétichisme de l’argent et dans la dictature de l’économie sans visage et sans un but véritablement humain. »
Les 85 personnes les plus riches à la surface du globe disposent d’autant de ressources que les 3 milliards et demi d’enfants, de femmes et d’hommes constituant la moitié de l’humanité la plus démunie. La victoire du Veau d’Or est désormais totale ! L’État dont le rôle devrait être de protéger les plus exposés a aujourd’hui calqué sa logique sur celle de l’entreprise, entité abstraite insensible à la qualité, asservie à la quantité sous sa forme la plus abjecte de maximisation sans limite du profit.  « Ce déséquilibre procède d’idéologies qui défendent l’autonomie absolue des marchés et la spéculation financière. Par conséquent, ils nient le droit de contrôle des États chargés de veiller à la préservation du bien commun. »
        Bien vu François! Voilà qui est plus sérieux et mieux ciblé que les admonestations anciennes et lénifiantes.
   Et encore: " « Il n’est pas possible que le fait qu’une personne âgée réduite à vivre dans la rue, meure de froid ne soit pas une nouvelle, tandis que la baisse de deux points en bourse en soit une. »
         L'autre François  disait à peu près la même chose, sauf que la bourse ne marchait pas à Assise.
Le Divin Patron avait ouvert la voie et fréquentait des gens peu fortunés et parfois peu recommandables sur les bords de Tibériade
       On s'étonne que l'autre François, le locataire de l'Elysée, soit quasiment muet sur ses sujets.
Ne disait-on pas qu'il était socialiste, disciple de Jaurès?
                     Certains mauvais esprits diront que le discours du pape est cousu de fil blanc (papal), qu'il cherche à redorer le blason d'une institution jusqu'ici trop proche des puissants, qu'il veut habilement établir un contre-feu contre tout engagement par trop marqué politiquement.
     Peut-être, peut-être pas...
En tous cas, c'est dèjà mieux que la compassion traditionnelle, qui ne mange pas de pain (bénit), même si son discours est loin de celui du curé Meslier,  le révolutionnaire, qui proposait carrément « que tous les grands de la terre et que tous les nobles fussent pendus et étranglés avec les boyaux des prêtres. » On n'en demande pas tant...
     Pourtant , il fait trembler Outre-Atlantique.  "Rush Limbaugh, un animateur de radio méthodiste très écouté, a exprimé sa «tristesse» de voir François publier un texte qui ne serait que l’expression d’un «marxisme pur». Un membre du Tea Party, Jonathan Moseley, a jugé utile de préciser que, selon lui, «Jésus était un capitaliste prêchant la responsabilité personnelle, pas un socialiste». Et un autre commentateur de la chaîne conservatrice Fox, Stuart Varney, de religion anglicane, a accusé le pape d'être un tenant du «néo-socialisme». Mein Gott!
     Il est vrai que le pape se compromet avec un certain Marx, qui déclare : "Quiconque réduit l'action économique au capitalisme ne choisit pas seulement un point de départ moralement mauvais, mais fait également un choix mauvais sur le long terme du point de vue économique.Le capitalisme ne devrait pas devenir le modèle de la société, parce que - pour le dire de façon exaspérée - il ne prend pas en compte les destins individuels, des faibles et des pauvres..."
      Mais au Vatican , on  défend  l'evangile, pas das Kapital.
 Et Karl Reinhard Marx ne va pas jusqu'à remettre en cause l'économie de marché, "nécessaire et raisonnable" tant qu'elle est "au service de l'homme". (1)
    On peut voir que notre jésuite garde des traces de sa formation ignatienne.
         Si François persévère toutefois, approfondit les causes de la crise, prend comme conseillers quelques économistes attérés (plus éclairés et plus rouges que des cardinaux obèses et oisifs), alors on le verra peut-être un jour siéger au FMI pour réformer plus que la Curie: l'incurie de la finance devenue folle, la prédation bancaire génératrice de crises et de détresse sociale...
