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lundi 14 mars 2022

Ukraine (suite)

Se souvenir et expliquer n'est pas justifier, mais mieux comprendre. [Notes de lectures]

       On riait à Washington, mais moins à Moscou. Se rappeler d'une époque où Eltsine et Clinton furent un temps complices, annonçant une humiliation profonde.                                                                     "....La Russie est un pays traumatisé par la thérapie de choc  des années 1990, qui était censée apporter la prospérité et assurer son maintien parmi les grandes puissances économiques du monde. Cette stratégie a été un désastre absolu. Le PIB russe s’est effondré et avec lui a disparu l’essentiel de la capacité industrielle du pays. Selon la Banque mondiale, en PIB par habitant et en parité de pouvoir d’achat, la Russie n’a retrouvé son niveau de 1990 qu’en 2006.  Ces seize années de stagnation n’ont cependant pas été suivies d’une forte accélération de la croissance. Certes, entre 2006 et 2013, la croissance annuelle moyenne du PIB par habitant a été tirée par la hausse du prix des matières premières et le PIB a augmenté de 2,5 % par an, ce qui n’est pas très élevé pour une économie en rattrapage. Une fois cet effet prix disparu, et les premières sanctions après l’occupation de la Crimée mises en place, l’économie russe est entrée en phase de stagnation : entre 2013 et 2019, le PIB par habitant a progressé de 0,6 % en moyenne chaque année.... des années 1990, qui était censée apporter la prospérité et assurer son maintien parmi les grandes puissances économiques du monde. Cette stratégie a été un désastre absolu. Le PIB russe s’est effondré et avec lui a disparu l’essentiel de la capacité industrielle du pays. Selon la Banque mondiale, en PIB par habitant et en parité de pouvoir d’achat, la Russie n’a retrouvé son niveau de 1990 qu’en 2006.                                     ______________Ces seize années de stagnation n’ont cependant pas été suivies d’une forte accélération de la croissance. Certes, entre 2006 et 2013, la croissance annuelle moyenne du PIB par habitant a été tirée par la hausse du prix des matières premières et le PIB a augmenté de 2,5 % par an, ce qui n’est pas très élevé pour une économie en rattrapage. Une fois cet effet prix disparu, et les premières sanctions après l’occupation de la Crimée mises en place, l’économie russe est entrée en phase de stagnation : entre 2013 et 2019, le PIB par habitant a progressé de 0,6 % en moyenne chaque année... La kleptocratie qui a émergé de la thérapie de choc n’a pas été supprimée, elle a été réorganisée par l’État dans l’intérêt de la classe dirigeante. Un tel régime n’est donc pas un régime redistributif. La confiscation des fortunes des oligarques récalcitrants se fait au bénéfice de proches du pouvoir, avec comme fonction le renforcement de ce dernier.             _____________ Dans cette structure, la Russie poutinienne tolère donc en grande partie l’évasion de valeur menée par les oligarques vers les paradis fiscaux et leurs lieux de résidence à Londres ou dans les pays méditerranéens. Mais une partie de cette valeur est récupérée par l’État pour assurer l’enrichissement personnel des dirigeants, une partie des investissements non réalisés par le secteur privé et le renforcement de l’appareil sécuritaire. Les oligarques continuent de s’enrichir, les dirigeants assurent leur maintien au pouvoir..... Les perdants, c’est la masse des Russes qui ne touchent que les miettes d’une telle politique. Les inégalités dans le pays sont massives. Selon les données de la World Inequality Database (WID), les inégalités de revenus, qui se sont un peu réduites depuis 20 ans, restent à un niveau très élevé, que ce soit historiquement ou en comparaison.           _____________Les 1 % les plus riches captaient ainsi en Russie en 2020 pas moins de 21,4 % du revenu total, contre 17 % pour les 50 % les moins riches. Certes, en 2000, les 1 % captaient 26,6 % du revenu contre 13,1 % pour les 50 %, mais on est loin des chiffres de la fin de l’époque soviétique, où les 1 % captaient 5 % du revenu total, tandis que les 50 % obtenaient 28 %. À titre de comparaison, en France, les 1 % les plus riches captaient en 2019 9,9 % du total, les 50 % obtenant 22,7 %.        Mais l’essentiel réside dans les inégalités de patrimoine, vrai indicateur de l’accumulation de capital et donc du régime économique. En 2020, 47,7 % du patrimoine total était détenu par 1 % de la population, contre 3,1 % pour la moitié la moins fortunée de la population. De ce point de vue, les inégalités se sont même creusées depuis 20 ans puisqu’en 2000 les 1 % détenaient 39,2 % du patrimoine total. La situation est donc encore loin de celle de la France, où les 1 % détiennent 26,1 % du patrimoine total, et même des États-Unis, où cette part est de 34,5 %.    Globalement, le développement russe post-soviétique est un échec. La Russie n’est pas redevenue la grande puissance économique qu’était l’URSS. Son PIB nominal est resté inférieur à celui de l’Italie et son PIB par habitant a été dépassé par celui de la Pologne et est désormais talonné par la Chine, deux pays jadis très loin des niveaux de richesse de l’ancienne URSS...."                                    ______________L'élargissement de l'Otan à l'Est s'est partiellement effectuée à l'Est, dans des conditions parfois rocambolesques. Le soutien d'Eltsine aux USA joua un rôle majeur.   

