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lundi 26 juin 2023

Quelle violence?

Deux poids, deux mesures?

                                        Ce qu'on appelle, à tort ou à raison, "violence" est une notion socialement et politiquement ambigüe. La violence révolutionnaire de 1789, comme celle des esclaves ici ou là, s'expliquaient (et se justifiaient souvent), quand aucune solution légale n'était possible ou pensable, par un contexte de violences antérieures exercées par ceux qui détenaient les moyens de l'oppression, parfois au nom d'un droit prétendu, comme l'avait déjà bien noté Montesquieu. Il peut exister une violence institutionnelle, économique, parfois peu visible, parfois même une violence policière en certaines occasions. Un "ordre" peut cacher un grand désordre. 


                                                                                ____ Dissoudre un groupe au nom de désordres ou de violences commises ou potentielles peut parfois se justifier institutionnellement. Mais il est des cas où le doute est permis. Par exemple, la dissolution du groupe Soulèvements de la terre est problématique et se présente d'ailleurs comme un casse-tête. Certaines formes de radicalités écologiques peuvent se comprendre, au vu de l'urgence, de l'inertie des pouvoirs publics, sans toujours devoir être approuvées dans certains de leurs modes d'expression. L'écologie tranquille de Papa n'est plus de mise au regard des urgences absolues de notre époque, exigeant des transformations radicales.. Le qualificatif d'"écoterrorisme" est une forme d'intimidation et de mise au banc. Beaucoup protestent et relèvent les contradictions, comme Marion Cotillard.                                                                                                  Deux poids, deux mesures? Le pouvoir est moins regardant par rapport à des groupes qui sont autrement et régulièrement plus violents, sans dissolution envisageable. ".... On ménage par exemple  la FNSA, très proche du pouvoir, qui ne remet pas en cause lc modèle d'agrobusiness antiécologique qu'il a toujours encouragé même. Au cours de son histoire, le syndicat agricole n'a pas haésité à utiliser l'action violente de rue, à tort ou à raison pour obtenir satisfaction. Faudrait-il le dissoudre.   "...La FNSEA, c’est le grand lobby des agriculteurs de droite. Un «syndicat» de gros exploitants agricoles, qui milite notamment en faveur de l’agro-industrie, qui revendique l’usage intensif de pesticides et d’une agriculture toujours plus productiviste et destructrice. Ce lobby est un ennemi juré des petits paysans et des mouvements écologistes. Le journal Reporterre vient d’ailleurs de révéler que c’est la FNSEA qui a obtenu la dissolution des Soulèvements de la Terre, en faisant pression directement sur le gouvernement. Officiellement, les Soulèvements de la Terre seraient dissous parce qu’ils auraient relayé des «dégradations» sur les réseaux sociaux, et ne se serait pas désolidarisé des actions «violentes». Par exemple, l’arrachage de quelques plants de muguet bourrés de pesticides près de Nantes récemment. Mais alors, si ces actions justifient une dissolution, que dire de celles menées depuis des décennies par la FNSEA ? Petit état des lieux de leurs exploits :

➡️ 23 août 1990 : à Thouars, dans les Deux-Sèvres, plus de 200 moutons sont brûlés vifs dans un camion anglais, lors d’une manifestation de la FNSEA. Ailleurs, des affrontements violents ont lieu entre les agriculteurs et les forces de l’ordre, surtout dans les départements de l’Ouest. Aucun scandale, aucune condamnation.

➡️ 20 septembre 2013 : dans la Nièvre, une manifestation de la FNSEA est organisée à Saint-Brisson. Les agriculteurs dévastent le parc naturel régional. Une cinquantaine de tracteurs et des remorques remplies de déchets saccagent la maison du Parc et ses abords, jardin et étang compris. Les agriculteurs donnent des coups de bâton aux agents présents. Quelques lignes dans la presse locale.

➡️ Septembre 2014 : des membres de la FNSEA incendient le centre des impôts de Morlaix, sans que la police n’intervienne. Le responsable du syndicat dans le Finistère tire alors «son coup de chapeau» aux auteurs de l’incendie dans la presse.

➡️ Octobre 2014 : à Nevers, une manifestation de la FNSEA dévaste le centre-ville, en particulier la préfecture, qui reçoit des tonnes de pneus et de lisier. Des affrontements violents ont lieu avec la police.

➡️ Novembre 2014 : à Valence, le centre-ville est dévasté par la FNSEA qui déverse des tonnes de lisier partout et détruit du mobilier urbain. La mairie évalue les dégâts à 70.000 €. À Châlons-en-Champagne, la FNSEA réclame la suspension des contrôles de l’inspection du travail et brûle une voiture des inspecteurs en pleine rue devant leurs locaux. Des fonctionnaires sont menacés : «contrôleurs, vous êtes prévenus». Au même moment à Nantes, la FNSEA dégrade l’esplanade de la préfecture de Nantes, et torture des ragondins pendants des heures, avant d’en tuer plusieurs sous l’œil des forces de l’ordre et des journalistes.

➡️ Juillet 2015 : une mobilisation d’éleveurs de la FNSEA conduit à d’importantes violences à Rennes et Quimper. Des supermarchés sont saccagés, des voitures de police renversées. Les dégâts sont énormes.

➡️ Août 2015 : à Grenoble des dizaines d’agriculteurs, dont le président de la FNSEA locale, attaquent la Direction départementale des territoires : incendie, vitres brisées, lisier… Les CRS ne procèdent à aucune arrestation. La presse locale ne parle ni de «grogne» ni de «casseurs» mais de «raz-le-bol».

➡️ Décembre 2015 : la FNSEA se mobilise devant le Conseil d’État à Paris. Du lisier est déversé, un feu allumé. Cette fois-ci, il y a des arrestations, mais les personnes arrêtées sont relâchées le jour même. «Cette réponse policière semble démesurée, injustifiée et très sévère en comparaison d’autres actions plus violentes et haineuses vis-à-vis de la République» s’emporte la FNSEA.

➡️ Février 2016 : à Paris, des membres de la FNSEA saccagent le stand du ministère de l’Agriculture lors du salon du même nom. Le mobilier est détruit, des vitres sont brisées. Le syndicat revendique : «notre action est légitime».

➡️ Mars 2021 : opération nocturne dans les quatre sous-préfectures du Puy-de-Dôme. Dégradations, lisier déversé, envahissement des bâtiments. Les casseurs sont ensuite gentiment reçus par les autorités.

➡️ Février 2022 : à Castres, opération «coup de poing» de la FNSEA dans les supermarchés. Des ballots de paille sont enflammés devant un Leclerc avant que les manifestants ne remplissent des caddies de nourriture et partent sans payer. La direction laisse faire. Lorsque des manifestations sociales ont tenté le même type d’action ces dernières années pour redistribuer les denrées, la violence policière, les arrestations et de lourdes poursuites ont été systématiques.

➡️ Février 2023 : à Nîmes, la FNSEA bloque l’autoroute, déverse du lisiers sur les axes routiers et affronte la police. À Toulouse, les locaux de l’association France Nature Environnement sont pris pour cible, du fumier déversé, des projectiles sont lancés et des salariés menacés et agressés. Les forces de l’ordre laissent terroriser les associatifs.

➡️ Mars 2023 : à La Rochelle, la maison personnelle d’un militant écologiste est attaquée lors d’une manifestation de la FNSEA. Les murs sont saccagés et recouverts de tags homophobes, une habitante menacée.

Ce ne sont que quelques exemples parmi beaucoup d’autres que vous pouvez chercher dans les colonnes de la presse locale. Pourtant, jamais d’indignation nationale, pas de dissolution, pas de surveillance ni de mise sur écoute, pas de prison, pas d’enquêtes, pas de mutilations par les armes de la police…

Et non seulement la FNSEA n’est jamais dénoncée ni dans les médias ni par la classe politique, malgré l’usage systématique et concerté de la violence comme outil de revendication, mais elle est félicitée et récompensée. La FNSEA travaille avec le pouvoir en place, pour une agriculture industrielle et polluante.

