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mardi 8 octobre 2013

Au commencement était Hayeck

 L'ère de la cupidité
                                 Axel Kahn ne vit pas que dans l'horizon de son laboratoire. Il lui arrive parfois de descendre dans l'arène et de prendre, avec plus ou moins de bonheur, mais toujours avec clarté, une certaine hauteur philosophique sur des problèmes éthiques ou de se mêler de problèmes politiques de fond, comme tout citoyen est en droit de le faire et devrait le faire.
      Donc, le citoyen Kahn (ne pas confondre avec Citizen Khan! ☻...), dans un ouvrage récent, prône une rupture avec la cupidité sans bornes, comme le préconisait avant lui Stiglitz, qui mine la société en générant de graves dysfonctionnement et des inégalités inouïes et croissantes. Il situe les sources du mal au début de la vague libérale, initiée dans les années 70 et la folie financière spéculative qui a suivi, mais qui était en germe dans le système..  Hayeck, pourfendeur de l'Etat et idolâtre du marché et de son "ordre spontané",  représente l'initiateur théorique de ces dérives, de la rupture de fragiles digues contre le tsunami des liquidités financières mondialisées.
      Le virage de la révolution conservatrice fut théorisé et préparé par l'Ecole de Chicago et son mentor, Milton Friedman, qui inspira les choix économiques de Reagan, de M.Thatcher et connu l'application que l'on sait sous le régime chilien de Pinochet.
  La  faillite de ce  modèle crève aujourd'hui les yeux, la  nasse néolibérale compromet la production, le développement  et la cohérence de nos sociétés.
   La cupidité éclate avec évidence dès le début de ce qu'il est convenu d'appeler la crise: l'affaire Enron était un préambule, le scandale Madoff avait stupéfié le monde par son aspect d'escroquerie massive et cynique. Le monde de la finance et ses satellites apparaissaient pour ce qu'il est: un monde de dérégulation, de mauvais coups calculés (subprimes), de trading haute-fréquence, de jeu de super-casino,  d'errances boursières. Dans le domaine des manipulations financières, Goldman Sachs incarnait ( ça continue...) le summum des méfaits d'un superorganisme  sans contrôle. Alain Minc osait parler d'argent fou...(L'actuelle balkanysation n'en est qu'une (petite) expression...) 
       Aujourd'hui, malgré quelques rafistolages de façade, de timides propositions de régulation l'économie, l'industrie financière, presque entièrement déconnectée de l'économie réelle, constitue toujours une menace, car rien de fondamental n'a été réglé.
     Il est nécessaire que ne soit pas que certains économistes, même attérés, qui nous alertent sur les dangers de la financiarisation livrée à sa seule logique, de ses aspects court-termistes,  de sa mise sous tutelle des Etats.
           Mais la condamnation morale de la course au profit, de l'égoïsme comme horizon,  ne suffit pas et n'explique qu'un aspect du problème, car la question de fond est celle de structures absentes ou défaillantes, de cadres institutionnels nationaux et internationaux qui ne jouent plus leur rôle. Si l'égoîsme est humain, il peut être contenu par une volonté politique orientée par d'autres choix, comme l'avait compris un temps Roosevelt avec succès, qui voulait faire plier la finance, prédatrice à ses yeux, et mettre au pas les plus grandes fortunes, au service du bien commun, cher à Aristote. Le rapport à l'argent n'est pas naturellement déterminé. Ce qu'un marché financier aveugle a fait, une vraie régulation peut le défaire. Le problème est politique, au sens aristotélicien. Il ne suffit pas de fustiger l'argent-idole...
  Il serait temps que l'on sorte de certains aveux timorés pour aboutir à une révolution dans les faits...Le système est trop métastasé pour se guérir de lui-même. La première démarche serait de mettre les banques sous contrôle étatique, comme le voulait De Gaulle, comme le préconisait Kennedy, comme le demande Fitoussi, non seulement pour mettre fin à la spéculation stérile, mais surtout pour mettre en oeuvre, en orientant intelligemment l'épargne publique, des projets industriels innovants.
       Laissons le dernier mot à notre médiatique généticien:
"... Les nouvelles règles imposées dans les années 80, la promotion de la cupidité sans bornes au rang de seul moteur crédible d'une croissance aux bienfaits universels..., la dénonciation virulente de tout régulateur public capable de poser la question de l'intérêt général qui condamnaient à terme l'ensemble du système. Même après les rafistolages des années 2008-2010, la situation est loin d'être durablement stabilisée, les déséquilibres restent gigantesques, les dettes publiques des anciennes puissances dominantes ont atteint des niveaux insupportables à terme.
Pour ne prendre que l'exemple de la Chine et des Etats-Unis, la première, véritable manufacture à l'échelle du monde, a pour l'instant un intérêt évident à ce que les seconds continuent de consommer ses produits. Elle se sert par conséquent de ses gigantesques réserves de devises pour acheter les bons du Trésor par lesquels la dette américaine est financée. Si jamais la crise s'aggravait encore au point que la solvabilité à terme des Etats-Unis devienne si douteuse que la Chine stoppe la perfusion qui les maintient à flot, le désastre d'une intensité encore inconnue serait planétaire.
Voilà où nous conduit l'abandon explicite de toute finalité à l'économie autre que son propre dynamisme fondé sur la promotion par les individus de leurs intérêts personnels. Or l'évolution darwinienne a doté l'homme de traits particuliers changeant la nature et la manifestation des passions. La lutte pour la vie dans le monde de nature est ainsi marquée chez Homo sapiens par la volonté de puissance, par la capacité de sympathie et d'empathie constitutive du désir de justice et du sentiment de solidarité. Limiter les conséquences de la volonté de puissance et de la gloutonnerie afin de respecter la justice et la solidarité, ce sont des desseins dénués de sens au sein de la nature non humaine, mais à l'évidence essentiels chez nos semblables..."

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dimanche 6 avril 2008

Craindre la Chine ?

La Chine fait tourner la tête...elle nous fascine par sa puissance en marche , mais nous inquiète par les effets mondiaux de son mode de développement et ses contradictions internes.