                                                     _______Un article de la revue Esprit  offre un point de vue assez éclairant sur cette période de fin de régime à Moscou, qui explique largement les dérives du régime qui finit par se mettre en place:    L’erreur des Occidentaux ne fut pas d’avoir humilié la Russie, mais de n’avoir pas compris le danger qu’elle représentait depuis que Vladimir Poutine en avait pris la direction.                            Depuis l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes, tous les commentaires s’accordent pour condamner Vladimir Poutine. Mais une mauvaise petite musique demeure, celle de l’humiliation de la Russie par l’Occident, celle des provocations de l’OTAN à son encontre. Elle revient en boucle chez ceux qui s’étaient déjà opposés aux sanctions imposées à la Russie après l’annexion de la Crimée et le déclenchement d’une rébellion sécessionniste dans les oblasts de Donetsk et Louhansk – on voit aujourd’hui à quel point ces sanctions furent insuffisantes. Cette rhétorique de l’humiliation est non seulement développée aujourd’hui par le Rassemblement national, avec Marine Le Pen et Thierry Mariani, par Éric Zemmour qui voyait en Poutine un véritable génie politique, comme par Jean-Luc Mélenchon, mais elle l’est aussi depuis huit ans par une partie de la classe politique française, à commencer par Philippe de Villiers, par François Fillon, qui a en quelque sorte fini par en faire profession en travaillant pour des géants russes des hydrocarbures, jusqu’à ce que la guerre déclenchée par Poutine rende sa position intenable et, last but not least, par Hubert Védrine, pourtant bien placé pour savoir de quoi il retourne en vérité.     Que les Russes aient vécu un traumatisme géopolitique et national, c’est une évidence. Alors qu’ils étaient persuadés d’être l’égal géopolitique des États-Unis, ils ont commencé par assister à la perte des pays frères d’Europe centrale. Supplice lancinant qui a commencé par la naissance du premier syndicat libre de tout le bloc de l’Est, Solidarność, en août 1980. La tentative de réduire ce soulèvement pacifique de la population polonaise par l’instauration de l’état de guerre par le général Jaruzelski en décembre 1981, a vite montré ses limites. Il n’était déjà plus question pour Moscou d’écraser l’aspiration des Polonais à reprendre leur destin en main, comme il l’avait fait à Budapest en 1956 et à Prague en 1968.     Le choc de la dislocation de l’empire:   La décision de Mikhaïl Gorbatchev d’engager des réformes (la perestroïka), dont la catastrophe de Tchernobyl en 1986 venait de montrer la dramatique nécessité – ce dont les plus hautes autorités soviétiques avaient connaissance depuis 1983, par le rapport de la sociologue Tatiana Zaslavskaïa commandé par Iouri Andropov, alors que ce dernier était le patron du KGB – suscita un effet de domino. Pendant qu’en Russie, une presse «  indépendante  » ouvrait les dossiers sensibles et que, dans les rues et même à la télévision, les langues se déliaient, encouragées par la politique de glasnost1, les régimes centre-européens vacillaient. Une table ronde organisée en Pologne avec l’opposition dissidente déboucha sur la tenue d’élections, dont la semi-liberté n’empêcha pas un raz-de-marée électoral et la constitution d’un gouvernement dominé par les conseillers de Solidarność. Dans la foulée, la Hongrie ouvrait une brèche dans le rideau de fer, qui allait déstabiliser le dur régime est-allemand d’Erich Honecker, que ses compatriotes fuyaient en masse… jusqu’à la chute du mur de Berlin en novembre 1989. La Tchécoslovaquie tombait, puis la Roumanie, et ainsi de suite.     Mikhaïl Gorbatchev et une partie du KGB n’étaient pas pour rien dans cette débandade : il s’agissait pour le numéro un soviétique d’affaiblir le front des opposants à ses réformes. Mais sa faiblesse manifeste nourrissait simultanément d’autres désirs, voire d’autres appétits. Dans les Républiques soviétiques pointaient des velléités d’autonomie et même d’indépendance dans les pays Baltes, en Géorgie, en Ukraine, dans le Caucase, en Moldavie… Un passé douloureux remontait et plaidait pour s’affranchir de la tutelle de Moscou, c’est-à-dire du pouvoir tenu, en pratique, essentiellement par des Russes. En Russie même, à travers la figure de Boris Eltsine, se levait aussi une aspiration à n’être pas simplement des Soviétiques, mais à retrouver une identité plus ancienne. Le résultat, ce fut l’accord de Belovej (traité de Minsk), après l’échec du putsch d’août 1991, accord conclu le 8 décembre 1991 entre les présidents des Républiques russe, ukrainienne et biélorusse : Boris Eltsine, Leonid Kravtchouk et Stanislaw Chouchkievitch proclamaient la dissolution de l’Union soviétique et déposaient de fait Mikhaïl Gorbatchev.   En onze ans, l’empire soviétique s’était disloqué. Il sombrait de lui-même. La puissance de la «  grande nation soviétique  », dont la propagande n’avait cessé de chanter la gloire jusqu’à la fin des années 1980, était réduite à néant. Aucun coup de feu n’avait été tiré, sinon par des militaires soviétiques contre des citoyens soviétiques dans des Républiques qui avaient manifesté une aspiration à l’indépendance… Les Occidentaux n’y étaient presque pour rien et, à vrai dire, ils n’en croyaient pas leurs yeux. Eux-mêmes étaient déstabilisés par les conséquences immédiates, comme on le vit avec François Mitterrand à propos de la réunification de l’Allemagne.   Allemagne 1918- URSS 1991 : un traumatisme comparable:   Pour les Russes, le choc était immense. Il leur arrivait, mutatis mutandis, ce qu’avaient connu les Allemands après 1918 : la puissance soviétique – et donc la leur – était défaite, sans même que leur pays ait été envahi. D’une certaine manière, c’était inconcevable. Ce qui résultait de cet effondrement, une forme inédite de dépendance vis-à-vis de l’autre moitié du monde identifiée comme l’ennemi depuis le début de la révolution bolchevique, était insupportable. Effectivement, c’était une immense humiliation que leur avaient infligée l’incurie et la stupidité des maîtres du « socialisme réel ».      Il leur arrivait aussi ce qui était advenu à la Hongrie après la Première Guerre mondiale. Celle-ci avait perdu toute une partie de sa population – plus de 30 % – qui vivait dans les États voisins, redécoupés par le traité de Trianon en 1920. Encore aujourd’hui, le nationalisme de Viktor Orbán se nourrit de l’existence d’importantes minorités hongroises en Roumanie, en Slovaquie, en Serbie, en Ukraine… Dans la grande Union soviétique, les Russes étaient partout, notamment en Ukraine, dans les pays Baltes, en Biélorussie, au Kazakhstan… Brusquement, des frontières surgissaient, avec leur inévitable effet de séparation, au moins symbolique.        Dans une URSS où l’on avait formé les esprits à distinguer «  eux  » et «  nous  », où «  eux  » désignait un monde hostile, les frontières déplaçaient le curseur. Le «  nous  » russe ne se sentait brusquement plus chez lui, chez «  eux  » (les Ukrainiens, les Baltes, les Géorgiens, etc.). Rien n’avait préparé les Russes à cela, rien ne pouvait plus les surprendre et les mettre mal à l’aise que les diverses manifestations de développement des sentiments nationaux et des attributs symboliques qui vont avec pour signifier l’indépendance retrouvée. D’autant que l’Occident se montrait très soucieux du devenir des nouveaux États, comme de celui des pays d’Europe centrale. À ces derniers, et aux pays Baltes, parce qu’ils avaient été annexés du fait du pacte germano-soviétique, il fut très vite admis qu’ils rejoindraient l’Union européenne et obtiendraient la protection de l’OTAN. En comparaison, la Russie ne pouvait que se sentir mal-aimée et méprisée.     Sans doute, les pays occidentaux n’ont pas pris la mesure de ce traumatisme extrêmement profond. Celui-ci a été redoublé par le fait que les ex-Soviétiques ont été immédiatement exposés au modèle de consommation occidentale. L’une des premières séries télévisées qu’ils découvrirent, une production mexicaine de 1979, avait pour titre «  Même les riches pleurent aussi  ». La publicité qui s’affichait sur les écrans de télévision a évidemment visé la petite minorité qui disposait d’un pouvoir d’achat suffisant pour goûter au luxe, alors que le pays était très pauvre. Les inégalités ont explosé entre ceux qui étaient bien placés et équipés pour faire le saut dans l’économie de marché – souvent des personnes liées au pouvoir et aux réseaux des organes de sécurité – et ceux à qui leur propre misère sautait désormais aux yeux. Très vite, il fut évident que les «  mafias  » prenaient leur part du gâteau, et non la moindre, d’autant plus facilement que, depuis longtemps, des liens étroits étaient tissés, notamment dans les camps du Goulag, entre les criminels et les organes de sécurité.       L’armée elle-même, minée par la corruption et surtout par le fait que les militaires devaient à bien des égards se débrouiller par eux-mêmes pour vivre décemment, était dans un état de déliquescence injurieux pour la fierté nationale. La défaite en Afghanistan (1979-1989) en avait fait la démonstration. La première guerre de Tchétchénie (1994-1996), par laquelle Eltsine a stupidement cru pouvoir mettre de l’ordre dans le Caucase, qui partait effectivement à la dérive, a été perdue de manière piteuse. Et cette fois-ci, l’humiliation a été énorme : la «  grande Russie  », vaincue par une poignée de Tchétchènes, qui plus est musulmans. Plier devant «  des culs noirs  » – selon la terminologie méprisante des Russes à l’égard des Caucasiens – était inimaginable !       Kosovo – Ukraine : une fausse symétrie:     Dans le même temps, la même grande Russie était incapable de peser suffisamment dans le conflit yougoslave pour venir en aide aux frères serbes. Le panslavisme orthodoxe était en échec. Et cette fois-ci, effectivement, l’Occident était à la manœuvre, peinant lui-même à mettre fin au premier conflit intra-européen de l’après-Seconde Guerre mondiale. Il fallut le massacre de Srebrenica pour sortir d’une gestion «  humanitaire  » de la guerre en Bosnie. Le traumatisme de cet épisode tragique, que les responsables mondiaux ont quasiment suivi en direct sans intervenir et l’intense sentiment de culpabilité qui en résultait, expliquent l’intervention de l’OTAN au Kosovo au-delà de ses frontières et hors d’un quelconque mandat de l’ONU, en 1999, pour prévenir un risque sérieux de récidive dans une région chauffée à blanc par les nationalismes serbe et albanais. Une situation par conséquent tout à fait différente de celle de la Crimée en 2014 et de celle des républiques rebelles du Donbass ces dernières semaines. La comparaison faite aujourd’hui entre le Kosovo et l’Ukraine, pour établir un parallèle entre 1999 et 2022, comme le font le régime russe et ceux qui relaient ses arguments, est donc pour le moins discutable.      L’humiliation de la Russie est donc réelle, mais elle n’est que la conséquence de l’absurdité de la politique soviétique, et non pas le fait d’un mépris et encore moins d’une action délibérée de l’Occident. La thèse de l’humiliation infligée à la Russie par les Américains et les Européens ne résiste pas au fait que Boris Eltsine fut rapidement invité au G7, qui devint après celui de Tokyo en 1996, un G8, sur proposition de Jacques Chirac : la Russie n’a pas été tenue sur la touche de la marche du monde. Il faut lire les comptes rendus de ces réunions au sommet pour mesurer combien les chefs d’États et de gouvernements des plus grandes puissances économiques du monde marchaient sur des œufs pour ne pas humilier Moscou, tout en cherchant à éviter que leur soutien ne soit englouti dans le puits sans fond de la corruption… Dans les années 1990, elles cherchaient à ne pas donner l’impression qu’elles voulaient mettre le pays sous tutelle2.       