    Non, je blague...
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-Repris par Agoravox
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lundi 16 mai 2016

USA: no brexit

 Quand Obama rencontre Cameron
                                                     Ce n'est pas pour boire le thé ou faire une partie de cricket.
       En cette période de gros temps européen, de patinage du projet Tafta, et surtout de préparation à un référendum risqué concernant l'avenir de Londres au sein de l'UE, sa visite n'était pas de simple fair play.
         Malgré des relations complexes et ambiguës entre les deux pays, la préférence du grand large a toujours été une dominante de la politique anglaise et l'engagement d'Albion dans l'aventure européenne toujours partiel et équivoque.
     Le résultat du référendum sur le Brexit, pour l'instant imprévisible, est redouté par les intérêts majeurs américains (et la City)
      Ce pourrait être un échec concernant l'influence que Washington veut continuer à avoir et à renforcer sur le vieux continent, car le libéralisme mercantile, le poids idéologique et économique de Londres est un élément fondamental des visées américaines, surtout à l'heure du rétrécissement de leur pouvoir d'action dans le monde.
    L'euroscepticisme anglais peut les compromettre.
                           Pour mieux comprendre les enjeux de la démarche d'Obama, qui joue la dernière carte de son mandat en volant au secours de l'Union, il est nécessaire, avec Jacques Sapir, de faire un rapide historique sur les  origines de la construction européenne:
                                Cette intervention est étonnante, mais elle est aussi extrêmement révélatrice. On ne peut en effet être qu’étonné du fait qu’un Président des Etats-Unis vole ainsi au secours des institutions européennes. Notons, en passant, que cela dément à l’évidence toutes les fariboles et les niaiseries que l’on a pu entendre sur le fait que la constitution de l’UE permettrait de faire naître un rival global aux Etats-Unis. Mais, cette intervention est aussi très révélatrice. Elle montre de manière spectaculaire que les Etats-Unis ont un intérêt évident et majeur dans l’existence de l’UE, et ce pour une bonne raison : l’UE est leur créature. Non seulement l’UE, mais aussi dans une large mesure la construction européennes dans son ensemble, résulte des pressions et des initiatives des Etats-Unis, mais elle joue aujourd’hui un rôle essentiel dans la politique étrangère de ce pays assurant dans le même temps la garantie d’une domination sur le continent européen au moindre coût, car depuis maintenant plusieurs décennies l’UE joue le rôle de relais de cette politique ET la garantie que les européens ne pourront agir de manière indépendante ou s’organiser d’eux-mêmes et créer ce qui est le pire cauchemar pour la politique européenne : la « forteresse Europe ». Cette domination de fait de l’UE par les Etats-Unis, domination que l’on retrouve à la fois dans les ordres du jour de la Commission, dans la politique étrangère européenne « commune » comme dans le cas de la crise ukrainienne, ou dans les projets de traités asservissant les pays européens aux conceptions des Etats-Unis comme le TAFTA (ou TTIP) est mise à nue par le discours d’Obama. Cette situation de fait est l’une des causes du désenchantement, désormais massif, des peuples européens pour la construction européenne. Il constitue la pire menace pour cette dernière.
          Il est souvent affirmé que la construction européenne résulterait du double traumatisme de la Première et de la Deuxième guerre mondiale. Que ces événements tragiques, et surtout la guerre de 1914-1918, aient fait prendre aux contemporains conscience de la nécessité d’organiser la coopération entre les Etats européens est une évidence. Mais d’une part l’idée de la construction européenne était antérieure à 1914, dès 1870 Victor Hugo et d’autres intellectuels faisaient campagne pour ce qu’ils appelaient les « Etats-Unis d’Europe » et d’autre part rien n’impliquait, dans cette prise de conscience, la construction d’institutions telles que celles qui furent construites dans le cadre de la Communauté Economique Européenne (le « marché commun ») puis dans le cadre de l’Union européenne.