Alors la prochaine fois que vous entendrez parler de la «violence» et de la «radicalité» des actions écologistes qui visent rien de moins qu’à sauver la vie sur terre, pensez-y. Ce qui est reproché aux Soulèvements, ce n’est en réalité ni la violence, ni la radicalité : c’est l’espoir que leurs actions font vivre chez des millions de personnes qui veulent retrouver leur capacité à prendre leurs vies en main...."....____________

mardi 11 août 2015

Billet d'août

 Etre noir aux USA
                                 Rien ne va plus pour les noirs dans certains Etats des USA. Les plus jeunes surtout. Les moins diplômés et les plus déshérités.
       Mais est-ce bien nouveau? Les dernières éruptions sont des retours du refoulé, dans des conditions sociales et économiques dégradées, qui touchent surtout la population de couleur,victime en premier lieu de la violence policière et d'un système judiciaire souvent critiqué.
     Obama va changer ça...entend-on souvent aux USA
         Le journaliste noir Gary Younge pense que "Une seule personne ne peut pas défaire des siècles de discrimination, peu importe son pouvoir."
  Car les condamnation purement morales se révèlent impuissantes
          Charleston, c'était hier.
Un an après Ferguson...
    D'après Wikipedia, . Si la ségrégation raciale aux États-Unis est légalement enterrée en 1967 avec l'arrêt Loving v. Virginia, où la Cour suprême juge anticonstitutionnelles les lois interdisant les mariages mixtes entre individus de couleurs différentes. Dans les années 2000 et 2010, le renforcement des écarts s'est accentué, avec une augmentation de la pénalisation et du contrôle policier des populations noires. D'après les informations collectées par le Federal Bureau of Investigation (FBI), en 2012, aux États-Unis, la police à provoqué 426 homicides appelés « homicides justifiables » (en anglais : « Justifiable homicide », se rapportant à des « félons » (insoumis) tués par la police « felons killed by police ») par le FBI. Cela se réfère aux déclarations de policiers stipulant que la personne tuée : Attaquait une autre personne, à tenté un combat (attempted flight), lors de la préparation d'un crime (in the commission of a crime), ou lors de résistance à une arrestation (resisted arrest). Si 13 % de la population est noire aux États-Unis, 32 % font partie de cette catégorie. De la même façon, lorsque les victimes n'étaient pas en train d'attaquer lorsqu'elles ont été tuée, 39 % sont noires
       Un an après la mort de Michael Brown, Ferguson est de nouveau sous tension.
          50 ans d'émeutes raciales ont marqué le pays.
                    Une lutte qui est loin d'être terminée.
 Si les Afro-Américains constituent dès lors une minorité – certes importante –, leur proportion dans les différents fichiers des services de justice et de police révèle la discrimination. Par exemple, à New York, en 2012, il y a eu 284 229 contrôles d’identité de personnes noires, contre 50 366 de Blancs, alors que ces derniers sont la communauté majoritaire (33 %, contre 26 % de Noirs) au sein de la population de la ville. De même, la probabilité d’emprisonnement des hommes nés en 2001 est d’une personne sur trois pour les Noirs, contre une sur 17 pour les Blancs. En 2011, sur les 2,24 millions de prisonniers aux États-Unis, il y a 5,6 Noirs pour un Blanc. En moyenne, les peines d’incarcération sont 20 % plus longues pour les Afro-Américains (1). Quant aux excès policiers, sur la période 2003-2009, 31,8 % des morts liées à une arrestation concernaient des individus noirs. Quand ceux-ci sont âgés de 15 à 19 ans, ils sont particulièrement vulnérables : ils ont alors 21 fois plus de risques de mourir tués par un agent de police que des Blancs 
         Toutes les méthodes particulières d'une certaine police ne sont pas médiatisées.
Car un des gros problèmes est celui d'une police de plus en plus militarisée, de sa formation, du mode de fonctionnement de la justice et de l'addiction générale aux armes dans le pays. L'impunité et l'absence de remords n'arrangent rien.
     Des solutions se mettent en place localement. Mais comment en finir avec l'esprit ségrégationniste et ses résurgences sans remise en question du fonctionnement des institutions?
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vendredi 13 janvier 2023

Europe et criminalité financière

 La pieuvre

                                   Depuis l'affaire de corruption concernant le Qatar, la vigilance est de mise, les mises en garde se multiplient, les promesses fleurissent. Mais a-t-on pris la mesure de l'ampleur et du développement du phénomène?...qui ne manque pas de laisser songeur et légitimement inquiet, si des parades ne sont pas rapidement mise en place.                                                                                  Un rapport officiel récent fait le point sur l'urgence qu'il y a à mettre un terme à une gangrène qui s'étend. Il n'y a pas que les mafias qui gagnent du terrain, pas seulement en Italie, même si Bruxelles commence enfin à protester contre les diverses dérives qui affaiblissent les Etats. Mais avec quels moyens? Le juge Michel Claisse n'y va pas par quatre chemins, sans langue de bois: 


Avocatdurant 20 ans, Michel Claise est depuis deux décennies juge d’instruction, spécialisé dans la lutte contre la criminalité financière, attaché au tribunal de grande instance de Bruxelles. 

 

Avocat                         "...Avocat durant 20 ans, Michel Claise est depuis deux décennies juge d’instruction, spécialisé dans la lutte contre la criminalité financière, attaché au tribunal de grande instance de Bruxelles.   À l’actif de ce très redouté magistrat belge, plusieurs fois placé sous protection policière, de nombreuses enquêtes retentissantes ont envoyé de puissants cols blancs derrière les barreaux. La dernière fait trembler le Parlement européen depuis un mois et a valu à l’une de ses anciennes vice-présidentes, Eva Kaili, et à trois autres personnes d’être écrouées : elle concerne les soupçons de corruption d’élu·es par le Maroc et le Qatar. 

Avoc durant 20 ans, Michel Claise est depuis deux décennies juge d’instruction, spécialisé dans la lutte contre la criminalité financière, attaché au tribunal de grande instance de Bruxelles. À l’actif de ce très redouté magistrat belge, plusieurs fois placé sous protection policière, de nombreuses enquêtes retentissantes ont envoyé de puissants cols blancs derrière les barreaux. La dernière fait trembler le Parlement européen depuis un mois et a valu à l’une de ses anciennes vice-présidentes, Eva Kaili, et à trois autres personnes d’être écrouées : elle concerne les soupçons de corruption d’élu·es par le Maroc et le Qatar. Michel Claise, qui ne cesse d’alerter sur l’ampleur de la corruption et du blanchiment d’argent depuis des années en Europe, a accepté de rencontrer Mediapart à une condition : pas un mot sur ses dossiers en cours.   Il dénonce le manque de moyens de la justice pour faire face à la catastrophe, s’alarme de l’impéritie politique qui profite aux organisations criminelles et appelle à un sursaut démocratique. 

Avocat durant 20 ans, Michel Claise est depuis deux décennies juge d’instruction, spécialisé dans la lutte contre la criminalité financière, attaché au tribunal de grande instance de Bruxelles.  À l’actif de ce très redouté magistrat belge, plusieurs fois placé sous protection policière, de nombreuses enquêtes retentissantes ont envoyé de puissants cols blancs derrière les barreaux. La dernière fait trembler le Parlement européen depuis un mois et a valu à l’une de ses anciennes vice-présidentes, Eva Kaili, et à trois autres personnes d’être écrouées : elle concerne les soupçons de corruption d’élu·es par le Maroc et le Qatar.  Michel Claise, qui ne cesse d’alerter sur l’ampleur de la corruption et du blanchiment d’argent depuis des années en Europe, a accepté de rencontrer Mediapart à une condition : pas un mot sur ses dossiers en cours.  Il dénonce le manque de moyens de la justice pour faire face à la catastrophe, s’alarme de l’impéritie politique qui profite aux organisations criminelles et appelle à un sursaut démocratique.....                                                                                                      Corruption: " il y a une aggravation du phénomène. Le système de fonctionnement des organisations criminelles est aujourd’hui démultiplié par les nouvelles technologies. Le deuxième phénomène, c’est l’énorme fortune qui se crée sur la base du produit de ces trafics.  On peut partir de l’exemple à la mode des narcotrafiquants. Rien que sur le port d’Anvers, en Belgique, la cocaïne représente 10 % à 12 % du montant global annuel de l’importation. D’autres ports de l’Union européenne sont touchés : Le Havre en France, mais aussi Amsterdam et Rotterdam aux Pays-Bas.  Ajoutez à cela les autres drogues, qui représentent des montants très importants. On estime par exemple à 10 milliards, 15 milliards peut-être, par an le blanchiment de la résine de cannabis en provenance du Rif au Maroc.  Ajoutez encore la contrefaçon, qui vient essentiellement de Chine et qui passe aussi par les ports cités. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) évoque un montant de 300 milliards pour l’Union européenne de produits de contrefaçon chaque année.                          Une autre criminalité, la cybercriminalité, est en train de nous dévorer. Grâce à elle, les organisations criminelles font des profits monstrueux. Cela va du hacking de comptes, à raison de 2 000, 3 000 euros, jusqu’à des montants considérables – 350 millions par an, pour l’UE, rien que pour la cybercriminalité. Ce ne sont pas mes chiffres, mais ceux de la Banque mondiale. Ajoutez les trafics d’armes, les escroqueries traditionnelles…   Les montants énormes que je vous décris portent sur une année. Imaginez sur plusieurs années. Quand l’argent est blanchi, il continue de rapporter, et on ne contrôle pas cela. Jacques Attali l’avait écrit dans son essai Une brève histoire de l’avenir : « Un jour, les entreprises illicites auront pris le pas sur les entreprises licites. »            Je pense que nous le vivons depuis un certain nombre d’années déjà. Dans mes différentes interventions, et je l’ai encore dit devant la commission de justice du Parlement fédéral, je répète qu’il faut absolument faire l’état des lieux. Pourquoi ? Parce qu’il y a une impéritie politique et une incompréhension du citoyen qui ne parvient pas à matérialiser l’importance du phénomène.  Pour cela, il faut faire comme avec l’autre métastase de notre société aujourd’hui, qui est le dérèglement climatique. Il faut que le dérèglement économique par la criminalité financière fasse l’objet d’une étude de toutes les conséquences qu’elle entraîne, avec des sociologues, des économistes, des criminologues.  Je demande à la police judiciaire fédérale de me désigner des enquêteurs, et on me répond, pour la moitié de mes dossiers : “Nous n’avons pas les forces.” Je vais vous donner un exemple d’impact monstrueux. L’un des pays de l’UE, l’Italie, est gangréné par des mafias gorgées de fric, et qui rachètent toutes les entreprises qui s’effondrent les unes derrière les autres : 50 % de l’économie est actuellement détenue par les mafias de type ’Ndrangheta, Cosa Nostra, etc. Cela s’est encore aggravé avec la crise du Covid et préalablement avec la crise de 2008.  Je pense très sincèrement qu’il n’y a pas de volonté politique de prise en compte de la gravité de la situation. Pourquoi ? Certaines personnes essaient de me faire dire : parce que les politiques sont corrompus eux-mêmes. Je ne crois pas. En Europe en tout cas. Mais ils deviennent complices de cette situation en ne la prenant pas en considération. 