Quant à l’élargissement de l’OTAN, il suffit de rappeler que l’Alliance atlantique à une vocation exclusivement défensive et qu’il n’a jamais été question de prendre l’initiative d’un conflit militaire avec Moscou, et encore moins d’entrer sur le territoire russe. D’ailleurs, les forces stationnées dans les pays proches ou limitrophes de la Russie sont minimes au regard de celles qui ont été déployées pour envahir l’Ukraine.      L’illusion de « la fin de l’histoire »      Cependant, la question peut être posée de savoir si l’Occident n’a pas commis l’erreur de ne pas aider massivement la Russie à se reconstruire. D’autant que beaucoup fut fait au même moment, en ce sens, au bénéfice des pays d’Europe centrale. L’idée d’un nouveau plan Marshall, dirigé vers la Russie, a été évoquée dès 1990 pour aider la transition de l’Union soviétique vers l’économie de marché et la démocratie. George H. W. Bush, alors président des États-Unis, s’y est opposé. Michel Camdessus, directeur du Fonds monétaire international, l’a déploré. Mais il faut se rappeler qu’en avril 1989, l’armée soviétique avait commis un massacre à Tbilissi, qu’en 1990, des combats avaient lieu en Ossétie du Sud, parce que Moscou avait suscité là une rébellion pour contrer les velléités d’indépendance géorgiennes, de même qu’en Moldavie, la Transnistrie se rebellait avec la complicité du Kremlin… Il y avait donc de quoi hésiter à aider Gorbatchev à ce moment-là. En janvier 1991, l'intervention musclée des troupes du ministère de l'Intérieur soviétique en Lituanie, Lettonie et Estonie, faisant quelques morts, confirma ses hésitations.                  Une fois l’Union soviétique dissoute, l’Occident n’aurait-il pas dû agir autrement ? Là encore, le choix n’était pas si simple qu’il peut l’apparaître rétrospectivement. Il faut regarder de près le déroulement de l’histoire politique russe pour comprendre que, dans les décombres du communisme, cette aide n’allait pas de soi.     Si la tentative de renversement de Gorbatchev en août 1991 a échoué, c’est parce qu’une partie des organes de sécurité était convaincue qu’aucun retour en arrière n’était possible. Cela ne signifiait pas que ces hommes étaient de chauds partisans de la démocratie. Ils avaient compris qu’un nouveau monde s’ouvrait et voulaient en profiter pour prendre le contrôle de l’économie du pays et s’enrichir, imaginant sans doute déjà un capitalisme autoritaire sur le modèle qu’avait dessiné, à Pékin, Deng Xiaoping. Malgré les apparences, la dissolution de l’URSS ne s’est pas soldée par une victoire sans partage de Boris Eltsine et des libéraux. Il faut bien dire que nous avons été, en Occident, victimes d’un «  effet d’optique  » qui nous a poussés à créditer la thèse de la « fin de l’histoire », dans une interprétation hâtive du livre de Francis Fukuyama (1992).     Certes, Eltsine avait pris la revanche qu’il souhaitait tant sur Gorbatchev. Ce dernier, qui l’avait appelé à Moscou pour secouer les communistes de la capitale, trop conservateurs à son goût, avait voulu le briser et l’humilier, car l’ancien chef du Parti à Sverdlovsk (aujourd’hui Iekaterinbourg) s’était montré incontrôlable. Mais, passé le délice de la vengeance, le président de la nouvelle Russie s’est aussitôt heurté à de considérables résistances institutionnelles. La Constitution ne lui donnait qu’un pouvoir limité, alors qu’il était convaincu qu’il fallait engager, de toute urgence, une rupture nette avec le passé communiste.       Sur la scène internationale, Eltsine recherchait l’appui des Occidentaux, avec son ministre des Affaires étrangères Andreï Kozyrev, et ceux-ci cherchaient des voies nouvelles de collaboration avec l’héritière de l’URSS. D’autant qu’il fallait gérer le devenir des forces nucléaires installées sur le territoire des Républiques qui avaient pris leur indépendance, en Ukraine, en Biélorussie et ailleurs. Mais la scène intérieure avait de quoi les inciter à la prudence.                   ____Sur le plan économique, Egor Gaïdar, ministre des Finances, puis Premier ministre, adepte résolu de l’économie de marché, avait lancé une thérapie de choc, inspirée par l’Américain Jeffrey Sachs, dont les propositions avaient été déjà été mises en œuvre en Pologne avec de premiers succès. L’idée d’Eltsine et Gaïdar, c’était d’atteindre au plus vite un point de non-retour. L’un et l’autre craignaient qu’avec un Parlement (la Douma) où dominait le «  marais  », les communistes et leurs alliés ultranationalistes parviennent, non seulement à relever la tête, mais à reprendre le pouvoir. Mais si ce choix pouvait inciter les Occidentaux à soutenir massivement la transition russe, le désordre de fait que connaissait le pays et l’instabilité politique qui se faisait sentir étaient déjà un puissant frein.      Le choc de la «  thérapie  » fut terrible pour la population russe, avec un emballement de l’inflation, alors que la privatisation à marche forcée donnait lieu à une appropriation des richesses du pays par une petite minorité. La corruption battait son plein et la mafia se taillait de nouveaux domaines de profit. Tout cela nourrissait l’opposition. Très vite, il apparut que le président ne disposait pas d’une vraie majorité à la Douma et que la réforme constitutionnelle qu’il jugeait nécessaire serait bloquée. La querelle entre le président et le Parlement ne tarda pas à s’envenimer. Elle déboucha sur une crise violente entre les deux pouvoirs, qui s’affrontaient alors sur la tenue d’un référendum constitutionnel.        Le 21 septembre 1993, Eltsine décidait de dissoudre le Parlement, qui répliquait en proclamant la destitution du président et en nommant le général Routskoï à la tête de l’État, par intérim. Le 3 octobre, l’histoire s’emballait : des groupes armés tentaient de prendre par les armes le siège de la télévision, des barricades étaient dressées dans les rues de Moscou, le président du Parlement appelait à envahir le Kremlin et à arrêter Eltsine… Celui-ci répliquait le lendemain en ordonnant l’assaut du Parlement par des forces spéciales. Des chars canonnaient alors la « Maison Blanche », le siège de la Douma. Le 4 octobre, le rêve démocratique des dissidents était anéanti.      Eltsine l’emportait, mais en se livrant aux mains des organes de sécurité. De fait, ceux-ci ne tardèrent pas à resserrer leur emprise sur le Kremlin. Trois ans plus tard, en août 1996, sur le conseil d’Anatoli Sobtchak, le maire de Saint-Pétersbourg, Vladimir Poutine, un ancien espion revenu de Dresde en République démocratique allemande, entrait au service de la présidence comme adjoint de l’intendant du Kremlin3. Très vite, il allait monter en grade : en mars 1997, il entrait dans l’administration présidentielle pour en devenir quelque mois plus tard le numéro deux ; en 1998, il était nommé chef du Service fédéral de sécurité, le FSB qui avait succédé au KGB ; en 1999, il devenait Premier ministre. Enfin, le 25 décembre 1999, Eltsine annonçait qu’il démissionnait de sa charge de président de la Fédération de Russie, et le désignait comme son successeur. Poutine l’avait assuré qu’il lui éviterait tout règlement de comptes et toute poursuite judiciaire quant à la manière dont lui et son entourage, la «  famille  », s’étaient enrichis pendant son mandat. Et il a tenu parole.     Cette succession d’événements avait de quoi faire douter de l’opportunité d’engager un vaste plan d’aide à la Russie, dont le devenir démocratique était aussi vacillant que son président enivré. Il faut d’ailleurs y ajouter l’épisode de la réélection d’un Boris Eltsine très diminué physiquement à la tête du pays en juillet 1996. Cette victoire avait été fabriquée de toutes pièces par des médias possédés par les oligarques du pays, qui redoutaient une victoire des communistes. La Russie n’offrait donc aucune garantie qu’une aide massive ne serait pas très vite engloutie dans les circuits de la corruption et accaparée par la kleptocratie qui gagnait du terrain. Il aurait fallu imposer des conditions de suivi inacceptables par les Russes qui les auraient jugées, à juste titre, humiliantes. On ne traite pas Moscou comme une république bananière…      De la décennie humiliante à la décennie effrayante     La première décennie postsoviétique avait été, en définitive, totalement humiliante pour les Russes, qui voyaient bien dans quelle déliquescence sombrait leur pays. La démocratie devenait haïssable, chargé du soupçon de toutes les manipulations. C’est dans cet état que Poutine a pris la Russie, en 2000. Il ne fut pas difficile de retourner cette colère contre l’ennemi qu’avait désigné le pouvoir soviétique pendant soixante-dix ans : l’Occident, c’est-à-dire l’Amérique et l’Europe. Le traumatisme d’une transition impossible trouvait là son exutoire. Sans doute les Occidentaux ont-ils commis des erreurs, sans doute n’ont-ils pas entendu l’avertissement prémonitoire de Soljenitsyne : « L’horloge du communisme a sonné tous ses coups. Mais l’édifice de béton ne s’est pas encore écroulé. Et il ne faudrait pas qu’au lieu d’en sortir libérés, nous périssions écrasés sous ses décombres4. » Sans doute l’hubris de George W. Bush, après les attentats du 11 septembre 2001, a-t-elle exacerbé le complexe obsidional soviétique, dont le pays ne s’était pas guéri avec la fin de l’URSS. Mais la suite de l’histoire n’a pas encouragé les Occidentaux à considérer que la Russie, telle que Poutine la dirigeait, était un pays aussi respectable que n’importe quel autre. La seconde décennie post-soviétique a été effrayante.    Il faut aussi se souvenir comment a commencé, en Russie, le xxie siècle : par une atroce seconde guerre de Tchétchénie, où l’intervention de l’armée russe, le 26 août 1999, fut justifiée par une série d’attentats commis sur le sol russe, dont le transfuge du FSB, Alexandre Litvinenko, assurait que le FSB en portait la responsabilité. Poutine promettait alors d’aller « buter [les terroristes] jusque dans les chiottes ». Litvinenko, quant à lui, fut empoisonné au polonium 210, en Grande-Bretagne, par des agents russes, en novembre 2006, quelques semaines après que la journaliste Anna Politkovskaïa, qui documentait les crimes de guerre commis par l’armée russe en Tchétchénie, avait été assassinée dans la cage d’escalier de son immeuble à Moscou.     Auparavant, le 23 octobre 2002, la prise d’otages du public venu assister à un spectacle destiné à la jeunesse, au théâtre de la Doubrovka, par un groupe de Tchétchènes, avait été «  réglée  » par le recours à un gaz de combat. Bilan : cent vingt-huit morts parmi les otages ! En 2004, Viktor Iouchtchenko, candidat à l’élection présidentielle ukrainienne, pro-occidental, était empoisonné à la dioxine… Soigné à Vienne, il se présentait néanmoins aux suffrages de ses compatriotes. Après un scrutin marqué par des fraudes importantes, la Commission électorale désignait comme vainqueur son adversaire Viktor Yanoukovitch, largement soutenu par Moscou. Ce fut le début de la Révolution orange. La Cour suprême finit par invalider le second tour de l’élection, et un nouveau second tour eut lieu sous haute surveillance. Il donna une très nette victoire à Iouchtchenko, dont le visage restait défiguré par le poison qu’on lui avait administré.     En Russie, depuis l’accession au pouvoir de Vladimir Poutine, les assassinats de journalistes et de militants des droits de l’homme, les arrestations et les lourdes condamnations d’opposants – grands ou petits – par une justice aux ordres du pouvoir se sont succédé. Les médias ont été vigoureusement repris en main pour en faire de véritables instruments de propagande. Et en 2015, c’était Boris Nemtsov, figure emblématique de l’opposition, qui dénonçait la corruption du régime et avait jugé illégale l’annexion de la Crimée, qui était tué par balle à deux pas du Kremlin.      Tout cela suffit à comprendre que l’erreur des Occidentaux ne fut pas d’avoir humilié la Russie ni de l’avoir méprisée, mais de n’avoir pas compris le danger qu’elle représentait depuis que Vladimir Poutine en avait pris la direction. L’intervention russe en Syrie, à partir du 30 septembre 2015, avait pourtant montré amplement toute la violence et le mépris de la vie humaine dont était capable le maître du Kremlin...."                      