      En fait, ceux que l’on considère comme les « pères fondateurs » du projet européen, et en particulier Jean Monnet professaient une vision très pessimiste de l’avenir des Etats. Ils étaient, que l’on pardonne cet anachronisme, des « déclinistes » avant l’heure. Ainsi Jean Monnet écrivait dans ses mémoires : « Les nations souveraines du passé ne peuvent plus résoudre les problèmes du présent : elles sont incapables d’organiser leur propre développement ou de contrôler leur propre futur. ET la Communauté elle-même n’est qu’une étape sur la route de l’organisation qui prévaudra pour le monde de demain ». Mais un autre de ces « pères fondateurs », certes moins connu mais non moins important, l’intellectuel et antifasciste italien Altiero Spinelli écrivait aussi depuis sa prison : « Le problème qui doit être résolu est l’abolition finale de la division de l’Europe en Etats nations souverains. Si cette condition n’est pas remplie, toute apparence de progrès demeurera illusoire »[1].
      Cette méfiance profonde envers les Etats, et pour certains (et Monnet en particulier) envers la démocratie allait imprégner la construction européenne. Mais, celle-ci n’aurait sans doute pas pu se mettre en marche sans l’aide décisive que lui apportèrent les Etats-Unis à partir de 1946-1947. Pour ce dernier pays, la question essentielle était celle de l’hégémonie mondiale et de son rapport avec l’URSS. Dans ce cadre, il fallait trouver une solution qui lui permette à la fois d’être rassuré quant à l’avenir du continent européen, mais qui assure aussi l’ouverture de ce continent, ou du moins d’une large partie de ce dernier, aux produits de son industrie et de son agriculture.
      L’intérêt des Etats-Unis provint initialement de la crainte de la prise de contrôle par les communistes de l’Italie et de la France. Dans ces deux pays les communistes étaient devenus brièvement le parti le plus puissant. Ce risque provenait de la dislocation économique causée par l’hiver inhabituellement rigoureux de 1946-1947, un hiver qui sapa l’optimisme initial d’Après-Guerre quant au potentiel de remise en état des économiques d’Europe de l’Ouest. Le Secrétaire d’Etat américain George Marshall organisa au début de l’année 1947 une équipe de hauts fonctionnaires, dirigée par l’un de ses conseillers les plus chevronnés, George Kennan (qui avait été en poste à Moscou pendant la Guerre et avait été l’auteur – sous pseudonyme – d’un article important prenant acte du début de la guerre froide en 1946 dans le revue Foreign Affairs). Son but était de concevoir une nouvelle stratégie pour soutenir l’économie européenne. Les trois des figures clefs qui y travaillèrent étaient Dean Acheson, Will Clayton et George Kennan[2].
        Clayton et Kennan eurent notamment des consultations extrêmement poussées avec Jean Monnet. Le Plan de Renaissance Européenne naquit de leurs efforts combinés, même s’il rentra dans la postérité sous le nom de « Plan Marshall » et fut annoncé par Marshall le 5 juin 1947, lors d’un discours à l’université d’Harvard resté fameux[3]. Le Plan Marshall est généralement considéré comme un acte altruiste des Etats-Unis afin d’aider ses alliés occidentaux appauvris au moment où ils en avaient le plus besoin. Néanmoins des intérêts commerciaux puissants le sous-tendaient. L’Europe représentait pour l’Amérique un « marché énorme de plusieurs centaines de millions de personnes » que les Etats-Unis ne pouvaient se permettre de perdre »[4]. En réponse au discours de Marshall, 16 nations européennes se mirent d’accord pour participer à une conférence à Paris le 12 juillet 1947 afin de constituer ce qui est connu sous le nom de Comité Européen pour la Coopération Economique (CECE). Mais, l’instrument principal retenu par Washington pour promouvoir la politique d’intégration européenne fut une nouvelle organisation, fondée le 16 avril 1948, pour gérer la distribution des fonds du plan Marshall. Il s’agissait de l’Organisation Européenne de Coopération Economique (OECE), ancêtre de l’OCDE. Le gouvernement français, fortement influencé par Monnet, poussa afin que cette nouvelle institution soit dotée d’un conseil exécutif disposant de pouvoirs supranationaux et d’un secrétariat permanent. L’intégrationniste fervent Paul-Henri Spaak, qui était à nouveau le Premier Ministre de la Belgique en fut nommé le directeur général.