_____Depuis mars 2021 et l’affaire Sky ECC, du nom de la messagerie cryptée canadienne démantelée par les polices belge et néerlandaise, qui a fait tomber un supercartel de trafiquants de cocaïne en Europe (1 230 arrestations, 13 milliards d’euros de drogues interceptés), la classe politique semble cependant commencer à ouvrir les yeux en Belgique et aux Pays-Bas…  Avec cette affaire, nous nous sommes soudain aperçus en Belgique et aux Pays-Bas que nous sommes entièrement dévorés par les organisations criminelles. Pour la première fois, on a réalisé que la corruption touche toutes les strates de la société, comme les fonctionnaires. Or cette affaire est la preuve de ce que nous, professionnels, n’arrêtons pas de crier depuis des années. Petit à petit, cela rentre dans la tête des politiques, qui se disent qu’ils ne pourront pas négliger le phénomène, les élections arrivant en 2024.                                                    J’ai eu l’occasion de croiser deux hommes politiques sur un plateau de télévision récemment. Le premier me dit : « Il faut constater que la situation est grave. » Je réponds : « Il serait temps. » Le second dit : « Il faudrait vraiment faire quelque chose. » Je réponds : « Le simple fait d’utiliser ce conditionnel rend complice de cette situation. » Je lui dis : « Il faut faire quelque chose ! » Il me dit : « Mais en termes de budget, c’est trop tard, il faut attendre que… » Je le coupe : « Vous vous rendez compte de l’énormité de ce que vous dites ?! Pour contrôler le port d’Anvers, il y a six scanners très performants, il en faudrait vingt. Qu’attendez-vous pour en acheter quatorze ? » Vous avez alors un silence ennuyé.  J’ai eu aussi une petite prise de bec, par interposition, avec le premier ministre, Alexander De Croo, parce que j’avais tenu ce discours, avant qu’éclate l’affaire Sky ECC, et avant les menaces d’enlèvement de notre ministre de la justice, Vincent Van Quickenborne [visé par la mafia de la drogue en septembre 2022 – ndlr]. Le premier ministre avait été pris à partie par un journaliste de RTL Belgique, lui rapportant mes propos : « La situation devient maintenant intenable en termes de corruption. » Il a répondu : « Mais qu’il le prouve ! » Nous sommes maintenant un an plus tard… Que lui faut-il de plus ?   _____________Votre ministre de la justice est toujours dans une maison de sécurité. Aux Pays-Bas, le premier ministre et la princesse héritière Amalia sont sous protection policière...  Ce n’est pas une guerre larvée mais bien une guerre qui a été déclarée par les narcotrafiquants, d’où la montée de la prise de conscience de la classe politique. Mais c’est lent, épouvantablement lent. Ce n’est pas proportionné par rapport au phénomène. Je ne crois pas que le sentiment d’impunité et la violence actuelle des criminels proviennent du fait qu’ils seraient cernés et traqués, notamment depuis le démantèlement de Sky ECC, mais plutôt du fait qu’ils ont atteint une énorme puissance financière. Pour casser le trafic, il faut saisir le maximum d’argent et empêcher l’argent de tourner, il faut renforcer les contrôles dans les ports, faire des surveillances indiciaires des dockers, des employés des systèmes douaniers et administratifs, car sans eux, la drogue ne rentre pas. Il faut aussi poursuivre les professionnels du blanchiment car le trafic ne prospère que si l’argent est blanchi.                                                                                                                                     Ce ne sont pas seulement les truands qu’il faut traquer mais aussi les conseillers fiscaux, les avocats, les comptables, les banquiers, même si nous avons un système de contrôle solide, Tracfin en France et Ctif en Belgique. Bref, tous ceux qui participent à rendre propre l’argent sale, selon le bon vieux principe d’Al Capone, qui investissait l’argent de son business dans les laveries à Chicago.  Il faut aussi une éducation à la consommation. La cocaïne est devenue une mode, avec des consommateurs issus de milieux particulièrement aisés, fortunés, qui engraissent les organisations criminelles. Pourquoi, en matière de drogues dures, ne pas estimer que la personne qui consomme fait partie du réseau criminel puisqu’elle l’enrichit ? Je sais que je choque en disant cela, mais la meilleure manière de lutter contre la pédopornographie a été d’incriminer les clients. De temps en temps, outre l’éducation, la peur du gendarme peut jouer un rôle.  _____________Vous avez déclaré dans un entretien qu’une affaire comme Sky ECC, « c’est exceptionnel », « un coup de bol extraordinaire ». Vous dites « mener une guerre avec des catapultes face à des gens extrêmement équipés ». Quels sont les moyens dont vous disposez en Belgique ?Les moyens dont on dispose sont d’abord internationaux. La création du Parquet européen, pour les affaires financières, représente une avancée. Il y a sept juges européens en Belgique, j’en fais partie, je m’occupe de la partie francophone du ressort de la cour d’appel de Bruxelles. Je suis en première ligne pour voir que le bébé commence à marcher, même à courir. Il y a des outils formidables comme Europol et Eurojust, les collaborations entre police et justice à La Haye.   En dehors de cela, sur le plan national, en Belgique, nous vivons un recul. En 2015, un ministre [Jan Jambon, du parti indépendantiste flamand N-VA – ndlr] avait même décidé de supprimer l’Office central de lutte contre la délinquance économique et financière organisée… Mon bras armé ! Mais pourquoi fait-il cela ? Il ne s’était même pas renseigné. Alors qu’on obtenait à l’époque des résultats dans le cadre de la lutte contre la fraude au carrousel de la TVA.   Heureusement, nous avons tellement crié à l’époque qu’il a fait marche arrière. Mais il a fallu monter au créneau, dans les médias, au Parlement, et on a réussi. Heureusement. Sinon, c’était la catastrophe. Les moyens nationaux chez nous sont en recul. D’un autre côté, les moyens des organisations criminelles augmentent – que ce soit la cybercriminalité pure ou l’utilisation du « cyberworld » pour faciliter n’importe quelle activité illégale, ça pète, ça augmente, c’est effrayant. Et nos forces de police, dans ce domaine, restent toujours les mêmes, nos moyens insuffisants.   Le danger que nous courons est terrible : il n’y a pas un jour sans un grand scandale de hacking. Je vous parle de choses très importantes. Pensez aussi aux bitcoins, qui sont des monnaies virtuelles à blanchir l’argent, qu’on n’a pas encore véritablement trouvé le moyen de contrôler…   Dans plusieurs dossiers, je cherche désespérément des policiers et je ne les ai pas. Je demande à la police judiciaire fédérale de me désigner des enquêteurs, et on me répond, pour la moitié de mes dossiers : « Nous n’avons pas les forces. » Je le dis souvent dans mes interviews : nous poursuivons des Porsche avec des 2CV, ce n’est pas la peine de faire la course. L’art de les poursuivre, c’est l’art de créer des embouteillages.    Il y a des réussites, certes, mais des tas de dossiers se terminent par des prescriptions, faute de moyens. Ce qui me fait tenir, c’est que je m’amuse, c’est vraiment passionnant. J’ai rencontré des personnes fantastiques qui sont mes collègues mais aussi les policiers spécialisés avec lesquels je travaille, doués et humains. La police, ce n’est pas que la castagne.  Je suis magistrat instructeur depuis 22 ans. Il est vraiment nécessaire pour moi d’informer les citoyens. C’est pourquoi j’ai choisi aussi la voie littéraire. Un jour, j’ai dit à mon éditrice : « Je vais faire un polar sur le carrousel à la TVA. » Elle n’était pas convaincue. Ce fut un succès, le bouquin est aujourd’hui épuisé. J’avais deux messages : le premier : « N’essayez pas » ; le second : la réalité dépasse la fiction. En 2010, j’en ai fait un autre, cette fois sur les techniques de blanchiment de la drogue : Souvenirs du Rif. Six ans plus tard, une affaire semblable me tombait dessus, j’étais rattrapé par le réel.   