La Chine sera-t-elle notre cauchemar ?
"Il y a trois mythologies, notamment dans la presse. Première illusion : croire que l'ouverture à l'économie de marché de la Chine améliore le pouvoir d'achat des Chinois. L'ouverture a surtout renforcé les inégalités.
Deuxième illusion : croire que la Chine est devenue le plus grand marché du monde. Les nombreuses entreprises américaines et européennes qui prennent des vestes en Chine en font l'amère découverte même si on ne le dit pas trop fort (le cours de l'action doit rester haut) seuls les industriels de l'équipement (avions, routes, machines-outils) s'en sortent bien.
Troisième illusion : l'idée que l'économie de marché amène forcément la démocratie. Voilà 25 ans que la Chine s'est ouverte et il n'y a pas la moindre ouverture démocratique..."
"...Illusion de croire que l'importation de produits chinois permet d'améliorer le pouvoir d'achat des consommateurs occidentaux. Or ceux qui maîtrisent le processus des importations ne restituent pas forcément les économies de coûts qu'ils réalisent. Par exemple, lors de la récente levée des quotas d'importations des textiles chinois, les prix européens n'ont baissé que de 0,6% alors que les produits chinois représentaient une baisse de 40%. Ce sont les grands distributeurs européens qui captent les marges exceptionnelles autorisées par les bas salaires chinois.
" On voudrait nous faire croire que l'économie de marché entraîne forcement l'avènement de la démocratie. La Chine démontre exactement le contraire: une économie de marché fonctionne parfaitement avec un régime dictatorial. Ce constat avait déjà été fait au Chili puisque c'est la dictature de Pinochet qui a expérimenté la première le modèle néo-libéral, sur les conseils avisés des économistes de la fameuse Ecole de Chicago. Et nous voyons bien aujourd'hui que l'entrée de la Chine dans l'Organisation mondiale du commerce (O.M.C.) n'a pas amélioré les droits de l'homme et la démocratie. Mais, persuadés que le marché chinois représente une planche de salut pour la croissance mondiale, les dirigeants occidentaux ferment les yeux sur les mauvais traitements infligés au peuple chinois et l'absence de droit social."

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"Les grands leaders des économies occidentales s'imaginaient que ce qu'ils auront donné d'une main, à travers les délocalisations, ils le reprendront de l'autre, en offrant à la Chine les équipements dont elle a dramatiquement besoin. Les auteurs fustigent cette grande illusion de l'Occident. En réalité, les partenaires des sociétés occidentales traînent les pieds. L'État chinois multiplie les obstacles. Les banques n'offrent aucune visibilité. Une étude portant sur 229 investisseurs occidentaux en Chine montre que 38 % seulement d'entre eux ont réussi à équilibrer leurs comptes. Pas facile de sortir la tête haute du Marais de l'Empire du Milieu. Pour tous ceux qui en ont fait l'expérience, il n'a vraiment rien d'un Eldorado ! C'est l'économiste Patrick Artus en définitive, qui a osé la véritable question : « La Chine va-t-elle nous détruire tous ? »

-INFO - La Chine:
".... La chine ne joue qu’en apparence le jeu du libre échange Le PCC est ainsi la véritable « main invisible » du marché chinois. L’intervention du parti est déterminante à tous les niveaux : -il maintien un esclavage moderne (législation du travail, migrations, permis de résidence…), -il pèse sur la compétitivité et la croissance chinoise en contrôlant et manipulant le cours du yuan (sous évaluation de 30 à 40%), -il intervient sur les ingrédients des prix agricoles et industriels (fixation du prix des matières premières et des céréales), donc le niveau de vie des paysans et des mindong… -il ne lutte pas contre l’irrespect de la propriété et du droit des marques, -il intervient dans la gestion des grandes entreprises (jamais totalement privée), ce qui est assez différent de la concurrence « franche et loyale » de l’UE, -il organise l’inéquité des conditions de production entre industriels locaux et étrangers. Le soutien étatique (via des subventions) fournit aux entreprises chinoises des surcapacités d’investissement (rendues possibles par le non respect des règles prudentielles du système bancaire chinois), -l’Etat chinois a à sa disposition plus de 850 milliards de dollars de réserves de devises, car il contrôle une partie des capitaux des banques...
...c’est bien la dynamique économique occidentale qui est responsable de cette évolution: la logique du moindre coût à tout prix est devenu le critère unique du marché (notons le fabuleux progrès que représente un système économique qui fait parcourir 20000 km à 1 kg de tomates pour économiser 0,50 euros)... Notre erreur (collective) est de croire que les chinois (ou les indiens) accepteront une répartition mondiale du travail basée sur la spécialisation entre conception (pour nous) et production (pour eux), entre activités à haute valeur ajoutée et activités industrielles polluantes… Encore une (grave) illusion ! La Chine travaille à développer ses champions dans tous les secteurs, son indépendance énergétique, bien loin des préoccupations de l’UE, résolument opposée à une politique industrielle. La Chine veut et va maintenir une croissance élevée, fondée sur ses avantages évoqués, les outils dont disposent le PCC et l’affaiblissement de ses adversaires par le refus de la spécialisation (du fait de larges réserves de capital et de travail), la copie massive de technologies étrangères (avec notre aide bienveillante) et par une hausse croissante de la demande en matières premières et en énergie entraînant à terme une baisse de croissance dans les pays développés... "

-La Chine, une puissance fragile ?
"...La Chine est-elle donc si puissante ? Plusieurs indicateurs, et en particulier son niveau d’endettement, tendent à signifier le contraire. La pauvreté, l’abandon des services publics dans certaines régions, la corruption à grande échelle, les faiblesses du système d’enseignement et de santé fragilisent considérablement le pays. Par ailleurs, la dette publique de la Chine atteint, selon Cai Chongguo, « un niveau –officiel- de 150 milliards d’euros, soit 15% du PIB. » Enfin, le pays est largement dépendant de ses partenaires étrangers : le commerce extérieur représente les ¾ du PIB, et 70 millions de chinois sont employés par des entreprises étrangères.
Pour ce dissident comme pour les observateurs syndicaux internationaux, la Chine serait en réalité au bord de l’implosion sociale. « Le moindre incident peut dégénérer en émeute », écrit Cai Chongguo ; la CISL évoque de son côté les « troubles sociaux » engendrés par l’exploitation de la main d’œuvre et le chômage, du aux licenciements massifs des entreprises d’Etat. « Les dirigeants chinois sont coincés dans un cercle vicieux; ils tentent de maintenir le contrôle social en privant les travailleurs de s'organiser en syndicats indépendants, alimentant encore les troubles sociaux et le désordre», expliquent les syndicats..."

-Chine.pdf (Objet application/pdf)
-Économie de la Chine
-Pas de "société harmonieuse" sans réformes politiques
-
- Chine et Etats-Unis : condamnés à vivre en paix ?
- Chine d'hier, Chine d'aujourd'hui...

mardi 23 novembre 2021

Point d'histoire

 A l'ombre de Donald et de Margaret__Le tournant "socialiste"

                      Hier, sur une chaine publique fut évoquée la figure de D. Reagan, cet ovni dans la vie politique américaine, qui n'avait aucune expérience de la vie politique, au passé trouble, mais qui s'imposa surtout à la suite d'un attentat manqué et ses talents d'acteur. Il laissa son équipe gouvernementale diriger la pays pour l'essentiel, selon des normes nouvelles, qui amorcèrent une série de réformes néolibérales inspirées de l'Ecole de Chicago sous l'inspiration de Milton Friedman et de son maître Hayek. Sous le signe de la consécration du marché, d'une politique de l'offre anti-keynésienne, d'une baisse des impôts pour les plus favorisés, du développement des inégalités. L'Etat était devenu LE problème. Un tournant majeur, dont s'inspira vite M. Thatcher, puis les leaders de la politique européenne. En France, ce fut le tournant de 1983:

                   _______ Les images de la commémoration des 40 ans d'arrivée au pouvoir de François Mitterand sont revenues en boucles sur nos écrans. Une époque si proche et déjà si lointaine, qui suscite encore, comme ses prolongements, bien des interrogations. Il s'agissait de "changer la vie", ce qui se vérifia assez vite sur le plan des moeurs: abolition de la peine de mort, droits nouveaux des femmes, congés payés, avancées culturelles, etc...   Sur l'aspect économique et social, 1983 fut la date d'un tournant (certains diront d'un lâchage et d'un renoncement); l'adoption de la doctrine libérale, qui faisait florès Outre-Manche et à Washington, où les règles de la finance mondialisée devint la bible. Ce fut le début d'une gestion où les projets initiaux furent vite remisés, où les proclamations sur les limites de l'Etat se multiplièrent en réponse au chômage montant, sur fond de désindustrialisation. "L'Etat" ne peut pas tout", "on a tout essayé",..répondant au 'There no alternative" de la dame de fer. Jusqu'à F. Hollande, qui est contraint à faire dans le sociétal faute d'avoir prise sur le social, les aveux d'impuissance se multiplièrent, sans que le droit d'inventaire soit mené à son terme.

              Voici une analyse, incomplète mais éclairante sur ce tournant et son contexte complexe, qui dérangea plus d'un citoyen:                _______ "....Difficile de se souvenir de 1981 sans penser à 1983, année du fameux « tournant de la rigueur »Si les socialistes ont tenu de nombreuses promesses à leur arrivée au pouvoir, le renoncement à leurs ambitions initiales en matière économique et sociale a marqué de manière spectaculaire le premier mandat de François Mitterrand. En lieu et place de « changer la vie », ou en tout cas de lutter avant tout contre l’austérité et le chômage, les objectifs comptables de respect des « grands équilibres » ont pris le dessus.  Pour toutes celles et ceux qui continuent d’espérer dans une autre société, la question de l’inéluctabilité de ce retournement est cruciale. Avec le recul, et grâce aux nombreuses recherches menées par des historiens, des économistes et des sociologues, une réponse nuancée est possible. Avant d’entrer dans les détails, nous pouvons la résumer de la façon suivante.    D’un côté, l’inéluctabilité économique du tournant de la rigueur apparaît largement illusoire. Les données de la période n’induisaient pas forcément de rompre de façon aussi radicale avec les priorités de 1981. La « contrainte extérieure » n’était réelle que dans une certaine mesure et aurait pu être affrontée en faisant des choix différents. L’invocation de cette contrainte s’est inscrite dans un récit catastrophiste de l’expérience socialiste en cours, pour mieux justifier une politique payée par l’envol du chômage de masse, la désindustrialisation durable du pays et une dégradation de la position du salariat vis-à-vis du capital – soit l’inverse des attentes créées par la campagne électorale.            D’un autre côté, la piste d’une inéluctabilité politique apparaît plus prometteuse. Encore faut-il la nuancer. En histoire, les moments de « conjoncture critique », comme l’a été la séquence 1981-83, sont justement ceux où les régularités sont suspendues et les possibles plus ouverts que jamais. En l’occurrence, il y eut une controverse au plus haut sommet de l’État, cristallisée dans la question du maintien (ou non) de la France dans le système monétaire européen (SME), lequel organisait des parités fixes entre des monnaies nationales. Il y a donc bien eu une part de contingence dans la décision d’y rester, prise par la présidence de la République et imposée sans difficulté à la majorité comme au parti.            Le choix inverse, eût-il été fait, n’aurait cependant pas débouché sur une politique keynésienne radicalisée, allant jusqu’à un dépassement des rapports capitalistes. Les conditions de l’arrivée au pouvoir, et les personnes nommées ministres ou conseillers en matière économique, ne laissaient clairement pas espérer une telle issue. Et pour le coup, cela se devinait bien avant 1983.     Si le tournant de la rigueur a revêtu une dimension d’inéluctabilité, c’est enfin dans « l’effet-cliquet » qu’il a représenté : une sorte d’aller sans retour, qui allait façonner l’économie politique française pour plusieurs décennies. Loin d’ouvrir une parenthèse libérale, comme l’a prétendu Lionel Jospin à l’époque, il a fermé une brève parenthèse keynésienne dans le nouveau cours initié sous la direction de Valéry Giscard d’Estaing et Raymond Barre à la fin des années 1970 : celui de l’adaptation de la France aux nouvelles conditions du marché mondial.                                                  Commençons en effet par assumer le fait que le 25 mars 1983 constitue un des principaux actes fondateurs du néolibéralisme à la française. Ce diagnostic peut paraître évident à certains, mais il ne fait pas consensus. De nombreux historiens le contestent, comme dans ce dossier de la revue Vingtième siècle. Ils s’appuient notamment sur le constat que la France est restée étatisée après 1983, et que les mesures prises en 1983 étaient non seulement différentes des choix de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan mais se revendiquaient également d’une autre logique.      Une telle interprétation a toutefois le défaut d’identifier le néolibéralisme à un recul massif de l’État. Le néolibéralisme, comme « mode de gestion du capitalisme » soumis aux crises des années 1970, est plus vaste : c’est un mouvement d’ensemble consistant à redonner la priorité au capital sur le travail, y compris par l’usage de l’État. La mécanique néolibérale est une mécanique de contrôle de l’État, lequel peut, selon les pays, prendre des formes diverses. Et cette prise de contrôle s’inscrit nécessairement dans une neutralisation politique de l’État et donc de désarmement économique de la démocratie.        Il est vrai que le tournant de mars 1983 n’est pas le seul moment de la glissade néolibérale de la France (il y en a eu avant, avec le plan Barre de 1976, et il y en aura – beaucoup – après). Il est vrai aussi que ce tournant n’a pas été soudain mais préparé par des ajustements précoces, engagés après seulement quelques mois de « pouvoir socialiste ». Pour autant, ce moment reste celui où la politique a accepté et revendiqué son impuissance face à une réalité économique extérieure.    Dès lors, bien que la rigueur de 1983 n’ait pas été une purge austéritaire dantesque, le train était lancé. L’État devait « s’adapter » et venir soutenir le capital. D’où l’ouverture des marchés financiers en 1984-85 et le rouleau compresseur néolibéral des années 1986-1996. « Mars 83 est l’épisode le plus commenté, confirme le politiste Antony Burlaud à Mediapart, alors même qu’il ne s’agit pas d’une saignée incroyable. Les décisions les plus néolibérales, en matière industrielle et financière, ne sont prises qu’à partir de l’année suivante, avec le gouvernement de Laurent Fabius [successeur de Pierre Mauroy à Matignon – ndlr]. S’il n’y avait pas de projet néolibéral conscient en 1983, on peut cependant dire que les choix faits ont engagé la France dans cette logique. »      De fait, aucune réelle opposition aux politiques néolibérales ne sera désormais possible. Seules le seront des différences de niveaux et d’approfondissement des réformes. Après le 25 mars 1983, la question devient non pas qualitative (« quelle politique économique ? »), mais quantitative (« jusqu’où aller dans les réformes et comment amortir leurs conséquences sociales ? »).        