          Dans le même temps, une nouvelle organisation fut mise en place, Le Comité Américain pour l’Europe Unie (ACUE) résultant des contacts entre des politiciens européens partisan de l’intégration et de deux figures clefs du renseignement américain, William J. « Wild Bill » Donovan, ancien responsable de l’OSS[5] durant la guerre et l’un des fondateurs en 1947 de la CIA et son collègue Allen Dulles qui devait devenir plus tard le chef de la CIA sous le président Eisenhower. A partir de ce moment, comme les recherches universitaires récentes l’ont prouvé[6] , l’ACUE fut utilisée comme couverture pour transférer des fonds de la CIA, qui étaient augmentées par les contributions de fondations privées telles la fondation Ford ou l’institut Rockefeller afin de promouvoir l’obsession du Département d’Etat d’en arriver à une Europe unie, ce qu’un historien devait appeler la « conspiration libérale »[7].
           Dans le même temps fut signé à Washington le 4 avril 1949 du Traité de l’Atlantique Nord, engageant les Etats-Unis, le Canada, l’Angleterre, la France, l’Italie, les pays du Benelux et quatre autre nations européennes occidentales (la Norvège, le Danemark, le Portugal et l’Islande) à mettre en place une organisation militaire intégrée pour la défense de l’Europe non-communiste. La construction de l’intégration économique, politique et militaire de l’Europe a donc toujours été un projet intégré, et un projet largement soutenu, et même souvent inspiré, par les Etats-Unis en relation avec les « déclinistes » européens.
      _______________Les Etats-Unis, qu’ils en soient conscients ou non, sont en train de gérer leur déclin. Ils ne sont plus l’hyperpuissance qu’ils étaient à la fin des années 1980 et dans les années 1990. Cela permet de comprendre la virulence de l’engagement de Barack Obama pour le maintien du Royaume-Uni dans l’UE. Il faut donc ici revenir sur l’évolution de la politique étrangère des Etats-Unis
      Pendant le laps de temps, délimité pour son origine par la conjugaison de l’opération « Tempête du désert » contre l’Irak et de la fin de l’Union soviétique en 1991, et qui se conclut avec l’invasion américaine de l’Irak en 2003 et l’échec des Etats-Unis de rééditer l’opération politique de 1991, on a pu penser, pour de nombreuses raisons, que le xxie siècle serait celui de l’Empire américain. En effet, si les deux premiers événements nous annoncent bien la clôture du xxe siècle, ils n’entraînent pas de verrouillage du futur, contrairement à ce que l’on aurait pu penser. Il faudra attendre la crise financière de 1997-1999 et la réaction des États-Unis face à la contestation de leur hégémonie pour que la dynamique du xxie siècle prenne réellement forme.
      La dynamique qui s’enclenche alors conduit à un processus où, chaque fois que Washington essaie de réaffirmer son hégémonie, il en détruit un peu plus les fondements réels. Cette dynamique permet l’émergence de nouveaux centres de puissance (la Chine et l’Inde), tout comme elle permet la réémergence de la Russie en tant qu’acteur majeur après son effacement des années 1992-2001. Mais cette émergence ou réémergence de puissances capables de contester un projet impérial global ne se fait pas sans conséquences sur la puissance dominante. Une dynamique perverse s’est installée au cœur même de la politique américaine, conduisant à favoriser les formes d’expression de la puissance qui se révèlent les plus délétères, à terme, pour cette dernière.