      ____Parmi les enquêtes marquantes que vous avez menées, celle qui a contraint la banque HSBC, accusée de fraude fiscale et de blanchiment d’argent, à verser en 2019 à l’État belge près de 300 millions d’euros, une transaction pénale record en Belgique. On vous surnomme d’ailleurs « Monsieur 100 millions » pour les sommes que vous ramenez dans le giron de l’État belge… En Belgique, nous avons une loi de transaction pénale qui permet de se racheter une virginité judiciaire en payant. On peut estimer que ce système est une rupture d’égalité car selon que vous êtes puissant ou misérable, les jugements vous rendront blanc ou noir, comme dirait La Fontaine, mais c’est un mal qui permet néanmoins d’avoir un peu de bien.  Demeure un problème : actuellement la transaction pénale est uniquement négociée par le parquet, le juge d’instruction ne s’en mêle pas. Notre système judiciaire est tellement lamentable en termes de manque de moyens, de considération, que les négociations se font avec le revolver tourné sur la tempe du parquet au lieu d’être braqué sur la tempe des personnes poursuivies. Il faut augmenter le montant des amendes et l’indemnisation des parties civiles. Certains montants paraissent énormes mais cela reste une tête d’épingle par rapport au phénomène. Êtes-vous inquiet pour le système démocratique, l’État de droit ?  Tout à fait. Pourquoi ces organisations criminelles sont-elles aussi puissantes ? Un, je vous l’ai dit, les chiffres. Deux, elles fonctionnent avec toute une série de professionnels et de personnes qui sont en dehors des organisations, mais qui finalement vont sur le plan pénal être associées à elles. C’est tout le système du blanchiment d’argent. La corruption est privée, mais elle est aussi publique. Cela devient fondamental de réagir proportionnellement à l’immensité du phénomène et il est de notre rôle d’alerter. En Belgique, nous avons une plus grande liberté de parole que les magistrats français, non pour parler de nos dossiers – nous serions immédiatement renvoyés – mais par rapport à la jurisprudence européenne : les magistrats ont l’obligation de dénoncer les situations antidémocratiques.  En Belgique, le juge d’instruction a plus de pouvoir qu’en France, où on a enlevé une aile à l’instruction en créant le juge des libertés et de la détention. Mais j’envie la France sur certains points. Je fais partie du Greco (Groupe d’États contre la corruption du Conseil de l’Europe) et, en tant qu’expert, j’avais été engagé pour l’évaluation de la France en 2019.  J’avais alors rencontré le chef de cabinet du président Macron, le chef de la police française, les plus hauts fonctionnaires, et je trouvais qu’en France, contrairement à la Belgique, très en retard dans la lutte contre la corruption, il y avait vraiment eu sur le plan législatif des mouvements extrêmement intéressants, en particulier les lois Sapin après l’affaire Cahuzac.  Vous avez créé l’Agence française anticorruption, le Parquet national financier, et nous sommes quelques experts à la commission justice de la Chambre des représentants à Bruxelles à faire pression pour la création d’un Parquet national financier en Belgique – plus indépendant, de préférence, qu’en France.  Quand on touche à l’argent sale, et que ça touche au monde politique, les personnes se transforment en bêtes féroces. Dans ma carrière, j’ai rencontré des soucis avec le monde politique mais pas en termes de pressions. L’indépendance est encore tout à fait totale.  [Merci à Rachida El Azzouzi et Ludovic Lamant]_______________

mardi 27 décembre 2011

Où va la Syrie?

Massacre à huis-clos

__Tous les jours, c'est le drame en Syrie...
Mais on n’interviendra pas en enfer … alors qu'on avait été si prompt en Lybie, malgré les critiques et les mises en garde. Il est vrai que l'opération était relativement aisée et les intérêts puissants.
Que pourra la Ligue arabe?
Beaucoup d'agitations diplomatiques.
Pourquoi cette non action ou cette inertie? Veut-on empêcher le pire, en estimant qu'un pouvoir fort, même cruel, vaut mieux qu'un désordre durable intercommunautaire et interconfessionnel, dans cette zône sensible, point névralgique du monde arabe, "meilleur ennemi d'Israël", où toute déstabilisation violente d'un régime ne manquerait pas d'avoir des conséquences funestes dans les pays voisins: Liban, Jordanie, Israël... pouvant créer des réactions en chaîne incontrôlables....
Les grands problèmes n'auraient-ils pas de solutions, comme le disait De Gaulle? Faudrait-il appliquer le pire machiavelisme là où la morale est impuissante et l'interventionnisme risqué? Peut-on, au nom des grands principes, pratiquer une ingérence qui semble aller de soi pour beaucoup, au vu de ce que nous pouvons savoir des massacres pratiqués tous les jours, des événements dont nous ne comprenons guère le sens.
_Si l'on en croit certaines sources,
"le choc des photos n’épuise pas la barbarie syrienne. Une autre réalité, en grande partie occultée, participe hélas d’une violence tout aussi mortifère mais moins spectaculaire : le début de guerre civile qui couve depuis des mois. Certes, le régime a une responsabilité certaine dans cette situation, soit en encourageant des assassinats ciblés (dont le fils du Mufti de la République, mystérieusement tué à Alep), soit en tenant un discours auto-réalisateur (« Moi ou le déluge ») qui ne fait qu’accentuer la guerre entre communautés. Il n’empêche, certains faits méritent d’être rappelés. Dès le début du mouvement de révolte syrien, des manifestants scandaient dans la banlieue de Damas : « Les Chrétiens à Beyrouth, les Alaouites au cimetière ! ». On peut s’en désoler, mais la propagande officielle syrienne qui dénonce le confessionnalisme et le sectarisme de larges pans de l’opposition et qualifie les ennemis du régime de « terroristes » n’est pas entièrement dénuée de vérité. A la faveur du chaos qui s’installe un peu plus chaque semaine, des groupes armés salafistes mènent une croisade contre le pouvoir « impie » de l’alaouite Assad. Et si le Conseil transitoire syrien, construit sur le modèle du CNT libyen, se défend de tout ancrage confessionnel, puisque des alaouites et des chrétiens y cohabitent avec des Frères Musulmans, ce gouvernement de l’ombre aurait fort à faire en arrivant au pouvoir. "

__Ce document permet de mieux comprendre les raisons de la non-intervention .
Les effets d'annonce sans suite ont surtout pour but de calmer les opinions publiques traumatisées par les images télévisées et à de provoquer un effet d'intimidation sur les proches du régime.
La paralysie est manifeste. Trop d'intérêts, parfois contradictoires, sont en jeu. Serait-ce aussi que les Occidentaux ont d'autres soucis et que la Syrie n'a pas de pétrole? La Syrie n'est pas la Lybie, et l'Iran est si proche...
Ce qui est sûr, c'est que le régime syrien arrive au bout de ses ressources
:
"...Les ressources du régime sont moindres que le discours officiel et la surenchère sécuritaire ne le laissent entendre.Habitué à survivre dans la confrontation et dans un environnement stratégique hostile, le régime ba’thiste résiste sans rien céder, excluant toute négociation. Les dirigeants syriens comptent encore des ressources dans le système international et régional : le soutien de ses alliés (principalement la Russie, l’Iran, l’Irak et le Liban) et les réticences de ses adversaires à s’embarquer dans une aventure syrienne. Ces dernières pourraient néanmoins s’éroder face aux coups de force répétés de Damas et à son autisme. Or, c’est en s’appuyant sur ces alliances alternatives que le régime a l’habitude de renverser le rapport de force lorsqu’il lui est défavorable. Ces succès en politique étrangère lui ont permis d’imposer sa domination sur la société, lui procurant les ressources économiques pour alimenter sa rente et son appareil coercitif.
Or, pour la première fois de son histoire, le combat se situe simultanément sur son front intérieur et extérieur. «Dans le passé, le régime a su bien gérer l’isolement, disposant de suffisamment de ressources dans les relations internationales, mais obsédé par la contestation, il la réprime en recourant à des méthodes de plus en plus brutales au détriment des éléments de sa capacité de survie», analyse Peter Harling, responsable à l’International Crisis Group (ICG) du bureau Irak-Syrie-Liban (
son dernier rapport est à consulter ici).