lundi 28 février 2022

UKRAINE (suite)

En bref

         "....Aucune personne sensée n'imaginait le 23 février que le président russe lancerait la nuit suivante ses chars sur Kiev. On pouvait comprendre qu’il reconnaisse unilatéralement la sécession du Donbass (partie russophone de l’Ukraine). Cela lui eut suffi pour vassaliser l’Ukraine et humilier les États-Unis, déjà très abîmés par leur fiasco en Afghanistan. L'avenir seul nous dira pourquoi il a choisi d'envahir toute l'Ukraine au risque d'une quasi-guerre civile au coeur du « monde russe »...     Le 24 février 2022 s’inscrira en lettres de sang dans les livres d’Histoire. Il clôt trois décennies d’illusions sur le triomphe de la Démocratie et des Droits humains et annonce le retour en force des peuples de chair. Revenons sur les origines de cet effroyable coup de théâtre et ses possibles conséquences.      Dans la décennie qui a suivi la chute du Mur de Berlin dans la nuit euphorique du 9 novembre 1989, la Russie a manqué sombrer corps et biens à l’image de son chef, Boris Eltsine. Elle s’est redressée quasi-miraculeusement à partir de 1999 sous la férule autoritaire et brutale de Vladimir Poutine. Mais l’horizon s’est à nouveau assombri à partir de 2014 et de la première crise ukrainienne, jusqu’à conduire au drame actuel. De celui-ci, ni les Russes ni les autres Européens ne sortiront indemnes. L’issue dépendra de la détermination et de la lucidité des jeunes générations.