        Le processus de contestation et de réaction du dominant contesté a conduit à une radicalisation initiale de la politique étrangère. Mais, cette radicalisation a conduit à un échec qu’il a bien fallu constater. Après le premier tournant de l’élection de George W. Bush, c’est le tournant de l’élection de Barack Obama. Mais, cette élection, qui prend place dans un temps de doute profond sur les capacités des Etats-Unis tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, a aussi pour enjeu le développement d’une nouvelle stratégie cherchant à atteindre les objectifs qui étaient ceux de l’administration précédente, mais par d’autres moyens. De ce point de vue, s’il y a une rupture (partielle) avec le vocabulaire des neocons il n’y a pas de rupture avec la représentation biaisée du monde qu’ils produisent[8].
         Cela se traduit par une instrumentalisation croissante des institutions internationales. Cette instrumentalisation peut déboucher sur un « impérialisme humanitaire » ou les ONG sont largement mobilisées (parfois consentantes et parfois à leur corps défendant). Dans ce raisonnement, les désordres susceptibles de mettre en cause la sécurité internationale ne sont pas issus de troubles sociaux et économiques, mais de la combinaison de ces derniers avec de « mauvaises » institutions, qui conduisent à l’existence de « dictature » ou d’Etats corrompus. La lutte contre la corruption, lutte dont personne ne conteste la nécessité, devient alors un instrument servant aux fins politiques de Washington[9]. On l’a vu avec le détournement de sa fonction du Foreign Corrupt Practices Act (FCPA) qui incrimine tout acte ou tentative de corruption d’un agent public étranger de la part de citoyens ou d’entreprises, quelles que soient leur nationalité, en vue d’obtenir des marchés[10]. Il suffit en effet au FCPA d’avoir, via les agences de sécurité américaines ou via des dénonciations, la connaissance d’une forte probabilité d’une fraude pour qu’une enquête soit déclenchée[11].
           De même, la lutte contre la « dictature », si elle s’appuie sur l’existence évidente de pouvoirs tyranniques, n’a nulle fonction à rétablir la démocratie mais à faire avancer les intérêts de la politique des Etats-Unis. Ceci peut conduit à l’existence d’États faibles, voire « faillis »[12]. On en a un exemple avec la Libye actuelle. Il revient donc à l’empire bienveillant (c’est-à-dire les États-Unis) d’imposer par la force directe ou indirecte la mise en place des « bonnes » institutions. Une variante du raisonnement consiste à voir dans les États-Unis, non plus un « empire bienveillant », mais un délégué des pays civilisés qui se chargerait de la sale besogne pour le plus grand profit de tous.
    Ce raisonnement est en réalité d’une extrême faiblesse. Tout d’abord, il postule l’existence d’institutions en dehors des contextes qui font qu’elles sont acceptables (et acceptées). De plus, nous sommes en présence d’une vision purement instrumentale des institutions qui montre que ces dernières n’ont pas été comprises dans leur essence[13]. Cette démarche tombe entièrement sous le feu de la critique formulée par Joseph Stiglitz contre la functionalist fallacy. Ensuite, si l’institution peut exister « en soi », sans référence au processus qui permet son émergence, nous sommes dans un raisonnement qui n’est qu’une variante de celui dit de la poule et de l’œuf, mais où l’on a postulé qu’une main extérieure (et il n’est pas difficile de deviner laquelle) a créé l’œuf de toutes pièces… Au contraire, une approche des institutions à partir des conflits qui leur ont donné naissance, du fait social global qu’elles constituent et non pas d’une pseudo-rationalité individuelle préexistant à la société[14], permet de sortir de cette métaphysique de la Sainte Poule et du Divin Œuf. Telle fut, en réalité, la méthode de l’école institutionnaliste historique américaine[15]. Et cette méthode est bien différente et bien plus riche que le néo-institutionnalisme instrumental de la pensée standard. C’est aussi celle des travaux sur l’enchâssement social et historique des institutions démocratiques[16]. C’est enfin celle qui va, à la suite de Durkheim, insister sur l’importance de la densité sociale dans une société déterminée[17]. Ces approches, bien évidemment, ne peuvent que souligner les dangers qu’il y a à vouloir imposer de l’extérieur et par la force des institutions.