On voit alors se dessiner une voie française dans le néolibéralisme. Cette dernière est plus modérée que d’autres, dans la mesure où les réformes sociales de 1981 sont conservées. Mais elles le sont dans un cadre entièrement changé. Le politiste Jonah Levy explique ainsi dans ses travaux que les socialistes ont été les artisans du passage d’un « État dirigiste » à un « État social anesthésiste », lequel se caractérise par une libéralisation volontariste des marchés, accompagnée de dépenses publiques significatives pour amortir le choc de cette libéralisation.       Pour légitimer ce verrouillage de l’économie politique française, il a cependant fallu « construire » l’impasse de la politique de relance lancée lors de l’arrivée au pouvoir. Le récit dominant a donc été celui de l’inévitabilité du « tournant de la rigueur ». Pour résumer : la politique de soutien à la demande lancée en 1981 était à contretemps, mal calibrée et inutile. Elle était en contradiction avec la « réalité économique » qui a rattrapé les gouvernants. Fin de l’histoire.                                              Les conséquences de cette version sont considérables. Elle signifie qu’il existerait bien une « réalité économique » extérieure aux choix politiques décidés en démocratie. C’est en cela que le tournant de la rigueur est un « vrai » tournant : il est celui qui subordonne le politique à l’économique, lui-même rabattu sur les exigences des détenteurs de capitaux et des milieux d’affaires.     Pour comprendre pourquoi cette subordination a justement été un choix politique, qui n’obéissait à aucun « fait de nature » mais n’était pas non plus imprévisible, il faut revenir sur la politique économique lancée en 1981, et la façon dont les décideurs socialistes ont composé avec les difficultés auxquelles cette politique se heurtait. C’est l’objet des lignes qui suivent.      Contrairement à ce que l’on pense couramment, la relance mitterrandienne n’a guère été massive. L’historien Jean-Charles Asselain a même parlé de « relance naine ». Au total, elle représente 1,7 % du PIB, soit plus de deux fois moins que la relance de Jacques Chirac, alors premier ministre, en 1975 (3,5 % du PIB). Elle s’est principalement traduite par les revalorisations du Smic de 8 % et des minima sociaux de 25 %, ainsi que par l’embauche de 170 000 fonctionnaires.  Certes, le déficit commercial se creuse, mais c’est parce que la France relance un peu alors que ses grands partenaires sont tous plongés dans des récessions fortes. La hausse monumentale des taux d’intérêt par la banque centrale des États-Unis, en mai et octobre 1981, vient casser la croissance mondiale. Et comme les politiques budgétaires sont partout restrictives, la demande en produits français à l’étranger est faible. Hausse modeste de la demande intérieure, faiblesse de la demande extérieure : le déficit commercial français apparaît comme le miroir des excédents des autres. Le déficit public se dégrade logiquement, mais sans atteindre des niveaux intenables, même pour l’époque. À 3,5 % en 1983, et avec une dette publique proche de 20 % du PIB, il n’y a pas de réel risque de défaut de paiement. Au même moment, la dette britannique s’élève par exemple à presque 40 % du PIB. La hausse des taux d’intérêt est certes importante, mais elle est générale et découle des politiques états-unienne et allemande de lutte contre l’inflation. Les taux réels à long terme français sont d’ailleurs restés relativement modérés et inférieurs durant la période aux taux états-uniens et britanniques.        Une telle politique suppose un affaiblissement du franc français, ce qui, naturellement, pose la question du maintien de la monnaie dans le SME. Mais il faut aussi affirmer que le problème est autant celui de la réévaluation du mark que de la faiblesse du franc. C’est d’ailleurs bien ce que Paris fera remarquer à plusieurs reprises vainement à Bonn. Le refus de Bonn de réévaluer pour « ne pas payer les dépenses françaises » a aussi jeté de l’huile sur le feu. Et traduit d’ailleurs les limites de la « coordination » au sein du SME, qui annonce les difficultés futures au sein de l’euro.       Quoi qu’il en soit, en 1982, la France est la locomotive économique de l’Europe. Sa croissance du PIB est de 2,5 %, soit davantage que le Royaume-Uni (2 %) et que l’Allemagne et les États-Unis qui sont en récession (respectivement -0,4 % et -1,8 %). Prétendre que la politique française était à contretemps n’a pas de sens : la France aurait-elle été plus forte si elle avait réduit sa demande et était aussi tombée en récession ? En réalité, la relance française a sans doute joué un rôle dans l’amortissement de la récession ailleurs, en particulier outre-Rhin. D’où le caractère logique d’un réajustement du niveau du mark.    En plus d’avoir creusé les déséquilibres, les socialistes ont été accusés d’avoir alimenté la hausse du chômage avec la relance. Et il est vrai que celui-ci a augmenté en 1981 et 1982, passant en deux ans de 4 % à 6,9 % de la population active. Mais la hausse se produit alors dans tous les grands pays développés. Au reste, le taux français de 1982 (5,8 %) est inférieur à celui de la RFA (6,8 %) et très inférieur à celui des États-Unis (10,8 %) et du Royaume-Uni (10,3 %).      Bref, la France de 1983 n’est pas dans une impasse économique. Dans un article en préparation, le sociologue Fabien Éloire et l’économiste Thomas Dallery, maîtres de conférences à l’université de Lille, citent une note instructive du ministère de l’économie et des finances, rédigée en avril 1982. Elle affirme que la relance a « produit des résultats significatifs » et que la politique menée « a pu inverser les tendances profondes à l’aggravation de la récession observée par ailleurs ». Le chemin n’était donc pas celui du désastre.         Certes, l’inflation est alors forte (13,3 % en 1981 et 12,01 % en 1982 en moyenne annuelle) et supérieure à celles des grands pays occidentaux. Mais cela est logique puisque les autres pays mènent une politique déflationniste. De plus, l’inflation est inférieure à celle de 1980 (13,6 %), et depuis juin 1982 elle ralentit beaucoup. En décembre 1982, l’inflation annuelle redescend même à 9,6 %, du jamais vu depuis décembre 1978. Autrement dit, la relance n’a guère plus alimenté l’inflation que ne l’a fait la politique restrictive de Raymond Barre. Et on aura bien du mal à croire que fin 1982, les anticipations d’inflation obligent à un changement de politique.        Mieux encore : début 1983, alors que la croissance revient dans le reste du monde et que la France a dévalué (timidement) deux fois en octobre 1981 et en juin 1982, la situation du commerce extérieur se redresse et retourne à l’équilibre. Il est vrai qu’en volume, la dégradation avait été très réduite. Une fois les déséquilibres internationaux en partie corrigés, une fois les effets immédiats de la dévaluation effacés, la situation française se révèle tout à fait acceptable. Autrement dit, la vision des partisans de la rigueur est profondément « court-termiste », pour reprendre le diagnostic de Fabien Éloire et Thomas Dallery, et biaisée par la focalisation sur certains indicateurs. On ne laisse pas à la politique choisie en 1981 le temps de se déployer.   