De fait, à l’issue de neuf mois de contestations, les ressources du régime s’épuisent dans le domaine sécuritaire. La cohésion de la machine militaro-sécuritaire qui a résisté jusque-là est un élément clé de sa résilience. Mais cette machine sécuritaire est mise à l’épreuve. Sans parvenir à écraser le soulèvement, elle enregistre des pertes de plus en plus nombreuses, sous les coups de l’Armée syrienne libre. «Le bilan officiel dépasse les 1.000 morts, mais il pourrait être plus élevé, estime un intellectuel à Damas, car cette insurrection est amenée à s’amplifier.» Le développement sur l’ensemble du territoire de ce mouvement de résistance, peu armé mais de plus en plus organisé, et disposant d’un soutien populaire, oblige le régime à revoir son dispositif répressif. L’armée, qui intervenait de manière ponctuelle, doit être déployée en première ligne, un ordre de bataille qui est de nature à générer davantage de défections. L’allégeance de ces forces armées, composées majoritairement de sunnites, à la différence des unités d’élite et des services de renseignement contrôlés par des alaouites fidèles au clan Assad, ne résiste pas à l’épreuve de la réalité...

«Le régime a des ressources considérables, l’état policier s’est déployé sur le terrain d’une manière spectaculaire et s’est développé en recrutant de nombreux supplétifs recrutés dans diverses catégories de la société, mais ces ressources sont inadaptées, ajoute Peter Harling. Le régime, en réprimant toute contestation pacifique, a forcé l’émergence de groupes armés et a créé les conditions d’une conspiration internationale, mais il n’a aucune réponse à la crise.»

L’échec de la solution sécuritaire et la brutalité de la répression en viennent à ébranler la forteresse alaouite, clé du verrouillage sécuritaire. «Il y a un nombre important d’officiers et de soldats qui estiment que cette politique ne donne aucun résultat et qui s’inquiètent des pertes croissantes au sein de l’armée», observe un intellectuel alaouite sous couvert de l’anonymat. L’absence de défections significatives dans les rangs alaouites ne vaut pas adhésion, en dépit de la solidarité communautaire sur laquelle s’appuie le pouvoir. L’escalade dans la répression s’adresse aussi à ceux qui seraient tentés de déposer les armes ou qui aspirent tout simplement à regagner leur village pour ne plus avoir à combattre ni à être associés à cette répression brutale. Ils se trouvent en quelque sorte pris en otages, à l’instar d’autres minoritaires, sur lesquels on exerce des pressions considérables pour les empêcher de rejoindre le soulèvement. «En tant que chrétiens, nous sommes exposés à davantage de pressions, comme l’ensemble des minoritaires», explique l’un d’eux, qui a cessé du jour au lendemain ses activités d’opposant pour cette raison.

«La préoccupation principale des soldats alaouites demeure leur avenir en cas de changement de régime: garderont-ils un salaire, et seront-ils menacés? poursuit l’intellectuel. Quant à ceux qui sont derrière les ordres, ils savent qu’ils ne peuvent avoir aucune garantie», ajoute-t-il. Mieux rémunérés, les hauts gradés qui sont aux commandes de la répression ont pleinement conscience qu’ils ont déjà hypothéqué leur avenir et «tuent pour ne pas être tués». D’autres éléments des services de renseignement s’achètent une certaine immunité en collaborant avec les opposants.

À l’issue de neuf mois de soulèvement, la base du régime se réduit et se radicalise. «Le régime s’est recentré sur la famille, entourée de forces loyalistes, disposées à se battre jusqu’au bout», analyse Peter Harling. Ces jusqu’au-boutistes sont formés des centaines de supplétifs désignés sous le vocable de Chabiha, en référence aux gangs alaouites constitués dans les années 80 et qui semaient la terreur sur le littoral côtier. L’émergence de ces nouvelles recrues, qui tiennent en joue à la fois la société et l’armée régulière, est le signe manifeste d’un délitement du régime et de sa machine coercitive. L’appareil sécuritaire produit des milices qui s’autonomisent. Et développent leurs propres ressources financières à travers le racket des populations locales et les enlèvements crapuleux. «À Homs, des notables ont été enlevés dès cet été, non pas parce qu’ils étaient impliqués dans le soulèvement mais pour être libérés en échange d’une rançon», témoigne un représentant des comités de coordination locale de Homs.

Prêtant renforts aux forces de sécurité, l’armée régulière tend à devenir une armée d’occupation
Homs, Bab Amro, destruction d’un tank par l’Armée syrienne libre. 22 décembre 2011
Cette économie de la violence s’installe parallèlement à l’effondrement de l’économie du pays...
Si le régime perd du terrain, il conserve néanmoins de redoutables capacités de combattre, qu’il met en œuvre au fur et à mesure qu’il se trouve acculé. «L’escalade de la répression confirme a contrario l’érosion de ses soutiens et laisse pressentir une plus grande violence», estime un analyste en poste à Damas. Ce qui relève d’une fuite en avant pourrait mettre à nu les capacités de nuisance qui ont établi le régime. Il n’est pas sûr que le temps que les dirigeants gagnent aujourd’hui leur permette de se maintenir au pouvoir demain, mais il aura un coût élevé, surtout si leurs adversaires ne parviennent pas à contenir la régionalisation de la révolution syrienne. Plus le temps passe et plus la machine policière diffuse cette violence milicienne, accélérant le délitement de l’État. " (C.Donati_Mediapart)

Au point où en sont les choses, qui va trouver les bases du moins mauvais compromis possible?
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La Syrie un an après

vendredi 27 février 2015

De Vesoul à Kaboul

 Il s'appelait Pierre Choulet.
                                              Il est parti soudainement de Haute-Saône en Syrie, rejoindre les rangs de Daesh. Il y a laissé sa vie.
Cela aurait pu être Maubeuge ou Nice ...
    Il était sans histoire apparente. Non issu de l'immigration, il ne vivait pas dans une banlieue à problèmes, avait un profil psychologique apparemment normal, n'avait pas de passé judiciaire, préparait des études supérieures. Plutôt gentil, rien, selon ses parents, effondrés, ne laissait supposer son engagement subit.  Un garçon ordinaire. Troublant.
  Jeunes français, belges ou danois, ces cas laissent perplexes.Les parcours sont variés, les motivations  pas toujours claires. Presque impossible de dresser une profil type. Les itinéraires sont complexes. Même si une majorité semble avoir été conditionnée par des fréquentations réelles ou virtuelles avec des milieux islamiques radicaux, fondamentalistes, dans la mouvance des Frères musulmans ou de courants salafistes wahaabistes.
       L'interprétation globale de la majorité de ces cas reste délicat, car les causes sont multifactorielles, les motivations souvent confuses, même si la détermination est la même. Une typologie globale est aventureuse.
    La fabrique de "monstres" recrute encore, même s'il ne faut pas exagérer. Sans doute, autour de 700 cas répertorié jusqu'à maintenant, selon certains spécialistes. Même si nous ne sommes peut-être qu'au début d'un processus, même si in fine le recrutement se tarira inévitablement.
    La barbarie sous couvert de religion ne leur apparaît pas pour ce qu'elle est, faussement auréolée d'héroïsme à portée d'avion, d'engagement radical et de secret destin suicidaire.
          Les chemins de la radicalisation, quels qu'ils soient (ou furent), sont divers et variés, même si des constantes sont repérables, que l'on retrouve aussi souvent dans l'engagement sectaire.
    Selon Pierre Conesa, "...Le salafisme djihadiste a deux dimensions spécifiques. Il n’est pas qu’une pratique religieuse, mais la construction d’une identité politico-religieuse totalitaire qui se concrétise dans sa prétention à représenter l’ensemble des musulmans de la planète (oumma). La stratégie de ghettoïsation qu’il souhaite imposer à la composante française musulmane s’exprime à travers des revendications clivantes sans cesse renouvelées (alimentaires, vestimentaires, comportementales, scolaires…). Il rejette toutes les autres pratiques de l’islam en s’accordant un droit d’excommunication (takfir). Les enfants refusent l’islam des parents, allant parfois jusqu’à la rupture. Ses principaux ennemis sont d’abord d’autres musulmans (chiites, soufis ou autres écoles sunnites). Le terrorisme salafiste tue aujourd’hui dix fois plus de musulmans que de non-musulmans.
Sa seconde caractéristique est son extrême sensibilité aux questions géopolitiques, exacerbée à la fois par son idéologie complotiste et par les résultats catastrophiques des multiples interventions occidentales dans le monde arabo-musulman. Le salafisme djihadiste est parvenu à faire de la défense de l’oumma la nouvelle idéologie tiers-mondiste mobilisatrice de jeunes à la recherche d’une cause. Il parle à la génération Internet à travers les moyens les plus modernes, avec en particulier des clips et pas du texte, des images de guerre ressemblant à des jeux vidéo, des images de massacres, le culte des héros… Il est engagé dans une guerre planétaire contre l’Occident, mais aussi contre les autres pratiques de l’islam. Cette vision totalitaire cherche à imposer ses règles, à rejeter les formes républicaines et à légitimer au moins intellectuellement l’usage de la violence, qu’elle présente comme vengeresse.
   Les responsables des organisations musulmanes de France, empêtrés dans leurs rivalités personnelles et organisationnelles, ont longtemps observé une attitude réservée, voire complice, vis-à-vis de ces pratiques radicales. Le Conseil français du culte musulman (CFCM) n’a pas réagi à la radicalisation que traduisaient les affaires Merah et Nemmouche. Il a été involontairement aidé en cela par une politique publique discrète dont la dimension policière occupait l’espace médiatique..."
                        Par sa relative inorganisation, sa violence destructrice et ses oppositions internes radicales, le mouvement qui se constitue sur les ruines de l'Irak et d'une partie de la Syrie est condamné à s'autodétruire.
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samedi 5 septembre 2020