      On peut alors parler d’un véritable « colonialisme humanitaire », que l’on a vue se déployer, avec l’assistance de la France et du Royaume-Uni en Lybie, mais qui est aussi présent dans le cas de l’Ukraine et de bien d’autres pays. Il se révèle une contradiction dans les termes. Il est incapable, on le voit partout, de produire les institutions dont il se réclame et qui lui ont servi de prétexte. Le protectorat onusien sur le Kosovo, pour prendre ce seul exemple, a abouti à pérenniser un nettoyage ethnique, et l’intervention américaine en Irak a plongé le pays dans une guerre civile, puis a été à l’origine de la création de l’organisation dite « Etat Islamique » qui est aujourd’hui une menace à l’échelle mondiale.
     La « guerre humanitaire », apparaît alors comme la conséquence logique du « droit d’ingérence » qui découle des idées et de la représentation du monde véhiculée par les Etats-Unis et leurs alliés. Elle est alors moment inévitable du « colonialisme humanitaire ». Mais, elle engendre aussi un double problème dans les relations internationales[18]. D’une part, elle introduit une division immédiate au sein des nations entre celles dont les moyens de défense les protègent de toute tentative d’ingérence et celles dont les moyens de défense sont suffisamment faibles pour qu’elles puissent devenir, le cas échéant, des cibles dans une « guerre humanitaire ». Construite au départ pour valider l’idée d’une « communauté internationale » d’acteurs égaux, unis par des objectifs communs comme la sécurité, la guerre humanitaire valide au contraire la représentation des relations internationales comme l’affrontement d’acteurs inégaux aux intérêts irrémédiablement opposés. D’autre part, elle incite tout pays pouvant penser qu’il risque, à terme, d’être la cible d’une telle intervention à monter en puissance dans ses moyens de défense. L’échelon ultime susceptible d’assurer la sanctuarisation du pays étant, bien évidemment, la possession d’armes de destruction massive. Il faut reconnaître que l’agression américaine contre l’Irak de 2003 a donné aux aspirations de l’Iran de se doter de telles armes une justification réelle.

_______________Telles sont donc les éléments de contexte qui permettent de mieux saisir la stratégie d’instrumentalisation par les Etats-Unis des institutions européennes, institutions dont ils ont été largement à l’origine. Cette stratégie vise à deux objectifs. Le premier est de transformer l’Union européenne en relais de la politique des Etats-Unis en s’assurant que l’Union européenne, et de manière générale les institutions européennes, non seulement partageront les mêmes intérêts que les Etats-Unis mais surtout ne verront pas de différences entre ces intérêts des Etats-Unis et les leurs. Il convient, alors, de faire disparaître la notion d’intérêts nationaux au sein des pays d’Europe pour être sûr que seuls les Etats-Unis pourront déployer leurs propres intérêts nationaux. Et l’on constate immédiatement à quel point cette idéologie, car il s’agit bien ici d’une idéologie au sens d’une « représentation du monde » que les Etats-Unis cherchent à propager chez leurs alliés est incompatible avec la notion de souveraineté. En d’autres termes il s’agit ici de coloniser les âmes et les cœurs afin de s’assurer que les actes seront non seulement parfaitement compatibles avec ce que souhaite la politique des Etats-Unis, mais iront même au devant de ses désirs.