Au reste, c’est ce que confirme un rapport demandé par le secrétariat d’État au plan Michel Rocard, après le tournant de mars 1983, à l’économiste états-unien Robert Eisner. L’affaire est racontée en détail par Benoît Collombat et David Servenay dans leur Histoire secrète du patronat de 1945 à nos jours (La Découverte, 2014).       Alors que Rocard s’attend à ce que le futur président de la prestigieuse American Economic Association fustige la politique de relance, ce dernier fait tout le contraire. Il estime que la situation française n’est pas pire que celle des autres grandes économies et que, avec un franc faible, l’investissement et la croissance pouvaient être stimulés. Autrement dit, Eisner propose d’approfondir la politique lancée en 1981 avec davantage de conviction. Et il condamne « l’obsession française pour le déficit commercial et la chute du franc qui a mené la France à prendre des mesures d’austérité inadaptées ».     Rien n’était donc inéluctable d’un point de vue de la « réalité économique ». Au reste, le bilan de la politique de « rigueur » menée à partir de 1983 ne s’est pas révélé plus flatteur pour l’économie française. Le vrai décrochage industriel et sur l’emploi se produit lorsque la rigueur et les réformes sont mises en place, entre 1983 et 1997. Le chômage va continuer à augmenter dans le courant des années 1980 et, alors même que les profits atteignent en 1984-85 des niveaux records grâce à la politique socialiste, la désindustrialisation et la dégradation de la compétitivité ne sont pas stoppées.    C’est donc en raison de dynamiques avant tout politiques que d’autres options économiques ont été délaissées. À cet égard, plusieurs facteurs et temporalités doivent être pris en compte.       Il y a d’abord les équilibres internes à la gauche et au PS, avec lesquels François Mitterrand compose dans sa stratégie de conquête du pouvoir depuis les années 1970. Alors qu’il ne dispose pas lui-même d’une culture économique solide, ni de beaucoup d’appétence pour la matière, ses choix tactiques ont fait naître des espoirs allant bien au-delà de ce qu’il était prêt, ou jugeait raisonnable d’accomplir. En clair, les tonalités anticapitalistes de certains textes et discours n’étaient pas vouées à être suivies d’effets. Ni lui ni les personnes qu’il nomme pour élaborer les décisions économiques n’ont d’intentions révolutionnaires et de stratégie ferme pour les réaliser.       Le dernier congrès avant l’arrivée du pouvoir, celui de Metz en 1979, a pourtant été l’occasion d’une rhétorique radicale, les mitterrandistes ayant d’ailleurs réintégré dans leur majorité la turbulente aile gauche du Ceres de Jean-Pierre Chevènement. Mais le but de ce mouvement consistait à reléguer sur la droite Pierre Mauroy et surtout Michel Rocard et ses ambitions présidentielles. Lorsque les 110 propositions du candidat Mitterrand sont élaborées, rappelle d’ailleurs Mathieu Fulla, chercheur au Centre d’histoire de Sciences Po, « on constate une prise de distance avec le projet socialiste de 1980 rédigé par Chevènement. Les excès sont traqués, de sorte qu’il y a un gros volontarisme – notamment l’idée d’une “reconquête du marché intérieur” – mais pas d’affirmation de sortie du capitalisme ».   En comparant le projet de 1980 et le programme de 1981, Fabien Éloire et Thomas Dallery remarquent notamment l’abandon d’une politique monétaire   offensive. Dans le premier document, il est question d’une dévaluation du franc, précoce et massive pour maximiser ses effets, et impliquant une sortie (au moins temporaire) du SME. Dans le second, « aucune proposition n’envisage de dévaluer ou de sortir du SME ».            Ce manque de clarté, sur une dimension pourtant cruciale de la politique économique, est typique d’ambiguïtés savamment dosées pour poursuivre deux objectifs « en même temps » : d’un côté désamorcer les craintes suscitées par l’Union de la gauche, en donnant des gages de crédibilité économique ; d’un autre côté mobiliser les milieux sociaux frustrés de la politique restrictive de Raymond Barre, ainsi que le « peuple de gauche », en partie communiste, qui attend son heure depuis bien longtemps.Or, la sortie de l’ambiguïté ne se fera qu’en abandonnant les ambitions les plus transformatrices de l’ordre économique et social, et cela bien avant 1983. « Du triptyque “nationalisation-planification-autogestion” au cœur de l’identité économique socialiste des années 1970, il ne reste que la première branche une fois le pouvoir conquis, constate Mathieu Fulla. L’autogestion a disparu dès 1978. La planification disparaît aussi une fois au pouvoir, confiée à Rocard qui est ainsi mis dans un placard doré. »     Cette dilution s’accompagne d’un choix très sélectif, et très parlant, des experts appelés à s’exprimer dans l’arène décisionnelle à partir de 1981. L’auteur des Socialistes français et l’économie (Presses de Sciences Po, 2016) explique ainsi que dans l’opposition, ceux qui tenaient la corde appartenaient à un courant dit « régulationniste », ayant pour originalité d’offrir une synthèse entre approches marxiste et keynésienne de la crise. Leur façon de « tenir tous les bouts » coïncidait avec les efforts de Mitterrand d’être « unitaire pour deux » et de se construire une figure présidentielle rassurante, tout en marginalisant ses concurrents plus modérés au sein du PS. Sauf que ces experts régulationnistes sont largement introuvables parmi les personnels aux manettes après le 10 mai.       Pierre Mauroy obtient Matignon, où il est accompagné des rocardiens Jean Peyrelevade et Henri Guillaume. Le portefeuille de l’Économie est confié à l’ex-syndicaliste chrétien Jacques Delors, qui choisit comme directeur de cabinet l’inspecteur des finances Philippe Lagayette, et nommera bientôt au Trésor Michel Camdessus, futur président du FMI version « consensus de Washington ». Mitterrand a bien auprès de lui Alain Boublil, un conseiller hétérodoxe qui plaide pour un socialisme industriel, mais François-Xavier Stasse et Élisabeth Guigou se révèlent beaucoup plus conformistes.      « Les choses sont un peu verrouillées dès le début, diagnostique le chercheur Antony Burlaud. Aux postes de direction de la politique économique, on ne trouve certes pas de gens qui ont un programme néolibéral constitué, mais des modérés, assez orthodoxes, qui adhèrent spontanément aux catégories ordinaires de l’administration économique. Keynésiens avant d’être aux affaires, ils estiment ensuite que le “pragmatisme” commande de s’accrocher au marché et à l’Europe. Ils ont d’ailleurs un rapport souvent très lointain au militantisme. »         Avant même le moment dramatique de mars 1983, lorsque la question de l’appartenance au SME doit être tranchée, la politique de relance est d’ailleurs tempérée par des contre-tendances. Surtout, elle est déliée de toute stratégie globale et offensive.     Dès octobre 1981, un premier plan d’économie de 15 milliards de francs est en effet annoncé, puis un second en juin 1982 qui s’accompagne d’une mesure radicale : la fin de l’indexation des salaires sur les prix (la fameuse « échelle mobile »). C’est une mesure dirigée contre le pouvoir d’achat et dont la conséquence ne pouvait être que l’augmentation de la demande de produits importés bon marché, donc le choix de l’ouverture de l’économie. Dès cette date, toute alternative à la rigueur est, de facto, abandonnée.   