Deux mots sur un mot

Le retour des sauvages?
                                Il est des mots qui sont loin d'être innocents, qui sont chargés de sous-entendus et de présupposés, conscients ou non. Les arrières pensées qui les accompagnent ne manquent pas de produire des effets et des polémiques parfois passionnelles.

   C'est le cas du mot sauvage, exclu maintenant du vocabulaire des ethnologues, mais qui refait surface de temps en temps pour désigner certains peuples qui ne vivent pas comme nous ou des comportements qui sortent de la norme, qui peuvent choquer par leur aspect jugés parfois excessifs ou violents. La notion de barbarie, qui est associée à ensauvagement, exclut celle de culture. Ce qui est un non-sens.
   La notion d'ensauvagement revient sur le devant de la scène, de certains discours politiques, visant à produire un certain effet passionnel, voire racoleur. 
  Selon certains milieux, ce serait devenu "orange mécanique" dans le beau pays de France. La violence exploserait comme jamais. L'ensauvagement fait le tour du PAF et circule dans certains milieux depuis longtemps, mais revient au premier plan comme une évidence pour qualifier un certains nombre de comportement individuels ou sociaux souvent amalgamés. 
   De "sages", des Français seraient devenus "sauvages"? Comme si les "blousons noirs", comme si la "pègre" n'avaient pas existé Il faudrait s'interroger sur l'emploi de ce mot qui n'est pas nouveau, depuis la chienlit de De Gaulle jusqu'aux sauvageons de Chevènement. Un mot qui a une histoire.
« Il prend en 1806 le sens de “personne qui par ses actes de sauvagerie évoque les peuplades primitives” et finalement celui “qui échappe aux règles établies”, depuis 1960. C’est à partir de ces derniers sens que le substantif “ensauvagement”, dans son emploi actuel, a été forgé », relève Aude-Wirth-Jaillard.
   C'est mal connaître l'histoire et avoir peu de notions de ce que sont les statistiques et de la manière dont elles sont produites. C'est aussi confondre l'insécurité et le sentiment d'insécurité, qui peut être aisément instrumentalisé dans certaines circonstances. Non pas que certaines formes de violence ne posent  pas problème, ne méritent pas d'être analysées et sanctionnées, malgré le manque de présence policière  dans les endroits sensibles et les défaillances de notre justice qui manque notoirement de moyens. Ne parlons pas de la prévention, la laissée pour compte.
   L'effet loupe de certains comportements fait illusion et donne à croire à une montée en puissance d'un phénomène sans cesse croissant. Il est sûr que le civisme n'est pas en progrès, que l'individualisme prend souvent le dessus, que l'éducation a souvent failli.     Mais est-ce seulement un phénomène d'aujourd'hui? Et puis, il faudrait s'interroger sur les causes de ces dérives. Se demander aussi si du côté de ceux qui utilisent l'ensauvagement comme une arme, ils ne sont pas eux-mêmes à désigner par le même vocable. On connaît les comportements d'une droite décomplexée (le kärcher de Sarkozy) ou d'une extrême droite sans états d'âme dans certaines circonstances trop connues...
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vendredi 12 octobre 2018

Où va l'Allemagne?