Acte 1 : le calvaire (1991-1999)

En quelques mois donc, la redoutable Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) s’est effondrée comme un château de cartes pour laisser place à une improbable Communauté des États Indépendants (CEI), avec en son cœur la Fédération de Russie, réduite à ses limites administratives de l’époque soviétique, avec 89 « sujets » aux statuts très variables : républiques, territoires autonomes, etc.      Le président Eltsine, auréolé par sa victoire du 22 août 1991 sur les putschistes du Kremlin, s’applique à sauver ce qui peut l’être de l’héritage soviétique, en particulier le siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU et l’armement nucléaire.      En contrepartie, il ouvre la Russie aux affairistes et aux économistes néolibéraux qui entourent le président américain Bill Clinton. Alliés aux anciens hiérarques du Parti communiste, ils pillent tant et plus le pays sous prétexte de le libéraliser. Déjà très bas, les indicateurs économiques et sociaux s’effondrent (espérance de vie, mortalité infantile, fécondité…). Les Russes, abasourdis, voient sur leurs écrans leur président, titubant d’ivresse, se faire moquer par le président Clinton.         De leur côté, le chancelier Kohl et le président Mitterrand lancent la monnaie unique pour donner un nouveau souffle à l’Union européenne. Le traité de Maastricht de 1992 signe l’adhésion des Européens au néolibéralisme. L’année suivante se traduit en Europe par la première récession économique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.      1992, c’est aussi la sortie d’un essai à succès, La Fin de l’Histoire et le Dernier Homme. L’auteur, l’Américain Francis Fukuyama, annonce le triomphe définitif de la Démocratie. L’Union européenne partage son optimisme et entreprend de réduire ses budgets et ses effectifs militaires ; la France elle-même abolit la conscription en 1997.   1992 encore. La même année se font entendre des bruits de bottes.    Dans le Caucase, la petite Tchétchénie refuse de devenir l’un des « sujets » de la fédération de Russie et se proclame indépendante. Le président Eltsine tarde à réagir. C’est seulement le 9 décembre 1994 qu’il envoie ses troupes réprimer la sécession. Cette première guerre de Tchétchénie se solde par une humiliation du Kremlin. Le 31 août 1996, celui-ci reconnaît l’indépendance de facto de la Tchétchénie, prélude à l’éclatement final de la fédération !     À l’autre extrémité du Vieux Continent, tandis que les gouvernants s’affairent autour du projet de monnaie unique, la Yougoslavie implose. Le 15 janvier 1992, l’Allemagne reconnaît l’indépendance de la Croatie et de la Slovénie. Le 6 avril 1992, Sarajevo est bombardée par l’armée serbe. Les guerres de Yougoslavie vont perdurer jusqu’en 1999.     Cette année-là, l’OTAN bombarde Belgrade et envahit le Kossovo sans attendre l’aval de l’ONU. Il s’agit de la première violation du droit international, dix ans après la fin de la « guerre froide ». Il s’agit aussi de la première intervention militaire de l’OTAN depuis la création de l’alliance cinquante ans plus tôt, pour prévenir toute attaque soviétique contre l’un de ses membres.     Considérant que les Occidentaux n’avaient plus rien à craindre de Moscou, les Russes avaient demandé qu’à défaut de supprimer l’OTAN, désormais sans objet, ils s’abstiennent pour le moins de l’étendre au-delà de l’Elbe ().     Mais les guerres de Yougoslavie ouvrent de nouvelles opportunités à l’OTAN. Qui plus est, les anciens pays satellites de l’URSS, avides de s’occidentaliser au plus vite et de prendre une revanche sur leur grand voisin, demandent à entrer dans l’OTAN. C’est chose faite en mars 1999 pour la Pologne, la Hongrie et la République tchèque. Les autres pays ainsi que les trois États baltes ne tarderont pas à suivre.     De son côté, la Russie voit ressurgir en août 1999 le spectre de la guerre : les Tchétchènes, non contents de leur quasi-indépendance, envahissent le Daghestan voisin. Le Premier ministre Vladimir Poutine (47 ans) conduit la contre-offensive. Il n’y va pas de main morte : « J’irai buter les Tchétchènes jusque dans les chiottes », lance-t-il à Astana (Kazakhstan). De fait, la capitale de la Tchétchénie, Grozny, tombe le 6 février 2000 après avoir été rasée…

Acte 2 : résurrection (2000-2014)

Le 31 décembre 1999, Boris Eltsine, usé par l’alcool, cède le pouvoir à Poutine. Fort de sa victoire dans la deuxième guerre de Tchétchénie, le nouveau président est élu confortablement le 26 mars 2000.    Le 21 septembre 2001, Vladimir Poutine exprime sa vision de l’avenir à Berlin, devant le Bundestag, en allemand : « Nul ne remet en question l'importance des relations partagées entre l'Europe et les États-Unis. Toutefois, je pense que l'Europe peut assurer à long terme sa réputation de centre puissant et politiquement indépendant si elle parvient à associer ses ressources avec celles de la Russie... avec les ressources naturelles, humaines et territoriales... avec le potentiel économique, culturel et de défense de la Russie ». On ne saurait mieux dire. En gage de bonne volonté, le président russe apporte un soutien militaire aux Américains engagés en Afghanistan dans la lutte contre Daesh et les talibans.     Mais en attendant mieux, il lui faut sortir la Russie de l’abîme. Il bénéficie pour cela de grosses rentrées financières occasionnées par la flambée des prix des matières premières et des hydrocarbures sur les marchés mondiaux, cette flambée étant due à la très forte demande chinoise. De la sorte, les indicateurs sociaux et démographiques connaissent un redressement spectaculaire qui étonne même l’anthropologue Emmanuel Todd. La crainte d’une disparition physique du pays est pour l’heure écartée.    L’État relance la recherche scientifique, les industries d’armement et aussi l’industrie nucléaire. Il réaffirme son autorité sur les gouvernements régionaux et les grandes entreprises du pays, ce qui conduit Poutine à mettre au pas les oligarques.       En 2003, le président fait incarcérer pour malversations financières le patron de Ioukos, première compagnie pétrolière russe, qui projetait de vendre son groupe à Exxon Mobil pour 25 milliards de dollars ! L’affaire déplaît aux Américains qui, ne disposant pas encore du pétrole de schiste, lorgnaient avec avidité sur les gisements russes de pétrole et de gaz. Washington va dès lors entreprendre de déstabiliser la Russie, aidé en cela par le milliardaire d’origine hongroise George Soros, qui s’est donné pour objectif de promouvoir des « sociétés ouvertes », libérales ou ultralibérales, en Europe centrale et orientale.    Sur CNN, Soros confessera avoir soutenu la « révolution orange » du 21 novembre 2004 à Kiev.  Elle a abouti le 23 janvier 2005 à l’élection à la présidence du candidat pro-occidental Viktor Iouchtchenko, malgré que celui-ci ait souffert d’une tentative d’empoisonnement, sans doute à l’initiative des services russes.