Ces mesures vont à l’encontre d’une reconstruction publique de l’outil industriel et de leur réorganisation autour des besoins sociaux. Si l’on ajoute à cela la faiblesse des dévaluations tardives et l’absence d’une politique d’investissement public massif et cohérent, alors même que les nationalisations sont complètes et achevées, on a un tableau confus et indécis qui ne fait pas vraiment une politique. Dans un texte récentQuand la gauche essayait encore (Lux, 2019), l’économiste François Morin, qui a participé aux nationalisations, décrit comment, au fil de l’année 1982, la finalité de ces opérations a été perdue dans une normalité gestionnaire soumise à la logique de marché.        Dans la même veine, Benjamin Lemoine montre, dans L’Ordre de la dette (La Découverte, 2016), que des mesures de défense contre le risque de crise de financement de l’État n’ont jamais été prises. « Les règles du jeu monétaire et financier ne sont pas fondamentalement transformées par la gauche et son appareil administratif », résume-t-il. La monétisation du déficit ou le retour au circuit du Trésor sont d’emblée rejetés. Dès lors, la dépendance aux financements étrangers reste forte et il est aisé pour les « experts » et la technostructure de jouer le spectre de la crise britannique de 1976. Les travaillistes au pouvoir avaient dû appeler à l’aide le FMI pour faire face à leurs exigences de financement en devise, le tout se concluant par une défaite électorale contre Margaret Thatcher en 1979.     Pour autant, on l’a dit, il y eut bien controverse au sommet de l’État, Mitterrand ayant soupesé les mérites respectifs d’un maintien ou d’une sortie du SME. Si la révolution sociale n’a jamais été à l’ordre du jour, des alternatives à la normalisation de la politique française ont tout de même été défendues. Et là encore, des raisons très politiques ont guidé la décision du chef de l’État, qui a profité de sa position institutionnelle prééminente sous la VRépublique, pour l’imposer sans coup férir à un parti qui n’avait jamais présenté un tel scénario aux militants ni à l’électorat.      Mitterrand faisait face à deux camps bien différents. D’un côté, les partisans de la rigueur dans le cadre du SME se coordonnent de plus en plus au fur et à mesure que le débat se tend. L’homogénéité sociale des conseillers concernés, issus de la haute fonction publique, favorise cette mise en relation et leur travail de conviction. En outre, les membres du camp pro-SME deviennent plus nombreux au fil de temps, grâce à des bascules comme celle de Laurent Fabius, alors ministre délégué au Budget. « On observe la constitution d’un groupe soudé entre Matignon et Rivoli [siège du ministère de l’économie – ndlr], qui a des connexions à l’Élysée, alors qu’en face, c’est la dispersion », résume Mathieu Fulla.                      Il y a d’abord les grands absents, comme le PCF, complètement atone, et qui ne remuera guère sur les questions industrielles, restant au gouvernement sans barguigner après mars 1983. Du côté syndical, la présence de ministres communistes freine la CGT dans ses velléités de contestation. Quant à la CFDT, elle n’est plus le remuant syndicat autogestionnaire des années 1970. Recentrée avant l’arrivée au pouvoir des socialistes, elle met au contraire en garde contre les déséquilibres. Aucun mouvement social n’est à craindre sur des enjeux aussi techniques que la politique monétaire, quelles que soient ses lourdes conséquences.      À côté d’Alain Boublil assez isolé à l’Élysée, l’industriel Jean Riboud fait partie des promoteurs d’une sortie du SME. Soutenu par quelques représentants du patronat attachés au marché intérieur, « il propose de retrouver de l’air monétaire pour fournir un effort d’investissement colbertiste », explique Antony Burlaud, qui y voit « une politique de rigueur dans un cadre différent »« C’est une sorte de politique de l’offre, pro-entreprise », confirme Fabien Éloire, qui estime que Jean-Pierre Chevènement, lui, s’inscrit davantage dans la ligne politique de 1981. Mais ses contre-propositions sont plus floues, et son courant ne pèse pas assez dans le parti pour inquiéter le président, qui aurait eu bien du mal à composer une équipe gouvernementale avec tous ces acteurs.     « La sortie du SME est leur seul point commun, mais ils sont désorganisés et ne veulent pas nécessairement en faire la même chose, résume Fabien Éloire. En comparaison, Mitterrand a davantage intérêt à garder un premier ministre qu’il connaît, sur une orientation claire élaborée par des conseillers unis, et qui adhère à la préservation de l’axe franco-allemand au sein de la communauté européenne. » Car au-delà des considérations économiques, le président de la République, marqué par l’expérience de la guerre, craint un isolement français et doute d’une stratégie de cavalier seul. Très tôt, d’ailleurs, il tente de prouver aux Allemands que sa relance n’est pas déraisonnable. La « raison géopolitique », dans sa représentation du monde, a le primat sur le contenu socialiste de l’expérience politique dont il est à la tête.       C’est un des derniers ingrédients pour comprendre pourquoi les difficultés de 1981-83 n’ont pas débouché ni sur une radicalisation socialiste, ni sur le maintien d’une politique de relance plus autonome. Il n’y a pas d’allié pour cela à l’international. En plus de Margaret Thatcher à Londres, c’est Ronald Reagan qui occupe le Bureau ovale de la Maison-Blanche, les droites britannique et états-unienne s’étant converties à un néolibéralisme dur.       « En 1983, rappelle par ailleurs l’historien Gilles Vergnon, maître de conférences à Sciences-Po Lyon, les sociaux-démocrates britanniques et allemands sont dans l’opposition. Les Suédois viennent de revenir au pouvoir, mais sur une ligne plus modérée qu’auparavant, puisqu’ils ont remisé leur ambitieux plan de socialisation en douceur du capital. Quant aux socialistes d’Europe du Sud, ils ambitionnent surtout de protéger la démocratie naissante de leurs pays en adhérant au club européen et atlantiste. Cela n’empêchera pas, dans leurs ailes gauches voire parmi leurs dirigeants, une forme de déception à l’égard de la normalisation française, qui cinglait comme une fermeture définitive des alternatives. »              Si le tournant de 1983 était inéluctable, c’est que dans un environnement adverse, les acteurs clés de la politique économique, et le décisionnaire suprême en la personne du chef de l’État, n’étaient pas prêts à suivre toutes les conséquences de l’ambition « modernisatrice » affichée par les socialistes dans l’opposition. Les nationalisations, la maîtrise du crédit et les investissements publics auraient pu constituer une réponse adaptée à la nature structurelle de la crise du capitalisme, tout en servant les intérêts de la majorité sociale. Mais cela supposait d’affronter des intérêts puissants avec un dessein clair, et d’être aiguillonnés par des forces politiques et sociales avec un haut degré de conscience des enjeux.       Or ces éléments étaient absents et même pas recherchés, comme l’illustrent la méfiance gouvernementale envers différentes luttes de terrain, et l’absence de véritable initiative pour confier un pouvoir de décision aux travailleurs. La pente choisie, la plus évidente au regard du statut de pays capitaliste avancé de la France, a donc été celle du soutien au taux de profit par des politiques néolibérales, avec toute la force de décision que conférait à l’exécutif la structure institutionnelle de la VRépublique......."_____________