L'Allemagne m'inquiète.
                       A l'heure où à Berlin on semble à la croisée des chemins, où la relative stabilité tant vantée ne semble plus d'actualité, où la culture du compromis est profondément affectée par un remodelage du paysage politique, où les piliers de la vie politique des dernières années semblent s'effriter, la montée d'une droite parfois extrême, minoritaire jusque là, dans le contexte d'une montée de ce qu'il est convenu d'appeler les populismes européens, beaucoup d'observateurs et de connaisseurs de la vie politique allemande s'interrogent sur le devenir de la Bundesrepublik et les conséquences sur l'édifice créé par Adenauer et ses héritiers.
       Difficile, dans le contexte mouvant et évolutif d'aujourd'hui, de tirer des plans sur la comète, mais de nouveaux contours politiques se dessinent qui ne manquent pas d'inquiéter.   Beaucoup d'Allemands se sentent aussi désemparés. Certains tentent d'y voir plus clair, en cherchant les causes proches ou plus lointaines de ce qui apparaît comme un ébranlement profond. qui met en péril les années tranquilles de la chancelière, menacée de  disparition.
   Les rouages traditionnels sont bel et bien grippés et les soucis européens ne semblent plus d'actualité. La montée de l'ambiguë, très ambiguë AfD le confirme.
     On est à la croisée des chemins, peut-être historique.Pour le meilleur ou pour le pire. En réalité, la contestation interne n'a jamais cessé depuis des années, surtout depuis celles d'une réunification souvent contestée dans ses formes et de la crise, même si elle restait minoritaire. Et la fin de l'épisode schröderienne a laissé des traces.
       Certains observateurs s'efforcent de comprendre les dessous de ce qui nous apparaît d'ici comme chaotique. (*)
  L'Allemagne se réveillera-t-elle de son sommeil dogmatique, entre alignement atlantiste et intérêts russo-chinois? Et comment?
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              (*) ....En Allemagne, à Chemnitz puis dans la petite ville de Köthen, on a vu se produire plusieurs manifestations d’extrême-droite suite au meurtre d'un jeune homme imputé à des migrants. Que se passe-t-il outre-Rhin? La situation peut-être devenir hors de contrôle ?
         Il faut se rappeler que lorsqu'on a redonné sa souveraineté à l'Allemagne après la guerre, on l'a fait avec beaucoup de précautions. Tant en RFA qu’en RDA on écrivit dans la Constitution l’obligation de combattre les idéologies issues de l’extrême-droite. Dès que l’extrême-droite donnait des signes de renouveau, les chancelleries réagissaient. Au milieu des années 80, les « Républicains » (Die Republikaner), menés par un ancien Waffen SS, remportèrent des sièges dans des parlements régionaux de l'Ouest. Les autres pays firent les gros yeux, menaçant l'Allemagne de ne pas être accommodants sur certaines de ses revendications en Europe si elle ne maîtrisait pas le problème. Pendant le processus de réunification, on fit également les gros yeux lorsque des ratonnades aboutirent à la mort de migrants en ex-RDA, à Rostock par exemple.
     Mais après la création du marché commun puis de marché et de la monnaie uniques, le choix fut progressivement fait de ne plus surveiller l'Allemagne. En Allemagne, le travail sur la mémoire n’a pas empêché, selon le travail fascinant de Harald Welzer, de disculper « Papi qui n’était pas nazi ». En France, entre 2000 et 2015, toute évocation de la résurgence de l’extrême-droite allemande était rejetée comme « germanophobe » ou relativisé par la comparaison des scores de l’extrême-droite française. Dans nos deux pays, il y a eu un processus dissociant l’Allemagne de la guerre de l’Allemagne actuelle.
     Pourtant, des signes d’un tsunami en devenir étaient visibles. Dans la décennie 2002-2012, le NPD remporta des succès électoraux en étant ouvertement sympathisant du neonazisme. Une procédure d’interdiction échoua parce que l’imbrication des services secrets allemands dans la direction était telle qu’il était impossible de déterminer si les actes illégaux reprochés étaient issus du NPD, ou provoqués par les agents infiltrés des services secrets, indicateurs ou agents, placés jusqu’à la direction nationale du NPD. 
        Ces succès du NPD coïncident avec deux autres événements. En 2006, c’est la coupe du monde de football en Allemagne, où les Allemands issus de générations sans connexion directe à 1933-1945, découvrent la joie de fêter leur équipe nationale, leur drapeau, leur fierté innocente d’être Allemands. La même année, la presse s’interroge sur une mystérieuse « d'infirmière fantôme » tueuse de la mafia turque, qui aurait assassinée une demi douzaines de petits commerçants d’origine turque et grecque, et posé une bombe dans un quartier d’immigration de Cologne, faisant 200 blessés. Ce n’est qu’en novembre 2011 que l’on découvrira que ces meurtres n’étaient en rien liés à « la mafia turque », construction raciste n’existant que dans l’esprit des enquêteurs allemands, mais à un groupe terroriste néonazi, la NSU, qui filmait ses actes et diffusait ses vidéos de propagande dans les réseaux clandestins de l’extrême droite allemande. Neuf migrants et une policière furent ainsi assassinés. Dès la découverte, fortuite, de cette cellule terroriste, les services secrets allemands engagèrent immédiatement ... la destruction complète de leurs archives concernant les membres de ce groupe... 
       L'année 2011 marque aussi une césure dans le recensement des actes de violence de l’extrême-droite en Allemagne. A partir de cette date, le nombre d’actes de violence motivée par l’extrême-droite va doubler chaque année dans l’indifférence générale, jusqu’à atteindre plus de 2000 actes, soit 10 fois plus que l’extrême-gauche et 25 fois plus que les islamistes, chaque année. Cependant, la médiatisation est modérée. L’attention des politiques comme des services secrets se porte sur l’islamisme et sur l’ultra-gauchisme après les manifestations contre les réunions du G8 en 2007 dans la campagne du Mecklembourg, puis du G20 en 2017 à Hambourg. Dans le même temps, l’attrait électoral pour l’extrême-droite croit selon un modèle très simple à suivre : d’abord, l’électeur perd confiance dans les institutions démocratiques et passe par une phase apathique d’abstention. Ensuite, dans certaines régions, un parti alibi sert à rompre des résistances profondes dans le comportement électoral. C’est ainsi que l’ovni politique du Parti Pirate devient le réceptacle d’une poussée populiste non cristallisée, faisant des scores entre 6 et 15% des voix et entrant dans 9 parlements régionaux. Partout où les Pirates sont forts - et cela s’observe jusqu’au niveau des bureaux de vote - le NPD est faible. Mais les Pirates étaient un feu de paille et n'ont existé qu'entre 2011 et 2013.
    A partir de 2013, un nouveau parti en Allemagne est prêt à recueillir les braises dans le foyer, l'AfD, qui, de parti élitaire anti-euro, se transforme peu à peu en synthèse allemande de l'UKIP britannique, du FN et de la Lega italienne. Aujourd’hui, les sondages donnent l'AfD à égalité avec le SPD à 17%, et des dirigeants de la droite parlementaire évoquent des alliances avec elle.
     Les émeutes de Chemnitz n'arrivent donc pas comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Elles instrumentalisent la question des réfugiés, devenue critique dans l’opinion allemande après septembre 2015, mais la genèse est ancienne. D’ailleurs, le cadre théorique et idéologique d'un parti islamophobe tel Pegida, a été posé dès 2008 par ... un ancien dirigeant du SPD, Thilo Sarrazin, ancien responsable des finances de la ville de Berlin, puis membre du directoire de la Bundesbank, dès la publication de son livre « L’Allemagne s’auto-dissous », suivi depuis par un livre tous les 18 mois.  
      Les émeutes de Chemnitz furent extrêmement bien préparées. Déjà, en 2017, la fachosphere de Saxe avait lancé des rumeurs d’agressions de femmes allemandes par des migrants en marge de la fête populaire de la ville mais la campagne n’avait pas pris. Dans la préparation de la fête de Chemnitz de 2018, les associations de lutte contre le racisme prévoyaient une nouvelle action des réseaux clandestins de l’extrême-droite, sans cependant pouvoir prédire le fait divers dramatique à son origine – dans une rixe à 3h du matin un réfugié tue d’un coup de couteau un germano-cubain - ni son exploitation politique. Depuis, le procureur fédéral d'Allemagne a annoncé fin septembre le démantèlement d’une cellule terroriste néonazie planifiant des meurtres de réfugiés et d’élus de gauche. Ce groupe a utilisé les manifestations de Chemnitz pour tester ses modes opératoires en vue d’enlever et d’assassiner des réfugiés. Il a été démantelé alors qu’il se procurait un arsenal pour passer aux assassinats.
     Ne nous leurrons pas : le rejet de l’islam par Pegida sert de cache-nez à la résurgence d’idéologies très allemandes. A Chemnitz, un restaurant casher au nom hébraïque a été ravagé par une foule criant « Judensau raus » - (porcs de Juifs dehors). A Dortmund, dans deux défilés néonazis, l’un des slogans était « qui aime l‘Allemagne est antisémite ». On le voit, il n’y a pas d’ambiguïté ni de détour par une rhétorique anti-Israël. C’est de l’antisémitisme pur, recyclant les mots mêmes du nazisme.
      Un dernier groupe de la malheureusement très importante fachosphère allemande mérite d’être mentionné : ce sont les « Reichsbürger » ou « Citoyens de l'Empire ». Ces derniers refusent toute légitimité institutionnelle à la République fédérale, considérant que l'Empire n’a pas été dissous de manière légale en 1918. Ils battent leur propre monnaie, arborent leur drapeau, refusent de payer l’impôt ou de reconnaître l’autorité légitime de la police. Cela peut paraître folklorique mais ils sont armés et ont tué plusieurs policiers ces dernières années, et la dernière estimation publiée évalue leur nombre à ... 50 000.
    L'Europe a décidé en toute conscience de fermer les yeux et de faire confiance à l'Allemagne pour étouffer ces vieux démons. Elle a tort : l'Allemagne doit être surveillée et rappelée à ses devoirs particuliers. Malheureusement, l’idéologie de « l'Europe, source de paix », dénuée de fondement, est aussi construite sur l’idée d’une Allemagne enfin démocratique et apaisée au cœur de l'Europe. Dénoncer son extrême-droite est suspect de « germanophobie ». C’est mal. C’est ce qui explique l’effet de surprise et de sidération en France. Mais le phénomène de la montée de ces nouvelles extrême-droites était visible et prévisible. D’ailleurs, à mon humble niveau, je l’annonçais et la dénonçais déjà il y a dix ans.
    Alors est-ce que ces mouvements sont de nature à renverser l’ordre constitutionnel allemand ? Non. Pas encore. Mais l‘Allemagne ne va pas s’en sortir seule, et doit comprendre qu’il est important pour ses partenaires qu’elle agisse enfin.