Début 2007, Vladimir Poutine s’alarme de ce que les Américains installent un « bouclier » anti-missiles en Pologne et en République tchèque sous le prétexte de prévenir d’éventuelles attaques… iraniennes ! Le 10 février, lors d’un forum sur la sécurité qui se tient à Munich, il déclare : « Un pays, les États-Unis, sort de ses frontières nationales dans tous les domaines. C'est très dangereux : plus personne ne se sent en sécurité, parce que personne ne peut plus trouver refuge derrière le droit international ». Il ne croit pas si bien dire. L’année suivante, le 17 février 2008, le Kossovo devient indépendant alors que le Conseil de sécurité de l’ONU, à la demande de la Russie, avait promis qu’il demeurerait une province autonome au sein de la Serbie.          Poutine n’en poursuit pas moins sa coopération avec l’Occident. Invité au sommet de l’OTAN à Bucarest en avril 2008, il autorise le transit par la Russie de matériel destiné à l’Afghanistan. Mais il dénonce aussi la promesse faite le 3 avril par l’OTAN à l’Ukraine et à la Géorgie de pouvoir entrer un jour dans l’alliance. Il y voit « une très grande erreur stratégique ». À quoi le président ukrainien Viktor Iouchtchenko a répondu : « L'Ukraine n'est pas un produit de la Guerre froide. C'est un État indépendant et souverain qui a parfaitement le droit de forger sa politique en matière de sécurité ».         Les événements s’accélèrent à l’été 2008. La Géorgie, petit État enclavé et très pauvre du Caucase, souffre de la sécession depuis plusieurs années déjà de deux territoires périphériques, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud. Le 10 juillet 2008, le président Mikheïl Saakachvili reçoit la visite de la Secrétaire d’État américaine Condoleezza Rice. Sans doute s’entretiennent-ils de l’OTAN. Dans le même temps, le gouvernement russe concentre des troupes à la frontière géorgienne tout en désapprouvant les agressions abkhazes et ossètes.        Le président géorgien, se croyant couvert tant du côté russe que du côté américain, lance ses troupes vers l’Ossétie le 7 août 2008. Dès le lendemain, alors que le monde entier n’a d’yeux que pour les Jeux Olympiques de Pékin, l’armée russe pénètre à son tour en Géorgie. Le 12 août, Nicolas Sarkozy, président en exercice de l’Union européenne, adresse aux Russes une demande de cessez-le-feu. Au Kremlin, il fait cette déclaration stupéfiante, propre à légitimer toutes les agressions ultérieures : « Il est parfaitement normal que la Russie veuille défendre ses intérêts ainsi que ceux des Russes en Russie et des russophones à l'extérieur de la Russie ». Le propos ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Par une violation du droit international qui est cette fois de son fait, Poutine reconnaît l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud et se garde d’évacuer la Géorgie, désormais sous tutelle.       Mais 2008, c’est aussi l’année où culmine la crise des subprimes, avec le 15 septembre, la faillite de Lehman Brothers, le fleuron de Wall Street. L’Europe est frappée de plein fouet par la récession. L’économie russe est aussi affectée. Autant dire que la crise géorgienne quitte vite la Une des journaux.           Lors de l’invasion de la Géorgie, Poutine a pris la mesure de l’impréparation de son armée, pas encore remise des années Eltsine. Il va dès lors redoubler d’efforts pour la moderniser et développer le secteur militaro-industriel. Peu soucieux d’être un jour désavoué par les électeurs, il renforce aussi son autorité sur les médias. Désormais convaincu qu’il n’a rien à attendre de l’Amérique, encore moins de l’Union européenne, il relance l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) qui réunit depuis 2001 la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l'Ouzbékistan et le Tadjikistan (elle s'élargira à l'Inde et au Pakistan en 2016, puis à l'Iran en 2021).    Quand éclatent les révolutions arabes en 2011, le président russe se présente comme un acteur désormais incontournable sur la scène mondiale. Usant de la base militaire de Lattaquié, héritée de l’Union soviétique, il va soutenir sans faillir le dictateur syrien Bachar el-Assad, façon de montrer que « right or wrong, he is my ally ». Ainsi se démarque-t-il des Américains, accoutumés à lâcher leurs alliés au milieu du gué.   Vladimir Poutine croit pouvoir savourer ses succès lors des Jeux Olympiques d’hiver organisés à grands frais à Sotchi, entre mer Noire et Caucase, du 7 au 23 février 2014. Se doute-t-il qu’il a alors mangé son pain blanc ?...

Acte 3 : la rupture (2014-2022)

Des manifestations pro-occidentales éclatent à Kiev, sur la place de l’Indépendance (Maidan en ukrainien). Le Parlement destitue le président pro-russe Viktor Ianoukovitch le 23 février 2014 et, en gage de renouveau, enlève à la langue russe, parlée par un quart de la population, son statut de deuxième langue officielle. L’Est russophone se rebelle aussitôt, avec le soutien de Vladimir Poutine qui en profite aussi pour récupérer la Crimée, une péninsule traditionnellement russe. Consultés par le Parlement de Kiev dès le 12 janvier 1991, ses habitants s’étaient prononcés à une écrasante majorité pour une séparation d’avec l’Ukraine.            La Crimée, c’est aussi le port militaire de Sébastopol, indispensable à la marine russe pour accéder à la mer Noire et à la Méditerranée. Poutine ne peut admettre que les Américains mettent la main sur ce port en cas d’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. L’armée russe entre donc en Crimée, sans qu’une goutte de sang soit versée, et la péninsule est annexée officiellement le 18 mars 2014.     À cette nouvelle violation du droit international, Washington réagit bruyamment - sans plus - en édictant des sanctions économiques contre l’entourage du président russe. Les Européens, qui ont besoin du gaz russe, s’en tiennent pour l’essentiel à des protestations verbales. Mais désormais, les ponts sont coupés entre la Russie et l’Occident.    Poutine en prend acte et se cherche d’autres soutiens. Le 29 mai 2014 est fondée une vaste zone de libre-échange, l’Union économique eurasiatique. Elle réunit la Biélorussie, la Russie et le Kazakhstan. Le grand bénéficiaire en est le nouvel ami du président russe, son homologue chinois Xi Jinping qui peut lancer ses « Nouvelles Routes de la soie » dans un espace libéré de toute entrave. L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) est quant à elle étendue à l’Inde et à l’Iran et en vient à rassembler près de la moitié de l’humanité. Tous ces pays se garderont de condamner la Russie quand elle envahira l’Ukraine quelques années plus tard.       Renouant avec les pratiques d’Ancien Régime, le président russe intervient partout où le portent ses intérêts, en affichant le plus total mépris pour la pusillanimité de l’Europe et la lâcheté de l’Amérique. Avec l’Iran et la Turquie, il remplit au Moyen-Orient le vide laissé par le départ des Occidentaux. Il joue les arbitres entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Payant d’audace, il intervient même dans le pré-carré africain de la France, par le biais de la société Wagner. Les mercenaires de cette société placent les dirigeants africains sous leur protection sans s’embarrasser de scrupules. C’est ainsi que le Mali ou encore la Centrafrique ont pu s’émanciper de la tutelle française.      Enfin, Poutine se prépare à toutes les éventualités en développant une économie de guerre : autosuffisance alimentaire, cybersécurité, système bancaire et internet autonomes, etc. Mais tous ces efforts ont un prix très lourd. Depuis 2014 et l’annexion de la Crimée, les indicateurs sociaux de la Russie tendent à nouveau à se dégrader, qu’il s’agisse de l’indice de fécondité, des revenus ou des prix.     La suite ne relève pas encore de l’Histoire mais tout donne à craindre une nouvelle période sombre pour la Russie comme pour l’Europe, dans une crise gravissime qui laisse le reste du monde pour l'essentiel indifférent…" [Merci à Hérodote.net]   __Etat des lieux.  ________

mercredi 13 août 2008

Géorgie : revers occidental ?


Basculement géopolitique prévisible ...
Episode anecdotique ou tournant significatif ?

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"Derrière cette guerre géorgo-ossète se cache sans doute le premier conflit entre les Etats-Unis et la Russie depuis la fin de l’URSS."______________

Géorgie : une claque pour George Bush | Mediapart:

"George Bush est au balcon. Puni et condamné à observer Vladimir Poutine tailler en pièces un de ses meilleurs alliés -le président géorgien Mikhaïl Saakachvili- et réduire à néant le grand projet américain pour le Caucase.La guerre de Géorgie est une défaite stratégique pour les Etats-Unis , l'une de celles qui remodèlera durablement les relations entre les deux pays. Bush ne s'y est pas trompé qui a usé pour l'occasion de grandes phrases. «La Russie a envahi un Etat souverain et menace un gouvernement démocratiquement élu par son peuple. Une telle action est inacceptable au XXIe siècle», déclarait-il le 11 août. Inacceptable mais que pouvait faire Bush? A peu près rien.Cette impossibilité d'agir concrètement est le premier échec tangible de la diplomatie américaine...