vendredi 9 juin 2017

Alertez la Reine!

Si peu informée des réalités de son pays...
                                                  A l'heure où tangue une île voulant rompre des amarres si fragiles, Elisabeth a bien de la chance.
       Malgré quelques restrictions imposées, il lui reste quand même de quoi survivre à peu près confortablement.
   Certes, elle n'est pas à comparer avec Liliane Betancourt, mais il lui reste encore assez en poche pour renouveler son impressionnante collection de couvre-chefs baroques et variés et pour entretenir quelques beaux coursiers royaux. Il faut bien s'occuper.
   Sait-elle, la pauvre, que dans son royaume, beaucoup ne peuvent se livrer à ces activités de loisir, mais ont beaucoup de mal à vivre, voire à survivre, dans des conditions de précarité peu égalées ailleurs?
    Le pays a souvent été novateur dans bien des domaines.Le contrat 0 heure, il l'a l'inventé
         La misère des services est devenue la norme, dans le pays qui inventa le new public management à la Osborne, dont Tony Blair fut l'illustre promoteur et Cameron le digne épigone.
   Dickens pourrait revenir, il retrouverait dans certaines villes ou régions, ou dans certains quartiers, des conditions de vie qui ne le dépayseraient pas tellement.
    Là où on proclame le miracle économique, à l'heure où le Brexit sonne la fin d'une relation où les responsables successifs surent tirer le maximum d'avantages avec le minimum de contraintes, le pays de Sa Gracieuse Majesté redevient une île, selon le voeu ancien de Churchill: retrouver le grand large.
      Depuis la Dame de fer, le pays est entré dans la mouvance de la pensée des maîtres de l'Ecole de Chicago. Hayeck et Friedman devinrent les prophètes. La financiarisation fut la nouvelle loi.Tony, David et les autres firent de leur mieux pour y être fidèles, chacun à sa manière.
   Ce ne fut pas seulement la pauvreté pour un grand nombre, mais la misère dans certains cas, la struggle for live exerçant ses effets, selon la loi du marché sacralisé, les plus démunis devenant de plus en plus responsables de leur sort et juste un peu aidés, dans les cas les plus sévères, au point de réveiller l'archevêque de Cantorbéry de son sommeil social.
    Ken Loach nous a donné une petite idée de l'état d'abandon dans lequel se trouvent certaines catégories sociales.
  On parle d'éliminer la faim d'ici quelques années. Les organismes en souffrance devront encore patienter...
      Le travail n'est pas toujours source de revenus suffisants pour juste survivre. Mais on connaît, on a les mêmes à la maison. Cameron a laissé quelques souvenirs dans les banlieues oubliées.
    Heureusement il n'y a pas que des pauvres. Les toujours plus privilégiés s'en sortent assez bien, merci pour eux.
    Certes, ce n'est pas la gloire chez nous, mais les pays trop souvent cités en exemple pour leur moindre chômage actuel paient une facture plus lourde socialement;  ...le taux de pauvreté y est bien plus fort qu’en France, s’établissant à environ 17% de la population dans les deux cas, pour un taux de chômage de 5,1% au Royaume-Uni en mars et de 6,1% en mai Outre-Rhin, contre 9,9% en France au deuxième trimestre. Ce paradoxe s’explique par le nombre de travailleurs pauvres : dans ces exemples étrangers, 20% des salariés touchent moins des deux tiers du salaire médian, contre environ 6% en France.  
      C'est Challenges qui le dit, pas ATD Quart-Monde.
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lundi 16 mai 2011

Le réel et le possible

There is no alternative ...

...répétait Margar
et Thatcher, évoquant qu'en matière de politique économique, la voie de l' l'utralibéralisme, conseillée par des économistes comme Hayek et l'Ecole de Chicago, appliquée d'abord par Reagan, est la seule voie possible: fin du rôle régulateur de l'Etat, financiarisation de l'économie, libre échange absolu dans le cadre d'une mondialisation non régulée.
On voit les ravages, pas seulement financiers de ce dogme depuis le début de la crise, qui continue, tant qu'il n'est pas remis en cause dans ses fondements.

Le mot d'ordre (
TINA) a fini de jouer son rôle de slogan intimidant et démobilisateur.
L'idée fait son chemin d'une critique de l'idéologie masquée par la formule, d'une possible remise en question du pouvoir de la finance internationale, d'autres voies pour la gestion économique.

En matière économique, s'il y a toujours des impératifs et des contraintes, il n'y a pas une seule option possible, une seule voie impérative, et la "science économique" n'est pas une science dure. Des choix économiques autres que ceux qu'imposent la routine, les renoncements, les intérêts, peuvent toujours imposer un cours différent à la répartition des richesses produites. C'est une question de choix autant éthique que politique, au sens fondamental.
Les
économistes peuvent sortir du carcan de l'horizon idéologique de leur époque et travailler sur d'autres hypothèses que celles qu'impose le système. Il y a donc d' autres choix possibles, en matière de gestion des affaires humaines.
Des possibles sont toujours ouverts, si l'on sort de la prison du
réel qu'imposent parfois nos idées. Le prétendu réalisme est parfois pris en flagrant délit de conservatisme économique ou d'imposture politique. Les changements en cours dans certains pays arabes, qui paraissaient improbables, viennent conforter cette idée.
Le fait de ne proposer qu'une seule voie possible résulte souvent d'un rapport de forces qui impose des choix arbitraires comme si c'était des données naturelles (
on n'y pourrait rien!), entrainant résignation, fatalisme, découragement, inaction, dépolitisation et donc effondrement démocratique.
La "réalité"sociale et politique ne s'impose pas à nous comme le rythme des saisons ou un tsunami, ce qui ne signifie pas qu'elle soit malléable à l'infini.

_______________C'est ce que
Gérard Mordillat essaie de mettre en valeur, en évoquant la politique économique des trente dernières années.
On pourrait multiplier les exemples dans des domaines variés:

*Sous la royauté, en 1788, il n'y avait pas d'alternative pour la majorité du peuple français....
*Au pouvoir exorbitant des grandes banques, de Wall Street, sur l'économie américaine et certains choix de la Maison Blanche, il n'y aurait pas d'alternative...