    Köthen se situe dans le Land de Saxe-Anhalt et Chemnitz en Saxe. La Saxe est également le lieu de naissance du mouvement Pegida, et l'ex Allemagne de l'Est est l'endroit où le parti AfD réalise ses meilleurs scores électoraux. La Réunification allemande est-elle inachevée, ainsi que l'écrit le sociologue Italien Vladimiro Giacche ?
    Lorsque je suis arrivé en Allemagne, le premier livre dédicacé qu'on m'a offert était un recueil d’articles et de discours de Wolfgang Thierse, ancien fondateur du SPD de l'Est, puis président du Bundestag entre 1998 et 2005. Ce livre s’appelle « Parler de sa propre voix » et décrit le processus extrêmement violent et traumatisant d’une réunification vécue comme une colonisation par l'Ouest. Certains parlent même aujourd’hui d’une « annexion », et si le terme peut paraître exagéré en droit, il décrit pourtant le ressenti de nombreux allemands de l'Est. D’ailleurs, cette souffrance reste un thème d’actualité, qui, à l’occasion de la fête de la Réunification de cette année, a même trouvé son chemin dans des discours d’hommes politiques conservateurs de l‘Ouest.
     Dans les mois ayant précédé la Réunification, Helmut Kohl a prononcé une phrase essentielle : il a promis à la RDA, qui menait ses premières élections libres, « des paysages florissants » et une prospérité sans égale. Vingt-huit ans après, la réalité est bien différente. Près de trois millions d’Allemands de l'Est ont migré vers l'Ouest, vidant les campagnes et les villes moyennes. Les régions les plus pauvres d‘Allemagne, les cantons aux salaires les plus faibles sont à l'Est. Le nombre des foyers dépendant du minimum social appelé « Harz 4 » est deux fois plus important qu’en Bavière. Le centre des villes dynamiques de l'Est - Dresde, Leipzig, Iéna - voient arriver de nombreux cadres de l’Ouest qui achètent des biens immobiliers pas chers et travaillant en semaine à Berlin, Nuremberg où Munich.
     Cependant, si l'AfD fait 22% en Saxe, elle atteint aussi ce score dans certains coins de l'Ouest, par exemple en Rhénanie, dans certaines villes autrefois bastion du SPD. Si les émeutes en Saxe ont défrayé la chronique, deux cortèges de néonazis criant « qui aime l'Allemagne est antisémite » ont pu défiler le même jour à Dortmund avec une police dépassée incapable de mettre fin à ce trouble à l’ordre public. C'est en partie lié à la crise sociale, qui touche aussi l'Ouest. Il y a beaucoup de contradictions dans une société qui se vante de sa croissance, de son équilibre budgétaire, de son plein emploi, de ses excédents commerciaux, mais qui est incapable d’expliquer à 40% de sa population pourquoi son pouvoir d’achat est inférieur à ce qu'il était en 1996, pourquoi 17% d'Allemands vivent sous le seuil de pauvreté, pourquoi les inégalités de patrimoine ont retrouvé le niveau de ... 1910.
     Ces fractures, avec 40% de personnes qui souffrent, 30% qui jouissent et 30% qui ont peur de souffrir tout en rêvant de jouir, expliquent d’ailleurs le vote des législatives de septembre 2017, qui a été toutes les analyses en catégories socioprofessionnelles ou en niveau de revenu le démontrent, un vote de classes. Les 40% qui souffrent ont majoritairement voté Die Linke ou AfD, les 30% qui vont bien ont voté Libéraux et Verts, et les 30% d’inquiets, dont beaucoup de retraités, CDU et SPD.
     Ce qui est vraiment inquiétant, c’est la perte de confiance dans l’ordre démocratique comme ordre garantissant la prospérité du plus grand nombre, et l’échec tant de l’économie sociale de marché des conservateurs, que de la social-démocratie de marché du SPD.
     Il semble que la situation échappe peu à peu à une Angela Merkel de plus en plus fragilisée. Est-il possible que la chancelière ne termine pas son mandat ? Qu'est-ce qui pourrait venir ensuite ?
     J’ai parié en février 2018 que Merkel ne serait plus chancelière fin octobre, après les élections régionales en Bavière. Ça se rapproche, et elle a déjà failli chuter à deux reprises en juin et en septembre, après avoir eu besoin de six mois pour former un gouvernement après les élections de septembre 2017.
     C’est là où le concept de « Weimarisation » de la vie politique européenne que je développe depuis cinq ans trouve sa confirmation. La « Grande coalition » ne pèse plus que 56% des électeurs. Elle en pesait 70% il y a onze ans. Dans les sondages récents, elle ne serait même plus capable de constituer une majorité parlementaire à 44%. Si le SPD semble avoir atteint un plancher à 16%, la droite - constituée de deux partis, la CDU de Merkel et la CSU en Bavière - s’est encore effondrée et a enregistré son plus mauvais score dans un sondage depuis ... 1949 : à 27% des intentions de vote.
     Merkel voit également sa popularité s’effondrer. Les observateurs constatent d’ailleurs son impuissance croissante au sein même de son cabinet, de sa propre majorité. La semaine dernière, le groupe parlementaire CDU-CSU devait élire son président de groupe. L'homme de confiance de Merkel, qui occupait la fonction depuis treize ans, a été battu par un député quasiment inconnu et ne disposant d’aucun appui d'importance dans la hiérarchie des deux partis. La candidature « de témoignage » de Brinkhaus a rassemblé plus de trente députés de plus que l’homme de Merkel.Cette dernière n’est donc même pas majoritaire au sein de son groupe. Paradoxalement, à l’heure actuelle, le groupe parlementaire le plus soucieux de faire durer la chancelière est ... le SPD !
     Tout cela survient après deux crises initiées par le ministre de l’intérieur, Horst Seehofer, également président de la CSU bavaroise. Les deux crises ont eu pour toile de fond la politique migratoire, notamment la gestion de l’ouverture des frontières irresponsable car complètement improvisée, en septembre 2015. Depuis cette date, Seehofer est sans cesse en opposition à la chancelière. En mars 2018, elle a accepté qu’il entre dans le cabinet de la nouvelle Grande coalition en espérant ainsi le contrôler. C’est l’inverse qui se produit : il sape autant qu’il peut son autorité.
      Le 14 octobre auront lieu les élections régionales de Bavière. La CSU pourrait perdre sa majorité absolue, voire devoir s’allier à un ennemi - idéologique autant que de classe-, les écologistes, montés à 18%. La CSU a déjà laissé entendre à quoi elle imputerait un éventuel désastre : c’est la politique nationale. Merkel tentera sans doute de faire sauter le fusible Seehofer, mais il est probable que l’aile conservatrice de la CDU, menée par le ministre de la Santé Jens Spahn, lance une offensive avec la CSU contre la chancelière.
     Le 28 octobre, la région de Hesse, un bastion de la CDU, votera à son tour. Le président sortant, le très conservateur Bouffier, gère avec ... les Verts. En cas de défaite ( là non plus les sondages ne sont pas bons)  il pourrait, vu son âge, servir de chancelier de rechange et de transition. Ça laisserait le temps de choisir à quel moment revenir devant les électeurs et avec quel leader de la droite de long terme. En effet, une chute éventuelle de Merkel ne signifie pas forcément de nouvelles élections car il existe d'autres options institutionnelles. En 1982, lorsque Helmut Schmidt a perdu un vote de confiance suite au ralliement de son partenaire de coalition à l’opposition, Helmut Kohl devint par exemple chancelier sans élection. Wolfgang Schauble, aujourd'hui président du Bundestag, a également évoqué la possibilité d’un gouvernement minoritaire de droite au cas où le SPD quittait la coalition. En tout état de cause, Merkel a compris que la bataille de succession occupe tout le monde dans son camp. Elle espère encore pouvoir l’organiser elle-même. Elle a en notamment intronisé une possible dauphine (Annette Kramp-Karrenbauer, surnommée AKK, ancienne présidente de la région de Sarre et secrétaire générale de la CDU), et souhaite se présenter en décembre  à la présidence de la CDU sans doute pour être maîtresse du rythme de son éviction. Toutefois, l’aile droite de son parti lui a déjà demandé de renoncer à se présenter....
     L'une des conséquences de tout cela, c’est que depuis septembre 2017, l'Allemagne s’occupe de son nombril. Toute initiative française pour relancer « le moteur franco-allemand » en Europe est ainsi assimilable à vouloir faire du vélo en tandem avec un invalide. L'attitude française témoigne d’ailleurs d'une profonde méconnaissance de l'Allemagne, qui n'est pas en mesure et ne désire pas aller plus loin dans la voie de l'intégration européenne.
     La presse française s'applique à décrire la fondation d'une nouvelle gauche qu'elle qualifie « d'anti- migrants ». Son chef de file  serait la députée Sahra Wagenknecht, qui vient de fonder « Aufstehen » . Que vous en semble ?
    C’est de la propagande pure et simple, qui vise à limiter le paysage politique européen à deux forces antagonistes uniquement : d'un part un populisme nationaliste et xénophobe liant la critique sociale à un discours de bouc émissaire, d'autre part un néolibéralisme décomplexé exprimant les intérêts de classes supérieures désireuses d'assumer sans entrave leur domination économique, culturelle et sociale, au détriment des autres groupes sociaux et économiques au nom de leur supériorité morale. On souhaite évacuer l'existence d'une troisième option : une gauche radicale renouvelant sa critique du capitalisme financier et des excès du néolibéralisme européen à la lumière des évolutions réelles des deux dernières décennies.
     La biographie de Sahra Wagenknecht rend peu crédible le fait qu'elle soit « anti-migrants », car elle est binationale (allemande et iranienne). Au delà de ça, le texte de son mouvement ne parle quasiment pas de migration. Et quand il en est question, voilà mot pou mot ce qui est proposé : « Aide aux personnes dans le besoin : garantir le droit d'asile aux personnes persécutées, arrêter les exportations d'armes vers les zones de tension et mettre fin aux pratiques commerciales déloyales, aider les réfugiés de guerre et climatiques, lutter contre la pauvreté, la faim et la misère sur le terrain et créer des perspectives dans les pays d'origine ». Ce que Aufstehen met bien en cause en revanche, ce sont les mécanismes de concurrence salariale au sein de l'Union Européenne, dont l’un des instruments est la libre circulation des personnes dans un espace de sous-investissement dramatique et de chômage de masse.
     Aufstehen est un danger évident pour les autres formations politiques. En effet, 35% des Allemands sont intéressés par ce mouvement d’après un sondage du magazine Focus d’août 2018. Par ailleurs, le mouvement revendique déjà plus de 150 000 inscrits sur sa plate-forme en un mois d’existence. Le niveau de calomnie va donc augmenter au fur et à mesure qu'il montera en puissance.
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