Depuis 2004 et son accession au pouvoir à l'issue de la "révolution des roses", le jeune président géorgien, formé aux Etats-Unis et en France, marié à une Scandinave, n'a pas fait que baptiser la route de l'aéroport international de Tbilissi, rue George W. Bush. Il a poussé à l'extrême, avec un aveuglement entretenu par l'administration américaine et le vice-président Dick Cheney, une politique en fait engagée par l'équipe Clinton au milieu des années 1990.

De quoi s'agissait-il alors pour Washington? De tenter de sauver les failed states, ces Etats faillis ou "échoués", et la Géorgie en était incontestablement un. De construire des espaces démocratiques aux marges de la Russie, et l'administration Clinton misa longtemps sur le vieil Edouard Chevarnadze, l'ancien ministre des affaires des affaires étrangères de Mikhaïl Gorbatchev, de fait à la tête du pays depuis 1992 et officiellement élu président en 1995. Et enfin, et surtout, de redistribuer les cartes du pétrole et du gaz dans le région .
C'est l'administration Clinton qui a mis sur pied un projet qui est aujourd'hui devenu le moteur de la nouvelle guerre du Caucase. Son nom? BTC: Bakou-Tbilissi-Ceyhan, un oléoduc de 1760 kilomètres qui part de l'Azerbadjïan et des champs de pétrole de la Caspienne, traverse la Géorgie et débouche sur la ville-terminal pétrolier turque de Ceyhan. Cette autoroute de l'or noir fut baptisée "l'oléoduc des indépendances" car elle brisait le monopole russe du transport et de la distribution et proposait un chemin alternatif aux pays producteurs de la Caspienne et de l'Asie centrale. (lire notre article : Les enjeux cachés du gaz et du pétrole)Durant dix ans, Moscou a bataillé contre ce projet sans pouvoir l'empêcher...

A ce grand jeu énergétique, l'administration Bush aura ajouté ce qui est vécu par Moscou comme un encerclement militaire. Les officiels russes ne manquent jamais de rappeler cet engagement de Bill Clinton à Boris Eltsine: les Etats-Unis ne soutiendront pas un élargissement de l'Otan jusqu'aux frontières mêmes de la Russie. La stratégie de George Bush a été de faire exactement l'inverse en militant pour une adhésion de l'Ukraine et de la Géorgie à l'Alliance atlantique..."

-Géorgie-Russie, les enjeux de la crise
-Retour sur les enjeux géopolitiques du conflit qui oppose la Russie à la Géorgie
-Mise en perspective régionale des enjeux énergétiques et territoriaux en Géorgie

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"...En s’engageant dans un conflit armé avec la Géorgie, un pays indépendant depuis 1991, le Kremlin mène en réalité une guerre diplomatique pour remettre au pas certains de ses voisins européens. Le message a bien été compris. Pour preuve la décision par les présidents ukrainien mais aussi polonais, lituanien et estonien, ainsi que le premier ministre letton, membres de l’Union européenne (UE) de rejoindre Tbilissi, en signe de solidarité avec une nation géorgienne agressée.

Pays membres de l'OTAN en bleu, et ex-rideau de fer en pointillé © Pierre Verluise, 2004

La décision en février dernier par les Etats-Unis de reconnaître l’indépendance du Kosovo, puis l’annonce faite en avril d’ouvrir les portes de l’Organisation du traité de l’Atlantique-Nord (Otan) à la Géorgie et à l’Ukraine ont exaspéré Vladimir Poutine, le président russe devenu entretemps premier ministre..."
[Géorgie: les raisons de la colère russe | Mediapart]
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-Dedefensa.org: l'"Ouest en déroute"
-Dedefensa.org:La souris du mois d'Aout
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- Enjeux caucasiens
-Ossétie du Sud, l’air de la guerre
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Radar 9 août 2008 : Ossétie, un pont trop loin ?
Mise à jour : 2008-08-09 02:04:01

"Depuis de longues années, Moscou a averti que la stratégie occidentale de dépeçage de l’ancien empire Russo-Soviétique, un temps subie par une nation rendue exsangue d’une part par la difficile transition d’une économie administrée et d’autre part part les médecines de cheval du FMI, n’était plus de mise.
Depuis la dissolution du bloc soviétique, revenant sur les engagements pris à l’époque, l’OTAN n’a eu de cesse de s’étendre vers l’est, organisant peu à peu un encerclement de l’ancienne superpuisance, marchant de pair avec les « révolutions colorées » largement soutenues et financées par les USA et dirigées contre leur ancien rival amoindri.
Le sursaut nationaliste et autoritaire initié par Poutine en réaction aux humiliations sans nombe de la période Eltsine a changé la donne.
La Russie, puissance géopolitique et énergétique majeure du continent eurasien dans la redistribution des cartes qui a lieu aujourd’hui entre pays exportateurs et importateurs, n’entend plus être la spectatrice impuissante de l’effritement de sa zone d’influence et d’intérêts."




mercredi 26 octobre 2016

Poutine or not Poutine?