*Il faudrait remettre en question les
minima sociaux, il n'y aurait pas d'alternative (on cache le fait que les plus "assistés" ne sont pas ceux qu'on croit)...

*Selon
Christine Lagarde : « Il n'y a pas d'alternative à une gestion rigoureuse des dépenses » , ce qui sous-entend une réduction du pouvoir d'achat pour les plus défavorisés...
*Aujourd'hui, il n'y aurait pas
d'alternative aux agences de notation, qui pèsent injustement sur les finances de pays en difficulté...
*En matière d'agriculture, il n'y aurait
pas d'alternative aux pesticides (selon les intérêts de l'agrobusiness et de Monsanto)
*Il n'y aurait-il pas d'alternative au
productivisme issu du mode de développement économique d'après guerre?
*N'y aurait pas non plus d'alternative au nucléaire en France, dans les temps qui viennent?
____Il y a (presque) toujours une alternative à ce que nos esprits limités, conditionnés ou aveuglés jugent inchangeable à un moment donné...

vendredi 16 septembre 2022

Ecole à l'américaine

 Quelques aspects du système scolaire actuel.

                                  Ce que l'on peut déjà souligner, c'est que le pays peine à recruter pour l'encadrement des élèves, en cette rentrée encore plus que les autres, comme le signale le WP. C'est bien plus grave que chez nous, car là-bas, cette année surtout, on fait feu de tout bois, pas vraiment regardant sur la compétence réelle des futurs maîtres.                                                                       Ce système scolaire complexe est devenu extrêmement pédocentrique. l'enfant et ses exigences étant au coeur de tout, les familles ayant de plus en plus tendance à ne jamais s'opposer aux désirs de l'enfant. Les conséquences au niveau des savoirs prétendument acquis sont parfois ahurissantes? Et l'institution comportent de nombreux points noirs. En plaçant le bien-être de l'enfant au centre, le travail et la rigueur sont souvent sacrifiés aux dépends des connaissances parfois élémentaires. Ce qui explique tant de lacunes de base. Quand la pression locale ne fait pas obstacle dans certaines disciplines, comme les sciences naturelles, où l'enseignement de l'évolution peut être banni, car "incorrect"....            A tel point que Diane Ravitch, ancienne haut responsable en matière éducative, éprouve le besoin de proposer un changement profond du système qui a failli à ses yeux. Et la privatisation est toujours en cours.                              Certains sont plus sévères à l'égard de certaines dérives manifestes: _"L'éducation de masse, qui se promettait de démocratiser la culture, jadis réservée aux classes privilégiées, a fini par abrutir les privilégiés eux-mêmes. La société moderne, qui a réussi à créer un niveau sans précédent d'éducation normale, a également produit de nouvelles formes d'ignorance. Il devient de plus en plus difficile aux gens de manier leur langue avec aisance et précision, de se rappeler les faits fondamentaux de l'histoire de leur pays, de faire des déductions logiques, de comprendre des textes écrits autres que rudimentaires...(Christopher Lasch)________Malgré sa diversité et certaines réussites, le système d'enseignement aux USA n'est pas en excellente santé (c'est un euphémisme) et connaît, comme le reste, des dérives liées au libéralisme ambiant et des restrictions sévères, conséquences du désengagement progressif des institutions fédérales ou étatiques.

       Récemment, les enseignants étaient  dans l'action à Chicago, protestant contre la  privatisation programmée du service public  et plus précisément contre la dégradation des conditions d'enseignement.
 Chicago, ville symbole, qui ne sort pas du marasme comme Détroitmais qui renoue avec l'ultraviolencedans un contexte très dégradéoù le maire semble impuissant devant la criminalité montante, où s'appliquent de sévères plans d'austérité, comme en Californie.
"Des milliers d'écoles publiques non "performantes" ont été fermées (ou vont l'être à brève échéance) et leur personnel licencié ou en passe de l'être.
Et, évidemment, ces écoles "non performantes" sont situées dans les ghettos et autres quartiers pauvres. Les "charter schools" (appelées "écoles du choix", c'est dire le cynisme) absorbent les meilleurs élèves et les autres n'ont qu'une alternative: soit abandonner l'école, soit s'entasser dans les classes des écoles publiques restantes, qui, en conséquence, deviennent encore plus sinistrées, cela d'autant plus que le financement de ces écoles repose sur les résultats aux tests des élèves.
Et la "réforme" de l'éducation d'Obama ne fait qu'accélérer le processus déjà entamé par Bush: livrer les services marchands du secteur de l'Education aux prédateurs du secteur privé.
L'égalité des chances, l'éducation pour tous ne sont plus une priorité -même factice - pour les pouvoirs publics. C'est l'éducation de classe, la sélection par l'argent et la ségrégation sociale qui triomphent après une période un peu plus faste."

_____________Selon Mme Ravitch, qui fut vice-ministre de l'enseignement sous le gouvernement Bush et qui en critique aujourd'hui les orientations et les résultats, l’évaluation et le libre-choix, devenus la norme à l'école, sapent l’éducation. 
Elle pointe les dysfonctionnements de fond, contre ceux qui n'accordent aucune part aux déterminismes sociaux dans l'échec scolaire: ("...If every child arrived in school well-nourished, healthy and ready to learn, from a family with a stable home and a steady income, many of our educational problems would be solved. And that would be a miracle.") 
Le « Race to the Top » de type managarial a produit bien des effets pervers... Le mot d'ordre No Child Left Behind n'a pas donné les résultats escomptés
Le système demande une sérieuse révision__"Selon l'enquête d'éducation Pisa 2006 de l'OCDE, les Etats-Unis ne sont qu'au 21e rang en matière de culture scientifique chez les jeunes de 15 ans et au 25e rang pour les mathématiques."Il faut s'assurer que le futur des enfants ne soit pas dicté par une boule de loterie", conclut Michelle Rhee, superintendante des écoles publiques de Washington."
La privatisation va bon train, dans le sens d'une plus grande rentabilité de l'institution, souvent orientée par les exigences de fonds privés.
L'université américaine, qui reste encore de qualité pour les plus réputées, attirant les meilleures cerveaux de la planète, est de plus en plus vampirisée par les marchants, qui orientent les recherches.
Les meilleures ne sont pas à la portée de tous 
(40 000$ (29 000 euros) par an pour aller suivre un master à Harvard ou au MIT (Massachusetts Institute of Technology). Public, Berkeley est nettement moins cher avec 26 000 dollars en master (18 500 euros). Mais cela peut aller encore bien plus loin et il faudra compter 108 000 $ (79 000 euros) pour suivre un MBA (master of business administration) à Harvard.) 
Les étudiants vivent de plus en plus  à crédit, créant une nouvelle sélection et un risque futur de bulle majeure. Les deux tiers des étudiants diplômés sont endettés.
Même Harvard ne fait plus rêver.
   ____Les Etats-Unis, qui ont su développer un complexe militaro-industriel, s'acheminent-ils irréversiblement vers un complexe edu-industriel ?           
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