     L’alignement progressif des institutions de l’Union européenne sur les « normes » édictées aux Etats-Unis connaîtra bien entendu un nouveau stade si le traité TAFTA (ou TTIP) devait être ratifié. Mais, et on l’a vu avec l’intervention franco-britannique en Lybie, il est clair qu’une large partie des responsables de ces deux pays européens ont été « colonisés » par la pensée des neocons. Mais, cet alignement a déjà commencé dans de nombreux domaines. Il explique, outre les contradictions internes que l’on connaît, le fait que l’Euro n’ait pu se développer comme une alternative au Dollar des Etats-Unis. Une note du CEPII le reconnaît aujourd’hui[19]. Et il en sera ainsi tant que l’Euro sera porté par des institutions qui sont et restent largement inféodées à la politique américaine.
          Dans ce contexte, la place de la Grande-Bretagne est absolument centrale pour la politique des Etats-Unis. Même si la Grande-Bretagne n’est pas membre de l’Union Economique et Monétaire, c’est à dire de la zone Euro, elle joue le rôle d’une ancre pour la politique des Etats-Unis dans l’Union européenne. Il est clair qu’elle n’est pas la seule. Ceux qui pensent que le départ de la Grande-Bretagne de l’Union européenne « libérerait » cette dernière de l’influence américaine se trompent lourdement. Mais, la présence de la Grande-Bretagne au sein de l’Union européenne est essentielle pour la politique des Etats-Unis.
       C’est une des garanties que l’Union européenne ne s’opposera jamais aux Etats-Unis. Tant que la Grande-Bretagne est membre de l’UE, les responsables des Etats-Unis savent pertinemment que le marché de l’UE leur sera grand ouvert, et ceci quelque soit la non réciprocité en ce qui concerne le marché des Etats-Unis pour les produits de l’UE. Ils savent aussi qu’ils peuvent compter, avec la Grande-Bretagne, sur un important relais pour leurs visées politiques, comme on l’a vu tout d’abord au sujet de l’Irak en 2003, où Tony Blair a repris les mensonges de l’administration de Georges W. Bush ou que ce soit sur la Lybie, sur la Syrie et sur l’Ukraine.
    C’est pourquoi il n’est pas question, pour les Etats-Unis, de laisser se produire le « Brexit ». Il est clair que la position des autorités américaines n’est nullement déterminée par l’intérêt des britanniques. C’est le seul intérêt américain qui compte. Mais, il n’est pas sur que Barack Obama se rende compte de cela. Pour lui, et plus généralement pour l’élite politique des Etats-Unis, un pays alliés ne saurait avoir des intérêts divergents de ceux des Etats-Unis. On est ici en présence d’une représentation typique d’une puissance sur le déclin. Car, du temps où ils étaient dans la hase ascendante de leur puissance, les Etats-Unis concevaient parfaitement que les autres pays aient des « intérêts nationaux ». Simplement, ils cherchaient délibérément à écraser ces intérêts à chaque fois qu’ils s’avéraient contradictoires avec les leurs.
      Le gouvernement de Washington va donc multiplier les pressions, explicites comme avec ce discours du 22 avril, ou implicites, pour « ramener à la raison » l’élite politique britannique qui, et c’est l’un des enseignements les plus importants de la campagne du « Brexit » s’avère être profondément divisée sur cette question. Cela traduit probablement le fait cette élite politique, qui est l’héritière de la « culture impériale » britannique, a bien du mal à abandonner la notion de souveraineté ainsi que celle d’intérêt national. La question du « Brexit » ne se limite donc pas à savoir si la Grande-Bretagne restera ou non dans l’Union européenne. Elle pose de manière plus générale la question de savoir si la notion d’intérêt national, et donc celle de diplomatie, au sens des compromis nécessaires pour que puissent cohabiter des intérêts divergents, a encore un sens en Europe.
     C’est l’une des raisons pour lesquelles le débat en Grande-Bretagne, et son issue, est d’une telle importance pour les autres peuples d’Europe. Et il n’est pas innocent que ce soit justement dans un des pays de la « vieille Europe », un pays dont l’histoire remonte au plus profond de l’Histoire et qui de ce point de vue est très similaire à notre pays, que ce débat ait aujourd’hui lieu.
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