    Diaboliser Poutine?                                                             [Eléments d'interprétation]
                                             C'est le pire que l'on puisse faire.
         On ne négocie pas avec ses amis ou avec ses proches...Couper les liens avec la Russie ou la clouer au pilori serait contre-performant, lourd de risques.
     Il a raison Vladimir Fédorovski : Il ne faut surtout pas humilier la Russie.
    Quoi qu'on pense de lui et de ses choix politiques ou ce que l'on croit en connaître, à travers une information souvent partielle ou partisane, discutable.
        Poutine est ce qu'il est.
    Personnage controversé, certes, mais on ne peut se contenter de gloser jusqu'au roman sur ce que l'on sait de l'homme et de ses motivations, mais il importe de recadrer la politique russe du moment, qui ne se ramène pas à de la psychologie de bazar, à une imageries people, dans l'histoire récente et les rapports géostratégique du moment.
             L’anti-poutinisme de principe, qui en est encore aux fantasmes de la Guerre froide, est absurde.
      C'est Henry Kissinger, qui n'est pas un enfant de choeur, qui le dit, comme d'autres Américains un peu lucides: il a expliqué à de nombreuses reprises ces derniers mois que « l’anti-Poutinisme » hystérique des Etats-Unis et de la presse américaine, ne constituait nullement une politique mais était en réalité une réponse à l’absence de politique. Il n’y a rien de plus exact. Il le dit dans une interview qu’il a donnée à l’hebdomadaire allemand Der Spiegel le 13 novembre. Le niveau de délire de la presse américaine a été bien analysé par Robert Parry, l’un des plus grands journalistes indépendants des Etats-Unis. Il est aujourd’hui tragique de voir que ce discours, qui est une véritable propagande de guerre, envahit les médias en France et en Grande-Bretagne.
        Celui que l'on nomme à tort le nouveau tsar est, dans une large mesure, la produit de l'ère post-gorbatchevienne-eltsinienne et de ses dérives, de son effondrement économique évitable du pays mis en pièces, en coupes réglées, largement encouragée par certaines forces états-uniennes, comme le reconnaît J.Stiglitz, alors à la direction de la banque mondiale, du retournement qui s'en suivit ainsi que la réaction nationale prévisible. Dans le cadre d'une démocratie encore à construire...ON ne peut reprocher à Vladimir P. de n'avoir pas procédé à un certain endiguement de la corruption et d'avoir sorti le pays du marasme des premiers temps.
(On n'oubliera pas que les acquis de la Révolution Française ont mis un siècle à se stabiliser tant bien que mal, avec les régressions autocratiques que l'on connaît..).
       Il n'est pas facile de comprendre vraiment le véritable jeu du Kremlin en Syrie, la vérité étant la première victime de la guerre, au coeur de ses intérêts géostratégiques.. Et que savons-nous, dans le brouillard ( ou brouillage) médiatique et des légitimations officielles, de tous les tenants et aboutissants de ce conflit? Une révolution fomentée en partie de l'extérieur. De toutes façons, dans ce terrible affrontement évitable à multiples bandes, personne n'est innocent, surtout pas les puissances occidentales, surtout pas ceux qui ont, par la destruction de l'Irak, mis délibérément  le désordre dans cette région, qui, au, nom d'un chaos créateur à la Dick Chesney, ont procédé aux démantèlements qui a fait fructifier tous les fondamentalismes, quand ils n'ont pas été instrumentalisés.
    Rien n'est aussi simple que ce qui est diffusé sur nos  antennes pressées et formatées.
        Les USA, via  l'Otan, continuent leur jeu d'encerclement, dans le sillage de la guerre froide, ce qui ne peut qu'irriter la Russie déjà amputée. (*)
      Face à l'hypocrisie et le double jeu occidental, Poutine suit sa logique propre où la mémoire joue son rôle.   " Quand il arrive au pouvoir, présenté par ses promoteurs les oligarques, Berezovsky, Abramovitch et consorts, comme un pantin manipulable, V. Poutine trouve un pays économiquement en ruines. La crise de 1998, provoquée par une insertion trop brutale dans le marché mondial, a été catastrophique pour la Russie. Il a donc hérité d’une situation très compliquée avec une corruption galopante qui perdure d’ailleurs aujourd’hui. Le premier succès de V. Poutine, celui sur lequel il capitalise toujours en réalité, a été de sortir le pays de la crise en reprenant en main les actifs gaziers et pétroliers des oligarques pour les placer sous tutelle de l’Etat, inaugurant une nouvelle période de prospérité. Les Russes lui sont toujours reconnaissants de cela ce qui explique en grande partie sa popularité. D’un autre côté il faut également comprendre que le contrat social russe se fonde sur une délégation de pouvoir absolu contre la prospérité et une certaine forme de grandeur du pays ; c’est en ce sens que V. Poutine peut être vu comme l’héritier tant des tsars que des dirigeants soviétiques. Il se place ainsi dans la droite ligne de ses grands prédécesseurs vus comme les bâtisseurs de la Russie et d’une certaine façon à contre-courant de B. Eltsine, même si c’est lui qui l’a amené au pouvoir."
   Un héritage et une situation complexes  où nous comptons si peu, ccomme le dit Védrine.
           Le sénateur McGovern met en garde son pays contre toute tentative de mésinterprétation et de diabolisation à l'encontre d'une Russie supposées encore agressive, comme au temps de Reagan, qui avait temps besoin de cet ennemi.
          La Russie est bien que plus proche de nous culturellement qu'on ne dit.  La réduction simplificatrice et la diabolisation de nos si proches voisins revient périodiquement en force. Comme il est dit:  il y a eu peu de discussions intelligentes à propos de ces risques dans les grands médias américains ou même, apparemment, dans les salles du pouvoir à Washington. On dirait un somnambule marchant vers un abîme."
  Le pire serait de se couper d'un peuple si proche, en attendant des jours meilleurs, des institutions plus conformes à nos traditions héritées de 89.
       Mais les hydrocarbures sont, encore une fois, l'enjeu masqué de l'affrontement. 
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       (*)  Comme le dit Stephen Cohen:
1)  La décision d’étendre l’OTAN jusqu’à la frontière même de la Russie:  ça n’a aucun sens de dire que Poutine a violé l’ordre de l’après-Guerre-Froide en Europe. La Russie a été exclue de l’ordre de l’après-Guerre-Froide en Europe du fait de l’expansion de l’OTAN. La Russie a été repoussée « quelque part au-delà » (au-delà d’une zone de sécurité). La Russie insistait: « Procédons à un arrangement de Sécurité Pan-Européenne comme Gorbatchev et Reagan le proposaient. » Les expansionnistes de l’OTAN dirent : « Ceci n’a rien de militaire, c’est une question de démocratie et de libre échange, ce sera bon pour la Russie, avalez le poison et souriez ! » Et quand les Russes n’avaient pas le choix, dans les années 1990, ils l’ont fait; mais lorsqu’ils sont redevenus plus forts et se sont retrouvés dans la possibilité de choisir, ils ont cessé de subir en silence.
  La Russie commença à se défendre, comme l’aurait fait tout dirigeant russe qui aurait été sobre et qui avait le soutien de son pays. Je ne dis pas ça pour rire. A la fin, Eltsine pouvait à peine marcher. Il a été poussé hors de la présidence, il n’a pas démissionné volontairement. Mais le fait est que n’importe qui aurait pu prédire cette situation dans les années 1990 – et certains d’entre nous l’ont fait, souvent et aussi fort qu’il nous était permis.
  2)  Le refus de la part des Etats-Unis de négocier au sujet des missiles de défense: les missiles de défense sont maintenant un projet de l’OTAN. Ceci veut dire que les installations de missiles de défense, sur terre ou sur mer (celles sur mer étant les plus dangereuses) font maintenant partie de l’expansion de l’OTAN et de son encerclement de la Russie. La défense anti-missiles fait partie de ce système de défense. Les Russes sont absolument certains que ce sont leurs capacités de représailles nucléaires qui sont visées. Nous disons : « Oh, non, cela concerne l’Iran, cela ne vous concerne pas. » Mais allez donc vous entretenir avec Ted Postel à l’MIT [Massachussetts Institute of Technology]. Il explique que les missiles de défense des dernières générations sont des armes offensives qui peuvent frapper les installations russes. Entre-temps, nous accusons la Russie de développer à nouveau des missiles de croisière; et ils ont recommencé à le faire parce que nous sommes retournés à une course aux armements « œil-pour-œil, dent-pour-dent, » pour la première fois depuis nombre d’années.
  3)  Le fait de nous mêler des affaires intérieures de la Russie au nom de la promotion de la démocratie:  en plus de financer les programmes d’ « opposition politique » du National Endowment for Democracy partout en Russie et en Ukraine––êtes-vous conscients du fait que lorsque Medvedev était Président de Russie et que Mme Clinton et Michael McFaul procédèrent à leur merveilleuse « réinitialisation, » (c’était un jeu diplomatique truqué, si vous en regardez les conditions), le Vice-Président  Biden se rendit à l’Université d’Etat de Moscou et déclara que Poutine ne devait pas retourner à la Présidence. Il le lui répéta ensuite à la figure. Imaginez Poutine venant ici dans les semaines à venir et disant à Rubio ou à Clinton d’abandonner la course pour la Présidence!
  Reste-t-il encore des lignes rouges quand il est question de notre attitude envers la Russie ? Avons-nous le droit de dire et de faire tout ce que nous voulons ? Ceci s’étend à tous les domaines, et certainement à la politique. La Maison Blanche ne peut simplement pas se taire, harcelée comme elle l’est par les lobbies anti-russes accrédités et les médias dominants. Nous croyons tous en la démocratie, mais que cela nous plaise ou non, nous ne pourrons pas imposer la démocratie à la Russie; et si nous pouvions le faire, nous ne serions peut-être pas contents des résultats produits.
  Alors posez-vous la question, y-a-t-il une position sur la Russie qui devrait être prudemment repensée, dans l’après-Paris? Et la Russie aurait-elle à tout le moins quelques intérêts légitimes dans le monde ? Et si oui, lesquels ? Qu’en est-il de leurs frontières? Ont-ils des intérêts légitimes en Syrie?
  4)  Mon dernier point est un espoir prescriptif (avant Paris, je ne pensais pas qu’il y avait d’espoir du tout). Maintenant il y existe encore une chance de réaliser le partenariat perdu avec la Russie...
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